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Jacqueline Saint-Jean, portrait

A l’écoute de la « rumeur phréatique »

Bretonne vivant au pied des Pyrénées, Jacqueline Saint-Jean a publié plus d’une vingtaine de recueils de poésie, dont « Chemins de bord » (Le castor Astral) lui a valu le prix Max-Pol Fouchet en 1999. Portrait et lecture de quelques-uns de ses livres.

« Pour moi, la dimension poétique surgit là où la vie profonde soulève la langue, la met en mouvement. Une façon d’exister, à travers la création d’une langue vive, désirante, malléable, synthétique, qui tente de saisir ce qui nous échappe. Contre tout ce qui nous défait, elle tente de "faire corps". Le travail des mots est un travail sur soi, sur son rapport au monde et à l’autre. » Ainsi Jacqueline Saint-Jean définit-elle à la fois son approche de la poésie et son travail créateur.

Une vingtaine de livres

Cette Bretonne, née Le Bouder, à Saint-Gelven dans les Côtes d’Armor, vit depuis 1968 près de Tarbes où elle a été professeur à l’IUFM et où elle anime depuis 1973 de multiples ateliers d’écriture. Membre du comité de rédaction d’Encres Vives, co-fondatrice en 1980, puis rédactrice de la revue Rivaginaires, elle est engagée dans nombre d’actions poétiques, lectures publiques, expositions, débats, correspondances et rencontres avec ses lecteurs enfants, et a collaboré à des ouvrages collectifs.
Ces activités riches et diverses ne l’ont pas empêché de publier une vingtaine de titres de poésie et d’autres ensembles de textes, nouvelles, articles, sans compter de multiples notes de lecture, en revues et anthologies. Elle est traduite en anglais, bulgare, russe.
Jacqueline Saint-Jean a reçu en 1999 – et c’est à cette occasion que j’ai fait sa connaissance - le prix Max-Pol Fouchet pour « Chemins de bord » , préfacé par Vahé Godel et publié par Le Castor Astral. (Lire mon compte-rendu ici)

Rumeur phréatique

Elle a également publié trois livres pour la jeunesse dont « Entre lune et loup » (Hachette jeunesse livre de poche, prix Poésie-jeunesse » 1994) et « Les mots d’Alice » (éd le dé bleu, sélection Lire et faire lire 2004).
Ces derniers titres parus sont : « L’ombre des gestes » (éd Rafael de Surtis, février 2006) ; « Lumière de neige » (éd Sac à mots, janvier 2007) ; « Table de l’estuaire » (éd L’autre rive », mars 2007), « Bleu de l’oubli » (éd Rafael de Surtis, novembre 2007), « L’enfant sphinx » (éd Multiples-Fondamente, avril 2008). Elle vient de réaliser un « Livre pauvre » avec le peintre Thierry Le Saëc (janvier 2010).
Jacqueline Saint-Jean a reçu le prix Xavier Grall 2007 pour l’ensemble de son œuvre poétique.

« Dans le prolongement de Chemins de bord, la voix qui parle dans L’ombre des gestes » nous entraîne irrésistiblement dans sa quête d’un territoire intérieur, d’un espace originaire qui est celui de la vie et du poème », explique Jacques Ancet. C’est bien à l’écoute de cette « rumeur phréatique » que nous invite la poésie de Jacqueline Saint-Jean. Notamment dans ses derniers recueils, comme « L’enfant Spinx » que publie Heurtebise et où l’enfant, dans un « siècle clignotant », entre « bêtes douces » et « noyé de lavoir emmêlé de vieux linges », a toujours « le froid du monde dans le dos ». Ou encore dans « Lumière de neige », publié par Sac à mots édition.

Lumière de neige


« A cette distance tout récit se disperse ». Jacqueline Sain-Jean choisit souvent la distance – ou la focale – qui ouvre un monde de lisières, et donc de poésie – sa poésie, précisément, comme l’indique le titre d’un de ses recueils, « Chemins de bord » .
Avec « Lumière de neige » , c’est d’abord en montagne qu’elle contemple « l’autre versant » tandis que « le temps roule au loin son bruit d’avalanche » et que les hommes sur les névés sont des « points de suspension qui s’avancent vers l’éblouissement ».
L’auteur dans un poème isole trois « mots errants », qu’elle précise : « météores - l’été - la mort ». Ils définissent moins des thématiques qu’ils ne suggèrent des connotations. C’est leurs résonances qu’il faut entendre, car ils se rencontrent et mêlent leurs échos dans un espace incertain, ébloui, entre réalité et intériorité, paysages traversés et paysages ressuscités. La lisière (ou ailleurs le « marais ») est ce lieu où la « lumière de neige », comme la page blanche, offre une chance de remonter à « l’enfance des fables » et à ce que l’on devine en soi « où remue sans fin tout un monde blessé ».
Ces espaces d’abandon et de « douloureuse douceur » sont aussi marins (Jacqueline Saint-Jean est native de Bretagne, ne l’oublions pas), les estrans, les falaises (où « des blocs d’images se détachent ») offrant d’autres univers ambivalents, qui forcent les passages entre le réel et l’ombre intérieure, pour que les mots retrouvent « mémoire de leur chemin ».
Vertige de la chute, fascination du vide, mort partout présente au cœur des pierres comme au centre du soleil blanc, tentation du dépouillement jusqu’à la nudité habitent cette traversée aveuglée de lumière. Ils tissent les fils rouges de ces poèmes et nourrissent l’écriture riche et dense de Jacqueline Saint-Jean qui, avec son précédent recueil, « L’ombre des gestes » (Rafael de Surtis éditions) laissait déjà dans d’autres territoires frontaliers se dessiner rumeurs anciennes, « courbes des lointains » et pain de songe.

Michel Baglin



« Jelle et les mots »


Jelle est ce double de l’auteur qui dit dans cette plaquette ses démêlés avec les mots. Tenant « la frêle veilleuse du vocabulaire » allumée, elle « tente ses remembrements » et « cherche un mot un mât une amarre / pour arrêter la dérive des mondes. » Toutes les ambigüités du langage, ses sortilèges, ses insuffisances et ses pouvoirs sont évoqués, de leur désamorçage par la société (« dans la cité fantôme / des mots dépeuplés de leur histoire / désertés de leurs rêves ») à l’exploration de l’obscur en chacun, « l’écriture frêle des fonds » par laquelle le poème creuse dans la nuit humaine jusqu’à l’« intime polyphonie ».
Oui, la parole se montre souvent impuissante quand elle ne nous trahit pas, ou ne nous masque pas (« se cache-t-elle dans ses mots ? »), oui, parler créer de la distance avec le monde et Jacqueline Saint-Jean note que « le mot trace à l’envers trahit l’écart », il n’empêche que Jelle « appelle des mots comme on cherche sa mère », et qu’elle veut le croire, « quelque chose du monde s’est blotti dans leurs courbes leurs angles leurs échos ». Il n’empêche que « le désir braconne dans la langue » et miroite dans les connotations : « Le mots foin dilate les narines / On s’y enfonce enfance de l’été / Fenêtre ouvre sur l’être / qui veut naître à la lumière / Paupière palpite entre peau et pierre / entre vivant et gisant ». C’est d’une écriture toujours très sobre et juste que Jacqueline Saint-Jean tire une leçon qui est, comme toute, celle qui fonde la littérature : « Tout se ranime d’être nommé ».

(Rafaël de Surtis. 7, rue saint-Michel. 81170 Cordes. 42 pages. 15 euros)



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Jacqueline Saint-Jean : « Dans le souffle du rivage… » (Michel Baglin) Lire
Jacqueline Saint-Jean : « Hors je(u) » (Michel Baglin) Lire
Jacqueline Saint-Jean : « Jelle et les mots » (Michel Baglin) Lire
Jacqueline Saint-Jean : « La clairière des ombres » (Michel Baglin) Lire
Jacqueline Saint-Jean : « Chemins de bord » (Michel Baglin) Lire



samedi 30 janvier 2010, par Michel Baglin

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Jacqueline Saint-Jean
« Lumière de neige ».

Sac à mots édition.
(La Rotte des Bois. 44810 La Chevallerais)
64 p. 12 euros

Bibliographie


Déclinez vos noms prénoms, Encres vives, 1976
Images abîmées, Glyphes, 1979
Les pétrifiés
, Glyphes, 1980
Les noms perdus, Encres vives, 1980
Signes d’incendie, Rivaginaires, 1982
Ce que taisent les métamorphoses, Encres vives, 1983
Incognita,
Rivaginaires, 1985
Les mordorées, Encres vives, 1992
Isthmes, éd Cadratins, 1994
Voyage en monodie, éd Froissart, 1996
Chemins de bord, suivi de Visages mouvants, prix Max Pol Fouchet 1999, préface de Vahé Godel, éd Le Castor Astral, 1999
Retour aux terres rouges, Encres Vives, collection Lieu, 2000
Atlas secret, éd Amrash, Casablanca, 2001, illustrations d’Amina Benbouchta
Suite insulaire, Panorama 27 poètes du midi toulousain, JP Metge
L’ombre des gestes, éd Rafaël de Surtis, coll Pour une terre interdite, février 2006
De Brú Na Bóinne, Encres Vives, Collection Lieu, octobre 2006
Lumière de neige, éd Sac à mots, janvier 2007
Table de l’estuaire, éd L’Autre Rive, bilingue français-anglais, traduction Eve Lerner, mars 2007
Bleu de l’oubli, éd Rafaël de Surtis, octobre 2007
L’enfant sphinx, éd Multiples, Fondamente, avril 2008
Un Livre pauvre avec le peintre Thierry Le Saëc, « La main nomade », janvier 2010

Autres ensembles de poèmes, nouvelles, articles dans de nombreuses revues et anthologies. Une centaine de notes de lecture dans « Rivaginaires »

Sur l’œuvre poétique : numéro spécial Jacqueline Saint-Jean, Encres Vives 319, 2005

Pour la jeunesse :

Entre lune et loup, Hachette-jeunesse Livre de poche 1995, Prix Poésie-jeunesse du Ministère de la jeunesse et de la Maison de Poésie, 1994, ill Bruno Mallart
Un petit feu de rêve, Pluie d’étoiles, 2001, ill Christian Piéroni
Les mots d’Alice, le dé bleu, 2003, sélection Lire et Faire lire 2004, ill Yohann Champlong
Lettres d’Iris, Soleils et Cendre, ill Jean-Guy Angles, 2009
Textes dans une douzaine d’anthologies pour la jeunesse ( dont Les poètes et la ville, Hachette-jeunesse)


Un roman : « La clairière des ombres »



Poète, Jacqueline Saint-Jean ne s’était pas encore essayée au roman. Voilà qui est fait, en 2011, avec « La clairière des ombres » édité par Les Chemins bleus éditions. Et ce roman là, qui raconte une enquête au cœur de la forêt de Quénécan, dans cette Bretagne dont elle est originaire, est un polar.
L’intrigue se déroule en 1951, et débute avec la découverte dans un fossé du corps d’une inconnue. Cette première partie est vue par les yeux d’une enfant. Arrive ensuite l’enquêteur, Geff Le Roux, qui devient le narrateur et résout l’énigme en s’enfonçant à maintes reprises à travers les labyrinthes de la foret de Quénécan, au cœur de la Bretagne. L’intrigue, que je me garderai bien de dévoiler, mêle histoire et fiction, dans une France encore marquée par les séquelles de la guerre, la Résistance, la collaboration. C’est d’ailleurs moins à mes yeux l’histoire elle-même qui fait le charme de ce court roman, que l’écriture de l’auteur dont on sent le plaisir à évoquer les paysages qu’elle aime, la forêt en plein hiver et sous la neige, où les divers personnages secondaires que l’on croise dans les villages et entre les lignes d’une romancière qui reste poète.

(204 pages. 10.30 euros)


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