Manières d’approches (10)

Amalgame



On entend constamment citer, depuis les attentats islamistes de janvier, la phrase de Camus résumant une pensée de son ami et biographie Brice Parain : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde » (Albert Camus Sur une philosophie de l’expression. Œuvres T1. La Pléiade.). La formule résume bien le style et la pensée de l’auteur de L’Homme révolté qui a toujours su, lui, « s’efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel » ; mais ceux qui la citent (de manière souvent approximative) semblent ne pas toujours se soucier de la mettre en œuvre !

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120000 personnes à Toulouse pour clamer "je suis Charlie" (Photo Guy Bernot)

Ainsi en va-t-il de cette confusion – que les islamistes promeuvent et que bien des journalistes entretiennent par paresse ou ignorance – entre musulmans et Arabes. Si l’intention peut paraître louable qui veut éviter la montée des stigmatisations ethniques et préserver les chances du vivre ensemble, au bout du compte il n’en résulte qu’un de ces fameux « amalgames » que les bien-pensants à grands cris prétendent vouloir combattre…

Rappelons donc que la majorité des musulmans ne sont pas arabes et surtout que tous les Arabes ne sont pas musulmans, que certains sont chrétiens, ou tout simplement sans dieu ! Cette confusion qui consiste à associer l’ethnicité à la religiosité procède en fait d’un racisme plus sournois, qui revient à vouer un peuple à une religion. Outre que c’est injuste à l’égard de la majorité non-arabe des musulmans, c’est aussi faire injure aux Arabes, croyants ou non, en les imaginant incapables d’indépendance à l’égard du religieux. C’est notamment dénier tout crédit à ceux qui, non-croyants, ferraillent contre le « sacré » qu’on veut leur imposer, comme ont ferraillé en Occident les philosophes des Lumières, plus tard les libres penseurs et enfin ceux qui ont conquis de haute lutte le privilège de la laïcité.

J’ai beaucoup d’amis arabes qui sont agnostiques ou athées, menacés de mort pour cette raison, et qui n’apprécient pas qu’on oublie ainsi leur combat ou simplement qu’on compte pour si peu leur indépendance d’esprit. Pas plus qu’on apprécierait d’être systématiquement qualifié de chrétien parce qu’occidental ou de voir accuser de racisme anti-blanc quiconque s’oppose à la foi ou aux églises chrétiennes !

Il y aurait bien d’autres approximations à relever dans les discours de cette période de crise. Elles jouent souvent le même rôle que l’euphémisme en favorisant divers dénis, gros eux-mêmes de menaces. Qui croit-on ainsi ménager en évitant par exemple le terme d’athée, pour lui préférer celui de laïc, qui n’a évidemment pas le même sens (puisqu’un laïc peut bien sûr être un croyant) ?

Noyer le poisson est une autre façon d’ajouter à la misère du monde !

Michel Baglin. Toulouse, janvier 2015



Sur les attentats, lire aussi :


Manières d’approches (12) : Humilité

Manières d’approches (11) : Le droit à l’irrespect

Manières d’approches (10) : Amalgame

Manières d’approches (9) : Blasphème

Manières d’approches (8) : Les abrutis de dieu

Manières d’approches (7) : D’une foi l’autre



jeudi 15 janvier 2015, par Michel Baglin

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