Retour à l’accueil > Auteurs > ARIBAUD, Jean-Luc > « A la verticale du lieu »

Jean-Luc Aribaud

« A la verticale du lieu »

Jean-Luc Aribaud vient de faire paraître aux éditions de l’Arrière-Pays, « A la verticale du lieu », un de ses recueils les plus denses. Lecture et extraits.

Ce « lieu de sève et d’encre » a des lumières de paysages méditerranéens et de Pays cathare, avec « le noir embaumé de thym » ou « sa mémoire de cigale » ; mais il est surtout lieu de parole où le sens ne cesse de se nouer et de se dénouer sur des images souvent fortes, parfois ésotériques, toujours en prise avec le « vertige imperceptible du poème ».
Les vers ou versets y ont un rythme étrange, lent et syncopé, marqué par ces blancs qui donnent la respiration – et peut-être l’inspiration – à des textes denses, où l’épaisseur sensuelle le dispute à un lyrisme métaphysique.
Et où la parole, par sa force, évoque une sorte de verticalité dressée dans les paysages.

Sève, encre et analogies

Pas de discrimination dans le regard ou l’approche du monde : « qui voit l’or des vignes sans voir celui des caniveaux est un borgne » avertit Aribaud, qui précise : « la flaque d’huile vaut la fougère le néon le météore le barbelé la ronce ».
En revanche ce dont se saisit l’écriture, dans tout, ressortit probablement de cette « science de l’analogie » qui trame partout des images aux connotations rayonnantes. C’est souvent évocateur comme « ces linges aux balcons des villes / que le vent agite noue et dénoue dans les volutes invisibles de l’orient ».
C’est parfois plus hermétique, et cependant empreint de beauté, riche de significations qui remontent par capillarité à travers le réseau des mots. Aribaud sait que « la langue (…) ne pourra jamais serrer mais seulement effleurer / comme le museau inquiet de la louve la neige immaculée de décembre ». Mais il s’emploie à ce que la sienne sache toujours ouvrir un chant et y parvient avec superbe.

Voici quelques extraits de ce « chant des jours intranquilles ».


« A la verticale du lieu » : extraits

épopée de pins de vignes qui s’exaspèrent
matins illimités sans rien qui puisse rompre
ce court délai d’éclaircie ce raccourci de la mûre à la main
oui cette terre entre les bras est un possible
un traité de paix délivré par la rixe du jour et de la nuit
oui nous avons tenu notre rang d’éveillés couru
jusqu’à l’occulte ruisseau cueillir ce qui s’enfuit déjà
comme un orvet fragile sous le plat protecteur de la pierre
et notre marche est noble désormais et la faim qui nous hante
une joie dans nos bouches invalides lorsque nous renonçons
que les cimes à fleur d’étoiles dispersent nos audaces

l’orage vient par le travers du sud nous dérober à nos sommeils
il a pris déjà dans sa fureur l’équerre des toits la fauvette
un instant immortelle sur la branche bleue greffée à la terre
à ce goût de sang dans nos barbes à ce rien qui couronne nos cheminées
nous savons que son pleur de naissance dans le berceau des nuages
n’est pas de notre cercle et son courroux qui nous racle
et dépèce nos amours n’est pas qu’une pluie simple
qui demain apaisera les babines avides nous savons qu’il est
avant d’être colère sur notre lieu de ce pays aux sables empoisonnés
avec femme au fond d’un puits que l’étoile cherche et ne trouve jamais
avec enfant dans la poussière dont la corde au cou fait sourire les chiens
il est de là-bas et d’ici maintenant quand la buée aux vitres nous aveugle
que nous allumons des feux paisibles comme des fauves au ventre plein

derrière la tour provisoire d’un gros nuage la lune vient de baisser sa garde
j’aime son jaune amoindri qui goutte comme une eau de pluie
le long des cheminées et des dentelles de toits que la nuit ravigotée découpe
jusqu’aux dernières maisons là-bas aux lèvres des combes endormies
paysage friable et têtu puisqu’il dure encore et veille dans ses odeurs
de vins sec et de pins brûlés nos insomnies de guetteurs
paysage immortel sur la scène chancelante du monde
le renard le sanglier le lièvre et cette ombre à minuit s’échappant
d’une chambre d’amour y jouent le rôle que leur a offert la partition du hasard
je vois je prends je consigne et que le ciel embarrassé de signes
me préserve d’en dire autre chose que le souffle d’un mystère

nous multiplions nos manières nos postures nos inventions d’amnésiques
petitesses mortelles dont se moque la neige qui ne vit que pour fondre
ne sait rien du ciel où elle est née et de la terre par laquelle elle mourra
nous voulons ajouter à tout va signer de nos lames éphémères
le cœur des villes comme le bois anonyme qui a laissé notre sang se faner
et fleurir sous nos yeux un triste bouquet de rides quel est le sens
et l’ordre et le vrai réel de ce temps qui se consume entre nos mains
et pourquoi cela ce tout plutôt que rien où nous jouons masqués
à ceux qui nomment et commandent la marche quand il nous faut des pierres
et des dates gravées pour que dure encore au-delà des étés
un peu de nos haleines sur les jonquilles fragiles et les roses insouciantes

**

je sais ce qui gît là-bas dans sa blancheur scandaleuse hors du temps
et de la langue qui ne pourra jamais serrer mais seulement effleurer
comme le museau inquiet de la louve la neige immaculée de décembre
paysage de dentelle et de pointes fines je voudrais vous clore dans ma main
comme je le faisais jadis sous la caverne des draps lorsque je partageais
avec le cercle austère de la lampe la chevauchée de vos lignes précises
mais je sais ce qui ne meurt pas là-bas sous la horde des sapins mauves
je me joins cette nuit à vos lunes secrètes j’ajoute à vos pincées de givre
ce clair-obscur de lin et de coton gravures immatérielles de l’enfance
qui vous éternisent dans cette fin du jour sans candeur quand le froid
et le vent et l’âge aux paupières closes imposent leur ciel aveugle



Lire aussi :

Jean-Luc Aribaud : DOSSIER
Jean-Luc Aribaud, portrait : (Michel Baglin) Lire
Jean-Luc Aribaud : « Vivre » (Michel Baglin) Lire
Jean-Luc Aribaud : « Némésis » (Jacques Ibanès) Lire
Jean-Luc Aribaud : « A la verticale du lieu » (Michel Baglin) Lire
Jean-Luc Aribaud : « Instants de rien » (Michel Baglin) Lire
Jean-Luc Aribaud : « Les Mondes illimités » (Michel Baglin) Lire
Jean-Luc Aribaud : « Une brûlure sur la joue » (Michel Baglin) Lire
Jean-Luc Aribaud : « Prophéties » (Michel Baglin) Lire
Jean-Luc Aribaud & Philippe Dours : « Un clou dans la tête » (Michel Baglin) Lire
Jean-Luc Aribaud & Christian Glace : « Paysages tremblés » (Michel Baglin) Lire


lundi 14 septembre 2009, par Michel Baglin

Remonter en haut de la page
Jean-Luc Aribaud
« A la verticale du lieu »
L’Arrière-Pays
88 pages. 12 euros



Ecrivain et photographe

Jean-Luc Aribaud est né en 1961 à Mazamet. Poète, photographe et éditeur, il vit à Toulouse. Il a reçu le prix Louis Guillaume pour "Les mondes illimités" (L’Arrière Pays) et le Prix Mal Pol Fouchet pour "Une brûlure sur la joue" (Castor Astral).

Il est également l’auteur de :

Poésie

Dans les marges de cendres, avec Phillippe Dours, N&B
Les mondes illimités, L’Arrière Pays
Celle qui attend, Filigranes
Instants de rien, L’Arrière Pays
Une brûlure sur la joue, Le castor Astral
Les langues noires, Collection Tram, A éditions
Ecrire où la muse est (collectif) N&B
Prophéties, Le Castor Astral
L’Appel des sources", Pleine Page
A la verticale du lieu, L’Arrière-Pays

Et, pour les enfants :

La nuit de la dernière lune, Zorba éditions


Photographie :


Lisbonne , éd. du château d’eau/AFAA
Garonne en pays toulousain, collectif, éd. la Part des anges
Mes mains du bout de moi , éd. les Imaginayres
D’une écluse à l’autre , éd. N&B
Forêstyle , éd. N&B
Double Je , éd. Zorba
Passages , éd. Zorba (poésie et photographie)
Nocturnes 5.O. (poésie et photographie), N&B
Entan Timage, collectif, n&b
IndusTrip, collectif, N&B
IntimEmoi, collectif, Zorba
TransErrance, collectif, Zorba


-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0