Georges Navel

« Travaux »

« L’intelligence ouvrière » à l’œuvre

Il y a bien longtemps qu’on m’avait dit : « Lis donc Georges Navel », ce que j’avais négligé. A tort. Je termine « Travaux » , son livre le plus connu, que Gallimard a réédité en Folio - un vrai bonheur de lecture que ce témoignage en forme de mosaïque d’instants, d’anecdotes, de tableaux et de souvenirs d’une belle richesse humaine. Le livre d’un authentique écrivain prolétarien, autodidacte, communiste-libertaire, insoumis ayant le goût du bonheur et dont l’écriture charnue et souvent poétique chante la présence au monde.

D’origine paysanne, mais ayant beaucoup travaillé sur les chantiers du bâtiment et en usine, Georges Navel raconte dans ce récit ses « travaux », son expérience de l’humiliation, mais aussi de la lutte et de la fraternité. Car ce fils d’un manœuvre des hauts-fourneaux et d’une femme qui travaillait aux champs tout en élevant ses treize enfants (Georges étant le dernier), s’est vite forgé, grâce à ses frères qui l’emmenaient dans les meetings, cette conscience de classe qui sous-tend toute son œuvre. Communiste et libertaire - qui s’est construit dans la relation humaine mais aussi en suivant les cours du soir de l’Université syndicale - et après avoir gagné sa vie comme manœuvre itinérant du Nord au Midi, journalier, terrassier ou ouvrier contraint à l’enfermement dans une usine (ce qu’il raconte dans « Travaux » ), il devint correcteur d’imprimerie en 1954 et commença à écrire pour « L’Humanité » et « Commune », puis publia des romans autobiographiques.

Insoumis

J’ai lu quelque part qu’il se souciait comme d’une guigne de littérature et n’écrivait que parce qu’il avait « des choses à dire ». C’est aussi réducteur que démagogique. La littérature n’est pas une occupation de bourgeois déconnectée de l’expérience ni de l’action. Elle n’est pas « décorative » mais pourvoyeuse de sens. Et c’est l’évidence avec Georges Navel dont l’écriture superbe, riche et charnue, est une manière de se tenir et de tenir le monde. De se construire en insoumis, qui n’a jamais dissocié la pensée du faire.
Qu’il évoque sa mère « comme une femme dont la beauté ne compte pas, mais seulement la bonté, la chaleur, la main à tartines », l’univers des matières dures, denses de l’usine où seul « le compagnon, le reflet, le semblable » vous sauve (« Dans le monde froid du métal, on se rassure à rencontrer un camarade »), ou qu’il dénonce l’exploitation en peignant le manœuvre des chantiers ou des champs ployant sous les fardeaux – « Tout type courbé, chargé, c’est un insecte » – Georges Navel ne tombe jamais pour autant dans le misérabilisme. Et sa fierté, sa résistance à l’aliénation, sa souveraineté comme aurait dit Vailland, doivent beaucoup à cette maitrise de la langue qui lui permet, comme à un bon artisan ou un ouvrier sûr de son geste, d’être toujours juste et précis.

Leçons de vie

Georges Navel dit d’ailleurs des choses remarquable sur l’investissement du corps et de l’esprit s’appliquant au travail, et, du même coup, il parle du bonheur, de ces moments de plénitude où l’homme, par « l’intelligence ouvrière », conquiert sa présence au monde. Saisonnier dans les exploitations agricoles, embauché pour la cueillette des fruits ici, pour couper la lavande ou ramasser le sel ailleurs, il ne perd jamais le contact avec une nature qu’il aime, les grands espaces où le regard respire et où il se sent accordé à la lumière du jour - et qui lui inspirent des pages aussi toniques que belles.
Bien des passages sont des leçons de vie, comme lorsqu’il évoque la finesse des perceptions qu’il cultive, l’émerveillement de la sensibilité tactile… « J’essayais de vivre complètement réveillé, toujours conscient du moment, de la chose, du geste. Il n’y a que l’enfance qui vit dans la découverte. L’adulte vit endormi dans ses habitudes. C’est toujours beau d’apprendre la vie, et tout à coup j’apprends à l’arbre vert du contact direct. Il n’y a que la vie où l’on s’émerveille qui vaut la peine d’être vécue. »
Ajoutons, pour faire bonne mesure, cette fière sentence : « Rien n’abrutit un homme qui ne veut pas être abruti », et l’on peut mesurer combien de telles lectures sont roboratives.
Allez, encore une citation pour la route : « Qu’il soit fermier, éleveur ou manœuvre, tout ça n’est rien. La raison d’être d’un homme réside dans ses aspirations et non pas dans les rôles auxquels la vie le pousse. »
Je ne sais pas pourquoi j’ai attendu si longtemps pour découvrir Navel, mais je comprends pourquoi Giono a salué cet écrivain prolétarien devenu un classique en affirmant : « Cette patiente recherche du bonheur qui est la nôtre, nous la voyons ici exprimée avec une bonne foi tranquille. »

Michel Baglin


vendredi 26 février 2010, par Michel Baglin

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Georges Navel
« Travaux »
Folio (1156)

Georges Navel

Georges Navel, de son vrai nom Charles François Victor Navel, est né à Pont à Mousson, en Lorraine, le 30 octobre 1904. Il est mort le 1er novembre 1993.
Ecrivain autodidacte et libertaire. Il est le treizième enfant d’une famille ouvrière. Pendant la guerre de 14-18, il est envoyé quelques mois en Algérie par la Croix-Rouge, puis il rejoint sa famille à Lyon. Son frère Lucien lui fait découvrir le milieu anarcho-syndicaliste. Il change fréquemment de travail, passant de l’usine et du métier d’ajusteur, aux champs et aux travaux saisonniers comme journalier.
Son insoumission en 1927 au service militaire lui vaudra de tâter de la prison. En 1936, il rejoint durant deux mois les rangs de la C.N.T à Barcelone. En 1940, il est mobilisé puis l’exode le conduit dans le midi. A la libération il se consacre à apiculture et à l’écriture. En 1954, il s’installe dans la région parisienne et travaille comme correcteur d’imprimerie. Son premier livre "Travaux" est publié en 1945.

Son œuvre

« Travaux » Gallimard, 1945
« Parcours » Gallimard, 1950
« Sable et limon » Gallimard, 1952
« Chacun son royaume » , Gallimard, 1960
« Passages » , Le Sycomore, 1982

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