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Jean Giono

« Batailles dans la montagne »

Giono change de décors : des plateaux de sa Provence, il passe à la haute montagne des glaciers et des eaux tumultueuses. Mais la nature reste aussi fascinante qu’impitoyable aux hommes. Amour et batailles sont engagés.



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Tréminis, au pied de l’Obiou (Ph Michel Baglin)

Dans ce gros roman, qui succède à « Que ma joie demeure » , le paysage n’est plus celui des plateaux des environs de Manosque mais bien celui de la haute montagne. Tréminis où Giono situe « la catastrophe  » qui est l’axe de son roman, est la réunion de quatre hameaux du Trièves, au sud de Mens, non loin du Vercors. Le site est grandiose et la montagne - le « Léviathan » affirme un des habitants aux accents volontiers bibliques - est elle-même un personnage. C’est pourquoi, passant non loin de là, j’ai tenu à faire le détour pour découvrir ce cirque dominé par l’Obiou (2789 mètres) et Le Grand Ferrand (2 758 m). Les glaciers qu’évoque Giono on disparu et ne subsistent en fin d’été que quelques névés sur les sommets, mais l’ensemble reste grandiose et sauvage : une nature puissante et belle, cependant impitoyable aux hommes comme toujours chez l’auteur.

Tout s’effondre

« La catastrophe » est d’abord vue des hauteurs de Chêne rouge où Marie la jeune bergère fait paître ses moutons, elle se présente comme une inondation de la vallée. Non pas une simple crue de l’Ebron, le torrent qui l’arrose, mais une véritable submersion des terres et des hameaux. L’eau ne cesse de monter, noyant les maisons, les bêtes et les hommes et donnant naissance à un immense lac où flottent les cadavres. Dans le même temps, les flancs de la montagne s’affaissent. « Toute la côte de Verneresse s’effondre. Tout le dessus de Sourdie s’effondre. Tout le flanc de Chènerilles. La terre est comme du lard. Les forêts se replient dans la terre. L’eau fume le long des rochers. Les pierres coulent comme des fontaines. Il a essayé de détourner la boue. Elle a renversé la grange. Il a essayé de sauver quelque chose. La maison était comme une barrique sur un bassin… »
Les habitants coupés du monde se réfugient sur la butte de Tréminis-l’Eglise qui forme en effet comme un promontoire où l’on peut imaginer les malheureux contemplant, impuissants, le désastre. On flirte souvent avec l’épopée, quand il faut lutter contre un taureau meurtrier, et surtout dans les scènes finales, qui mettent aux prises le héros, Saint-Jean, avec les éléments, l’eau, le glacier, le froid, la nuit et… la dynamite !

Sentiments mêlés


Car l’explication de la catastrophe tient à une poche d’eau brusquement libérée par le glacier et qui emporte tout, tandis qu’un barrage de terre s’est constitué au débouché de la vallée, empêchant les eaux de s’écouler. Saint-Jean, l’étranger venu de Vallognes, le bûcheron solitaire et pourtant solidaire, va organiser le sauvetage de ces naufragés de la montagne, en récupérant d’abord les bâtons de dynamite cachés dans une grotte au pied du glacier puis, les ayant redescendus dans une équipée hallucinante avec la jeune Marie, en les transportant sur un radeau, contre sa peau pour les réchauffer et éviter qu’ils n’explosent. Enfin, en faisant sauter le bouchon de terre et de roches et en libérant la vallée des eaux.
L’histoire épique se double d’une histoire d’amour inaboutie : Saint-Jean aime Sarah et cet amour est réciproque. Mais Sarah est la compagne de Boromé, le « riche » qui l’a recueillie et sauvée, et qui avoue qu’il mourra si on la lui prend… Tout cela se mêle aux sentiments divers de jalousie, de fraternité, de compassion, d’amitié, de sacrifice, comme lors de ce repas autour du feu des naufragés, où l’on se réchauffe en dévorant les restes du taureau vaincu par Saint-Jean.

Lyrisme épique

Boromé, évoqué plus haut, est une autre de ces nombreuses figures marquantes qui peuplent ce roman charriant autant de personnages que de boue et de scènes épiques, intimistes ou burlesques. Ce qui emporte tout, ici, c’est le fleuve des mots et des phrases, un lyrisme épique qui se débonde. Giono envisageait le titre de « Choral » au début de sa rédaction, et en effet on y entend les grandes orgues souvent, même si dans un premier temps, il avait souhaité être sobre (« Pas de féérie, pas de magie cosmique. Sur terre. Discipline de la phrase, ordonnance des idées, sécheresse à grosse densité poétique », se promettait-il dans son journal le 5 mai 1935 ).

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L’Obiou : La haute montagne est un personnage à part entière du roman. (Ph. MB)

Mais le souffle de l’écriture et son enthousiasme l’emportent, comme le sujet lui-même qui ne peut se traiter à petites touches. N’écrit-il pas, ailleurs dans son journal : « Je ne me suis jamais efforcé vers la concision et la clarté. Je ne les considère pas comme des qualités dans l’état actuel de la littérature française qui meurt de clarté, de concision et d’anémie. J’ai voulu atteindre l’abondant, le riche et le généreux » ?
Une abondance qui peut dérouter le lecteur non averti par ce qui lui semblera être des longueurs. Giono est polysémique, il joue de tous les registres (le religieux est ici patent, avec ce Saint-Jean qui est une figure d’archange) et de rythmes de narration très divers, comme de tonalités. Il donne à son réalisme les couleurs du fantastique ou de l’hallucination. Son style emporte tout, comme une crue. C’est ce qui le rend si singulier dans la littérature française du XXe siècle et qui fait assurément sa force.

Michel Baglin



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jeudi 29 septembre 2016, par Michel Baglin

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Jean Giono

Né à Manosque le 30 mars 1895, Jean Giono est mort le 9 octobre 1970 dans la même ville.

Il est le fils unique de Jean-Antoine Giono (1845-1920), un cordonnier anarchiste d’origine piémontaise et de Pauline Pourcin (1857-1946), d’ascendance picarde par sa mère et provençale par son père.
La famille a de maigres revenus et en 1911, Giono doit interrompre ses études pour travailler dans une banque.
En 1915, il est embarqué dans la grande boucherie du premier conflit mondial. Il voit ses amis tomber à ses côtés et lui est gazé. De cette expérience terrible, il tirera plus tard un roman, « Le Grand Troupeau » et surtout un engagement en tant que pacifiste convaincu.
Il lit beaucoup, s’imprègne des mythologies grecques et romaines qui marqueront son œuvre, à commencer par le premier roman qu’il écrit, « Naissance de l’Odyssée » (qui ne sera publié qu’ultérieurement). « Colline est son premier livre publié, qui ouvre la Trilogie de Pan, et reçoit un bon accueil.
En 1929, il décide de se consacrer entièrement à l’écriture. « Que ma joie demeure » en 1935 lui vaut un grand succès.
A la suite d’une randonnée avec des amis sur la montagne de Lure, il crée les Rencontres du Contadour, qui se poursuivront jusqu’en 1939. Son engagement pacifiste s’y confirme, il écrit « Les Vraies Richesses » .
Face aux menaces d’une nouvelle guerre, il écrit « Refus d’obéissance », « Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix », « Recherche de la pureté » , etc.
L’utilisation de sa pensée par Vichy, notamment le retour à la terre ou à l’artisanat, lui vaut après guerre, d’être accusé d’avoir collaboré (alors qu’il a caché des réfractaires, des juifs, des communistes) et il est emprisonné en septembre 1944. Il est libéré en janvier 1945, sans avoir été inculpé.
Dans les années qui suivent, Giono publie les œuvres de sa "seconde manière", notamment « Le Hussard sur le toit » (1951), il est bientôt considéré comme un des grands écrivains français du XXe siècle. En 1954, il entre à l’Académie Goncourt.
Pour autant, il reste engagé contre les guerres et soutient le comité créé par Louis Lecoin pour un statut des objecteurs de conscience, aux côtés de Camus, Breton, l’abbé Pierre.
Il est emporté par une crise cardiaque le 9 octobre 1970 dans sa maison.



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