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Jean-Pierre Georges

« Aucun rôle dans l’espèce »

Auteur de poèmes et d’aphorismes noirs, Jean-Pierre Georges a notamment publié « Aucun rôle dans l’espèce » (éditions Tarabuste), Ses poèmes, le plus souvent en prose, tiennent toujours du constat désabusé devant une « incommensurable vacuité », celle de vivre. Et derrière tous les rituels de la renonciation journalière à la vraie vie, l’angoisse insistante parle un langage universel.

« Je dois renoncer définitivement à l’écriture. Je suis donc libre. Mais n’ayant malheureusement rien prévu de tel pour ma vie », constate Jean-Pierre Georges dans un de ces moments de déréliction dont il a le secret. Ses poèmes, le plus souvent en prose, tiennent toujours du constat désabusé devant une « incommensurable vacuité », celle de vivre. Son encre se veut noire, elle est celle du quotidien le plus humble où il s’essaie à « quelque chose comme tenir compagnie aux heures, pour voir ce qu’il y a quand il n’y a rien ».
Démoralisant ? Peut-être... Et quand bien même ! La poésie n’est pas plus faite pour fleurir les charniers du cœur que ceux de l’histoire. C’est vrai qu’il n’a pas même l’excuse de la misère ou de la maladie, notre auteur ; mais, dit-il, « rien ne me manque, tout m’exclut ». Cet air-là chante comme celui d’une époque, Jean-Pierre Georges est un témoin de la société de consommation. Décapant. Et derrière tous les rituels de la renonciation journalière à la vraie vie (dont on ne sait d’ailleurs ce qu’elle pourrait être, sinon autre chose – « invariablement ce qui est loin miroite, ce qui est sous nos yeux brouit » écrit-il), l’angoisse insistante parle un langage universel. Écoutons-le, il a des accents qui font dresser l’oreille :

« Avoir tout bien rangé, les chiffres dans sa tête, les mots dans les livres, les sentiments au secrétariat du cœur. Et attendre. Habillé, chaussé, rasé, peigné, sur le quai désaffecté de sa vie, un jour les pieds dans les feuilles, un jour les yeux dans les primevères. Attendre, sous le ciel changeant, que la ronde des générations remplace un à un tous les visages. « Je n’ai pas de rôle dans l’espèce » — cette phrase me hante —, je n en ai jamais eu aucun ; visiteur surnuméraire je n’ai su où me foutre : toute parole m’est souffrance, toute action mutilation, tout savoir puérilité. Je suis prêt à partir, largement en avance sur l’horaire, comme ces vieux cheminots qui finissent avec une pendule dans la poitrine. »

Préalable à une vraie parole

Au fait, la lucidité est-elle démoralisante ? N’est-ce pas plutôt la répétition des petits mensonges et des prétentions de tous les jours qui vous sape l’énergie ? La force de la poésie de Jean-Pierre Georges réside précisément dans sa capacité à les débusquer, sans concession aucune pour les postures généreuses ou poétiques. Son refus des baumes, de l’hypocrisie et des mièvreries est comme un préalable à une vraie parole, qui émerge justement, chemin faisant et comme malgré elle, dans cette sorte de leçon d’intranquilité.
Ce livre s’ouvre par la reprise d’un des plus beaux recueils de Jean-Pierre Georges, La Plainte, où on peut lire :

« Comment annihiler ce qui en nous ne cesse de tirer. Au moins le chien tire sur sa laisse, le linge tire sur son fil, mais nous ? Ce qui nous retient est invisible. (...) Mais alors, ces petits pavés d’écriture, qui m’y oblige ? Une autorité plus secrète, plus perverse, plus efficace que celle jamais exercée par la mère, l’administration ou l’épouse... une autorité qu’on fomente dans son noir intérieur, dans la nuit des organes d’où surgissent le sperme et le cancer. »

Et d’ajouter : « Sache pourtant que seules sont essentielles les minuscules satisfactions. » Face à l’absurde, Camus nous l’a dit il y a quelque temps déjà, elles résistent. La vie résiste. Notamment dans ces poèmes où elle est toujours plus vraie, et finalement plus belle, au bout du dépouillement. « La toute dernière douceur est pour ce qui est nu », disait l’auteur dans un précédent livre. Et c’est bien le paradoxe de celui-ci qu’en dépit de sa noirceur et de son humour grinçant, ce soit au bout du compte une sorte de douceur – automnale il est vrai – qui subsiste.

Michel Baglin (article paru dans « Poésie 1 » n°41 mars 2005)



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mardi 1er juin 2010, par Michel Baglin

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Jean Pierre Georges.
« Aucun rôle dans l’espèce »


Tarabuste éditeur
(130 pages. 12 euros)



Jean-Pierre Georges

Jean-Pierre Georges est né le 8 avril 1949 à Chinon, où il est revenu aujourd’hui, après avoir été Instituteur à Romorantin, et avoir vécu à à Chabris.
Lecteur de Jules Renard, de Schopenhauer, de Cioran, de Calet, il a publié une dizaine de recueils, des poèmes en vers ou prose, puis des aphorismes et autres notes dont le pessimisme et l’humour mêlés font une musique bien à lui, qui dit des choses graves sans se prendre au sérieux, avec la distance juste de la pudeur. Et peut-être celle du moraliste.



Bibliographie

Rien simple menace, Le dé bleu, 1980
Où être bien, Le dé bleu, 1984
Dizains disette, Le dé bleu, 1987
Oiseaux, La Bartavelle, 1988
La Plainte, Tarabuste, 1988
Car né, La Bartavelle, 1994
Bonheur à suivre, Tarabuste, 1994
Je m’ennuie sur terre, Le dé bleu, 1996, 2001
Trois peupliers d’Italie, Tarabuste, 1997
Passez nuages, Multiples, 1999
Le moi chronique, Les carnets du dessert de lune, 2003
Aucun rôle dans l’espèce, Tarabuste, 2003

« Passez nuages »

Dans la collection Fondamente de sa revue Multiples, Henri Heurtebise a publié à son tour Jean-Pierre Georges. Avec « Passez nuages », ce sont des vers très courts qui cette fois mettent en œuvre la vision noire du quotidien de l’auteur de « La Plainte » ou des « Trois peupliers d’Italie » . Sa mise à nu est peut-être moins convaincante ici qu’elle ne l’a été dans ses précédents recueils. Questions de densité d’écriture, à mon goût. Il n’empêche que le refus de Jean-Pierre Georges de tout baume, de tout mythe pacifiant et de toute mièvrerie, constitue une des meilleures voix d’accès à une poésie vivante et parfaitement contemporaine. (60 p. Revue Multiples. Chemin du Lançon. 31410 Longages.)

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