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A. Djemaï sur les traces des écrivains

Un automne chez Jules Roy

Vézelay, Clos du Couvent, 2001

Les écrivains vivent dans les maisons, habitent dans les mots et dorment dans les cimetières. Abdelkader Djemaï nous raconte, dans cette chronique, quelques souvenirs de résidences et de rencontres sur les chemins de la géographie et de la littérature. Après l’évocation d’Habay-la-Neuve et d’Amélie Nothomb, celle de Saint-Brieuc et de Louis Guilloux, voici celle de Vezelay et de Jules Roy.

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Jules Roy en 1988
Photo Louis Monnier

Habiter dans la maison d’un écrivain, c’est comme partir pour un voyage à la fois familier et intimidant. Familier parce qu’on a lu les livres de l’hôte qu’on a connu et qui vous reçoit aujourd’hui, pour la première fois, chez lui. Intimidant, car on craint de déranger cette intimité feutrée et apaisante qu’il a installée dans sa demeure, à Vézelay. Une maison, plantée comme une belle vigne en Bourgogne, encore pleine de lui, de ses traces, de ses objets personnels. De ses souvenirs aussi comme les photos de ses parents, ce tapis du Sahara ou cette toile représentant un square ombragé d’Alger, la capitale du pays d’où nous venons, moi d’Oran et lui de Rovigo, un village de la Mitidja, où il vit le jour en octobre 1907.
Offerte tel un précieux cadeau, c’est surtout sa bibliothèque qui s’est ouverte à mes yeux, à ma mémoire, à ma curiosité pour l’histoire littéraire, notamment pour Jean Amrouche, le poète de « l’Etoile secrète » et René-Louis Doyon qui commit, sans rougir, un « Eloge du maquereau » . Deux écrivains qui furent, avec Albert Camus, les amis du séducteur qui, en 1993, nous narra, sans fausse pudeur, ses « Amours barbares » .
A portée de ma main, de ma gourmandise à les toucher, à les sentir, ses revues, ses livres et ceux des autres sont parfois surlignés, annotés. Ils ont accueilli les grognements, l’agacement ou la reconnaissance émue de Jules Roy. Lecteur boulimique et exigeant, impatient et serein, l’homme (qui pratiqua le métier des armes) traque l’erreur, l’imprécision qu’il corrige dans la marge avec une encre noire ou bleue comme ses yeux.

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Le Clos du Couvent où Jules Roy vécut ses vingt dernières années. (Photo Michel Baglin)

Cette maison d’écriture aux armoires remplies de brouillons, de manuscrits inachevés, de carnets griffonnés, m’a aussi conforté, en regard de son œuvre, dans l’idée que la littérature n’est jamais une science exacte, un ensemble de formules ou de recettes imparables. C’est d’abord un vaste chantier fait de tâtonnements, de ratures, d’hésitations et où rien, bien sûr, n’est acquis d’avance. Une aventure exaltante et périlleuse dont porte témoignage son « Journal » en trois tomes. Il reflète ses doutes, ses inquiétudes, particulièrement pour mener à bon port ses « Chevaux du soleil » dont chacun des dix volumes lui coûtera sueur et angoisse.

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Jules Roy en 1981 (ph J-P Stercq)

Confronté au temps, à la maladie, à la vieillesse, à la mort qui l’emportera en juin 2000, l’auteur de « La Vallée heureuse, » Prix Renaudot 1946, ne perdra jamais de vue l’essentiel : construire une œuvre. Lui qui a connu, entre autres, Malraux, Kessel, Saint-Exupéry et qui admirait Jules Renard, un enfant de Bourgogne, écrira, le 25 avril 1989, au milieu de ses colères, de ses indignations et de ses excès : « Un rapetasseur, voilà ce que je suis, penché sur mes outils, rognant sur des phrases écrites le mois dernier ou l’année d’avant… ». Rapetasser qui signifie, selon le Robert, raccommoder, rafistoler, rapiécer comme le ferait un artisan conscient de la difficulté de la tâche et heureux de s’y atteler.

C’est cette dimension artisanale, ce besoin et ce plaisir de tailler une phrase comme on taille un morceau de bois ou de faire avec ses mains une chaise, que j’ai tenté de partager avec les participants aux ateliers d’écriture qui j’ai modestement animés à la Bibliothèque Gaston Chaissac d’Avallon, dans son annexe de la Morlande et à l’école élémentaire des Chaumes.
Grâce au Conseil général de l’Yonne et au Centre régional du livre de Bourgogne, j’aurai ainsi séjourné durant trois mois, du 15 septembre au 15 décembre 2001, dans le joli village de Vézelay, au pied du Morvan et à quelques mètres de la basilique où, régulièrement, Jules Roy offrait des roses à la pécheresse Marie-Madeleine.

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Le bureau de Jules Roy à Vézelay
(photo Jean-Pol Stercq)

Tout en corrigeant les épreuves de mon roman « Camping » paru en en février 2002 aux éditions du Seuil, je découvrais une très belle région, des villes comme Auxerre ou Clamecy où sont nés Claude Tellier, l’auteur du fameux « Mon Oncle Benjamin » et Romain Rolland qui a longtemps vécu à Vézelay. Sa maison abrite aujourd’hui le musée Zervos qui présente des œuvres de Picasso, Kandesky, de Giacometti, Marx Ernst et Nicolas de Staël.
Dans ce village où reposent Max Pol Fouchet, Georges Bataille, Maurice Clavel, Yvonne et Christian Zervos et Rosalie Vetch, l’Ysé du « Partage de midi » de Paul Claudel, j’ai eu aussi le plaisir de recevoir, pour des soirées littéraires, Louis Gardel un ami de Jules Roy, Guy Goffette et Nedim Gürsel, des écrivains du Nord et du Sud, deux régions du monde qui furent au plus près de la vie et de l’œuvre de celui dont je fus l’invité et le compatriote des deux côtés de la Méditerranée.
Outre, entre autres, Xavier Bazot, Olivier Charneux ou Olympia Alberti, la maison, dirigée par Daniel Buisine, à accueilli aussi des écrivains allemands, américains ou québécois. Conférences, récitals et séances de cinéma « à l’ancienne » dans les jardins et des expositions comme celle sur « Max Pol Fouchet, poète de la liberté », ont rythmé, depuis son ouverture en 2001, les saisons culturelles de ce lieu exceptionnel.

Abdelkader DJEMAÏ

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jeudi 6 janvier 2011, par Abdelkader Djémaï

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Jules Roy

Jules Roy est né le 22 octobre 1907 à Rovigo (Algérie) et mort le 15 juin 2000 à Vézelay (Yonne).
Militaire, il fut officier tirailleur en AFN avant puis passa dans l’Armée de l’Air en France avant la guerre. Il s’est engagé dans l’armée française de la Libération, où il fut commandant de bord dans le groupe de bombardement Guyenne. Mais il va juger déshonorantes les méthodes que la guerre d’Indochine inspire à l’armée et il rompt avec cette dernière en 1953.
Commence alors sa carrière littéraire, couronnée de prix, dont le Renaudot en 1940 pour « La Vallée heureuse » . Ami de Camus, il a également dénoncé la guerre d’Algérie et ses atrocités.
Il s’est installé en 1978 à Vézelay, au Clos du Couvent, devenue après sa mort en 2000 centre littéraire et résidence d’écrivain.

Bibliographie sélective


Romans
Le Tonnerre et les Anges, Grasset, 1975.
Le Désert de Retz, Grasset, 1978.
Les Chevaux du soleil, Grasset, 1980, 6 vol. ; édition en un volume, Omnibus, 1995.
La Saison des Za, Grasset, 1982.

Récits
La Vallée heureuse, Charlot, 1946, avec une préface de Pierre Jean Jouve ; Gallimard, 1948 ; Julliard, 1960 ; Édition J’ai Lu Leur aventure N°A161 ; Albin Michel, 1989.
Le Métier des armes, Gallimard, 1948 ; Julliard, 1960.
Retour de l’enfer, Gallimard, 1951 ; Julliard, 1960.
La Femme infidèle, Gallimard, 1955 ; Julliard, 1960.
La Guerre d’Algérie, Julliard, 1960 ; Christian Bourgois, 1994.
La Bataille de Dien Bien Phu, Julliard, 1963 ; Albin Michel, 1989.
La Mort de Mao, Christian Bourgois, 1969 ; Albin Michel, 1991.
Une affaire d’honneur, Plon, 1983.
Mémoires barbares, Albin Michel, 1989.
Amours barbares, Albin Michel, 1993.
Un après-guerre amoureux, Albin Michel, 1995.
Journal, t. 1, Les années déchirement, 1925-1965, Albin Michel, 1997.
Journal, t. 2, Les années cavalières, 1966-1985, Albin Michel, 1998.
Journal, t. 3, Les années de braise, 1986-1996, Albin Michel, 1999.

Essais
Passion et mort de Saint-Exupéry, Gallimard, 1951 ; Julliard, 1960 ; La Manufacture, 1987.
Éloge de Max-Pol Fouchet, Actes Sud, 1980.
Vézelay ou l’Amour fou, Albin Michel, 1990.
Rostropovitch, Gainsbourg et Dieu, Albin Michel, 1991.

Poèmes
Chants et prières pour des pilotes, Charlot, 1943 ; Gallimard, 1948 ; Julliard, 1960.
Chant d’amour pour Marseille, Jeanne Laffitte, 1988.
Poèmes et prières des années de guerre (1939-1945), Actes Sud, 2001.

Pamphlet
J’accuse le général Massu, Seuil, 1972.

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