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Didier Daeninckx

« Retour à Béziers »

Didier Daeninckx tient une place bien à lui dans la littérature française actuelle. Tous ses livres, qu’ils appartiennent ou non au genre polar, sont traversés par le réel et le souci d’en rendre compte, par les inégalités, les injustices, ce qui ne va pas dans cette société et la volonté de tout dénoncer. C’est le cas avec « Retour à Béziers ».



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Didier Daeninckx par Guy Bernot

Le départ à la retraite est l’occasion pour la narratrice de s’interroger sur les trimestres manquants (femme au foyer pour élever les enfants) et de lâcher quelques souvenirs (le chanteur yéyé fils du patron…). Mais le montant mensuel de la pension de retraite royalement versée est une déroute affirme-t-elle, non sans humour. D’où sa décision de se retirer à Béziers, la ville de son enfance où la vie est moins chère qu’à Paris… Mais ce choix est aussi celui de Daeninckx car, depuis les dernières municipales, Béziers est dirigée par un maire d’extrême-droite. Cependant l’humour ne manque pas avec ce portrait d’un punk de soixante ans ! Et la première rencontre de la narratrice avec l’agent immobilier qui va lui vendre un appartement est acerbe comme il faut : la dite narratrice n’est pas dupe. C’est au début du chapitre II que le lecteur apprend que la fille de cette dernière s’appelle Malika, sa grand-mère Aïcha et son père Abdelkrim. On devine alors que le choix de Béziers par Daeninckx n’est pas dû au hasard. D’ailleurs, un indice est fourni dès la page 15 : on est en pleine campagne électorale et la narratrice s’appelle Houria Ismahen. Tout est en place, Didier Daeninckx maîtrise bien l’art de dresser son décor.

Au hasard des rencontres, des conversations, des souvenirs, le lecteur apprend la vie difficile des immigrés (espagnols ou maghrébins…), les maladies professionnelles, la vie des OS… C’est le passé, mais le présent n’est pas reluisant avec ses « défavorisés » et ses allocataires du RMI. C’est, mine de rien, tout un système qui est mis en cause. Mais il y a plus. Au fil de l’avancée de l’intrigue, tout se mêle ou s’ajoute : les dealers, l’insécurité, le souvenir de la guerre d’Algérie, les vexations subies par les Algériens vivant en France, les passages à tabac… Si Didier Daeninckx est sans pitié pour le Front national et ses alliés, il n’est pas tendre pour ses opposants politiques naturels comme le Front de gauche, par exemple, qui est gentiment brocardé : sa tête de liste aux élections de Béziers est comparée à Kojak, « le policier new-yorkais amateur de sucettes, mais il collectionnait bien moins de succès que son clone, étant régulièrement battu aux élections auxquelles il se présentait. » Mais Daeninckx fait assister son lecteur aux propos qu’entendent la narratrice et son fils, tenus à la table d’à côté dans un restaurant par des journalistes… Où l’on apprend qu’André-Yves Beck sera directeur de cabinet du maire d’extrême-droite une fois élu… Le réel se mêle à la fiction…

La présence plusieurs fois affirmée de l’abribus de la station Gabriel Péri dans le récit (Péri, communiste et anti-fasciste de la première heure qui fut fusillé par les occupants nazis au Mont-Valérien, fin 1941) semble rappeler métaphoriquement les priorités. Car c’est une période de confusion que nous vivons, dit au lecteur ce bref ouvrage où il est question d’alliance rouge-brune, où les « socialistes » font la politique du Medef, etc… À l’opposé de la littérature de divertissement, à lire pour réfléchir !

Lucien Wasselin


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« Retour à Béziers »

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« Le tableau papou de Port-Vila »

« L’Espoir en contrebande »



dimanche 2 novembre 2014, par Lucien Wasselin

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Didier Daeninckx « Retour à Béziers »


Éditions Verdier
(64 pages, 10 €).



Didier Daeninckx

Né le 27 avril 1949 à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) dans une famille modeste, Didier Daeninckx a été ouvrier imprimeur à 17 ans, puis animateur culturel et enfin journaliste.
Son premier roman, « Mort au premier tour » , est paru en 1982. Mais c’est avec le second, « Meurtres pour mémoire » , qu’il se fait connaître. Il y raconte la répression sanglante de la manifestation FLN du 17 octobre 1961 à Paris, qui vit des dizaines voire des centaines d’Algériens jetés à la Seine.
Comptant parmi les porte-drapeaux de la littérature noire engagée politiquement, il a publié depuis plus d’une trentaine de romans et de recueils de nouvelles. Il écrit également des scénarios pour la radio et la télévision.
Son œuvre, qui tend toujours à la critique sociale et politique, s’attache souvent au problème de la mémoire historique en dénonçant tout ce qui relève de l’oubli, du déni, du négationnisme. Didier Daeninckx travaille en tant que journaliste à amnistia.net, un quotidien en ligne d’information et d’enquêtes.



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