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Roger Vailland

« Bon pied, bon œil »

Les personnages de « Drôle de jeu », Marat et Rodrigue, réapparaissent dans ce roman engagé où Vailland se fait le chantre de « l’homme nouveau ». Un roman daté, certes, mais que sauvent les contradictions du libertin communiste, contradictions devenues ressort dramatique.




A partir de « Bon pied, bon œil » (1950), Vailland se veut et se dit communiste, même s’il n’a pas encore adhéré au Parti. : « Ma position relativement en marge pendant ce deuxième entre-deux-guerres (...) n’est plus tenable aujourd’hui. Dans les circonstances actuelles, il n’est plus possible pour moi (…) d’écrire autrement que dans une perspective communiste. » (« Écrits intimes »).
Plusieurs romans vont témoigner de cet engagement, dont « Beau Masque », et « 325000 francs ». Les thèmes qui lui sont liés ont déjà été abordés dans « Drôle de jeu », mais le fameux « homme nouveau », le bolchevique, est porté sur son piédestal avec « Bon pied, bon œil » qui n’échappe au roman de propagande et au ridicule que par les contradictions de l’auteur. Le talent de Vailland va lui permettre d’éviter les écueils du réalisme socialiste, brillamment avec « 325000 francs », de justesse avec « Bon pied, bon œil ».

Bonheur et bonne conscience

On retrouve avec ce troisième roman les personnages de « Drôle de jeu » : Marat-Lamballe et Rodrigue, toujours amis comme dans la Résistance, bien que différents. Le premier est resté cynique et désinvolte, détaché quoique sa lecture politique des événements de l’après-guerre (Plan Marshall, guerre d’Indochine, etc.) soit celle d’un marxiste orthodoxe. Le second est sans état d’âme et entend se forger le caractère et la stature du militant révolutionnaire irréprochable. Il s’inscrit pour Vailland dans le sens de l’Histoire.
Rodrigue s’est mis dans une mauvaise passe en engrossant Antoinette, une amourette de rencontre, qui a gardé l’enfant mais a voulu l’abandonner. Poursuivie par la justice, elle ne doit son salut qu’à la loyauté de son amant d’un soir, qui s’engage à l’épouser. L’un et l’autre tiennent à leur liberté, ce sera donc un mariage blanc, décident-ils d’un commun accord ; ce qui ne les empêche pas de se mettre provisoirement en ménage. C’est à ce moment que Rodrigue, parce qu’il est communiste, est inculpé abusivement pour atteinte à la sûreté de l’état et emprisonné, ainsi que d’autres camarades. Loin de l’abattre, son incarcération lui permet au contraire de lire, se former, étudier l’histoire et s’affermir dans ses convictions.
Antoinette l’orgueilleuse, qui se croit une dette envers lui, veut entreprendre une action individuelle pour l’en sortir, contre l’avis de Marat et des camarades du parti qui ont d’autres moyens de pression. Mais Antoinette est têtue et entreprend de corrompre un gardien, maladroitement. Marat-Lamballe est alors obligé pour éviter une catastrophe d’intervenir en usant de ses dossiers auprès d’un ministre corrompu qu’il fait chanter.
Rodrigue est libéré, mais c’est son avocate, fervente militante communiste, qui désormais l’attire. Il est heureux comme le voulait son héros Saint-Just (« le bonheur est une idée neuve en Europe »), il a la chance avec lui, l’amour, la certitude d’incarner l’avenir et, cela va sans dire, la bonne conscience du militant – sans que Vailland joue là du second degré, hélas !. On n’échappe pas même aux poncifs staliniens de l’époque et les figures du mal – le bourgeois, le social-traite, le trotskiste – sont convoquées.

Le militant et l’aventurier

Rodrigue incarne la pensée politique de Vailland devenu communiste (il prendra sa carte peu après, pour la rendre en 1956), mais Marat-Lamballe l’hédoniste est l’autre face de ce Janus. Il incarne, lui, le libertin qui rejette toutes les contraintes et entend préserver sa souveraineté. Vailland le résistant qui fut adepte du Grand Jeu (avec Daumal et Gilbert-Lecomte) et du surréalisme, grand amateur de femmes, accro à l’alcool et aux drogues, a prêté nombre de ses traits et de ses mœurs de dandy à Lamballe. Celui-ci, bien qu’admiratif de Rodrigue et de son engagement, demeure un aventurier, ainsi qu’il le reconnaît. Il s’est retiré sur l’Aubrac où il élève des taureaux et c’est là qu’Antoinette, devenue borgne après avoir tenu tête aux flics et reçu des coups, finira par le rejoindre. Marat boîte après avoir reçu une blessure quand il était correspondant de guerre (pour une action d’éclat), Antoinette a perdu un œil par bravade, Rodrigue lui conserve « bon pied, bon œil »… Il est dans le vrai.
La morale de l’histoire est évidemment simple, pour ne pas dire simpliste, comme le fut la foi communiste avant le XXe congrès. Heureusement pour la littérature, Vailland, lui, était complexe et suffisamment authentique pour ne pas masquer ses contradictions, même dans sa période de fascination pour les bolcheviques qu’il représente engagés dans une quête de pureté. Il croyait avec ce roman « faire (s)es adieux à la culture bourgeoise ». Mais dans le même temps avec Marat, dont il voulait qu’il incarne l’homme du passé, il préfigurait ce que serait son « désintérêt » quelques années plus tard, quand il écrirait « La Loi » ou « La fête », deux de ses chefs-d’œuvre.

Michel Baglin


Lire aussi :

Roger Vailland : «  Drôle de jeu »

Roger Vailland : « Les Mauvais Coups »

Roger Vailland : « Bon pied, bon œil »

Roger Vailland : « 325000 francs »


samedi 20 août 2016, par Michel Baglin

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Roger Vailland

Roger Vailland est né le 16 octobre 1907 à Acy-en-Multien (Oise) et mort le 12 mai 1965 à Meillonnas (Ain) où il vivait. Son œuvre comprend romans, essais, théâtre, scénarios pour le cinéma, journaux de voyages, un journal intime et de nombreux articles.
Il fut d’abord journaliste à Paris-Midi, et participa au groupe d’écrivains et de la revue Le Grand Jeu avec René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, et Robert Meyrat (les « Phrères simplistes »), auquel André Breton s’intéressa un temps.
Libertin, s’adonnant volontiers aux paradis artificiels, il fréquente les milieux littéraires mais ne publie que des articles. Après une cure de désintoxication, en 1942, il s’engage dans la Résistance et en tire le roman « Drôle de jeu  » qui paraît en 1945.
Il s’engage alors aux côtés des communistes et, installé dans l’Ain, écrit des romans engagés- « Bon pied bon œil » (1950), « Beau Masque » (1954), « 325 000 francs », etc. - ) et des essais (« Le Regard Froid », « Laclos par lui-même », etc.). « La Loi » lui vaut le prix Goncourt en 1957.
Après 1956 et les révélations du XXe congrès du parti communiste de l’URSS, terriblement déçu au point de songer au suicide, il se désengage, mais poursuit son œuvre (« La Fête », « La Truite »). Il travaille aussi comme scénariste auprès de Vadim et de René Clément.
Il meurt à cinquante-sept ans, le 12 mai 1965, d’un cancer du poumon.


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