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Valérie Rouzeau :

Quand le cœur et les mots boîtent

Par Michel Baglin

Valérie Rouzeau est une jeune poétesse dont on a beaucoup parlé ces dernières années, de façon élogieuse et justifiée, car on y reconnaît le talent indubitable d’un auteur qui sait forcer les mots sans forcer la note : des recueils tels que "Chantiers d’enfance" (La Bartavelle, 1992), "Pas revoir" (Le Dé Bleu, 1999) ou "Va où" (Le Temps qu’il fait, 2002) ont imposé une écriture qui renoue intimement avec l’enfance à travers la gaucherie de phrases trébuchant dans la douleur et la confusion des sentiments.



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Valérie Rouzeau aux Rencontres de Bazoches-du-Morvan, en juillet 2009

Ce n’est pas tous les jours qu’on est assuré de pouvoir reconnaître un poète à la seule lecture de quelques vers tant son style est singulier. Tel est pourtant le cas avec Valérie Rouzeau dont « Le temps qu’il fait » publie le troisième recueil, "Va où" , après deux autres recueils très remarqués, "Pas revoir" (Le Dé bleu) et "Neige" (Unes), des plaquettes et publications en revue, et des traductions de Sylvia Plath et William Carlos Williams. Quelques poignées de poèmes pour faire une voix, cela peut donc suffire.
Mais le mot « style » est bien trop faible, superficiel, et à vrai dire trop rhétorique, pour qualifier cette façon de s’approprier la langue, de la forcer, de la plier à la logique heurtée, impérieuse, de l’émotion. La syntaxe y laisse des plumes, l’expression y gagne en force (c’est bien sûr l’écart marqué avec la syntaxe ordinaire qui surprend et fait sens). Il s’agit bien de lyrisme, mais il n’a pas les sanglots longs. Plutôt le rythme syncopé du jazz, sa liberté et son humour, sa pudeur pour faire passer dans le jeu de mots et l’invention, et par l’ellipse, la joie de vivre, le mal de vivre.

Désordres amoureux dans les phrases


Sans forcer la note ni hausser le ton, Valérie Rouzeau sait créer de vrais désordres amoureux dans ses phrases – les linguistes diraient : multiplier les connotations – pour rendre la langue vulnérable, la plus candide possible dirait-on, la plus sensible aux moindres variations des sentiments – et avec elle son lecteur.
Déchant plutôt que chant, sans doute : « Levée du mauvais pied hop là de mauvais poil deux œufs au plat / Un crépuscule que je méchante à cause du matin comme du soir… »
La mort y rôde, avec la figure du père dont le précédent recueil tentait de faire le deuil, avec sa propre mort longuement envisagée (« Quant tout eu tout vu tout couru serai toute tue dans mon couffin… »), avec les amours mortes aussi : « Voilà je voulais dire encore un autre jour encore un mon amour / Encore un cil vous plaît mon amour sur la joue. »

Le cœur boîte


Le cœur se perd, le cœur boîte parfois, et avec lui, les phrases ; et l’inflexion alors se met avec une terrible justesse à imiter la voix. « Je suis ma propre piste mon chemin de traviole mes bosses et puis mes creux mon histoire somme toute vraie ma déroute à mesure », murmure-t-elle sans pour autant désespérer car « Je vais tout ramasser comme des morceaux choisis je vais raccommoder mes hauts avec mes bas je vais me revenir je vais me revenir. »
Elle se revient, en effet, dans l’effusion d’un nouvel amour qu’elle va coucher sur le papier – « drôle d’expression » – et qui bouleverse encore les mots… « A tracer de quoi tenir droite je penche », dit-elle. Et c’est heureux pour nous.

"Va où" de Valérie Rouzeau (Le Temps qu’il fait 128 pages. 14 euros.


Michel Baglin



Quelques recueils

« Chantiers d’enfance »


Valérie Rouzeau fait revivre ses huit ans espiègles dans la « casse » de son père à travers ses « Chantiers d’enfance ». Comme toujours chez cette poétesse, les textes d’une déconcertante simplicité s’appuient sur des images aussi justes que tendres - mais jamais mièvres - qui usent d’une naïve innocence comme d’un levier pour soulever les couvercles de la mémoire. Des chats, des oiseaux, des jonquilles et des escargots nichent dans les épaves de voitures, entre les tôles rouillées, comme aussi beaucoup d’émotions à chaque page. Même lorsqu’ils parlent de l’adolescente, puis de la femme amoureuse, les poèmes de Valérie Rouzeau n’oublient jamais l’enfant qui chante sa nostalgie en nous.

La Bartarelle, éditeur (39, rue Jean-Jaurès, 42190 Charlieu.

« Pas revoir »


Le talent indubitable, la justesse de la voix de Valérie Rouzeau s’affirment dans ce huitième recueil, Pas revoir, bouleversant livre de deuil écrit après la mort de son père. Il était ferrailleur, elle en avait déjà parlé dans Chantier d’enfance, à travers de courts poèmes désarmants de simplicité.
Cette fois, le ton est autre, même si l’enfance est encore là. Elle est même là dans la forme, puisque c’est par le truchement d’une maladresse voulue de la parole (rappelant le parler enfantin) que l’auteur tente de restituer les images de son père les plus fidèles, l’entremêlement de la peine et de la mémoire au plus près de son émotion présente. La poésie consiste à chercher le langage adéquat, forcer les mots mais pas la note. A travers cette gaucherie feinte de phrases qui trébuchent dans la douleur, Valérie Rouzeau évoque avec force la bousculade des idées et la confusion des sentiments. Avec une efficacité qui ne nuit jamais à l’authenticité et fait de cette auteur de 33 ans une des meilleures représentantes de la jeune poésie contemporaine.

(Le Dé bleu éd. 85310 Chaillé-sous-les-Ormeaux.)

« Patiences »


J’ai déjà évoqué ici la poésie de Valérie Rouzeau, simple, émouvante. Dans sa dernière plaquette, « Patiences », elle s’applique à ressusciter sa grand-mère disparue à travers des gestes anodins qui témoignent de sa solitude et d’un lent détachement du monde désormais contemplé depuis ce lieu de désengagement, « de l’autre côté des dahlias ». Une belle attention à l’autre pour saisir « ce tremblement de la main lorsqu’elle essuie / jour après jour / la même assiette »

(Commande à Jacques Liano. La Gainerie. 18320 Menetou-Couture)
M.B.



Les recueils de Valérie Rouzeau

* Je trouverai le titre (...)

* Je trouverai le titre après, Chambelland, Le Pont sous l’Eau (1989)
* À tire d’elle, La Bartavelle (1989)
* À cause de l’automne, supplément Polder n°62, revue Décharge (1991)
* Petits poèmes sans gravité, Prix de la Crypte 1991, La Crypte (1991)
* Les ailes et les fruits, Multiples (1992)
* Chantier d’enfance, La Bartavelle et Le Noroît (Québec, 1992)
* Patiences, Albatroz et Le Manège du Cochon Seul (1994)
* Ce n’est pas le printemps, Traumfabrik (1995)
* Pas revoir, Le Dé bleu (1999)
* Neige rien, Unes (2000) réédition 2006
* Une foule en terre foulée, traduction des poèmes en anglais par Richard Cooper, dessins de Michel Nedjar, Travioles (2001)
* Va où, Le temps qu’il fait (2002)
* L’Arsimplaucoulis, douceur des Carpathes (en coll. avec Éric Dussert), Fornax éditeur (2002)
* Valérie Rouzeau lit ses poètes, Le Temps qu’il fait (2003)
* Sylvia Plath : un galop infatigable, J.M. Place (2003)
* Kékszakállú, Les Faunes (2004)
* Le monde immodérément, en collaboration avec Lambert Schlechter, Éditions nuit myrtide, Lille (2004)
* Récipients d’air, Le Temps qu’il fait (2005)
* Eden, deux, trois émoi, ill. de Daphné Corregan, Livre d’artiste, Éditions de la galerie Remarque (2006)
* Ce n’est pas le printemps, TraumFabriK (2007)
* Apothicaria, Wigwam éditions (2007), prix des Explorateurs 2009
* Gue digue don, ill. de Claude Stassart-Springer, éd. de la Goulotte (2007)
* Mange matin, L’Idée Bleue (2008)



samedi 25 juillet 2009, par Michel Baglin

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Valérie Rouzeau

Valérie Rouzeau est née en 1967, dans une famille de récupérateur du Cher souvent évoquée dans ses poèmes, notamment la casse de son père dans « Chantier d’enfance ».
Ses recueils, très remarqués, surtout « Pas revoir », lui ont valu une notoriété qui l’amène à multiplier les lectures publiques, les rencontres, les ateliers dans les classes, etc. Elle est aussi traductrice (Sylvia Plath, William Carlos William) et a même écrit pour le groupe Indochine (les chansons : "Comateen 2" , "Ladyboy" et "Talulla").



Sylvia Plath vue par Valérie Rouzeau


Valérie Rouzeau est aussi traductrice, notamment de Sylvia Plath (« La Traversée » in « Arbres d’hive »r, Poésie/Gallimard, 1999) qu’on ne s’étonne pas de la voir aimer. Elle était donc toute désignée pour lui consacrer un volume de la collection « Poésie » de Jean-Michel Place, collection qui invite un écrivain à évoquer un poète contemporain et à proposer un choix de ses poèmes.
« Des jours et des jours, des mois et des saisons et des années, Sylvia Plath a lutté pour ne pas se tuer, lutté pour continué à vivre » : ainsi commence l’évocation chaleureuse, j’ai envie d’écrire « fraternelle », que fait Valérie Rouzeau du « galop infatigable » d’une vie et d’une écriture. On connaît tous la vie blessée de cette poétesse (pour qui « l’air est tissé d’hameçons ») qui s’est suicidée en 1963, à 31 ans, ses amours tourmentées avec Ted Hughes et la renommée posthume de son œuvre ; Valérie Rouzeau nous rend surtout sensible l’énergie qu’elle a déployée pour écrire et vaincre ses démons, tenter de domestiquer ses souvenirs (celui de son père mort quand elle avait huit ans, surtout) et de métaphoriser ses obsessions.
Du coup, au-delà du mal-être, c’est une vitalité qui est mise en lumière, notamment celle d’un vers nerveux, inventif, qui ne recule ni devant les audaces, ni devant les combats à mener contre ses propres ténèbres. Bien que je connaisse mal l’œuvre de Sylvia Plath, le choix des poèmes (extraits d’ "Arbres d’hiver", de "Trois femmes : poème à trois voix", de "La Traversée", et d’"Ariel") me paraît éclairant : on y perçoit bien tout ce qui s’y joue, dans la jubilation de la création, de crucial pour tenir tête avec cran à l’étrangeté d’une « chose obscure » en soi, peut-être une enfance dont elle n’est pas revenue, le vide laissé par un père mort et un dieu évanoui.

(126 pages, 11 euros) Notes de lecture parue dans Poésie 1 n°30 juin 2002



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