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Bruno Doucey

« Ceux qui se taisent »

Une lecture de Michel Baglin

Le « poète éditeur des poètes » prête aussi sa voix à « ceux qui se taisent » pour témoigner de l’oppression qu’ils subissent ici et ailleurs…



J’en suis convaincu, c’est parce que les mots nous manquent en certaines circonstances, heureuses ou tragiques, de la vie que nous avons recours au poème. Bruno Doucey, avec « Ceux qui se taisent » , au fond ne dit pas autre chose : il se confronte à la souffrance comme à la joie pour communiquer l’émotion qu’elles suscitent chez chacun de nous et qui nous lient dans la ressemblance, la fraternité.
Mais tous ne parviennent pas à dire, empêchés par mille entraves. Alors, c’est en leur lieu et place que le poète écrit, pour exprimer ce que leur condition - de migrants, de rabaissés, de femmes, d’opprimés ou de malades - leur interdit de formuler. Son poème libère le cri rengorgé, le sanglot ravalé, les émotions sans exutoire.

Donner voix

De fait, ce recueil donne voix à des êtres et des lieux très divers. Il mêle une suite de portraits et tableaux des Grecs en temps de crise, à la douloureuse évocation d’une chambre d’hôpital où se meurt un ami atteint du cancer. Mais encore la situation des migrants et les révoltes d’humiliés (comme cette mère de famille recluse dans son univers étriqué, « celle qui ne sait plus rien / de sa vie / mais qui la sauve / en se sauvant ») à cette terrible colère angoissée d’une mère dont le fils a choisi le jihad. Devant sa radicalisation, celle-ci fait ce constat terrible : « désormais il détient la vérité ». Là encore, la communication est rompue : « Quand il a dit Coran / j’ai répondu Narco / mais son regard m’a toisée / et j’ai vu sur ses lèvres / le poison des trafiquants du jour », déplore cette femme qui sait qu’il y a « l’incurable misère des corps privés d’amour » à l’origine de cette dérive insensée.
Car le malheur est comme ces islamistes (une suite de poèmes revient sur les attentats de novembre à Paris) qui « suent / la frustration sexuelle / et la peur des autres corps », il a souvent la même source : le refus du sexe, de l’autre, ou tout simplement de la sensualité.

Sensualité et goût des autres

Oui, l’amour est sous-jacent partout dans ce recueil qui s’ouvre et se clôt par deux magnifiques poèmes esquissant le bonheur d’aimer et d’être aimé. L’amitié, la fraternité habitent tout aussi fortement l’évocation de cet ami mourant dont on croit comprendre qu’il s’est voué à l’action humanitaire et dont chaque instant de la vie a « dit non à l’injustice ». Ou celle des réfugiés, qui ne seront plus « nomades » mais « migrants » et appellent l’empathie.
Heureusement, « les mots remontent du silence / comme l’odeur de la terre sous une pluie d’été » et l’écriture de Bruno Doucey est chargée de sensualité et du goût des autres, et regorge d’amour de la vie.
Ainsi, ces poèmes chantant la Grèce aimée, ce pays où « une seule jarre enferme plus d’eau fraîche / que n’en contient le ciel ».
Bruno Doucey est d’ailleurs très conscient de cette dualité qui fait balancer bien des humains entre révolte et accord au monde et il l’assume en constatant : « mes sentiers de poète / lient la fleur à l’abîme / le soleil à l’énigme / et tes doigts à mon cou ».
Comme il sait conjuguer le proche et le lointain, l’intime et le politique, le sens du bonheur et le souci du monde comme il va – si mal. Bref, le jour et la nuit.

Michel Baglin



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lundi 9 mai 2016, par Michel Baglin

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Bruno Doucey :
« Ceux qui se taisent »

(144 pages 15 euros.)



Bruno Doucey


Bruno Doucey est né en mai 1961 dans le Jura.
Longtemps professeur de lettres, il a d’abord publié des ouvrages à caractère pédagogique aux éditions Hatier, Nathan, Retz. Maître d’œuvre du « Livre des déserts » (Robert Laffont, coll. « Bouquins »), il est l’auteur d’une œuvre qui mêle l’analyse critique et la poésie, la révolte et le lyrisme. Ses poèmes, rassemblés sous le titre « Poèmes au secret » (Le Nouvel Athanor) témoignent de son intérêt pour les paysages désertiques et d’une relation âpre et sensuelle avec le monde.



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