Gabriel Cousin

Quelques poèmes

En 1998 j’ai effectué pour Louis Dubost et le Dé Bleu éd. un choix de textes publié sous le titre de "Dérober le feu".
Voici quelques poèmes extraits de ce recueil. On peut également consulter le dossier que Texture consacre à G. Cousin en cliquant ici.

LA GRANDE LIBRAIRIE

Après avoir hésité longtemps, j’avais choisi la plus grande pour être moins remarqué.
Jeune ouvrier, il m’avait fallu tant de courage pour oser entrer.
Comme un voleur, j’achetai mon premier livre au rayon des occasions.

Je dérobais le feu.

(1941)

LA JEUNE FILLE VIETNAMIENNE

Elle descend l’escalier d’un jardin.

Hier soir son ami est parti. Il est aussi jeune qu’elle. Il doit marcher dans la forêt, son barda sur la tête, l’oreille collée à la liberté.

Elle va. Déjà elle entend, comme des clochettes, les voix des enfants allongés sous les arbres, car l’école a été bombardée. Elle parlera aujourd’hui de la poésie française.

Quand les Français ne tueront plus, son ami reviendra parmi les fleurs.

Elle ne voit plus les fleurs, elle n’entend plus les enfants. Elle est lui. Elle l’aide à marcher, elle l’aide à souffrir, elle l’aide à revenir.

(Mai 1952)


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LA NAISSANCE



Trois fois trois jours la cloche des douleurs t’éveilla et ton visage prit la couleur qui m’avertissait. Toute ta chair se hâtait vers ce dernier travail.

L’éternel miracle était encore une fois à notre porte.

La grande poussée victorieuse libéra le poisson tout luisant de sa mère. Il était là, dangereux à tenir, et nous ne savions pas s’il était déjà lui ou encore nous.

C’est alors que nos yeux se reconnurent. Nous échangeâmes nos joies d’avoir mené la tâche, nos vigueurs d’avoir résisté à d’autres tentations, nos confiances de nous connaître.

Notre poisson restait là, endormi, après le grand effort de ses poumons et nous ne savions pas encore si son âme était arrivée.

LES NOYÉS DE LA SEINE

Au pied du Louvre
sous la Tour Eiffel
contre les usines Renault
le long des vins de Bercy
C’est là, chez nous, qu’ils passent.
Ils passent
le crâne défoncé
le ventre ouvert
les orbites vides
ou les pieds brûlés

Ils passent au fil de l’eau.

Autrefois, aux mêmes endroits
d’autres noyés passaient.
Ils portaient inscrit sur la poitrine
« Laissez passer la justice du Roi ! »

Aujourd’hui rien n’est inscrit.
Ils passent dans l’eau de notre Seine.

Quel le justice laissons-nous donc passer ?

Octobre 1961



LA CHALEUR DE SON CORPS

Je rêvais appuyé sur une table, lorsqu’elle vint par derrière et me prit dans ses bras.

La chaleur de son ventre sur mes reins, le moelleux de ses seins contre mon dos, le désir de ses mains sur ma poitrine m’envahirent.

Son souffle s’effilait sur ma nuque. Son cœur résonnait et se confondait avec le mien.

Nos corps devinrent vivants.

Bien plus tard, alors que le travail me harcelait, que la ville me piégeait et que la fatigue s’épanouissait comme une ivresse, je sentais encore son corps moulé au mien.

Cela me réchauffait sous la pluie comme un soleil posé sur mon dos.

JE MANGEAIS PRÈS DE MON FILS

C’était dans les premiers temps.
Sa présence physique m’était encore sensible. Son corps blond n’était pas entièrement mort pour le mien.
Et je venais souvent le midi.
Je m’asseyais à côté de la tombe, dans l’herbe, laissant mes yeux errer sur la splendeur des montagnes qu’il ne verrait jamais.
Je sortais le pain et mangeais à côté de mon fils, en copain.
Parfois des pas approchaient et je cachais les tartines, comme un voleur.
Ils n’auraient pas compris que l’on mange dans un cimetière.


MA FILLE A QUINZE ANS

Un matin la vie me surprit.
Un jeune pas de hauts talons.
L’instant d’une porte où de somptueuses jambes se gainent.
Cette nuque de jeune femme, torsadée de châtaignes rousses, qui s’incline.
Lueur d’une élégante robe rouge.
Acharnement de ce visage à discuter de Dieu, de l’amour, du bonheur.
Des mains fines dont les longs ongles portent des éclairs.
Cette voix inconnue de jeune fille dans la maison.
Ma fille a quinze ans.

CONSCIENCE

Il y a parfois comme de grandes choses achevées.
La table est rangée, la chambre propre. Tout est calme, paré de quiétude. Il n’y a plus que des amis. Plus besoin d’attitudes.
Les objets se regardent exister. Il semble que tout soit prêt, que le repos arrive.
La paix a la couleur du soleil. On peut désirer le sommeil. Mettre des fleurs dans les vases et comprendre les mots. Les livres sont des robes de jeunes filles.
Tout est simple et frais. L’amour, le travail et le corps. Les songes ont le temps de vivre.
Des nappes sereines entourent les épaules. Des buées rémittentes se posent sur le front. Le sang rêve. Les mains s’adoucissent.
Une perception universelle aiguise la conscience.


LES ENFANTS DE MES AMIS

Je sais des maisons que rien n’indique.

Closes sur un piano, ou bien ouvertes sur des jardins, ou encore perdues dans des collines, noyées dans les bruits des grandes cités.

Je sais qui ouvrira la porte. J’entends quel rire m’invitera, quelle voix dans le couloir m’accueillera. Je vois quel geste me fera signe.

Je reconnaîtrai les mains de mes amis, les yeux de mes camarades, la marche de mes copains.

Ainsi, je vous retrouve rajeunis, transposés dans ces joyeux corps dressés vers le soleil, dans ces esprits tournés vers les nourritures.

Mais j’ignore quel adolescent ou quelle adolescente, demeuré un peu dans l’ombre, me sourira comme la première femme, tendra la main comme le premier homme.

Ces poèmes extraits de divers recueils
sont tous inclus dans l’anthologie « Dérober le feu »
publiée au Dé Bleu et encore disponible



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Le portrait de Gabriel Cousin

Une interview de Gabriel Cousin

vendredi 6 février 2009, par Michel Baglin

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Dès la publication de l’Ordinaire Amour (1958), Gabriel Cousin surprenait lecteurs et critiques par les sujets et le ton de sa poésie. Préfaçant la réédition du recueil en 1982, Georges Mounin soulignait ce qu’avait eu pour lui d’étonnant et de novateur ce « poème du couple » attaché aux « émotions authentiques de la vraie vie à deux » : sa capacité d’intégrer des sujets esthétiquement inavouables, voire tabous en poésie, tels que l’accouchement sans douleur, les hiatus amoureux, le travail, les enfants qui grandissent, les deuils familiaux, etc. Claude Roy le rejoignait, notant qu’« il y a aussi des sentiments, des émotions modernes qui attendent que la poésie s’en empare et qu’un poète les dise », pour estimer que Cousin l’avait fait. Quant à l’écriture, manifestement « ouverte à tous » et directe, on ne put que constater qu’elle détonnait dans le formalisme ambiant. Cousin évoquait le quotidien - le sien et celui de ses proches - avec une force et une simplicité désarmantes.

Cousin : Nommer la peur

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