Retour à l’accueil > Auteurs > SAGUET, Claude > Une écriture tragique

Claude Saguet : portrait

Une écriture tragique

Le poète toulousain Claude Saguet qui nous a quittés en septembre 2005, avait 69 ans. Discret, il avait peu publié - une dizaine de recueils - mais son écriture ramassée, d’une violence contenue, l’avait fait remarquer dès son premier recueil, "L’œil déserté" (1971, réédition en 1980 au Dé Bleu éd.). Lui ont succédé "Xambo et les Barbares" (1980), "Terres de fièvres" (1984), "Le sud" (1991), "Distances" (1992), "Profils" (1994),"L’espace de la nuit" (1996). La revue Multiples lui a consacré son numéro 12.

Durant plus de trente cinq ans, Claude Saguet a distillé - presque en secret, tant il se préoccupait peu de briller -, une écriture tragique et acérée où les images écorchent la phrase, la brûlent parfois. Car le feu, la cendre, étaient ses maîtres-mots, avec ceux de la distance et de l’exil.

« Le feu enveloppé de nuit »

Mais si sa poésie se faisait parfois mélancolique, penchée sur « cette lenteur des années / qui regardent passer notre ombre / usée par une vie / d’attente et de tristesse », son style est tout d’énergie. Comme l’homme qu’il était, et qui n’en a jamais manqué, notamment face à la maladie.
Riche de couleurs et de force, elle oscille entre l’espace de la nuit, ressassement lointain de l’enfance, de la crainte et de l’échec, et une magie fauve, quasi carnavalesque, où les masques répètent l’impossibilité de coïncider avec soi.
Et puis il y avait les mots salvateurs, ce « feu enveloppé de nuit » du langage. C’est par ce feu, avec sa « fleur obstinée » qui lui réinventait une patrie, qu’il s’est tenu debout.
Je propose ci-dessous de parcourir ses thèmes à la lumière de la lectures de quelques recueils.

Sous le signe du feu, toujours

Le feu, toujours, chez Saguet. Non celui qui réchauffe mais, lame bleue, flamme acérée, le feu tragique qui tranche dans l’ombre et le vif. Feu violent de l’éclair et « colère de couteaux ».
Et puis la ville, ses tourbillons - « les eaux violentes d’une chose brûlée » - son air « sonore », ses spasmes et ses lumières heurtées. Des lumières froides, parce que lointaines : étoiles.
Elles « résonnent » comme les pas perdus dans un hall déserté : pour faire sonner le vide. Cette ville qui ne se connaît qu’à ses « contours embrumés » ignore tout de ce qui l’habite et l’agite, et jusqu’à son nom. Mais elle a ses terriers. Car à coté du feu dévorant des villes inhumaines, il y a encore l’obscur. Des sous-sols dans nos vies et nos villes. Lieux du langage - « paroles submergées » - de la mémoire, des dérives, de l’humain bafoué.
Cendres, oui, mais où veillent encore des braises. Car c’est bien dans ces caves que le feu prend racine. Le feu sauvage nourri de cette « rage têtue qui nous brûle la voix en buvant le silence ».
Salvateur pourtant.
Ainsi, les « chaudières meurtries » des villes ne sont-elles que des paysages intimes, le reflet d’un « mal étrange » qui est la difficulté de l’homme à habiter sa vie : son feu intérieur.

Terres de fièvre

Les « Terres de fièvres » de Claude Saguet sont celles de la tension douloureuse, anxieuse, d’un « homme impatient d’une clarté à l’autre bout des choses ». Clarté toujours refusée tant le lexique de Saguet renvoie à la nuit et à l’exil.
Le style de Saguet, tranchant et net, crie autant qu’il dit cette dépossession quotidienne par l’angoisse et les massacres du temps. La ville est là - « ce poids furieux de maisons et de rues » - et son « désert qui déborde le texte » ; tandis que la nuit « se complique d’impasses ».
Et notre « cadavre successif » s’acharne a durer, les nerfs à vif, dans cet exil permanent avec « d’étranges ratures sur (les) lèvres », car le « silence s’édifie sur nos masques patients ».
Il n’y a guère d’échappatoires dans l’univers de Saguet si ce n’est, peut-être, ce « buisson de paroles » et « notre veille pour dire ce qu’il reste (...) de nos longues fuites parallèles ». Mais Saguet reste, lui, plus que jamais, « tout bruissant de (ses) mots et debout dans leur force ». (Edition Tribu)
(note rédigée à l’été 1985)

Distances

« Seule l’hirondelle, une caresse / peuvent éclairer la route / ajouter un espace ». L’écriture nerveuse, violente, parfois désespérée du poète s’est empreinte de douceur et de sérénité dans son recueil salué par le prix de l’Encrier, "Distances". Ces poèmes d’amour nourris « des choses lumineuses / qu’on ne doit qu’à la nuit » n’abolissent certes pas toute distance avec le monde - c’est dans cet écart que la poésie prend source - mais tentent de la réduire par la médiation de la femme aimée : « Légère tu ris / et soudain tout est plume / autour des visages ».
S’il n’abandonne pas le resserrement, comme dans la belle image d’une « tour d’oiseaux calquée sur le vertige », Saguet laisse plus amplement respirer ses métaphores dans un recueil où « chacun reconnaît chacun / fait de la terre encore / à nos racines » pour affirmer : « Il y a dans tes yeux ma plus réelle image ». C’est, avec l’autre reconnu, le monde redonné : « Et te voici riche d’automnes / à cheval sur l’heure / qui me sert d’horizon ».
(48 pages. Association l’Encrier, 46 rue des Anémones. 67450 Mundolsheim) (rédigée le 24 février 94)

L’espace de la nuit

Avant d’être un recueil, ce livre fut d’abord une aventure éditoriale. Il s’agit en effet d’une des premières tentatives de multi-édition. Treize éditeurs (français, belges, allemand) se sont associés pour proposer cette édition « européenne » offrant en un même ouvrage des poèmes en français et leurs traductions en espagnol (par Eric Fraj) et en allemand (par Rudigër Fischer). Coordonnée par l’association toulousaine Le Passe-mots, cette publication trilingue a bénéficié ainsi des réseaux de diffusion respectifs de chaque éditeur, ce qui devait lui assurer une audience élargie.
Chaude Saguet la mérite, lui qui a distillé au compte-gouttes une écriture extrêmement resserrée et très travaillée. Avec ce recueil cependant, les

JPEG - 78.9 ko
Avec Casimir Prat et Henri Heurtebise, en 1994 (photo MB)

images qui bouillonnent encore souvent d’une violence contenue, se font parfois plus mélancoliques.
La douleur procède de cette impossibilité de coïncider avec soi-même et sa vie et « la nuit reflète l’étendue / qui donne un nom / à notre absence ». Elle est sentiment de l’écart et de l’éloignement. « De loin / vient la lumière / âpre et tamisée » et le jour est perdu. « Je travaille sourdement / à brûler la distance », confesse cependant Saguet.
Et c’est par « le feu enveloppé de nuit » du langage, par ce feu, qu’il y parvient. Car les mots en poésie sont ces « absolus dans l’instant » qui lui réinventent une patrie.

Michel Baglin


A lire aussi :

Choix de poèmes de Claude Saguet

Saguet chanté par Martine Caplanne
Martine Caplanne a mis en musique et chanté un poème de Claude Saguet, "Quand je serai mort, entrez dans mes poèmes…"
Pour l’écouter, cliquer ci-dessous.

MP3 - 4 Mo
Entrez dans mes poèmes...

dimanche 13 décembre 2009, par Michel Baglin

Remonter en haut de la page

Claude Saguet, de la Tunisie à Toulouse

Né en Tunisie le 13 avril 1936, Claude Saguet y a vécu jusqu’en 1952, puis au Maroc jusqu’en 1964. Il a connu les horreurs de la guerre d’Algérie, et s’est installé à Toulouse en 1966. Il y travailla dans les ateliers de l’Aérospatiale, comme ouvrier jusqu’en 1994 (« Je porte en moi un cri d’usine », écrivait-il).
Passionné de photographie, il pratiquait les collages, et on le rencontrait toujours l’appareil en bandoulière ; mais c’est d’abord la poésie qui le requérait, et ses auteurs favoris, Baudelaire, Neruda, Octavio Paz, Saint-John Perse...

Bibliographie

L’œil déserté. Centre d’Art National Français, 1971 puis chez Louis Dubost, 1980, édition revue et augmentée.
Choix de poèmes. Multiples, 1973.
Xambo ou les Barbares. Multiples,, 1980.
Choix de poèmes. Texture, 1980.
Terres de fièvre. Tribu, 1984.
Le Sud. suivi de Oiseaux multiples, 1991, Fondamente.
Distances. Prix de l’Encrier. L’Ancrier. 1992.
Les racines du feu, Franche Lippée, 1993.
Profils. A chemise ouverte, 1994.
L’Espace de la nuit. Multiédition (castillan/allemand/français), 1996.
Lieux majeurs, inédits

Je ne saurais trop recommander la lecture du très bel et émouvant « Tombeau pour Claude Saguet » de Gil Prestnizer, à découvrir sur son site Esprits nomades.

-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0