Retour à l’accueil > Auteurs > NOTHOMB, Amélie > Un château en forêt

A. Djemaï sur les traces des écrivains

Un château en forêt

Résidence à Habay-la-Neuve, août 2008

Les écrivains vivent dans les maisons, habitent dans les mots et dorment dans les cimetières. Abdelkader Djemaï nous raconte, dans cette chronique qu’il inaugure avec l’évocation d’un lieu concernant Amélie Nothomb , quelques souvenirs de résidences et de rencontres sur les chemins de la géographie et de la littérature.

JPEG - 39.6 ko
Photo DR

Des portes dérobées, un parquet qui a mal au dos, des portraits et des bustes qui n’ont pas mal aux dents, de vaillants escaliers en bois, des vieux livres aux pages fatiguées et des miroirs tranquilles qui vieillissent dans les couloirs ou dans des chambres ombreuses.
Pour compléter ce décor qui aurait ravi Gaston Leroux ou Robert Desnos, il conviendrait d’ajouter à ce sympathique inventaire des chauves-souris déguisées en légendes volantes, des papillons malicieux en visiteurs du jour et des fantômes en invités du soir. Comme celui, habillé de pourpre et de parfums capiteux, de la prodigue et émouvante marquise d’origine lorraine qui, il y a deux siècles, ferrait, nous a-t-on dit, ses chevaux avec des clous en or. Louise Thérèse de Lambertye, c’était son nom, avait fini, la malheureuse, sur la paille.
C’est ce qui pouvait arriver à certains d’entre nous, nous étions huit (1), si nous n’avions pas été sélectionnés par un jury composé, entre autres, de Philippe Claudel, Franz Bartelt et Jacques De Decker. Cette résidence, qui s’est déroulée du 11 au 29 août 2008 au château du Pont d’Oye, une première dans la région, était notamment soutenue par les ministères de la culture du Grand-Duché de Luxembourg, de la Communauté Française de Belgique et le Centre régional des lettres de Lorraine.

Émus par le sort de la marquise, intimidés par les lieux, mais néanmoins pleins d’ardeur, nous avons apporté, avec notre linge et notre portable qui ne marchait pas souvent, nos personnages encore frêles, nos histoires en gestation et surtout nos doutes qu’on entendait pousser, aux abords de la forêt, comme de la luzerne. Quelques pensionnaires et des clients de passage partagèrent avec nous le calme et la beauté de ce coin de la province belge du Luxembourg devenu, en 2007, la capitale européenne de la culture.
Inconscients, bavards, enthousiastes et fort bien nourris, nous avons modestement renoué, autour de très bons vins, avec l’art de la conversation qui fut, comme on le sait, l’apanage des salons, des cours et des châteaux. (Voltaire, qui n’avait pas sa langue dans sa poche, est passé par le Pont d’Oye.) Cela ne nous a pas empêchés de nous tromper sur nos citations, de dire des bêtises, de chanter faux. Ou de nous intéresser, par le truchement de la presse et de l’unique téléviseur du château, aux difficiles tractations menées - depuis plus de cinquante jours - par les partis belges pour former un gouvernement.

Sous le regard en bronze de Charles Quint, nous avons aussi profité de ce séjour de trois semaines pour inviter à notre tablée les ombres lumineuses de grands écrivains, morts ou vivants (il en existe encore). On convia aussi les voix fraternelles de Brel, de Ferré, de Brassens et celle de Salvatore Adamo, une de mes idoles, né, je ne dis pas cela seulement pour faire plaisir à mes collègues belges, à Jemmapes. Une ville que je ne connais pas encore. J’espère qu’on y créera une résidence d’écrivains où l’on pourra, comme nous le fîmes ici, faire gentiment la sieste et prendre sans se presser l’apéritif.

JPEG - 24 ko
Amélie Nothomb à Brives en 2008 (Ph Guy Bernot)

Nous reçûmes, en voisine, Amélie Nothomb qui vint accompagnée de ses parents et de la jeune romancière, Stéphanie Hochet. Il ne faut pas croire l’auteure de « Stupeur et tremblements » quand elle dit qu’elle est « Ni d’Eve ni d’Adam » , titre de son dernier opus qui venait de paraître chez Albin Michel. Son père, Patrick Nothomb, qui fut ambassadeur en Italie et au Japon où elle naquit, descend d’une famille de commis de l’État. Il est le petit-fils de l’ancien propriétaire du château, le Baron Pierre Nothomb (1887-1966), sénateur, poète, romancier, essayiste, membre de plusieurs académies et créateur de revues auxquelles ont, entre autres, collaboré Robert Sabatier et Hubert Nyssen. Ami d’André Malraux avec qui il fit la guerre d’Espagne, son fils, Paul Nothomb, grand-oncle d’Amélie, s’intéressa à la Bible, enseigna l’hébreu et écrivit cinq romans.

Durant ces journées bienfaisantes où nous vécûmes, près de Habay-La-Neuve, sous un ciel d’août plutôt variable, les plus bucoliques d’entre nous ont fait de la marche à pied, les plus courageux du vélo, d’autres, plus audacieux, ont pratiqué les deux. Mais c’étaient, je crois, les chemins, ô combien périlleux et difficiles, de l’écriture qui nous préoccupaient le plus. Des chemins ardus, pentus et escarpés où, si l’on peut croiser à cinq heures des marquises dispendieuses ou des randonneurs radieux, il est très rare de trouver des clous en or. Alors continuons de suer, de rêver, de creuser, de parler avec les vivants et les fantômes. Le voyage de l’encre passe aussi, ne l’oublions pas, par des portes dérobées.

Abdelkader Djemaï

(1) André Faber (F), Laurent Fels (G.D), Marc Lobet (B), Paul Mathieu (B), Luc Templier (B), Mwanza Mujila Fiston Nasser (RD Congo) et Patrick Tankama (RD Congo).

mercredi 6 janvier 2010, par Abdelkader Djémaï

Remonter en haut de la page

Amélie Nothomb

Fille du diplomate Patrick Nothomb, ambassadeur et écrivain belge, Amélie Nothomb est née au Japon, dans la ville de Kobé, le 13 août 1967. Son enfance passée à suivre son père (Chine, Birmanie, Laos, Bangladesh, New York…) a le goût d’un destin d’expatriée jusqu’à ce que sa famille débarque en Belgique alors qu’elle est âgée de 17 ans.
Déracinée, la jeune fille imprégnée de culture asiatique souffre du choc brutal avec la culture occidentale. C’est à partir de cette période qu’Amélie Nothomb commence à écrire. Son premier roman, « Hygiène de l’assassin » est publié en 1992 alors qu’elle a 25 ans. Véritable phénomène littéraire, elle enchaîne depuis les publications à raison d’un livre par an, qui connaît chaque fois les faveurs d’un large public. « Stupeur et tremblements » (1999) avec plus de 500000 exemplaires vendus, est son plus gros succès.

Bibliographie

Amélie Nothomb chez Albin Michel :

Le Voyage d’hiver (2009)
Le Fait du prince (2008)
Ni d’Eve ni d’Adam (2007)
• Journal d’Hirondelle (2006)
Acide sulfurique (2005)
Biographie de la faim (2004)
Antéchrista (2003)
Robert des noms propres (2002)
Cosmétique de l’ennemi (2001)
Métaphysique des tubes (2000)
Stupeur et tremblements (1999)
Mercure (1998)
Attentat (1997)
Péplum (1996)
Les Catilinaires (1995)
Les Combustibles (1994)
Le Sabotage amoureux (1993)
Hygiène de l’assassin (1992)

Lire les autres chroniques d’Abelkader Djémaï

-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0