Retour à l’accueil > Auteurs > CHEDID Andrée > Quand l’autre est notre horizon

Andrée Chedid

Quand l’autre est notre horizon

Un entretien de Jean-Pierre Siméon avec Françoise Siri

A l’occasion de la 15e édition du Printemps des Poètes, une lecture-rencontre intitulée « Andrée Chedid : la passion de l’Autre » se déroulait le mercredi 20 mars 2013 à la Bibliothèque Andrée Chedid, à Paris. Avec pour invité d’honneur Jean-Pierre Siméon, poète, dramaturge, directeur artistique du Printemps des Poètes, qui a évoqué son amie Andrée Chédid. C’est à cette occasion que Françoise Siri a réalisé un entretien avec Jean-Pierre Siméon, dont nous publions ci-dessous de larges extraits.



FS – Jean-Pierre Siméon, vous avez accepté de présenter la soirée poétique consacrée à Andrée Chedid et de lire certains de ses poèmes. Vous avez rédigé la préface du volume rassemblant ses romans, qui est paru chez Flammarion, et celle de l’anthologie poétique que vous avez composée avec Matthieu Chedid, « Au cœur du cœur » (Librio). Deux des poèmes extraits de cette anthologie que vous avez lus, « Le temps de ma mort » et « Le visage triomphant », montrent combien Andrée Chedid part de la mort et du malheur pour ensuite aller vers la vie. Quelles réflexions vous inspire « Le temps de ma mort » ?

JPEG - 104.2 ko
Andrée Chédid par Sophie Bassouls

JPS – C’est un poème assez ancien. Ce n’est pas par hasard qu’en parlant de la mort, elle évoque la petite fille qui viendra voir la vieille dame confrontée à la mort. C’est une des constantes de l’œuvre d’Andrée de lier les générations. C’est peut-être l’auteur qui l’a fait le plus constamment dans ses romans et dans sa poésie. L’humanité n’existe que dans le lien entre les individus, non seulement le lien ordinaire qu’on établit de soi à l’autre, mais aussi le lien entre les générations. La belle filiation entre elle et son fils Louis, et son petit-fils Matthieu – et les générations à venir – en témoigne. La constante absolue de l’œuvre d’Andrée, c’est la continuité de la vie ; et la continuité de la vie s’exprime à travers les générations, c’est-à-dire le rapport entre le vieux et le jeune, et la valorisation des deux. En cette période de jeunisme, il faut peut-être rappeler que tout tient ensemble et vaut ensemble ! Andrée avait la passion de la jeunesse : elle a écrit un magnifique poème, « Jeunesse », avec ces vers « Jeunesse entends-moi / Tu ne rêves pas en vain ». Mais elle éprouvait aussi la passion de la vieillesse, des vieilles personnes et elle était heureuse de vieillir ; elle parlait souvent de sa vieille mère. Vous retrouvez ce lien entre le vieux et le jeune dans ses romans, comme « L’Enfant multiple » .

- Pourquoi avez-vous choisi le poème « Le visage triomphant » ?

- J’adore « Le visage triomphant » parce que ce poème, dans le contexte de la littérature française, est complètement incongru. C’est un poème qui date des années 60 : en pleine période de glaciation dans la littérature et dans les consciences occidentales, avec ce sentiment terrible de l’ombre portée de la deuxième guerre mondiale et de la chute de tous les idéaux, de tous les espoirs, avec la conviction que l’homme était abject définitivement, et qu’il fallait survivre comme on pouvait dans ce désastre-là. Voyez cette affirmation : « Je chante le visage triomphant » quand les écrivains chantaient l’accablement du monde, le malheur, la tristesse. Elle énumère tous les malheurs, elle dit : « Tu ne vois nulle part le bourreau terrassé », mais elle termine le poème sur cette affirmation de la vie. De la même manière, ses romans partent toujours du malheur, de la maladie, du séisme, de la mort, pour réaffirmer la continuité de la vie. Ce point de vue a connu une grande audience, mais il lui a valu un petit sourire de condescendance, d’amusement, parfois un peu de mépris de la part de l’intelligentsia littéraire ou artistique, du monde des « intellectuels parisiens qui savent » ; elle s’en moquait, je peux vous le dire ! Loin d’être naïve, elle écrit avec une lucidité aiguë de la difficulté d’être et de vivre, de « l’inconvénient d’être né » comme dirait Cioran, des souffrances, des violences individuelles et collectives. C’est au cœur du malheur qu’elle affirme : mais il y a la vie, infinie, qui se reprend sans cesse, et qui dément tout ce qui la dément, n’est-ce-pas. Le philosophe italien Gramsci résume ce point de vue-là quand il écrit : « Le pessimisme de l’intelligence ne doit pas désarmer l’optimisme du cœur et de la volonté ». Il y a chez Andrée ce pessimisme de l’intelligence, elle n’était pas benête, elle savait regarder le monde ; elle était passionnée des informations, elle ne vivait pas dans sa tour sans égards pour le monde, au contraire. Elle vivait au cœur des villes, de Paris qu’elle adorait, dans le grouillement du monde ; elle n’adorait rien de plus que de se promener dans la foule. Elle détenait cette compréhension forte de la vie et du monde, mais, en même temps, elle avait la volonté du cœur.

- Ce cœur qui donne le titre de l’anthologie : « Au cœur du cœur »  ?

- C’est Matthieu qui a choisi ce titre, qui est très juste. Là-encore, Andrée fait exception. Une ligne de fond traversait la littérature occidentale : tout ce qui relevait du cœur, de l’affect, d’une compréhension du monde qui inclut le sentiment avait été destitué et dévalorisé au profit d’une saisie intelligente, qui met à distance le monde ; et, dans cette optique, le sentiment sensible était réduit à « la sensiblerie ». Rien ne vaut, sinon un point de vue ironique, voire cynique. L’œuvre d’Andrée Chedid incarne un point de vue qui fait violemment opposition à ce courant dominant des années 1950 aux années 2000.

- Andrée Chedid a ainsi incarné une posture de résistance, y compris en poésie, dans les années 70 : elle a ouvert une brèche ?

- Elle n’était pas seule : c’était une grande amie de René Char. Char incarne cet humanisme, qui était très décrié. Dans le débat dont je parle, Andrée a incarné une posture de résistance à tous les défaitismes professionnels, savants, fortement argumentés par la philosophie, les sciences humaines, etc. Mais n’était pas une position théorique de sa part : elle n’était pas une théoricienne. La littérature et la poésie étaient liées à sa personne ; son humanisme profond et lucide venait d’elle, de son pas dans la vie, de son inscription dans l’existence, de sa relation avec les autres ; elle avait ce don de le dire dans les mots, mais il ne fallait pas lui demander de théoriser – on ne demande pas à un oiseau d’expliquer son chant.

- Vous écrivez avec Matthieu Chedid, dans la préface de l’anthologie : « pour Andrée Chedid, la vie n’est pas un don mais une conquête », ce qui dit bien ce côté « résistance » ?

- Oui. Ce qu’elle dit toujours, c’est que la vie se gagne dans la volonté, dans l’élan. Il y a chez elle l’idée que la vie est une dynamique, une énergie, un souffle qui traverse l’humanité. Être vivant, c’est s’accorder à cette dynamique, se laisser emporter par ce mouvement-là.

- C’est une confiance qu’elle a toujours eue ?

- Je crois qu’elle est née comme ça. Et, en même temps, quand on dit que la vie se conquiert, c’est aussi par la rébellion. Ce qu’il faut savoir – elle m’avait dit de vous le dire, alors je vous le transmets –, c’est que c’était une rebelle. Je lui avais dit un jour : « je te crois rebelle »  ; elle m’avait répondu : « oui, oui, et tu le diras aux autres. » Le récit « La balançoire », paru dans « Les Saisons de passage » , dit tout d’Andrée. C’est un souvenir autobiographique. Elle était dans le jardin, entouré de grands murs, et elle se mettait sur sa balançoire jusqu’au vertige. On retrouve l’importance du vertige, du mouvement. Elle a une devise qu’elle empruntait à René Char : « Aller me suffit ». Dans ce récit de « La balançoire », elle raconte comment elle se faisait aller le plus haut possible pour voir au-delà du mur, pour voir la vie, la ville, ce dont elle était privée. Cette volonté de passer le mur, la barrière, pour aller à la rencontre de l’autre, du monde, de la vie, c’est Andrée toute entière.

- Sa poésie est une éthique, et vous précisez qu’il s’agit d’« une éthique de la fraternité ». Pouvez-vous développer ?

- Il y a une nouvelle qui s’appelle « Les frères ennemis ». Elle parle de la guerre fratricide du Liban. Andrée sait combien la relation à l’autre est difficile. Elle sait que le rapport à l’autre est violent, destructeur, mais elle sait aussi que la vie, c’est la rencontre avec l’autre, malgré tout. L’autre est notre horizon. C’est passionnément qu’elle s’intéresse à l’autre. Je me rappelle la première fois que je l’ai invitée à la semaine de Clermont-Ferrand, dans le festival de poésie que j’organisais, dans les années 80. Je pensais lui poser de nombreuses questions, et, au bout de deux minutes, c’est elle qui m’interrogeait ! Elle vous regarde avec tellement d’amitié, comme si elle vous connaissait depuis toujours ; elle veut savoir qui vous êtes, d’où vous venez, qui vous aimez, où vous allez aller… Elle avait une bienveillance de fond : l’autre, en face, il fallait qu’il existe pour elle. Elle s’intéressait beaucoup plus à l’autre qu’à elle-même. La rencontre avec l’autre nous déplace nous-mêmes, c’est un exil. Elle a vécu l’exil comme une chance parce que l’exil la confrontait à l’autre et à tout ce qui nous sort de nos repères, « de notre étroite peau », comme elle le disait. On retrouve la même conception positive de l’exil chez le poète palestinien Mahmoud Darwich, l’un des plus grands écrivains arabes contemporains. Et l’amour, l’amitié, la rencontre avec l’autre, c’est un exil ; « ex »  : on sort de soi, et c’est dehors qu’est la vie.

Recueillis par Françoise Siri



Lire aussi :

Andrée Chedid : « Épreuves du vivant »



lundi 25 mars 2013, par Françoise Siri

Remonter en haut de la page



Andrée Chedid,

Née le 20 mars 1920 au Caire, en Égypte donc mais d’origine syro-libanaise, décédée le 6 février 2011 à Paris, Andrée Chedid, est poète, nouvelliste, dramaturge et romancière. En 1942, elle est partie vivre au Liban avec son mari et a publié l’année suivante un premier recueil de poèmes en anglais. Elle écrira par la suite en français. Elle s’est installée à Paris dès 1946 et a pris la nationalité française.
Toute son œuvre, enrichie de son multiculturalisme, est une approche sensible et sensuelle de la vie, célébrée dans une belle langue fluide.
Ses nombreux ouvrages lui ont valu le Goncourt de la nouvelle, celui de poésie et le Prix Louise Labé.
Elle est la mère de Louis Chedid et la grand-mère de Matthieu Chedid.

Poèmes

Depuis 1969
Au coeur du coeur, anthologie de poèmes d’A. chedid préfacée par Jean-Pierre Siméon et Matthieu Chedid, Librio, 2010
Vitesse de la lumière, les éditions de l’Amandier, 2006
Rythmes, Gallimard, 2003
Lettres à la jeunesse, dix poètes parlent de l’espoir, co-édition Librio / Le Printemps des poètes, 2003
Territoires du souffle, éditions Flammarion, 1999
Par-delà les mots, Flammarion, Paris, 1995
La grammaire en fête, éditions Père Castor Flammarion, 1993
Poèmes pour un texte, éditions Flammarion, Paris, 1991
Épreuves du vivant, Paris, Flammarion, 1983
Textes pour un poème, éditions Flammarion, Paris, 1987.
Cavernes et Soleils, éditions Flammarion, Paris, 1979.
Fraternité de la parole, éditions Flammarion, Paris, 1975.
Fêtes et Lubies, éditions Flammarion, Paris, 1973.



Jean-Pierre Siméon

Poète, romancier, dramaturge, critique, Jean-Pierre Siméon est né en 1950 à Paris. Professeur agrégé de Lettres Modernes, il a longtemps enseigné à l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres de Clermont-Ferrand, la ville où il réside.
Il est l’auteur de nombreux recueils de poésie, de romans, de livres pour la jeunesse, de treize pièces de théâtre, d’un essai sur le théâtre et un sur Laurent Terzieff.
Il a fondé avec Christian Schiaretti le festival Les Langagières à la Comédie de Reims et est désormais poète associé au Théâtre National Populaire de Villeurbanne. Il enseigne parallèlement à l’ENSATT de Lyon jusqu’en 2010. Il enseigne, à partir de septembre 2012, l’écriture théâtrale à Sciences Politiques à Paris. Il a créé en 1986 La Semaine de la poésie à Clermont-Ferrand. Il a été membre de la commission poésie du CNL et a collaboré comme critique littéraire et dramatique à l’Humanité. Il a été conseiller à la Mission pour l’Art et la Culture du Ministère de l’Education Nationale. Il participe aux comités de rédaction de plusieurs revues et dirige avec Jean-Marie Barnaud la collection « Grands Fonds » à Cheyne éditeur.Il est directeur artistique du Printemps des poètes depuis avril 2001.
Ses derniers textes, Philoctète et le Testament de Vanda ont été joués au mois d’octobre 2009, respectivement à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, dans une mise en scène de Christian Schiaretti, avec Laurent Terzieff et au Théâtre du Vieux-Colombier, avec Sylvia Bergé dans une mise en scène de Julie Brochen.
Il publie chez Cheyne éditeur depuis plus de vingt ans tous ses recueils de poésie. Son œuvre poétique lui a valu le prix Théophile Briant en 1978, le prix Maurice Scève en 1981, le Prix Antonin Artaud en 1984, le prix Guillaume Apollinaire en 1994 et le grand prix du Mont Saint-Michel pour l’ensemble de son œuvre en 1998. Il a reçu en 2006 le prix Max Jacob pour son recueil « Lettre à la femme aimée au sujet de la mort » et en 2010 le Prix international de Poésie Lucian Blaga à Cluj (Roumanie).



-2016 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0