Encarnació Martorell i Gil

« Un regard innocent »

Un journal de la guerre civile en Espagne

Durant la guerre civile, du 19 juillet 1936 au 7 janvier 1939, Encarnació Martorell i Gil a tenu un journal qui a été exhumé après avoir passé près de soixante-dix ans dans un placard de son appartement de Barcelone. C’est ce document d’une valeur humaine incomparable qui est donné à lire aujourd’hui, journal d’une fillette d’une grande maturité qui rend compte de la vie à Barcelone durant les années sombres d’une guerre fratricide. Une lecture de Max Alhau.

Le journal que tient la jeune Encarnació n’est pas à proprement parler un journal intime, les dates sont rarement mentionnées. Il s’agit plutôt d’une chronique qu’elle donne au fil du temps et qui relate la vie à Barcelone durant ces trois années. Le regard lucide d’une fillette de ses douze à ses quatorze ans et dont la perspicacité des remarques ne cesse de frapper le lecteur.

Une ėpopėe de la faim

Encarnació prend soin de noter les interminables queues qui s’étalent devant les magasins dans l’attente d’achats hypothétiques car avec ces queues c’est aussi le rationnement continuel que mentionne la fillette. Tout au long de ce journal, la faim revient comme un motif récurrent, une faim qui torture et obsède. A plusieurs reprises elle en souligne les méfaits : « Quand on dort , on ne sent pas la faim ; et le plus beau c’est que je rêve que je mange. Mais quand je me réveille, je ressens une grande déception. Je voudrais pouvoir me rendormir, et continuer à penser à la nourriture, au lieu d’être éveillée... au lieu de vivre cette vie... au lieu d’avoir faim... »
Elle s’indigne contre ce manque de tout, et surtout de pain : « J’ai fini de manger une omelette et je n’ai plus de pain. C’est horrible de devoir manger sans pain ou presque. » Aussi faut-il parfois recourir à certains procédés afin d’obtenir un peu plus que ce qui est attribué. Il suffit de falsifier les cartes attribuées. Procédé qui ne va pas sans aviver les scrupules de l’enfant : « Dans ces moments-là je pense en moi-même : Oui, tu triches avec l’excuse qu’ensuite il reste du pain et qu’ils le répartissent entre leurs relations, mais si tu le prenais à quelqu’un d’autre tu le ferais peut-être aussi. »
Parfois c’est grâce à des parents qui vivent à la campagne que l’ordinaire peut être amélioré et quand la mère d’Encarnació revient chargée de provisions la joie renaît : « Hier, la même vie que celle d’aujourd’hui était triste. Ce soir, elle tellement belle, et cela simplement parce qu’on peut manger davantage ! »
Pourtant ces remarques ne constituent que des parenthèses et les tableaux que peint Encarnació dans les dernières pages de son journal attestent de son esprit d’analyse, de son goût pour l’observation. Quand elle se rend dans une cantine populaire elle peut observer la misère de gens affamés et réduits à un état animal : « Dans mon esprit seulement se trouve maintenant une chose qui n’y était pas une demi-heure auparavant : l’idée d’une cantine ravagée dans laquelle on ne voit que de la misère, et où un tas de gens faméliques mangent ; celle d’un homme affamé qui mange comme un chien parce qu’il n’a pas de cuillère. »

La guerre honnie

Le journal d’Encarnació se lit aussi comme un réquisitoire contre la guerre et surtout contre les fascistes qui l’ont déclenchée. En face de cette guerre elle ressent une horreur que son jeune âge ne peut que transmettre et en elle-même elle réprouve le comportement des adultes prêts à excuser les forfaits commis : « Si quelqu’un commettait un tel crime, on le punirait et on le critiquerait comme il le mérite. Mais là !, dans ce cas, il n’y a ni punition ni critique. Pourquoi ? Parce que c’est la guerre ! »
De cette guerre, elle est témoin et elle ne manque pas de souligner les ravages commis. Elle note avec précision les bombardements qui s’abattent sur la ville : « Les bombardements augmentent. Les avions viennent deux ou trois fois dans la journée. » Elle s’insurge devant le nombre de victimes et le ton devient violent qui traduit l’indignation : « Mille victimes ! Mille ! Sans compter qui les ont laissés, qui les pleurent, qui les plaignent. Tous n’avaient rien à voir avec cette cause. Pourquoi les assassiner, alors ? Quelle injustice ! On dirait que ça ne peut pas exister, mais ça existe. »

Notations familiales

La guerre qu’elle exècre et dont elle ne voit pas la fin frappe aussi sa famille. Elle évoque avec émotion la mort au front de son oncle, la douleur de sa grand-mère qui parfois se refuse à croire à cette disparition, de même elle s’inquiète pour son frère qui sera sans doute bientôt appelé par une conscription anticipée. Dans ces notes qui, au fur et à mesure que Encarnació grandit, se chargent de plus de réflexions, c’est un plaidoyer en faveur de la paix qui s’exprime alors que se forment les rêves d’un avenir sans doute utopique : « Si j’étais riche, très riche, je fonderais un orphelinat. Et j’y accueillerais beaucoup d’enfants sans père ou sans mère. […] Je leur enseignerais tout, mais surtout à détester la guerre. »
Malgré tout, Encarnació sait consacrer beaucoup à des notations familiales, à sa mère dont elle décrit les fatigues, à sa jeune sœur Neus, à son frère Ángel contraint de travailler très jeune. Elle dépeint les difficultés supportées sans rien occulter, mais affirme son goût pour les livres, pour les études : elle est choisie dans le groupe scolaire Ramon Llull avec quelques élèves pour apprendre le français et la sténographie. Jamais ces notes ne sont rédigées d’une façon sommaire, en elles se lisent les pensées d’une enfant qui évolue, prend le temps de la réflexion et toujours développe son sens de la justice, son goût pour la paix, son amour pour ses parents dont elle perçoit les difficultés quotidiennes.
Ce journal, écrit six ans avant celui d’Anne Frank, demeure un précieux témoignage sur cette guerre civile. Il reflète ce que fut la vie des Barcelonais durant ces années : c’est aussi le regard qu’une fillette porte sur la cruauté des hommes, sur les méfaits d’un conflit qui bouleverse tout esprit de justice et d’humanité. Celui-là même auquel elle aspire.

Max Alhau

Encarnació Martorell i Gil
« Un regard innocent »

Journal de la guerre civile en Espagne,
traduit du catalan par Marie Vila Casas

Métailié éd.


204 pages, 17 € ISBN 978-2-86424-756-2

L’auteur

Encarnació Martorell i Gil est née à Barcelone en 1924.
Durant la guerre civile elle est élève du groupe scolaire Ramon Llull où elle apprend le français et la sténographie. Bonne élève, elle ne pourra pas toutefois poursuivre ses études jusqu’au baccalauréat et travaillera rapidement mais continuera de s’intéresser à la littérature.
Elle a publié en 2008 « Els Alumnes de la República » (Les Élèves de la République).

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lundi 10 janvier 2011, par Max Alhau

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Encarnació Martorell i Gil
« Un regard innocent »

Journal de la guerre civile en Espagne,
traduit du catalan par Marie Vila Casas

Métailié éd.


204 pages, 17 € ISBN 978-2-86424-756-2

L’auteur

Encarnació Martorell i Gil est née à Barcelone en 1924.
Durant la guerre civile elle est élève du groupe scolaire Ramon Llull où elle apprend le français et la sténographie. Bonne élève, elle ne pourra pas toutefois poursuivre ses études jusqu’au baccalauréat et travaillera rapidement mais continuera de s’intéresser à la littérature.
Elle a publié en 2008 « Els Alumnes de la República » (Les Élèves de la République).

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