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Manières d’approches (2)

Un sans fil à la patte

Depuis pas mal d’années, je rédige de temps à autres de courts textes (moins de deux feuillets) qui sont souvent des billets d’humeur en réaction à l’actualité ou, s’appuyant sur quelques riens du quotidien, qui tentent de m’aider à voir plus clair dans des domaines qui me sont chers. Ces « manières d’approches » se retrouvent parfois dans certains de mes livres, j’en propose d’autres ici, de façon plus aléatoire.

Aujourd’hui, c’est le sans fil à la patte qui m’inspire..



Le téléphone mobile, bien sûr, s’emporte avec soi puisque sa fonction essentielle, semble-t-il, est de nous maintenir connectés. Je trimballe moi aussi un de ces compagnons trop fidèles que Guy Goffette appelle des « T’es-où-là ? », mais j’essaie de le garder en poche. Je veux dire : au repos.
En vérité, j’ai longtemps rechigné à faire suivre ce « sans fil », que je considérais n’être qu’un fil à la patte, de peur qu’il m’assujettisse à tous ceux qui, virtuellement, n’entendaient pas me lâcher… Plus moyen de s’absenter, pensais-je… Ni de fausser compagnie à qui que ce soit.
Ma génération est prompte à redouter qu’on veuille la tenir en laisse !
J’avais tort sans doute. Aujourd’hui j’emporte avec moi l’appareil au cas où, mais l’éteins quand je ne veux pas qu’on me cherche, et moins encore qu’on me trouve. Autrement dit, quand j’entends être pleinement là où je suis, sans devoir m’extraire du présent où je baigne, par la force d’une sonnerie et d’une interpellation – fût-elle la plus amicale…
C’est à dessein que j’emploie le mot de génération. Parce que je constate que les jeunes, qui pour la plupart ne se séparent jamais du mobile (devenu, j’en conviens, bien plus qu’un simple téléphone), n’envisagent pas un instant que celui-ci puisse les déranger. Au contraire : s’il reste trop longtemps silencieux, ils ont le sentiment qu’on les oublie, craignant même de paraître aux yeux des copains victimes d’une sorte d’abandon social.
Car c’est aussi sous le regard des autres qu’on téléphone aujourd’hui.

Cela me rappelle une anecdote datant des débuts de la diffusion des mobiles dans le grand public. L’histoire se déroule dans un bus. Un jeune type, pas peu fier de faire savoir qu’il était équipé, cassait les oreilles de ses voisins en dialoguant haut et fort avec un interlocuteur invisible. Personne ne pipait mot. Et lui en rajoutait, riant, s’emportant, contestant, chicanant. On n’entendait plus que lui dans le bus. Certes, le roi n’était pas son cousin !
Mais quelques temps plus tard, un des passagers fit un malaise. Les voyageurs se tournèrent alors vers l’homme au téléphone pour l’exhorter à appeler les secours en faisant usage de son précieux appareil. A la surprise générale, il s’y refusa. On insista. De plus en plus embarrassé, il s’embrouilla dans ses explications, s’énerva et finit par avouer, penaud, que son mobile n’avait jamais été connecté : le fanfaron avait amusé la galerie !

Michel Baglin. Toulouse, juin 2014



samedi 28 juin 2014, par Michel Baglin

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