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Jean Rivet

Une simplicité tragique

François de Cornière qui était son ami de longue date m’a appris la triste nouvelle du décès de Jean Rivet, en ce début juillet de 2010, à l’âge de 77 ans. Je l’avais rencontré au début des années quatre-vingt, à Caen bien sûr, où il résidait et où il ne cessait d’œuvrer pour la poésie, par son écriture d’abord, et par son bénévolat au service des fameuses Rencontres pour Lire dont il était le président. J’avais découvert alors, et apprécié, la poésie, simple, nostalgique, émouvante de celui qui disait : « Je cours après l’enfance et après la mort ». Je lui avais consacré le numéro 18 de Texture (été 1984).

Jean Rivet est l’auteur de plus d’une vingtaine de livres, essentiellement des recueils de poèmes, égrenés au fil des années depuis 1961, dont « Le Livre d’un long silence », « Les Beaux Moments » (prix Artaud 77), « Mais un regard fait l’horizon » (Laurence Olivier Four, 1981), ou encore « Ce qui existe un jour existe pour toujours » (Le dé bleu, 1987), etc. Il était aussi l’auteur d’un roman « Pages pour une jeune fille en rouge » et d’un journal, « Dépôt de bilan » , en trois tomes.
Sa poésie est d’une grande simplicité : Rivet dit son quotidien et sa nostalgie avec une sincérité mêlée de pudeur qui confère leur force à ses poèmes.

Ce qui existe un instant existe pour toujours

Parmi ses recueils, « Ce qui existe un instant existe pour toujours » paru au Dé bleu, porte un titre révélateur des préoccupations d’un poète attaché à sauver par l’écriture tout ce qui peut l’être des massacres du temps.
Ici, les poèmes en prose de Jean Rivet dressent un « état des lieux » de ses souvenirs, lointains ou proches, à coup d’images simples, celles qui constituent « les théorèmes du monde, les unités de mesure, les formules du partage et de l’échange ».
L’écriture est directe, sans fioritures, souvent impudique : une parole d’homme, une poésie nue qui se réfère « au quotidien le plus ordinaire, mais le plus vécu » (Jean l’Anselme). Cette densité du vécu donne aux poèmes de Rivet une force persuasive, une authenticité parfois déroutante. Souvenirs de la guerre, images d’un père disparu, évocations de l’intimité familiale, retours incessants sur les instants marquants de l’enfance sont les leitmotive d’une mémoire qui ne se livre que par fragments.
Georges Cathalo a parlé à propos de Jean Rivet de « la tragique simplicité des choses ». Le lourd secret de cette poésie nostalgique est de vouloir toujours creuser et recreuser cette simplicité des traces alors que la parole ne parvient jamais à épuiser ou à faire taire le silence qui les recouvre.

« Quand Charlotte me prenait la main »

La simplicité de Jean Rivet est d’autant plus grande qu’il s’adressait aux enfants (et bien sûr à ceux que nous sommes restés) à travers sa petite-fille qui peuple toutes les pages de son recueil « Quand Charlotte me prenait la main » . Mais les thèmes de Rivet, sa mélancolie face au temps qui passe, restent inchangés, comme les quelques images qu’il ne cesse de faire revivre ou de conjurer : la rue du Moulin-d’Enfer, l’amitié d’un chien, une banlieue ouvrière, un paysage transfiguré par la neige. Et même ces cris de torturés au bord de Marne qui, livre après livre, imposent au poète de témoigner de la douleur et du pathétique de la condition d’homme.
Rivet sait être souriant pour dire son affection à Charlotte, il n’empêche qu’il semblait toujours s’adresser à elle de loin, de ce futur où elle comprendrait enfin ses mots et où il ne serait plus, après s’être à travers son enfance réconcilié avec la sienne. « Parfois tu te demandes où je suis / je suis dans ma cabane à écrire / des lignes pour toi (...)/ Parfois tu te demandes où je suis / tu l’apprendras je n’aurais su / être plus près qu’en ces pages. » (105 p. Edition bi-lingue français-allemand. Editions En Forêt. Doenning 6. D 93485 Rimbach.)

Un roman

Le premier et unique roman publié de Jean Rivet, « Pages pour une jeune fille en rouge » , est « éclaté » et se présente comme une succession de fragments composant une fresque familiale et autobiographique où ses lecteurs reconnaissent les images familières du poète, comme celle du reflet du père en vélo dans la vitrine du coop, le cris des torturés à Charenton, la symbolique de la neige, etc.) comme les lieux qui hantent sa mémoire. Et, toujours, la même nostalgie, souvent poignante, de l’enfance, de tout ce qui passe et que l’écriture tente de sauver. (éditions Ivan Davy).

Michel Baglin

mardi 18 janvier 2011, par Michel Baglin

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Jean Rivet

Jean Rivet est né à Dreux en 1933, décédé à Caen en juillet 2010.
Autodidacte , il a été apprenti dans une imprimerie, puis manutentionnaire avant de devenir employé de banque pour finir directeur d’agence.
Il a publié une vingtaine de recueils de poésie, un roman et un journal (Dépôt de bilan, Isoète, 1998). Il a obtenu le Prix Antonin Artaud en 1978.
Jean Rivet résidait près de Caen, à Frénouville. Il avait multiplié ces dernières années les interventions dans les écoles primaires et les bibliothèques.

Bibliographie


Poèmes d’Habère-Lullin (La Tour de Feu éd., 1961)
Parfois l’horizon (Guy Chambelland éd., 1962)
Survie de l’hiver (Guy Chambelland éd., 1963)
La récolte noire (Gaston Puel éd., 1965)
Livre d’un long silence (Saint-Germain-des-Prés éd., 1974)
Neige obscure (Saint-Germain-des-Prés éd., 1976)

Les beaux moments (Saint-Germain-des-Prés éd., 1977)
La complainte du petit garçon (Saint-Germain-des-Prés éd., 1980)
Mais un regard fait l’horizon (L.O. Four éd., 1981)
Images d’un père (La Corde Raide éd., 1981)
Lisières soudaines (Le Pavé éd., 1984)
Ce qui existe un instant existe pour toujours (Le Dé Bleu éd., 1987)
Répétitions (Le Milieu du Jour éd., 1991)
Pages pour une jeune fille en rouge (Ivan Davy éd., 1992), roman
La dernière goutte de pluie (Clapas éd., 1997)
Dépôt de bilan (Isoète éd., 1998), journal 1992/1996
Quand Charlotte me prenait par la main (En Forêt éd., 1998)
Racines (Clapas éd., 1998)
Mots pour Margaux (Librairie-Galerie Racine éd., 2001)
Chemins d’automne (Le Nouvel Athanor éd., 2002)
Choses d’hier je vous attends (Le Bretteur éd., 2004), choix de poèmes (1961/2003)
Avant la nuit (Isoète éd., 2006), proses
Le soleil meurt sur un brin d’herbe (Motus éd., 2007)
Sablier (Gros Textes éd., 2008)
Chroniques douces-amères (Le Manuscrit éd., 2010)
Neige dans le regard (En Forêt éd., 2010), avec Margaux Rivet

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