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Béatrice Libert

« Ce qui vieillit sur la patience des fruits verts »

Poète belge, mais aussi auteure d’essais, de nouvelles, de récits et d’un roman, Béatrice Libert vit en Wallonie. Son dernier ouvrage est une anthologie conçue et préfacée par Yves Namur. Quarante années d’écriture et de présence poétique traversées comme pour répondre à la question qu’elle se pose : « Par quels chemins ai-je dansé ma vie ? »



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Photo Yves Namur

Quarante années d’écriture et de présence poétique, voilà ce que cette anthologie conçue et préfacée par Yves Namur se propose de traverser et d’interroger. Non pas, comme le plus souvent pour ce genre d’ouvrages, selon un parcours chronologique, mais en choisissant et réunissant des poèmes selon les divers visages que l’auteure, comme tout un chacun, offre à ses lecteurs. Ainsi les facettes de Béatrice Libert se déploient-elles ici selon la déclinaison suivante : la curieuse, la pensante, la grave, l’amoureuse, l’insoumise, l’inattendue.

Si une telle démarche ne permet pas vraiment de repérer une évolution de l’écriture dans le temps (mais est-ce important ?), elle a le mérite de dessiner un portrait (certes complexe) de l’auteure et de souligner ses thèmes de prédilection.
Parmi ceux-ci, l’amour est une constante le plus souvent lumineuse, nourrie de confiance , de sensualité et de tendresse.

« Tu mets

Le jour à ma hauteur
Le sentier à ma porte
L’eau vive à ma fontaine

Et les parfums du monde
Aux mains de mon jardin »


Le corps connaît la ferveur qui pousse à se dénuder au delà de la nudité, vers une sorte de fusion avec l’autre et, sans doute, avec le monde (voir le poème ci-dessous). Le désir éperdu d’être au monde – elle se propose de « marcher pour dire / oui au réel » – donne à la poésie de Béatrice Libert une forme de sérénité, voire de légèreté, en dépit de la gravité des propos et d’une vision de fond plutôt sans illusion. La mort n’est jamais occultée : « l’humus aura raison de moi ». Non plus que notre impossibilité de fuir notre condition : « Nos pas jamais / Ne nous aurons menés ailleurs ». D’ailleurs, souligne-t-elle face au deuil, « le ciel est une impasse ».
La Terre où nous sommes requis est le domaine de « l’inaccompli », une notion, un sentiment récurrents, qu’exprime la pensante, la grave (mais aussi l’insoumise) et qui n’obscurcit pourtant pas l’horizon. Sans doute parce qu’il y a l’amour, le jardin, les riens qui font le quotidien si riche, « le geste du pain coupé » par exemple.
Et bien sûr la poésie, même si elle ne peut effacer la frustration car « nos gestes ne combleront jamais / l’abîme de nos voix ». En femme qui « trouve » « ce qui nourrit », Béatrice Libert sait « palper le jour ». L’écriture la « réalise ». En poète, ce « Phénix né de sa propre déchirure ».

Michel Baglin



Quelques poèmes


« Je nomme ce qui n’est pas
Pour qu’il me reconnaisse

Je nomme ce qui n’est rien
Pour que Dieu le baptise

Et le nommé sans fin
Me réalise »

**

« Je voudrais chanter
Le geste du pain coupé

Le compotier offert aux fruits
La table-lune le parvis du jour vert

Et la coupe de nos mains
Quand s’attise l’abandon des choses. »

**

« Dans les choses elles-mêmes

Autant que dans le poème
Autant que dans le secret

Ou que le souffle de l’étoile
Je vais infiniment nue

A la rencontre de tes mains
Pour qu’elles me dévêtent encore »

**

Dans la disparition des nôtres
Nous allons dispersés

Le froid enjambe l’air
Cherchant un âtre aux relevailles
De la mélancolie

Tu n’auras plus jamais vingt ans
Le vide étroit te le crie
(Froid)

**

Tu marches
Et c’est ton pas qui
Donne sens à la route

Tu marches
Et c’est la route qui
S’enracine en toi

En ton désir d’aller
De ce que tu fus
À ce que tu es

Tu marches
Et c’est le pays traversé qui
Met des ailes à ton identité
(Identité)

**

Ce qui vieillit
Sur la patience des fruits verts
Sur l’instant que la nuit foule
Et perd ce qui vieillit surit
Sourit peut-être malgré tout

Ce qui vieillit dans la resserre
Des années sous l’ongle usé
Des apparences
C’est ton regard qui n’a pas su
Palper le jour palper le noir

Et tout y voir
(Cécité)


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vendredi 23 février 2018, par Michel Baglin

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Béatrice Libert :
« Ce qui vieillit sur la patience des fruits verts »


Choix et préface d’Yves Namur. Peintures de Francis Joris.
Le Taillis Pré éditions.
(165 pages. 20 €. ISBN 978-2-87450-129-6)



Béatrice Libert

Poète belge, mais aussi nouvelliste et romancière, Béatrice Libert vit en Wallonie. Longtemps professeur de français et de théâtre, elle a initié ses élèves à la poésie. Aujourd’hui, elle se consacre à l’écriture, anime des ateliers et dirige, chez Couleur livres, les collections « L’Horizon délivré » et « Carré d’as ». Elle est l’auteur de nombreux recueils parmi lesquels « le Rameur sans rivage » et « Être au monde » aux éditions de La Différence et « Un chevreuil dans le sang » aux éditions L’Arbre à paroles. Elle a également publié des essais, des nouvelles, des récits et un roman. Elle a reçu plusieurs prix dont le prix Jean Kobs de l’Académie royale de langue et de littérature françaises pour « Écrire comme on part » (Le Bruit des autres). Ses poèmes ont été traduits en plusieurs langues.


« Lettres à l’intemporel »


J’ai plusieurs fois signé au Marché de la poésie à côté de Béatrice Libert, dont je venais de lire « Demeures de l’éveillé » (préface de Michel Lagrange), prix d’édition poétique de la ville de Dijon 2015 organisé par l’association Les Poètes de l’Amitié (qui publie également la revue Florilège). C’est ainsi que j’ai fait sa connaissance, sur le stand de notre éditeur commun, Le Bruit des Autres, qui avait déjà publié « Musique de chambre » , et qui a édité ses « Lettres à l’intemporel » .
Choisissant la narration épistolaire, Béatrice Libert, nous livre ici des messages aux styles alertes et aussi variés que leurs destinataires : Icare, Dieu, Dame Araignée, poisson rouge, maison natale, printemps qui n’est jamais à l’heure, etc. L’épistolier prétendu est aussi important que le destinataire, on le conçoit quand il s’agit du Moulin s’adressant à Alphonse Daudet, d’Adam à Ève, de Dame Meuse à la Province de Liège (Béatrice Libert est belge), d’une goutte d’eau à la mer, de lundi à Dimanche ou encore du point au i. Légers, pleins d’esprit et d’humour, ces petits textes sont un régal dont je me suis délecté dans le train du retour à Toulouse. (136 pages. 13 euros)


« L’aura du blanc »


Béatrice Libert a fait paraître au Taillis Pré « L’aura du blanc » (préface de Pierre Somville, encres de Motoko Tachikawa. 100 pages. 10 euros). Une poésie subtile et délicate à laquelle le dernier poème pourrait s’appliquer : « Atteindre sans toucher / Étreindre sans tenir / Être dans l’instant / Le chant de l’éternité ».
Des poèmes brefs, proches du haïku parfois, des distiques juxtaposés créent une vibration de connotations, une « aura » où résonnent les mille évocations d’une polyphonie. Si « on passe sa vie à remuer des clefs / qui n’ouvrent aucune porte », Béatrice Libert, elle, nous en offre beaucoup dans sa persistance à « marcher pour dire / oui au réel ». Le blanc (toutes les couleurs confondues) et ce « vide où tout s’accomplit » recèlent de belles richesses : « La voie est au voyage / ce que la voix est à l’amour / Un appel de tout le corps ».



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