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Serge Pey

Poésie publique, poésie d’action

Serge Pey, poète de l’oralité… Oui, bien sûr, mais il serait quand même réducteur de l’enfermer dans cette seule pratique des performances, ou dans son recours aux bâtons gravés et aux tomates écrasées pour scander ses textes. Serge est poète, au sens le plus large et engagé du terme. Un de ses derniers recueils, « Hypothèses sur l’infini », ne fait que le confirmer.



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Le rituel des bâtons de pluie. (Photo Guy Bernot)

Pour moi qui le connais depuis les manifs de 68 (nous étions dans le même lycée toulousain avant de nous retrouver dans la rue puis dans les mêmes revues), Serge Pey, ce fut d’abord le « tourbillon de la spirale poétique » d’une écriture forte et violente. Je la découvris avec « J’eux » (Multiples) mais surtout avec « De la ville et du fleuve » (tribu). Ce recueil s’ouvre sur l’évocation d’un quartier populaire de Toulouse qui m’était familier, Empalot, « nouveau canyon » où les immeubles s’apparentent à des falaises barrant l’horizon citadin, avec ses couloirs et ses caves, ses gamins et sa mémoire de l’exil des républicains espagnols, ses murs de béton et ses « couteaux d’urine ».
Une écriture prenant en compte, à la fois, l’histoire individuelle et celle, collective, de la cité − l’une implosant dans l’autre au gré d’images ramassées, serrées en forme de poing. Une écriture puissante qui prenait appui sur des éléments du quotidien (« dans les assiettes on démonte une moto ») pour le transfigurer par la violence et l’ellipse, et que je retrouvais avec ses « Garonnes périphériques  », exploration du paradigme d’une Garonne légendaire, vaguement mythique et néanmoins repérable − géographie où les lieux sont ceux de la tribu, criblée d’images aiguës comme des coups de couteau.

« Poésie publique ».

Cette fièvre, sans doute, menait à l’oralité et je me souviens de Serge proférant ses poèmes dans le bus, le « 26 » qui reliait Empalot au centre ville. C’était le début d’un sillon profondément, ardemment creusé depuis, en France, au Mexique, au Japon et ailleurs. En s’entourant toujours de compagnons tisseurs de verbes et métisseurs de cultures, car le poète de la révolte et du dialogue des peuples, le « mangeur de feu » qui transporte sa combativité d’un continent à l’autre, est convaincu que « toute poésie est universelle ». Dès le début des années soixante-dix, il expérimente et prône une « poésie d’action », multiplie les performances, les installations, crée la revue Emeute, puis les éditions Tribu. Ses récitals, avec Allen Ginsberg notamment, en font un représentant majeur des poètes de l’oralité dont la diction, appuyée sur des ritualisations, est parfois proche de la transe, et le texte, de l’hallucination. En se battant contre les oppressions, les dictatures, dans un mouvement d’avant-garde radical, et avec la volonté de rompre les frontières de l’art. Une poésie qu’il a revendiquée comme « poésie publique ».
« Parler nous est nécessaire pour regarder le monde », affirme Serge dans une interview. Nul doute que pour lui, la poésie est à la source. Aide à mieux voir. Au-delà de l’histoire même, car « la poésie est le possible qui réside au-delà de l’actuel » affirme-t-il dans un de ses derniers recueils, « Hypothèses sur l’infini » (Tipaza).
Si sa parole adopte volontiers le ton prophétique, ce n’est pas pour jouer les pythies, mais parce qu’elle s’impose, comme surgie des entrailles de la Terre et du verbe : « Celui qui parle fait mentir le monde car sa parole est plus juste que le monde ». Il n’est pas question pour autant de nier l’expérience sensible, violente, chaotique de l’homme immergé dans l’existence, et son être-là est premier : « Moi-même je suis vivant / puis je pense que je suis vivant » rappelle Serge. La poésie recueille cet élan vital, le métamorphose, le métaphorise, l’accomplit en lui conservant en même temps que sa part obscure, voire énigmatique, sa force tellurique.

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Pey, poète de l’oralité (Photo Guy Bernot)

Sortir la poésie du ghetto

La poétique de Serge aime le paradoxe, qui nourrit sa violence propre, les mots en effervescence, une certaine obscurité du dire où l’éclair se fomente. Les fulgurances. Poésie qui cherche dans la langue portée à combustion des vérités d’homme, alchimie du verbe chez un poète rimbaldien, qu’on perd un peu parfois dans les volutes d’un certain ésotérisme. Ou d’un « mysticisme athée ». Mais rien n’y fait, on y revient. Sa force captive, celle du verbe, celle d’une parole, singulière, qui détonne et veut faire sortir la poésie du ghetto d’une « activité purement mentale ».
Et on l’écoute la porter, de scènes en rues et d’un continent à l’autre, pour éveiller, réveiller, donner à vivre. Il scande du pied, il rythme avec ses « bâtons de pluie » où les vers entrelacés s’incorporent au bois et à la légende. Préfaçant « Dieu est un chien dans les arbres » (Jean-Michel Place), Adonis définit la poésie de Serge Pey comme « la métaphore des élans, alliée à l’alchimie du verbe », soulignant ainsi cette osmose réalisée de la parole et de l’énergie. « Par ses mots, Serge Pey lie voix et matière », dit-il encore. Ajoutons qu’il restitue à l’individu sa dimension cosmique. « Être seul est le nombre le plus grand. » Ses images en forme d’axiomes affirment pourtant moins qu’elles ne communiquent « une passion créatrice d’existence » que le lecteur-auditeur peut à son tour recevoir et amplifier. « Quand l’oiseau / plonge en nous sa racine / d’œil et de ciel », la réalité s’augmente d’une part d’invisible et le chant démiurgique rejoint l’expérience intérieure : « Ton visage s’est tant vidé en moi / que je ne le vois plus sur ton visage ».
Sans perdre le réel, Pey l’excède, moins fidèle à ses avatars qu’au principe de vie qui le travaille et l’enfante. Le poème ne veut pas dire, il dit. Et chante l’éternelle jeunesse de l’homme « qui descend de l’enfant », comme d’un monde multiplié par cette « grammaire de guerre et de lèvres » qu’est la parole.
Serge Pey s’est souvent expliqué sur une écriture qui le fait élaborer ses mythes en tirant le fil de ses métaphores. Ou sur une démarche qui le conduit, de New York à Mexico, Madrid ou Tokyo, avec des bâtons et sa scansion chamanique, à monter sur des scènes pour y porter, y produire des textes en cherchant toujours l’osmose impossible du corps et de la langue, de la vie et de la poésie. « Le poème est un espace rituel que l’homme fonde, où la bouche et la main sont étroitement mêlées dans le même rythme », affirme-t-il. Théoricien, il s’est intéressé aux poésies premières comme au taoïsme, à tout le champ de la spiritualité, au happening, à la poésie sonore à l’agit-prop et l’art-action. Il sait que « le poème perçoit / ce qu’on réduit pas » ( « Hypothèses sur l’infini » ), que la poésie est résistance à tout forme de réduction.

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Serge avec MB à Paris, sur le marché de la Poésie (photo Jean-Pol Stercq)

Bien sûr, il s’est intéressé à Rimbaud et je n’ai pas oublié ce jour déjà ancien où, m’apercevant de loin dans un supermarché, il m’interpella de loin, haut et fort, au sujet du mystère du sonnet des voyelles d’Arthur Rimbaud, et cela bien sûr au grand étonnement des clients qui nous entouraient ! A la fin de « La Main et le Couteau » (Paroles d’Aube) notamment, il consacre quelques pages très denses au « secret » de Rimbaud qui serait à chercher dans son « nom-extrême ». L’art tue (Arthur) la rime belle (au masculin : rim-beau). Car s’il est vrai que passer de la rime au rythme « est l’histoire de la modernité que Rimbaud ouvre à coups de bombes », Pey affirme que « Rimbaud porte son nom comme une clef double qui ouvre en même temps sa porte et celle de la poésie ». Celui qui aura inventé « une poésie sans pied pour aller vers le rythme » poussant la fatalité d’une logique cachée jusqu’à finir, comme on le sait, par se faire amputer... Ainsi résumée, l’analyse (un rien lacanienne !) peut prêter à sourire, mais elle a le mérite de traverser de multiples questions posées par la poésie moderne, qui a perdu son public avec son oralité (sa « langue arrachée »), et qui reste confrontée aux écarts (entre la parole et l’action, les mots et les choses, la langue et l’écriture, notamment) qu’elle voudrait réduire. Pour conclure, peut-être, et avec d’autres, que « le nom et le gouffre qui l’aspire sont le centre du poème ».
Avec Serge Pey, tout reste ouvert et la poésie est toujours en devenir. Car « le poème n’est qu’une méthode pour s’enlever la peau et trouver le dedans au plus loin de nous », « La parole mange ce qu’elle dit » et « une parole est une bouche / qui ouvre une autre bouche ».
Enfin n’oublions pas « qu’être poète c’est sûrement faire reculer les limites de la définition du poète ».

Michel Baglin



Lire aussi :

Poésie publique, poésie d’action (portrait de S. Pey)


Serge Pey : « L’Alphabet des trimards »



lundi 13 octobre 2014, par Michel Baglin

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Serge Pey

Serge Pey est un écrivain et poète français né à Toulouse le 6 juillet 1950. Fondateur de la revue Émeute en 1975, suivie de Tribu en 1981.Maître de conférences à l’université de Toulouse-Le Mirail, il dirige le séminaire de poésie d’action du CIAM. Créateur de situations, il rédige ses textes sur des bâtons avec lesquels il réalise ses scansions, ses performances et les rituels de ses installations. Poète de la rupture des frontières de l’art, plasticien, théoricien et critique, il explore les phénomènes de ritualisation du langage dans la pratique orale du poème. (d’après Wikipédia)

Pour sa bibliographie, abondante, voir son site .














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