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Didier Daeninckx

« Caché dans la maison des fous »

Les éditions Bruno Doucey embarquent les poètes du côté de la fiction, avec une nouvelle collection de romans intitulée « Sur le Fil ». Dans chacun de ces ouvrages, le destin d’un poète croise la grande Histoire. Comme le fait Didier Daeninckx avec ce roman qu’a lu Lucien Wasselin.



Lautréamont écrit dans « Les Chants de Maldoror »  : « beau […] comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ». Le récent roman de Didier Daeninckx est de la même beauté par la rencontre de Denise Glaser et de Paul Éluard dans un asile de fous en 1943… La future présentatrice de « Discorama » et le poète de « Liberté »… Mais il faudrait ne pas lire la quatrième de couverture ou l’oublier (mais est-ce possible ?) si on l’a lue…

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Didier Daeninckx Photo Guy Bernot

« Caché dans la maison des fous » est donc la fiction créée par Didier Daeninckx à partir du réel. Peut-on encore parler de fiction quand les éléments tirés de la réalité historique sont d’une telle présence ? Les personnages principaux qui ont laissé leur nom dans l’histoire, les faits, la folie, l’hôpital psychiatrique, l’art brut, le goût de Paul Éluard pour cette forme d’expression, l’occupation nazie, les dénonciations, la nécessité de se cacher ou d’être prudent : on retrouve tout dans les documents écrits par la suite, en particulier dans le texte qu’on trouve sur le site Mélusine-surréalisme.fr, « Art, folie et surréalisme à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban-sur-Limagnole pendant la guerre de 1939-1945 » de Dominique et Renée Mabin… Même le maire de l’époque, Jean-Marie Buffière, traverse le début du chapitre 12… Seule erreur de Daeninckx, dans les propos qu’il prête à François Tosquelles : « Si les ouvriers français avaient appuyé la République, s’ils avaient transformé le mouvement du Front populaire en mouvement révolutionnaire et non en revendication de départ en congés payés… »  ; les congés payés ne sont pas prévus par les accords de Matignon consécutifs aux grèves d’occupation des usines, mais furent octroyés par l’une des lois de juin 1936. Plutôt que d’erreur, peut-être faudrait-il parler d’ambiguïté, une ambiguïté due au ressentiment de Tosquelles à l’égard du manque (relatif, car il ne faut pas oublier les livraisons d’armes aux Républicains espagnols par la compagnie France-Navigation) de solidarité dont ont été victimes les anti-franquistes... On peut lire, sur ce thème, avec profit la bande dessinée, « La Page cornée » de Mako (dont le scénario est de Didier Daeninckx).
Les amateurs de poésie apprécieront l’allusion au premier poème publié de Paul Éluard, « Le Fou parle » (dans le numéro 105 de la revue provençale « Le Feu » en janvier 1914, l’histoire de la publication des « Sept poèmes d’amour en guerre » qui furent écrits à Saint-Alban) à Saint-Flour à l’enseigne de La Bibliothèque française créée pour l’occasion ; « Le cimetière des fous » (reproduit à la fin de ce roman), « Le monde est nul » (1) et « Saint-Alban » sont, en plus de la plaquette précédemment citée, des textes écrits à l’asile du docteur Bonnafé ; on les trouve dans les « Œuvres complètes » de Paul Éluard, dans la Bibliothèque de la Pléiade. Mais ce n’est pas tout : Bonnafé et Tosquelles ont adapté une nouvelle de Mark Twain pour en faire une pièce de théâtre afin d’occuper pendant l’hiver les pensionnaires de l’asile au titre d’une thérapie occupationnelle ; je ne sais pas si l’anecdote est inventée par le romancier, mais le hasard veut que j’aie lu il y a quelque temps cette nouvelle de Twain dans une nouvelle traduction : « Comment j’ai été autrefois rédacteur d’un journal agricole » (2) correspond au « Cultivateur de Chicago »… Mais cela s’intègre parfaitement à la fiction imaginée par Daeninckx. Alors qu’importe que la description du cimetière de Saint-Alban ne corresponde pas au « Cimetière des fous » de Paul Éluard, qu’importe que les trois cents tombeaux du poème soient devenus dans le roman trente croix : c’est là toute la différence entre l’écriture poétique et l’écriture romanesque…

Les amateurs de documents aimeront ce rappel sous une forme originale de faits réels oubliés du plus grand nombre. Les fanatiques de romans se laisseront emporter par la fougue de Daeninckx et ceux qui ont le goût de l’art brut apprendront quelques vérités sur l’histoire de l’art psychopathologique comme dit Éluard, sur l’intérêt des surréalistes pour cette forme esthétique, sur son utilité… Et, pour finir, tous seront intéressés par les procédés de fabrication d’un roman : lectures, enquêtes, sans oublier le savoir-faire !

Lucien Wasselin.

Notes.
(1). « C’est pendant les mois de l’hiver 1943 qu’il passa à l’asile psychiatrique de Saint-Alban (Lozère), que Paul Éluard composa ce poème. […] Le poème a été publié dans Messages, nouvelle série, 1944, janvier, cahier 1, avec cette mention : Sainte-Anne, 1941 ». Note, page 1627, tome I des « Œuvres complètes » de P Éluard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1968.

(2). In « Ma première tentative littéraire & d’autres similaires », Alidades*bilingues, 40 pages, 2013.


Lire aussi :

« Novellas 2 »

« Novellas »

« Caché dans la maison des fous »

« Retour à Béziers »

« Les gens du rail »

« Le tableau papou de Port-Vila »

« L’Espoir en contrebande »



mercredi 1er juillet 2015, par Lucien Wasselin

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Didier Daeninckx
« Caché dans la maison des fous ».


Éditions Bruno Doucey,
collection Sur le fil
128 pages, 14,50 €.



Didier Daeninckx

Né le 27 avril 1949 à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) dans une famille modeste, Didier Daeninckx a été ouvrier imprimeur à 17 ans, puis animateur culturel et enfin journaliste.
Son premier roman, « Mort au premier tour » , est paru en 1982. Mais c’est avec le second, « Meurtres pour mémoire » , qu’il se fait connaître. Il y raconte la répression sanglante de la manifestation FLN du 17 octobre 1961 à Paris, qui vit des dizaines voire des centaines d’Algériens jetés à la Seine.
Comptant parmi les porte-drapeaux de la littérature noire engagée politiquement, il a publié depuis plus d’une trentaine de romans et de recueils de nouvelles. Il écrit également des scénarios pour la radio et la télévision.
Son œuvre, qui tend toujours à la critique sociale et politique, s’attache souvent au problème de la mémoire historique en dénonçant tout ce qui relève de l’oubli, du déni, du négationnisme. Didier Daeninckx travaille en tant que journaliste à amnistia.net, un quotidien en ligne d’information et d’enquêtes.



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