Guénane

« Atacama »

Guénane a vécu plusieurs années en Amérique latine avant de se retirer près de Lorient ; elle écrit aussi bien des romans que des poèmes. Elle est aussi une grande voyageuse ; aussi, ne faut-il pas s’étonner de ce nouveau recueil de poésie publié à La Sirène étoilée et sobrement intitulé « Atacama ». Le désert d’Atacama, traversé par le tropique du Capricorne, est situé au nord du Chili. Souvenirs et observations se mêlent dans ces poèmes écrits lors d’un retour dans ce désert.




Sans doute est-il nécessaire, pour un lecteur de poésie ignorant la géographie, de préciser ce qu’est Atacama : c’est un désert très aride situé entre la fosse océanique d’Atacama et la chaîne montagneuse des Andes… C’est une région marquée par l’exploitation du salpêtre et riche encore en minerais divers. Cela ne va pas sans une certaine obscurité dont le poème de la page 11 (« En plein désert beige… ») est révélateur. Chacabuco est une ancienne carrière de salpêtre transformée en camp de concentration où furent internés au temps de son apogée jusqu’à 2500 opposants au régime de Pinochet. Sans entrer dans les détails d’une explication de texte, il faut rappeler le coup d’état du 11 septembre 1973 (dernier vers de la première strophe…) qui instaura la dictature au Chili pour presque 20 ans, que les vers « triangles rouges du danger / site contaminé / mines enfouies pour tuer » font référence à la pancarte « Danger champ de mines », que les barbelés des cauchemars font allusion à ceux, bien réels, du camp dont il est parlé plus haut… Il importe d’avoir présent à l’esprit ces faits, non pour comprendre le poème mais pour se souvenir car Pinochet est mort en 2006 des suites d’un infarctus, comme tout un chacun, sans rien regretter de ses atrocités et le ventre est toujours fécond d’où sortit la bête immonde… Il faut lire l’article Chacabuco Chili sur Wikipédia pour comprendre ce poème et tomber sur le diaporama du camp de Chacabuco qu’accompagne la musique d’Angel Parra…

Les détails pratiques (comme la latitude du tropique sud) abondent ; la faune et la flore ne sont pas oubliées. Mais l’important est le vertige qui saisit le voyageur ; vertige devant les couleurs, devant le temps (ainsi ce vers du poème « Altitude… » (page 14) : « dix mille siècles vous contemplent », vers qui fait écho aux paroles de Bonaparte en 1798… Seulement, les quarante sont devenus dix mille, c’est la petitesse de l’homme qui est ainsi rendue, tout comme le côté grandiose du désert d’Atacama.

La culture n’est pas négligée non plus, qui rejoint ainsi la poésie. Guénane se souvient des croyances amérindiennes dont elle se fait l’écho : les geysers du champ hydrothermal deviennent « Le grand-Père-qui-pleure des sources  » (p 17). Les questions fusent alors : quel sacrifice se cache ? ou cette autre « comment s’appelle la maladie du monde / cette douleur exaltante  ? » Mais « Le ciseau du vent [qui] sculpte des piliers veilleurs / des moines protecteurs » (p 21) n’est pas sans rappeler les pénitents gelés au clair de lune que montre une photographie du désert d’Atacama…

Le lecteur de poésie ne pourra s’empêcher, en voyageant dans les pas de Guénane, de penser à la poésie de la beat génération et à « On the road » de Jack Kerouac : l’omniprésence de la route n’est pas sans influence sur la lecture… Guénane ne manque pas de noter « Je suis ce que je vois entends lis / chacun dans son silence voyage / son bagage à l’intérieur de lui » (p 30). Au lecteur de faire ce voyage et de découvrir ce qu’il a dans son bagage... Car « En toute vie des parenthèses ne cessent de palpiter ». Ce sera le mot de la fin, comme ce vers clôt « Atacama ».

(Guénane : « Atacama ». La Sirène étoilée, 48 pages, 12 €. Illustrations de Gilles Plazy. Sur commande chez l’éditeur : 13 Hent Ar Stankennig. 29910 Tregunc).

Lucien Wasselin



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samedi 5 novembre 2016, par Lucien Wasselin

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(Guénane : « Atacama ». La Sirène étoilée, 48 pages, 12 €. Illustrations de Gilles Plazy. Sur commande chez l’éditeur : 13 Hent Ar Stankennig. 29910 Tregunc).



Guénane

Guénane, poète, nouvelliste et romancière, est née à Pontivy, au cœur de la Bretagne, et vit en rade de Lorient. Après des études de lettres à Rennes où elle a enseigné, elle a vécu en Amérique du Sud.
Guénane a publié quatorze recueils aux éditions Rougerie ; de « Résurgences », 1969, à « Un Rendez-vous avec la dune », 2014.
Parallèlement, en poésie, depuis 1999, elle a publié quatorze livrets chez La Porte, principalement sur les îles du Ponant dont huit sur l’île de Groix, mais aussi « Venise ruse », 2012, « L’Approche de Minorque », 2014 et collaboré à des livres d’artiste.
En prose, elle a publié des nouvelles, des récits, des romans : les quatre derniers, Le « Mot de la fin », 2010, « La Guerre secrète », 2011, « Dans la gorge du diable », 2013, « Demain 17 H Copacabana », 2014, sont parus aux éditions Apogée.

Pour découvrir l’intégralité des publications voir sa fiche wikipedia et son site.



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