Manières d’approches (6)

Autisme

Depuis pas mal d’années, je rédige de temps à autres de courts textes (moins de deux feuillets) qui sont souvent des billets d’humeur en réaction à l’actualité ou, s’appuyant sur quelques riens du quotidien, qui tentent de m’aider à voir plus clair dans des domaines qui me sont chers. Ces « manières d’approches » se retrouvent parfois dans certains de mes livres, j’en propose d’autres ici, de façon plus aléatoire.
Comme ces rencontres en bord de Garonne....



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"Les Rêveurs", peinture murale de Henri Martin (1860-1943).

Dans mes balades régulières le long de la Garonne, je croise des femmes avec des poussettes, des cyclistes, des joggeurs, des gens qui promènent leur chien et des personnes âgées leur canne… Ce sont souvent des habitués qui se saluent. Ils empruntent ce petit chemin qui se faufile dans la végétation luxuriante des berges parce qu’ils sont séduits, j’imagine, par son charme bucolique, la vitalité des arbres, le froissement des eaux dans les herbes de la rive, les amoncellements de bois mort contre les troncs, les senteurs de chèvrefeuille et de champignons, les affolements d’ailes dans les branchages, ou encore ces potagers dont on entrevoit les alignements de tomates et de choux entre les haies…
Certains, pourtant, n’aurons rien entendu des feuilles froissées par le vent ou des cris d’oiseaux, ni surpris l’écureuil aux aguets, ni perçu grand-chose de la vie autour d’eux : ils marchent, pédalent ou courent sous l’empire de leur téléphone. Ils sont absents au monde.
L’injonction est toujours la même : ne pas perdre de temps. Je la connais, j’y cède aussi, réponds parfois à l’appel. Mais c’est en croisant les autres, enfermés dans leur bulle, le regard écoutant à l’intérieur, que je mesure combien ce petit appareil qu’on nomme un mobile nous ancre en fait à nos idées fixes et à l’univers racorni des préoccupations quotidiennes. A se demander : que font-ils là, s’ils demeurent insensibles à ce qui les entoure ? Pourquoi venir sur ce chemin si c’est pour y marcher en aveugle ?

Rester branché, « connecté », revient souvent à se couper de tout ce qui n’est pas la voix nasillarde et impérieuse. Au point d’en négliger son environnement. D’en oublier les autres. Ce qui conduit à flirter avec une forme d’autisme parfois cocasse, comme dans cette histoire que m’a racontée Christiane Baroche.
Nous sommes dans un RER de banlieue. Une jeune femme est en conversation avec une amie sur son mobile. Tellement indifférente aux autres, auxquels elle témoigne inconsciemment son mépris en ignorant leur présence, qu’elle relate par le menu sa dernière rencontre amoureuse, en la pimentant de détails croustillants. Les voyageurs sourient, se régalent ou grimacent, mais vient un moment où le train entrant dans sa gare, elle se lève, l’appareil toujours collé à l’oreille, et s’apprête à descendre..
Un homme se poste alors devant elle et, en souriant, fait mine de lui barrer le passage. Elle le regarde stupéfaite, et tous les gens autour d’elle, qui la fixent. Et lui, devant l’incrédulité de celle qui vient de redescendre sur terre, explique :

- Mademoiselle, vous ne pouvez partir comme ça ! Maintenant que nous sommes pris par votre histoire, nous voulons vraiment en connaitre la fin !

Toulouse, juin 2014



dimanche 28 décembre 2014, par Michel Baglin

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