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Marius Noguès

Rencontre avec Jean-Pierre Brèthes

Jean-Pierre Brèthes, ancien bibliothécaire (il fut en poste dans le Gers) et lui-même auteur, a rencontré Marius Noguès en 1975. Il en a proposé un beau portrait dans son recueil d’essais littéraires « D’un auteur l’autre », et en donne une évocation tout aussi alléchante mais plus succincte à Texture.


J’ai rencontré Marius Noguès en 1975. Jeune conservateur de bibliothèque, j’étais chargé d’organiser la lecture publique dans le Gers, département rural. Je me sentais un peu découragé devant l’ampleur de la tâche à accomplir : trouver des lieux où installer nos dépôts de livres dans les villages, dénicher des bénévoles qui voudraient bien accepter de s’occuper de ces dépôts et de faire vivre les livres. C’était loin d’être gagné, car comme le dit Pastille, un des personnages de « Grand guignol à la campagne » , de Noguès : « C’est pas assez que tu "griffognes" des pages et t’encombres de tas de bouquins : perdre du temps au lieu de travailler… C’est pas fait pour des paysans ces choses… A quoi ça t’avance ces couillonnades ? » Hé oui, à quoi ça m’avançait ?
Peut-être à connaître un de ces écrivains inconnus, surtout quand ils sont issus du milieu prolétarien. Bien entendu, je connaissais Marguerite Audoux, Henry Poulaille ou Émile Guillaumin. Mais un paysan qui écrit de la littérature, de la vraie, de la poésie, du roman, dans mon département ? Était-ce possible ?

Les vraies richesses

Nous nous sommes rencontrés chez lui, à Haget, tout aux confins du sud du département du Gers. J’ai découvert sa ferme, sa timidité, celle de l’autodidacte devant la personne qui a fait des études, son étable, ses vaches, ses champs (« la terre rude et féconde »), les haies qu’il avait conservées (« ah, vivre au ralenti le long des haies sauvages »), sa maison, la grande salle où le feu brûlait dans la cheminée (« je regarde les flammes gambader et s’étirer, élastiques, multicolores, parfois babilleuses »), au coin de laquelle sa vieille maman se chauffait, son épouse, puis son repaire, le petit bureau tapissé de livres… C’est rare, une bibliothèque chez des paysans. Et ici les murs ruisselaient de livres, d’excellent auteurs, ceux qui apportent les vraies richesses : Tolstoï, Ramuz (Noguès a écrit de belles pages sur ces deux-là, peut-être ses favoris), Giono, Saint-Exupéry, Maupassant… J ’ai appris qu’il correspondait avec Bernard Clavel, Charles Le Quintrec et Michel Ragon.
Marius Noguès n’a guère quitté son village que pendant la guerre. Il n’appréciait guère les développements de l’agriculture moderne, « résultant de l’industrialisation forcenée et de l’avènement de la machine toute régnante », et, à vrai dire, c’était bien prémonitoire.

Une langue superbe et généreuse

Nous avons parlé littérature… Il a commencé tôt, dès l’école, quittée après le certificat d’études. A 23 ans, en 1942, il publie un premier recueil de poèmes, « Air pur » et en 1948, le deuxième, « Mal vivre ». En 1957, son premier roman, « Petite chronique de la boue », fait sensation (il sera réédité quatre fois, chez différents éditeurs, en 1980, 1989, 2002 et 2005). Puis c’est « Du pain et des roses », encore des poèmes en 1961, et un nouveau roman, « Lutèce et le paysan » en 1967, que suivit un recueil de contes, nouvelles et chroniques, « Contes de ma lampe à pétrole » en 1973. Marius m’a confié le manuscrit de « Grand guignol à la campagne » , pour lequel j’ai écrit une préface, et qui parut en 1976.. Enfin, un nouveau recueil de poèmes au titre magnifiquement énigmatique, « L’instant qui passe fait l’écorce des jours » , paru en 1989, clôture l’œuvre en beauté.
Je suis saisi, empoigné, séduit, harponné par son écriture, sa langue superbe et généreuse, naïve et truculente. Car ce qui frappe aujourd’hui, c’est sa manière. Il a beau avoir écrit : « Je me fous de bien écrire, de bien parler, qu’importe l’élégance, le poli, le policé des simulacres ou de la manière », en réalité, Noguès est très attentif au soin apporté à l’écriture, aux images, au télescopage de mots, voire à leur invention.
Rabelais n’est pas loin, et il a retenu les leçons du premier Giono. Il sait observer : « Oui, il faut croire / que le secret du monde / tient entier dans un regard », sentir, goûter, toucher de près la terre, le ciel, l’air ou l’eau… « Faut voir, quand le vent doux de février se roule en volutes, se tendre et claquer sec les voiles des draps fixés sur les filets, faut voir le troupeau serré des nuages piétiner dans la large prairie du ciel le gros soleil berger, faut voir dans la plaine frisoter la permanente des houleux blés en herbe et la promesse des premières violettes se colorant à l’abri du talus ». Marius Noguès connaît « les soirs d’hiver échardés de grand vent maraudeur », observe « ces noirs moignons d’arbres aux squelettes mouillés », et guette « au coin de vitre la première lueur d’un jour de contrebande qui essaie son soufre miteux ».
Puis voici le printemps : « Grimpant de branche en branche / jusqu’au ciel bleu d’argent / les fleurs nouvelles du printemps / en geysers d’étoiles blanches / parfument les clairs dimanches ». Et plus tard, en juillet, l’éblouissement du « bouton d’or du soleil tournesol de l’été », qui « coule au-dedans des tuiles, creuse des sillons d’huile rouge ». Il sait apprécier la nuit : « Pure fontaine des nuits noires / lisse et nue comme un glaçon / où les étoiles vont boire ». Et, au moment de la moisson, les blés qui forment une « mer blonde qui noyait le coquelicot du toit de sa maison de ses vagues lourdes de l’or du grain et de la paille ».
Bref, que d’images toujours justes, fortes d’une fine observation et d’un ressenti intérieur, mais aussi sensuel et charnel : « les collines se couchent tout le long de l’horizon, leurs seins gonflés appuyés contre la joue du ciel tendre ». Imaginons-nous un instant couchés par terre, et ouvrant les yeux : « il y a les bouquets d’arbres avec leur poids d’ombre dans l’inclinaison du tronc ». Et, quand on la nuit approche, on peut fermer les yeux : « l’odeur des roses enveloppe le soir, rentre dans la chambre, habille l’air et les objets ». A l‘approche de l’orage, « le matelas du ciel touche à présent le ras de la terre. On dirait que la nuit tombe, que les nuages roulent dans les arbres et sur les blés ».
Dans ses romans, Marius Noguès oppose le citadin, le nomade à l’homme de la terre, le sédentaire. La ville tentatrice, symbolisée par Paris où l’on ne sait pas que « rien au monde n’est si facile / que de mal vivre en travaillant » !l y a même un brin d’amertume dans le dernier, ce « Grand Guignol à la campagne » où Marius semble oublier que la « joie est à la mesure de la peine », et que « le printemps dément le règne sans fin de l’hiver ». Ce printemps qui est celui de l’ultime cri de Tolstoï : "Vérité", sur lequel Marius a achevé son beau texte sur « Tolstoï le moujik ».

Jean-Pierre Brèthes

Lire aussi :

L’écrivain paysan gascon par Michel Baglin


jeudi 8 avril 2010

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Les livres de Marius Noguès

« Soleil de la terre : poèmes ». – Ed. du Val d’Adour (13, Lotissement des primevères, 65500 VIC BIGORRE), 2007 (2 vol.)
« Paroles de paysans » . – Presses de la cité, 2005 (contient « Petite chronique de la boue »)
« Lutèce et le paysan » . – Ed. du Val d’Adour, 2003
« Terre des hêtres ». – Ed. Cheminements, 2002 (anthologie qui contient « Petite chronique de la boue », « Contes de ma lampe à pétrole », « Grand guignol à la campagne », et quelques textes, dont « Ramuz le paysan » et « Tolstoï le moujik »)
« Petite chronique de la boue » . – Plein chant, 1990
« Grand guignol à la campagne » . – Plein chant, 1986

Portrait de Jean-Pierre Brèthes

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