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Jean Sénac

« Pour une terre possible »

Une lecture de Max Alhau

En même temps que la biographie de Bernard Mazo sur Jean Sénac paraît chez le même éditeur « Pour une terre possible ». Différents recueils publiés chez plusieurs éditeurs ou en revue, voire abandonnés, permettent de suivre avec ce livre l’itinéraire du poète dont les deux grands thèmes furent l’amour et l’Algérie.



Les premiers poèmes publiés sous le titre de « Sept poèmes de là-bas » (1948) célèbrent les mots mais sont fondés sur l’adhésion à la réalité terrestre et charnelle. Par la suite dans « Genêts main plage et autres mots » ( 1949 ), malgré une volonté de s’arracher à une poésie conventionnelle, on remarque l’influence de Char, le maître de Sénac, une sorte d’expression de la souffrance avec une abondance d’images, une écriture animée par une force qui jamais ne cessera : « Ici les noms portent l’odeur avide / la parcelle d’honneur des pins / l’émotion glisse sur des aiguilles fabuleuses / jusqu’au genou de l’arbre. »
Dans « L’atelier du soleil » (1954 ) l’écriture se tourne vers l’abstraction mais se lisent la nostalgie du pays, autant que l’amour ou l’amitié : en témoignent ces vers : « Ô mes amis ! On peut mourir de peu de chose / de perdre pied conte une rose / de laisser son cœur aux fourmis ».

Célébration de l’espoir

Mais Jean Sénac prend appui sur le monde pour dire et célébrer l’homme. Avec « Diwan du Môle » (1964) qui regroupe des inédits et des poèmes publiés, l’amour, la poésie parfois cosmique se fonde sur la célébration du peuple, l’éloge de la jeunesse affirmant l’engagement politique du poète. L’écriture se charge d’une force encore plus grande : « Je répète ton nom comme on remonte un fleuve, / comme on brise un vitrail pour atteindre la Voix. / Les mots, mes sédiments informes, / te cernent sans regard, n’atteignent que ton froid. »
Le lyrisme éclate quand le poète se fait visionnaire, prophète et célèbre l’espoir, la jeunesse : « Jeunes gens de mon pays, / j’écris pour vous dans l’avenir, / vous qui viendrez libérés de la colère des ancêtres, / vous pour qui je ne serai plus l’oppresseur. » C’est certainement ce recueil qui pèse le plus dans cet ensemble de poèmes.
Dans « Diwan de l’inespérance » (1958 ) recueil inachevé la violence de l’amour, la présence de la douleur affleurent. Il semble que le poète soit étranger à sa voix : « Je ne sais pas qui je suis, qui écrit, et pourquoi et à quel moment ? Ma voix je ne la reconnais pas. »
« Diwan de la conscience populaire » (1962-1963 ), qui devait paraître en 1966, contient des poèmes publiés en revue et célèbrent l’homme nouveau, le peuple en qui Sénac place toute sa confiance. La politique s’allie à la poésie qui s’enferme parfois dans une certain prosaïsme : « Ce que j’ai vu en arrivant dans ma patrie ce sont les yeux. / La Révolution a donné un regard à ce peuple. / Beauté de nos gosses à l’orée du jour ! »
Avec « Marches d’Hélios » , composé entre 1967 et 1973 la mythologie de Jean Sénac prend place qui célèbre l’amour de sa jeunesse, l’Algérie et dans un poèmes saisissant prophétise sa mort : « Il s’informe de l’étrange mort d’Haje : lorsqu’on entra dans sa cave-vigie, tout son corps avait éclaté. Il reposait exsangue, marbre écorché, creusé au burin, sans horreur. » Celui qui avait tant écrit, avait vécu en poésie et pour la poésie autant que pour l’Algérie, fut en effet assassiné un an plus tard dans la nuit du 29 au 30août 1973 dans cette même cage vigie. « Pour une terre possible » témoigne quarante ans après la disparition du poète de son itinéraire, de son engagement dans lequel les mots et la vie faisaient cause commune.

Max Alhau





Lire aussi :

Bernard Mazo : « Jean Sénac, poète et martyr »



jeudi 14 novembre 2013, par Max Alhau

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Jean Sénac
« Pour une terre possible »

édition établie et présentée par Hamid Nacer-Khodja
Points Seuil
(320 pages. 7.90 euros)



Jean Sénac

Jean Sénac, né à Béni-Saf en Oranie le 29 novembre 1926 fut assassiné à Alger le 30 août 1973, sans que le crime ait été jamais élucidé.
Journaliste, poète chrétien, homosexuel, socialiste et libertaire, il a séjourné en France dès août 1950, y rencontrant notamment René Char. De retour à Alger en octobre 1952, il reprend ses émissions à la radio, puis démissionne, revient à Paris en 1954. Il rejoint dès 1955 la cause de l’indépendance algérienne.
Il rentre en Algérie en octobre 1962 et test nommé conseiller du ministre de l’Éducation nationale ; il participe en 1963 à la fondation de l’Union des écrivains algériens dont il sera le secrétaire général jusqu’en 1967. A partir de la prise du pouvoir en 1965 de Boumediene, il est menacé et ses émissions poétiques sont interdites en janvier 1972. Il refuse de quitter Alger comme le lui conseillent ses amis et est assassiné dans la nuit du 29 au 30 août 1973.



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