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Les critiques de Lucien Wasselin

Chemins de lecture 2015

Lucien Wasselin est poète, auteur d’une douzaine de recueils, publiés notamment au Dé Bleu. Mais c’est aussi un infatigable critique qui a multiplié les collaborations, articles, notes critiques, chroniques et dossiers dans ses domaines de prédilection : poésie, littérature générale, arts plastiques, musiques... et pour de nombreux journaux et périodiques. Revue-texture a aussi le grand plaisir d’accueillir ses notes de lecture.



Louis Savary : « Ite missa est »


Dieu est une béquille pour ceux qui boitent de l’âme ! Une hypothèse pour expliquer le monde et justifier des règles de conduite parfois inacceptables. Louis Savary se moque gentiment de ces boiteux tout en étant sérieux avec l’objet de sa présente réflexion. Mais s’agit-il bien de poèmes ? Ou plutôt d’aphorismes ? Le travail sur le vers est minimaliste, tout en plus peut-on remarquer à l’occasion de quasi-calligrammes (p 11), de subtiles assonances (p 10 ou 18)… Mais l’humour est présent, c’est jubilatoire souvent et la forme brève convient bien au propos.
Écrit en dix chapitres soigneusement calibrés de dix pages chacun, ce recueil va de « ne détestez surtout pas / Dieu / il pourrait croire / qu’il existe » à (ou presque) « où l’homme s’invente un Dieu / la mort n’est plus intolérable ». Il y a des moments où l’on pourrait se demander si Louis Savary n’est pas croyant ; c’est que l’idée de Dieu est, elle, bien vivante ! En fait, Savary s’intéresse plus à la croyance de l’homme en un dieu quelconque (qui prend la forme du dieu des chrétiens) qu’à Dieu en soi, même s’il s’adresse parfois directement à celui-ci…
Louis Savary est délicieusement iconoclaste sans jamais tomber dans la dénonciation véhémente tout en vilipendant la propension des religions à dire tout et n’importe quoi : « le Silence de Dieu / autorise / toutes les traductions ». C’est que les religions sont des affaires humaines et diablement rentables ! Le poète est une « truie qui doute » (pour reprendre, en partie, le titre célèbre d’un livre de Claude Duneton) : « quand Dieu a créé le Monde / il n’a éprouvé aucune difficulté / à imaginer le Paradis / moi j’essaie encore »…
Il faudrait tout citer ! C’est sans prétention de "lincuistre", ça prétend faire sourire et ça devrait réconcilier plus d’un lecteur avec la poésie (puisque Louis Savary proclame haut et fort, sur la couverture en-dessous du gibet de Montfaucon cher à François Villon, qu’il est poète). Une dernière citation, pour la route : « fumée blanche / opium de pape / Dieu renifle »…

(Louis Savary, « Ite missa est ». Les Presses Littéraires éditions, 102 pages, 15 €).



Gérard Cléry : « Parcours » (approches, entretien et anthologie)


L’ombre de la collection « Poètes d’aujourd’hui » n’a pas fini de hanter les consciences des éditeurs de poésie. Et c’est fort bien. Aussi ne faut-il pas s’étonner que Spered Gouez lance la collection Parcours qui vise à présenter un poète et son œuvre. Mais Marie-Josée Christien, qui a inventé le concept, sait faire preuve d’originalité et renouveler ainsi le genre. Là où certains se contentent de répéter servilement les Poètes d’aujourd’hui (essai, photographies du poète et anthologie), elle innove. L’essai est remplacé par une série d’approches signées d’auteurs différents et par son entretien avec le poète qui a les honneurs de Parcours. Le premier volume accueille Gérard Cléry, un poète qui reste largement méconnu de nos jours mais qui retient, depuis ses débuts, l’attention de ses pairs.
L’anthologie (qui représente 70 pages sur les 130 de l’ouvrage) laisse apparaître un poète attachant, elle renseigne le lecteur sur la construction de l’identité de Gérard Cléry : un poème comme « Court métrage » (pp 74-76) revient sur la guerre d’Algérie qui a profondément marqué le poète (comme beaucoup de sa génération, je pense en particulier à Jacques Simonomis qui a donné avec « La Villa des Roses  » un témoignage insoutenable) qui fait preuve d’une extrême lucidité pour décrire ce qu’il a vécu, sans s’embarrasser de littérature ! De même, le massacre policier de Charonne lors d’une manifestation contre cette guerre d’Algérie laisse des traces dans la mémoire et l’écriture de Gérard Cléry (p 77). Mais il y a aussi l’homme tout simple, l’homme intime qui se dit… Confronté à la vie, à l’amour, à la mort… Cette opposition entre le collectif et l’individuel n’est qu’apparente car les deux dimensions se réconcilient dans la personne du poète. Les « Huit poèmes à Margyl » (pp 79-89) sont des chants d’amour qui, au-delà de l’aspect personnel, s’adressent à tous… Ils sont remarquables par leur lyrisme insolite et leur imagerie surréalisante. Cette partie anthologique va jusqu’à reprendre quelques poèmes du « Roi nu(l) » paru en 2015 : bien représenté (8 pages sur les 70 de l’anthologie), ce recueil semble respecter le vieil adage selon lequel c’est toujours son dernier livre qu’un écrivain préfère ! Mais il y a également quelques inédits qui laissent place à l’avenir...
Lire ce « Parcours » est donc une bonne façon de découvrir Gérard Cléry.

(Collectif, « Parcours » consacré à Gérard Cléry. Éditions Spered Gouez, 130 pages, 13 € + frais de port. Chèque à l’ordre d’EGIN, commande à l’adresse suivante : 7 allée Nathalie-Lemel. 29000 Quimper).

Lire aussi l’article de G. Cathalo



Saïd Mohamed : « Monsieur Ernesto »


Saïd Mohamed est romancier et poète. C’est par ses deux recueils de poésie publiés au Dé bleu que je l’ai découvert : « Délit de faciès » (1989) et « Mots d’absence » (1987). Il publie aujourd’hui un court texte en prose aux Éditions Lunatique, « Monsieur Ernesto », un texte inclassable (nouvelle, roman, récit ?) : c’est un livre à lire au deuxième degré, voire au troisième. C’est un long monologue dans lequel le narrateur intervient très peu, tenu par un vieil anar pour décrire la société occidentale capitaliste comme il se doit. Anar de droite ou de gauche, c’est selon !
Comme tous les piliers de bistrot, Monsieur Ernesto (qui doit son sobriquet à son « béret enfoncé jusqu’aux oreilles qu’il porte en permanence et à son art de tout contester » : cela rappelle le Che) est un personnage haut en couleurs qui n’est pas à une contradiction près. Ainsi l’enseignant est-il (p 30) « un fonctionnaire sûr de son savoir, lequel étale plus sa culture qu’il ne fait preuve d’intelligence au contact de ces Gremlins en manque d’affection » mais il est (p 32) « un triste prof castré par son administration versus le plaisir déversé à flots par la tétée quotidienne des ondes hertziennes qui leur dilate la rate, aux Gremlins » qui ne peut pas grand-chose ! Le lecteur aura reconnu dans les Gremlins, non pas ces petites créatures imaginaires popularisées par un film étasunien et qui ravagent une ville de ce beau pays mais les enfants d’immigrés au chômage abreuvés par « l’éducateur cathodique » qui en fera des délinquants ! Ce lecteur hésitera entre le fonds de vérité et le ramassis de clichés… Le passage sur les guerres est hilarant et tragique à la fois. Finalement, ce que dénonce Saïd Mohamed via son personnage, c’est la course au profit. « Pour tout, il faut trimer, payer et supporter les discours des intégristes de l’économie ». Au lecteur donc de faire le tri dans les propos tenus par Monsieur Ernesto pour se faire son opinion et agir en conséquence.
C’est écrit dans une langue drolatique, il faudrait tout citer ; c’est pourquoi il faut absolument lire ce mince ouvrage. C’est bien construit, le narrateur qui apparaît dans la première page s’efface dès la deuxième pour laisser la parole à Ernesto et, après de brèves interventions dans le texte, ne réapparaît qu’à la fin (pp 39-41) où Saïd Mohamed avoue : « C’est dans ce rade que je viens écouter la petite musique de la vie jouée trop bruyamment. Elle prend le dessus. Tout le reste paraît fade, trop fade. Il ne fallait rien dire et écouter, surtout ne pas essayer de discerner le vrai du faux, l’énorme du sensé, le gag du bon mot ». Au lecteur de discerner, du travail lui reste à faire !

(Saïd Mohamed, « Monsieur Ernesto ». Éditions Lunatique, 46 pages, 5 €. Sur les salons, dans les excellentes librairies ou sur commande sur le site : www.editions-lunatique.com)



François Perche : « À quoi bon des poètes en ces temps dérisoires »


François Perche signe un nouveau recueil dont le titre ressemble étrangement à la fameuse question que posait Hölderlin : « Wozu Dichter in dürftiger Zeit ? » dont la traduction française offrit plusieurs avatars dont le plus connu est sans doute « À quoi bon des poètes en temps de manque ». Cette question fut traduite diversement en s’élargissant jusqu’à nos jours : actualité oblige ! Il est donc permis de lire François Perche et d’apprécier sereinement les réponses qu’il apporte à cette question qu’il a ainsi reformulée…
Et puisqu’il est question d’actualité, quelques mots pour commencer sur le titre. Temps de manque ou temps dérisoires ? Le lecteur appréciera mais force est de constater que les temps actuels sont bien dérisoires à cause essentiellement des journalistes qui montent volontiers en épingle (pour des raisons d’audimat ou de diffusion) des remarques, des propos ou des faits subalternes, pour ne pas dire dérisoires, justement, passant ainsi sous silence d’autres choses plus importantes. Le manque (qui est une chose sérieuse, importante pour la survie de nos contemporains) a pris aujourd’hui des formes inférieures et sans grand intérêt.
Trois suites composent ce recueil. À la question d’Hölderlin, François Perche répond par ses poèmes ; il persiste à écrire de la poésie, envers et contre tout, non que le manque disparaisse, bien au contraire, mais pour combattre le manque, pour permettre à l’homme de s’épanouir pleinement. La poésie est alors nécessaire et l’épreuve de la langue, plus encore. Il suffit d’écouter les politiciens au pouvoir : les mots (déviés de leur sens) justifient les pires régressions sociales ; alors que pour le poète il s’agit de « Continuer à errer dans le / Flot lent de l’histoire. / À couler des phrases de pierre » (p 12). Car il faut « posséder cent langues / Pour lutter » (p 17). Mais François Perche n’est pas naïf, il sait que le combat sera long car les hommes sont cupides et l’humanité risque de crever de cette cupidité. Encore faudrait-il savoir ce que désignent LES hommes et L’humanité, pour éviter l’idéalisme ! C’est ce que dit, me semble-t-il, la première suite.
« Sang d’encre », jamais l’expression n’a été aussi juste car les poètes - ceux qui proclament la liberté, la justice et l’égalité - n’ont autant été victimes de répressions en tous genres. Car il s’agit de résister au nom de la poésie qui est le vecteur fondamental de ces trois notions : c’est que la « vie est dans l’histoire ». Le poète est l’égal des autres humains, ses semblables, « la main à plume vaut bien la main à charrue » disait Arthur Rimbaud. Et ce n’est sans doute pas un hasard si les balles (traçantes, leurs impacts…) reviennent à plusieurs reprises dans cette deuxième suite.
La poésie est consubstantielle à l’existence, au langage. D’où, « la difficulté de dire » (p 46) quand les circonstances historiques sont favorables au développement de cette difficulté comme actuellement. Le poème devient alors « Murmures / […] / Certifiés non conformes / À ce que certains appellent / L’univers du spectacle » (p 47). Dès lors, il n’est pas étonnant que cette troisième et dernière suite recèle quelques questions essentielles comme : « Où se trouve le siège de la mémoire ? » ou « Comment croire à l’éternité ? » Est-ce un effet du vieillissement dont François Perche a une vive conscience, n’écrit-il pas : « Je vieillis. / Est-ce la terre qui me demande / De me défaire / Du poids du temps ? » (p 59). Et si ce n’était pas le vieillissement ? Mais l’indifférence de la société à la parole du poète ? Ou plutôt la cupidité qui mène un monde assoiffé de profit facile et rapide ? En tout cas, écouter l’intime de soi-même, telle est la mission que François Perche assigne à la poésie. Mais voilà que je m’éloigne de ce recueil. Qu’il faut lire. Absolument.

(François Perche, « À quoi bon des poètes en ces temps dérisoires ». Rougerie éditeur, 64 pages, 12 €. Dans les bonnes librairies ou sur commande chez l’éditeur : 7 rue de l’Échauguette. 87330 Mortemart).


François Laur : « À chaque aube son vertige »


François Laur a habitué ses lecteurs à une langue contournée, recherchée, travaillée, prodigue en mots rares qui aide à saisir le réel, à mieux le faire connaître. Dans sa récente plaquette, François Laur, avec son poème Pour les chemins que tu inventes, donne une explication à ce goût : "Il faudrait une langue d’osier à faire bouffer les jupes […]. Un idiome long à l’haleine […]. Un essaim de mots bruissant, mellifère, inlassable […]. Une langue nombreuse de la chair dans son horizon […]."

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Jean Chatard : « Sous le couvercle de la nuit »


Nul ne guérit jamais de la mer… Surtout lorsque, comme Jean Chatard, on a navigué. « Sous le couvercle de la nuit » est un beau livre dont le titre évoque l’inconscient (ou ce qui en tient lieu) en même temps que les regrets d’un temps passé.

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Marcel Hennart : « La gravité du sable »

suivi de « De jasmin et de lumière »


Marcel Hennart est décédé en 2005. Mais c’est un recueil inédit qui paraît aujourd’hui. Marcel Hennart fut poète et un traducteur assidu de la poésie espagnole. Ce qui fait que ce recueil semble placé sous ce fragment « … l’ivresse de la lumière habitera l’herbe assoiffée d’un souvenir » (p 54) ; et que le lecteur est frappé par les occurrences du verbe se souvenir et par les références – nombreuses - à l’Espagne (Cordoue, Jaen, l’Alhambra…).
Si Marcel Hennart semble pressentir la fin qui approche (n’écrit-il pas -p 47- : « suis-je roche allumée, fleur qui se fige, ultime braise que va souffler la nuit »), il ne s’apitoie pas sur lui-même puisqu’il note : « ni de Palos de Moguer, la vraie conquête est à pas de fleurs dans une copla de soleil et de douleur ». Le lecteur attentif remarquera une allusion au sonnet de José Maria de Hérédia, à ces conquérants qui, « De Palos de Moguer », partirent « ivres d’un rêve héroïque et brutal », en « espérant des lendemains épiques »… Ce qu’il ignorera, peut-être, c’est que la copla désigne une musique populaire du folklore espagnol qui peut chanter la condition humaine. De là à penser que dans ces ultimes poèmes, Marcel Hennart fait le point sur sa vie et en tire une leçon pour les survivants, il n’ y a qu’un pas...
Le poète est à l’image du grain de sable perdu dans l’immensité de la plage… Ce qui lui permet de découvrir ses limites : « face au sable, l’homme découvre ses limites, enfoncées dans sa chair, comme des pieux devant la toile » (p 16). Leçon de lucidité que rappelle Marc Dugardin dans sa préface : « Nous sommes, chacun, si peu et pour si peu de temps » (p 11). Mais l’homme, comme le poète, est lié au reste de l’humanité comme le grain de sable l’est à l’univers. C’est ce qui fait la grandeur de l’homme, semble dire Hennart.
Je ne sais pas si Marcel Hennart a lu « Le Fou d’Elsa » d’Aragon. Mais son amour de l’Espagne offre des similitudes avec ce livre magistral d’Aragon : même Jaen (une ville située à 100 km au nord de Grenade) se trouve dans les deux recueils, comme on y remarque (mais à un degré moindre chez Hennart) la même référence aux savants (hommes de lettres, médecins…) musulmans installés dans l’Espagne de l’époque et surtout il y a dans ce recueil du poète belge cette attirance pour les jardins du Généralife qui rappelle irrésistiblement cette scène (fort différente au demeurant) du « Fou d’Elsa » : « En face, Aïcha, la Reine mère, habite le Généralife et les grandes fontaines s’y croisent comme sabres de pluie devant elle jusqu’au pied de la colline » (Aragon, « Le Fou d’Elsa », Œuvres Poétiques Complètes, tome II, La Pléiade, 2007, page 613). Mais il y a plus avec l’hommage que Marcel Hennart rend à Federico Garcia Lorca, car Hennart n’est pas un tiède… Certes Aragon écrivit un poème en hommage à Lorca que Jean Ferrat popularisa sur son premier disque consacré au poète. On peut y lire ces vers : « Et cette bouche absente et Lorca qui s’est tu, / Emplissant tout à coup l’univers de silence / […] / Dieu le fracas que fait un poète qu’on tue ». Marcel Hennart est sans doute moins lyrique mais plus accusateur dans sa précision. Il va même jusqu’à nommer l’endroit où Lorca fut jeté à la fosse commune : Viznar (p 59)… L’anonyme sérénité ponctuée de coups de fusil a eu pour conséquence que « Federico, nul n’a retrouvé tes cendres au fond du trou » (p 59). Il faut lire Marcel Hennart : c’est de première importance !

(Marcel Hennart, « La gravité du sable » suivi de « De jasmin et de lumière ». Rougerie éditeur, 72 pages, 13 €. Préface de Marc Dugardin. (Dans les très bonnes librairies ou sur commande chez l’éditeur : 7 rue de l’Échauguette. 87330 Mortemart).



Gilbert Conan & Luc Vidal : « L’Œil, ce compagnon de l’ombre… qui murmure On arrive »


Les Éditions du Petit Véhicule changent leur façon de faire : sont abandonnées les diverses collections pour ne plus en conserver qu’une seule, La Galerie de l’or du temps, qui associe systématiquement textes et images. Le huitième opus (la page 4 l’annonce comme tel) est consacré à l’animateur des dites éditions et au peintre Gilbert Conan.
Deux chapitres divisent ce livre ; dans le premier se succèdent des encres du peintre et ce qui se présente comme des poèmes du même, mais qui, en fait, sont plutôt des aphorismes, des notes d’atelier regroupées thématiquement (d’où cette allure de poème). Gilbert Conan, pour expliquer ou proposer un sens à ce qu’il fait, explore ses souvenirs, part d’un aspect technique (comme la ligne d’horizon, le clair-obscur, ou les couleurs), analyse (?) l’œuvre d’un peintre (Nicolas de Staël, Zao Wou Ki…), des lieux (Gourin), des visages rencontrés (Laurent Terzieff)… Mais ses encres sont toutes des analyses des impressions du moment du souvenir ou de la rencontre comme de l’œuvre… Cette multiplicité de points de départ, loin de rendre l’ensemble hétérogène, donne à ce dernier son unité : l’interrogation sur la peinture sous tous ses aspects. Encore que Cézanne et Zao Wou Ki soient de véritables poèmes où le vers libre éclate. Mais surtout se disent dans ces textes l’amour de la peinture et celui du pays(age). Gilbert Conan est perpétuellement à la recherche de ce « temps de traverser le seuil des choses ».
Le chapitre 2 est écrit par Luc Vidal : une lettre (une postface ?) à Gilbert Conan et quelques poèmes. Dans sa Lettre, Luc Vidal égrène quelques souvenirs, résume quelques rencontres qu’il eut avec Conan, parle des poètes que les deux ont en commun, de ses lectures (« Tu vois la fameuse trilogie de Jacques Vingtgras de Jules Vallès : L’Enfant, Le Bachelier, L’Insurgé, devrait attentivement être lue par ceux et celles qui prétendent jouer un rôle politique dans notre démocratie... »). Suivent trois poèmes et un long texte en prose (mi-poème, mi-je ne sais quoi d’inclassable). Les trois poèmes rappellent de manière lointaine le surréalisme de Léo Ferré dans La Mémoire et la Mer : « Les dorades agrandissent le chant de leur mémoire / Et le sel de la mer mouillera ton ventre / Le silence dans leurs voix a des accents de chagrin… ». Poèmes d’amour où l’érotisme le dispute à la poésie…
La prose poétique finale (appelons-la ainsi) est une déclaration d’amour fou. Elle rappelle encore Léo Ferré par ces termes : « J’ouvre ta fleur hibiscus, je bois ton sexe, je prends tes lèvres, je plonge dans tes yeux » ou « Je t’aime, je t’aime et cela ne veut rien dire si je ne mêle pas ces mots à la mer de ton ventre, à ton sexe d’algues et de sel ».
La Galerie de l’or du temps (Je cherche l’or du temps, affirmait André Breton) est une belle collection, tant par son format carré, sa reliure à la chinoise et son alternance de textes et d’images. Et singulièrement ici par la confrontation Conan/Vidal…

(Gilbert Conan & Luc Vidal, « L’œil, ce compagnon de l’ombre… qui murmure On arrive ». Éditions du Petit Véhicule, 64 pages, 20 €. Chez l’éditeur : 20, rue du Coudray. 44000 Nantes ou sur internet).



Valère Staraselski et d’Anne Buguet : « La jeune fille au ruban » ou que peut la littérature jeunesse ?


On connaît la justification de la littérature jeunesse : elle amènerait les jeunes, réputés non lecteurs, à se plonger tôt ou tard dans la littérature pour adultes, qu’elle soit contemporaine voire plus ou moins ancienne. Ce n’est pas toujours vrai car le marché a découvert (ou inventé) le filon qui consiste à exploiter le penchant (qui n’est pas inné) des jeunes pour le merveilleux ou pour le fantastique ! Rien de tel avec « La jeune fille au ruban » du romancier/essayiste Valère Staraselski (pour le texte) et d’Anne Buguet (pour les illustrations). Les deux responsables de ce bel album (de grand format : 26 x 34 cm) ont placé leur intrigue dans la Flandre médiévale : l’éditeur ne s’y est pas trompé qui présente ce livre comme « un conte des pays du Nord qui revisite les grands maîtres flamands avec inventivité et délicatesse ».
Qui a commencé ? L’écrivain ou l’illustratrice ? Éternelle question mais qui n’a guère d’importance tant la proximité est grande entre les deux protagonistes. Valère Staraselski raconte une histoire qui se passe au siècle d’or hollandais : Monsieur Van de Velde « est capitaine sur de grands bateaux qui parcourent les océans, portant partout les draps hollandais, et jusque dans les Indes ». Voilà pour le fonds du récit, pour situer l’époque. Mais Valère Staraselski a l’intelligence d’inventer une histoire, teintée de merveilleux, qui fait tomber amoureux l’un de l’autre, Marijke et Gerlof séparés par un mur. Mais c’est l’occasion pour Valère Staraselski de peindre les conditions de vie difficiles des enfants de ce temps dès lors qu’ils n’étaient pas bien nés, de se pencher sur le travail de ces enfants…
Anne Buguet connaît bien la peinture hollandaise de cette époque où la bourgeoisie voulait rivaliser avec l’aristocratie et les ecclésiastiques, habituels commanditaires des peintres… Mais elle sait déborder les limites de cette période. Si l’on reconnaît l’influence de Brueghel l’Ancien (1525-1569 ?), (double page paysage d’hiver et, surtout, double page paysage de moisson où se trouve transposée dans le coin inférieur droit la scène du tableau de Brueghel représentant au pied d’un arbre un dormeur et des paysans se restaurant), sont visibles d’autres influences qui témoignent de cet âge d’or, du triomphe de la bourgeoisie marchande.
Le lecteur de cet album aurait intérêt à (re)lire l’ouvrage de Norbert Schneider (Taschen, 2004 ; édition originale de 1990). Si Norbert Schneider fut professeur d’histoire de l’art à l’Université de Karlsruhe, il signe cependant des livres qui ne manquent pas de montrer le rôle de la bourgeoisie dans la peinture de ces années où elle imposa la nature morte et les scènes de genre... Il suffit de lire les premières pages de « Les Natures mortes » de Norbert Schneider pour être convaincus que ces toiles de l’âge d’or néerlandais renseignent « sur l’histoire sociale des objets représentés » mais aussi sur les situations également représentées. Ainsi, ici, singulièrement, sur le rôle d’une jeune servante : préparer les repas en participant aux tâches de la cuisine, nettoyer les couverts d’étain, les chandeliers ou le lustre… La connaissance qu’a Anne Buguet de la peinture de cette époque se manifeste dans ses illustrations : le portrait de Monsieur Van de Velde n’est pas sans rappeler ceux réalisés par Hans Memling, la double page des mille fleurs fait penser au Jardinet de Paradis (vers 1410) du Maître de Haute-Rhénanie, la double page paysage ville à la vue en arrière-plan du Paysage de la Nativité de Robert Campin, celle cuisine préparation repas au tableau de Pieter Cornelisz Van Ryck intitulé Scène de cuisine daté de 1604 (Anne Buguet reprend dans son illustration le personnage debout à droite, appuyé sur une chaise et croquant une pomme)… Mais il ne faut pas tenir grief de ces « emprunts » à Anne Buguet qui termine d’ailleurs cet album par un avertissement quant à la participation involontaire de certains peintres qui se clôt par ces mots : « et quelques autres… » Il n’est pas jusqu’aux paysages urbains qui ne fassent penser aux toiles de Vermeer : on pourrait ainsi continuer longtemps.

Que peut donc la littérature jeunesse ? Dans le milieu familial ou dans le milieu enseignant (mais cela pose le problème de la formation des citoyens), on peut se servir de « La jeune fille au ruban » pour apprendre aux jeunes certaines choses dont celles-ci : les genres rencontrés dans la peinture du passé (si tout le monde, ou presque, connaît la nature morte, le paysage ou le portrait, qui connaît bien la scène de genre, les vanités, les scènes forestières ou les cabinets de curiosités  ?), l’histoire de la peinture occidentale avec ses différentes écoles définies par les critiques (division qui peut être discutée), le travail de l’écrivain et de l’illustrateur, etc. On le voit, ce livre de Valère Staraselski et d’Anne Buguet est, non seulement sensible, beau, intelligent, mais surtout utile.

(Valère Staraselski & Anne Buguet, « La jeune fille au ruban ». Seuil Jeunesse éditeur ; non paginé (40 pages), 18 €. En librairie le 24 septembre 2015).



Alain Brissiaud, « Au pas des gouffres »


« Au pas des gouffres » est le premier recueil publié d’Alain Brissiaud qui témoigne par là d’un talent maîtrisé. L’univers du poète est complexe (fait de références à Mandelstam, d’une rivière parfois torrentueuse sur la face nord du Mont Ventoux, d’amour de la femme et d’attention aux choses simples de la vie…), comme s’il lui fallait à tout prix dire la totalité du monde. Ou se faire pardonner d’être sensible à la beauté des choses quand certains meurent…
Ça commence plutôt mal avec ce mot âme, dès le premier poème. Qui se répète à plusieurs reprises (pp 33, 35, 51, 59, 63…). Le matérialiste convaincu (que je suis) a su surmonter ses préventions à l’égard du terme qui désigne le principe vital dans certaines pensées religieuses. Il s’est souvenu de ce vers d’Aragon dans Le feu : « Mon âme, mon âme, où m’entraînes-tu ? », où le mot désigne l’ineffable que tout homme porte en lui.
Les références à Mandelstam ne vont pas sans obscurité. Si dans le poème « C’était une couronne de mots », l’invocation à Ossip (vers 2) semble être le reflet de la déportation de celui-ci à Voronej, le titre de cette autre pièce de vers intitulée Mandelstam & Villon. 18 mars 1937 dissimule des réalités moins évidentes aux yeux du lecteur profane. À quoi fait allusion Brissiaud ? À ce poème rédigé à cette date par Mandelstam (six quatrains) dont je n’ai trouvé qu’une version en anglais ? Ou cette date serait-elle, vraisemblablement, celle de la rédaction du poème où Mandelstam parle de François Villon en ces termes : « Qu’est-ce à voir avec toi, frère de sang, mon aimé, / Le chantre, pécheur et consolateur, / Dont parviennent à nous les grincements de dents »... ? Restent ce bonheur fragile qui se dit dans ces vers, le goût d’une plénitude qu’un rien peut anéantir, cet accord au monde si difficile à obtenir (« mon corps se risque à la tendresse des bouleaux / je suis tout près de la sève du temps »).
Deux autres ensembles viennent compléter cette première suite intitulée « Le champ d’épandage ». Le premier, de onze poèmes, est une ode à la fragilité de l’amour qui n’ignore rien des inquiétudes que la vie peut susciter, le second s’intéresse à la maison vue comme un refuge au milieu de l’espace naturel : « dehors / isolée / grince une poutre de misère ».

(Alain Brissiaud, « Au pas des gouffres ». Librairie-Galerie Racine éditeur, 84 pages, 15 €.)



Henri Didelle : « Là-haut sur la montagne »


Henri Didelle a deux passions : la montagne (il est né dans la vallée de la Maurienne, au pied du mont Arpingon) et la photographie des habitants de cette vallée. Il se livre ainsi à « une sorte d’inventaire des gens qui vivent en marge, vieux et seuls de préférence ». Il fait de la sorte œuvre d’anti-paparazzi et cela donnera naissance à un beau livre de photographies dans lequel il expliquera sa démarche, « Une terre, des hommes » , qui paraîtra aux Éditions de Borée en 2011. Un livre bouleversant par la façon de faire de Didelle et par la beauté des images, un livre dont la trace est toujours là…
« Là-haut sur la montagne » est un livre authentique et intéressant en dépit des coquilles qui le dénaturent (comme les « mails » des vêtements, page 102, ou le « voir même », page 117, deux mots qui se retrouvent correctement orthographiés quelques lignes plus loin, allez y comprendre quelque chose !), en dépit de l’humour qui manque parfois de légèreté ou d’élégance, la construction qui n’évite pas les redites et le mot « pote » répété à l’envi… C’est à se demander si celui que Didelle désigne comme « rewriter [sic] dans un grand groupe de presse […] qui a bien voulu assurer la relecture de cet ouvrage » n’a pas abusé de vin chaud et autres pastis, comme les protagonistes de ce livre !
Comme Henri Didelle respectait ceux qu’il photographiait, il respecte sa montagne. Après un premier chapitre descriptif (qui ressemble à un traité de géographie, de botanique ou de zoologie mêlées), le cours de l’ouvrage se fait plutôt chronologique malgré quelques retours en arrière. Et au hasard du récit de ces quarante années d’amitié, on relève des bribes qui remettent les clichés actuels à leur juste place...
Le chalet est le symbole de l’amour que porte l’auteur à sa montagne, il n’offre aucune des commodités modernes et il ressemble plus à un abri de fortune destiné aux usagers de la montagne ; il se trouve d’ailleurs à 1900 mètres d’altitude et on ne peut s’y rendre qu’en marchant dans des conditions qui n’ont rien de touristique.
Henri Didelle fait preuve d’un bon sens à toute épreuve, ce n’est pas un écologiste d’opérette : s’il est opposé au développement du loup en montagne qui attaque les troupeaux de moutons, c’est pour de bonnes raisons. La transhumance (c’est-à-dire l’alpage en été) est une façon d’entretenir la montagne gratuitement : faute de quoi le pâturage disparaît et la forêt se développe de manière anarchique. De façon générale il juge négativement les technocrates politiciens qui prennent des mesures contraires à l’usage commun et ancestral et défend bec et ongle l’agriculture de montagne qui serait trop chère aux yeux de ces derniers alors qu’elle est indispensable à la sauvegarde du milieu…
Il épingle aussi au passage le système économique actuel : « Notre société qui offre [aux jeunes] des iPhone dès leur plus jeune âge est aujourd’hui strictement incapable de leur fournir un travail à vingt ans ». Certes Henri Didelle ne recherche les causes de cet état de fait mais cela reste bon à lire. Et puis il y a ces passages homériques sur l’activité culinaire des pensionnaires du chalet et l’approvisionnement en grande surface ou chez les petits commerçants selon la fortune ou les habitudes de chacun ! L’auteur fait preuve d’un anti-snobisme réjouissant avec l’anecdote (et la farce bon enfant) du « suédois » et son Label rouge. L’émotion est aussi présente dans ces pages avec la fin d’Éva Mandel : si son « tableau au point de croix » est bien accroché dans le chalet, ses cendres ne seront jamais dispersées sur le mont Arpingon (page 168).
Ce nouveau livre de Didelle est à lire malgré ses défauts énoncés plus haut car c’est une ode à la liberté et à la responsabilité. Il met en valeur une autre notion du temps et, surtout, une aventure à hauteur d’homme.

(Henri Didelle, « Là-haut sur la montagne ». Édilivre, 216 pages, 21,50 €.)


Jacques Canut : « Carnets confidentiels n° 45 & 46 »


« Derniers kilomètres ».
Cette plaquette s’ouvre sur un hommage appuyé à un éditeur-poète disparu depuis une dizaine d’années et qu’on a retrouvé « paisiblement mais à jamais endormi dans son auto sur une petite aire de stationnement ». « Derniers kilomètres » est un recueil de poèmes sur des lieux chers à Jacques Canut, des lieux qui lui parlent et dont il a envie de parler… Ces poèmes sont comme les échos laissés par l’Histoire (l’allusion à Antoine de Saint-Exupéry) ou des remarques quasi-métaphysiques (« Je suis trop seul / pour ne penser qu’à moi » ou « La nuit dévoile les portiques / des galaxies »). Ce qui est sûr, c’est que Jacques Canut a beaucoup voyagé dans la péninsule ibérique. Et qu’il a le goût de l’étrange comme dans son poème « Castille » où il relate un rendez-vous manqué dans une gare désaffectée : « je me retrouve confronté / à une imprévue et angoissante solitude »…

« Bastide ».
Jacques Canut est né en 1930 et il n’a pas la coquetterie de dissimuler son âge ! C’est dire qu’il n’a pas l’âge de son état-civil, d’ailleurs n’écrit-il pas : « … une femme solitaire / en sa fluide tenue d’été : mes pensées / la déshabillent davantage ». Mais c’est pour aussitôt ajouter que « l’imagination offre d’exceptionnels / et intimes délires ». Le lecteur ne saura pas où se trouve la vérité… Une bastide désigne une ville construite au XIIIème siècle dans le sud-ouest de la France, au plan en damier avec place centrale et halles. Ses formes sont harmonieuses et il fait bon s’y promener. Jacques Canut fait preuve dans ce long poème d’un sens aigu de l’observation et il pose des questions justifiées…

(Jacques Canut, ces 2 Carnets confidentiels 12 pages chacun, PNI. (J Canut, 10 allées Lagarrasic. 32000 Auch).



Alain Fleischer : « Effondrement »


Le récent roman d’Alain Fleischer, « Effondrement » est un bon livre pour bien des aspects, moins bon pour d’autres aux yeux du lecteur assidu de ce genre littéraire que je suis.
La construction est ingénieuse : la succession de chapitres divers (souvenirs de Benjamin Abram concernant Simon Pinkas fils d’un milliardaire collectionneur d’art contemporain qui vient de décéder, fragments du journal de Simon Pinkas, sélection d’articles de journaux) multiplie les points de vue et fait penser à un procédé cinématographique par la succession de plans différents. « Effondrement » est un roman d’anticipation qui débute dans un avenir proche (2025) doublé d’un thriller ; mais Alain Fleischer parle d’aujourd’hui. L’humour n’est pas absent : le romancier fait intervenir brièvement le pianiste Léon Fleisher (qui a souffert d’une dystonie focale, tout comme Simon Pinkas). On croit fugitivement à une parenté jusqu’à ce que l’on se rende compte de l’orthographe différente des deux patronymes !
La description de l’art contemporain est excellente. Ce dernier, encensé par plusieurs titres de la presse spécialisée, est composé (en partie) de cochonneries, de déchets et de détritus, promus par des marchands qui veulent s’enrichir en exploitant la crédulité de milliardaires en mal de cette distinction chère à Pierre Bourdieu. Mais Simon Pinkas n’a que faire de cet héritage : il refuse d’être un héritier (Pierre Bourdieu n’a-t-il pas écrit, avec Jean-Claude Passeron, Les Héritiers  ?)
Mais le narrateur a l’intelligence de montrer un Simon Pinkas à l’opposé des réactionnaires qui combattent l’art contemporain au nom de valeurs passéistes. Alain Fleischer note, via le journal de Simon Pinkas, que ce dernier « apprécie l’art contemporain » quand l’œuvre « est […] pertinente et d’un excellent niveau » et qu’il n’est pas contre le marché : « L’art contemporain [peut être] plein d’émotion, d’invention, de nouveautés techniques et esthétiques ». Cette vision nuancée fait le prix du roman et permet à l’auteur d’éviter tout manichéisme outrancier… Il fait dire à Simon qu’il est contre « l’art devenu marchandise, support publicitaire, contribution à une image de marque, investissement propre pour argent sale »…
Mais « Effondrement » présente quelques défauts. Véniels comme la description des ébats sexuels de Simon et de Milana et on a l’impression que Fleischer sacrifie à la mode du moment, trop longs comme le récit marqué par le voyeurisme du séjour de Simon dans une love farm où des touristes sont voyeurs ou acteurs de scènes de zoophilie. Certes il n’y a pas de gratuité dans ce passage du roman qui est nécessaire à l’intrigue et permet de fouiller la psychologie de Simon Pinkas. Cependant il y a plus grave quand Alain Fleischer veut décrire la judéité. Il faut relever l’affirmation péremptoire : « L’anti-sionisme est le masque bien pensant de l’antisémitisme le plus abject, puisqu’il n’a ni le courage ni l’intelligence de ses opinions ». Ces propos sont absurdes car derrière eux se dissimule l’impossibilité de toute critique de l’état d’Israël et de sa politique. Et limitent singulièrement la portée de la description de ce qu’il y a de spécifique dans la judéité. Est-ce là une manière de se racheter de ce que Fleischer n’a pas connu ? Finalement ces propos ne sont pas éloignés de ceux que tiennent de nombreux Européens et de leur mauvaise conscience vis à vis de l’Holocauste : le soutien à la politique d’Israël n’est alors que le moyen de se racheter d’avoir laissé faire Hitler au cours de l’Histoire. Il ne s’agit certes pas de nier que l’anti-sionisme soit parfois la face acceptable d’un antisémitisme qui ne dit pas son nom, mais il faut être précis ! Le coup de théâtre que le lecteur pressent dès le début du chapitre 24 se trouve confirmé un peu plus loin. Est-ce un effet de la lecture continue de romans par le signataire de ces lignes ? Ou la ficelle est-elle vraiment trop grosse ? Enfin, on a parfois l’impression qu’Alain Fleischer est gêné pour achever son roman : « À tout cela qui est ma vie, il faudrait une fin banale à la manière d’un roman, dont le narrateur et l’auteur seraient inconnus » fait-il dire à Simon…
« Que la musique nous sauve à nouveau… » souhaite Pinkas. Ce qui n’est pas sans rappeler l’essai de Jean-Pierre Siméon, « La Poésie sauvera le monde » . Oui, face au totalitarisme économique du capitalisme que les gouvernements en place ont laissé se développer, le salut des anonymes que nous sommes ne viendra que de l’art qui met à nu les racines les plus profondes et le plus convenues de l’humanité. Ou d’une nécessaire révolution car ce salut ne peut venir d’une homme seul, fût-il animé de bonnes intentions. « Effondrement » est un roman fin de siècle en ce début de millénaire ! En attendant, les courtiers en bourse qui se sont reconvertis en artistes de propagande ont encore de beaux jours devant eux…

(Alain Fleischer, « Effondrement ». Le Cherche Midi éditeur, collection Styles, 320 pages, 17 €.)


Christophe Dauphin : « Un fanal pour le vivant »


Christophe Dauphin se sert du prétexte de diverses boissons alcoolisées et de différents vins pour faire appel à quelques poètes et autres célébrités (comme Joséphine Baker ou Léo Ferré) pour mieux se révolter contre l’ordre établi et ses injustices. Il renoue ainsi avec une tradition qui traverse la littérature française depuis Olivier Basselin et François Rabelais dont le « le vau de vire » du premier et l’ivresse chez le second ont été élevés au rang de métaphysique et de moyens de connaissance du réel. Et après ce parcours tant poétique qu’éthylique, Christophe Dauphin termine par ce mot qui sonne comme un coup de tocsin « Enivrez-vous ! ». Et par ce constat que la poésie n’est que la métaphore du vin (ou vice versa). Ses poèmes ont donc valeur de manifeste(s).
Ce n’est pas un hasard si le recueil s’ouvre sur une ode à l’ouzo qui se transforme rapidement en réquisitoire contre la politique européenne à l’égard de la Grèce : les technocrates unis contre la volonté d’un peuple. Technocrates et politiciens réunis par leurs trahisons ; l’exemple de la Grèce permet de dire ce qui se passe ailleurs (à propos de la crise) : « tu es belle comme les hauts-fourneaux de Florange / mastiquant de la gum Goodyear ». L’actualité du moment où j’écris ces lignes se retrouve dans ce vers « sur les chenilles des panzers de Madame Merckel ». Et ce n’est pas un hasard non plus si « Les oracles de l’ouzo » se termine par ce cri d’espoir « Rêve général ! » qui n’est pas sans rappeler ce beau titre de Pablo Neruda, « Le Chant général »…
Via le rhum, le whisky, le tequila, la bière ou, plus particuliers, le vin des côtes de Toul, le côteaux-du-layon, le chablis, le malbec, le montlouis, le champagne ou le saint-chinian (parmi d’autres) sont convoqués le surréalisme, l’anarchie, les poètes hongrois, Marc Patin, Jean Rousselot et bien d’autres. Et c’est à chaque fois l’occasion d’évocations d’événements historiques, du racisme, de la xénophobie, de la mort de l’amère Thatcher (qui nous vaut ces vers imprécatoires : « Dame de Fer, baronne de l’Enfer ! Rouille / rouille saloperie ! Que l’ordure aille aux ordures ! »), de l’assassinat du Che… Voilà qui explique l’engagement de Dauphin et qui donne sens à ces trois vers qui terminent « Poème ardéchois » (traversé par le souvenir de Jean Ferrat) : « Le jour est vide comme un verre / et le temps brûle comme une barricade / avec sa révolution licenciée par ses révolutionnaires. »
Mais Christophe Dauphin a aussi le culte de l’amitié et cultive le souvenir de ceux avec qui il a trinqué (du moins on se plaît à l’imaginer) : Guy Chambelland, Yves Martin, Jean et Alain Breton, Thérèse Plantier ou Jacques Simonomis qui sont, d’une certaine manière, à l’origine de ces vers émouvants : « Un Gewurz, un Riesling et un Singulier Grand ordinaire / c’était avant Jacques bien avant / que la tumeur ne ronge ton cri jusqu’à l’os » ou « Je suis seul et triste comme un con / avec Gabrieli et Meursault et toi… ». C’est peut-être là qu’il est le meilleur, peut-être... Le reste ne va pas sans quelques illusions : le Mexique est devenu l’arrière-cour des Yankees, la Hongrie s’est débarrassée de ses révolutionnaires d’opérette pour se donner au fascisme, les USA sont le pays de Guentanamo et toujours du racisme et du mépris pour les autres peuples… Christophe Dauphin, s’il rend hommage à des poètes comme Henri Rode, Alain Breton ou Paul Farellier, prêche pour sa paroisse (ce qui est normal) : « C’est un Lirac qui nous régalait là-bas / là où le Rhône émonde nos chants émotivistes / […] / ainsi sont les Hommes sans Épaules ainsi sont les Wah / buveurs de Lirac… » ; mais la poésie est diverse…
Que dire encore ? Qu’en cette époque où il ne faudrait boire que de l’eau, Christophe Dauphin est politiquement incorrect (ce qui est réjouissant), tant par ses préférences politiques, que par son éloge des boissons alcoolisées. Que le mot amitié revient souvent car ce recueil est celui de l’amitié qui n’est pas toujours nommée (mais alors on la devine), cette dernière coulant autour d’une table où les verres se remplissent… Que le temps est à relations intéressées… Que l’on ne prend jamais Christophe Dauphin en défaut sur la description des vins, que certains de ses poèmes comportent même des recettes (comme dans le poème intitulé « Asti »), que la fantaisie éclate dans la troisième strophe du « Vau de Vire du pauvre Lélian »  : « Est-elle brune blonde ou rousse ? Je l’ignore / mais la Belgique nous en offre plus de sept cents / […] / des îles de houblon glissent sous le vent trappiste »… Mais, il faut être sérieux avec l’objet de ses rêves, sachant que cet avertissement vaut autant pour le poète de « Un fanal pour le vivant » que pour le signataire de ces lignes…

(Christophe DAUPHIN, « Un fanal pour le vivant ». Les Hommes sans Épaules éditions, 114 pages, 12 €.)



Jean-Luc Despax : « 9.3 blondes light »


« Est-ce qu’on fait des vers avec l’actualité immédiate ? » s’interrogeait à la fin des années 70 le chanteur-poète Jacques Bertin dans « À Besançon… » (Jacques Bertin, « Dans l’ordre ». Éditions Saint-Germain des Prés, 1978, page 43), un poème qu’il mit en chanson (Jacques Bertin, 33 T « Besançon », disque Alvarès, 1974. Repris dans l’Intégrale, vol 3, CD Velen n° V007.)… Jean-Luc Despax écrit des poèmes avec l’actualité du moment, il répond affirmativement à la question posée par le chanteur et avec un humour certain : le recueil s’intitule « 9.3 blondes light » et chaque poète est une cigarette ! Le calembour n’est pas absent des poèmes (« Aimant si passion / Émancipation »). Tout est de la même eau dans ce livre : Despax tourne en dérision bien des tics de notre société (mais la dérision est parfois amère) ; il dénonce, et pour ce, il emprunte aux langages à la mode (le slam, aux anglicismes - qui émaillent les poèmes -, au langage informatique des Nuls, etc). S’il dénonce, c’est qu’il appelle de ses vœux la Révolution car « La France est la pire des mythologies ». Il amène ainsi chacun à s’interroger sur les mots qu’il entend quotidiennement qu’il le veuille ou non, sur le langage qu’il emploie éventuellement… Car rien n’est innocent dans l’entreprise de décérébration en cours… Tout en faisant des vers avec l’actualité immédiate.
Retour à la question initiale. Oui, à condition de donner sens au spectacle ; c’est ce que fait Jean-Luc Despax dans Zuccoti Park : le 17 septembre 2011 des manifestants occupent ce parc et dans le poème on peut relever ce vers : « Rien n’est plus efficace que la répression filmée… » Et il recommence avec les retards du métro parisien, les MacDo où les employés « N’ont pas le droit de grève »… C’est le recueil dans son intégralité qui est un feu d’artifice, un recueil qui n’en finit pas de dénoncer ce qui ne va pas dans ce monde libéral et pourri sans jamais oublier la poésie (voir la cigarette 24).
Si le vers est souvent libre, si la prose n’est pas absente, Jean-Luc Despax utilise aussi le vers (court de préférence) rimé. Quitte à prendre parfois des libertés avec le compte des syllabes (comme page 48) : c’est alors pour permettre à son poème de mieux circuler, de mieux trouver son public car l’oralité n’est qu’un prétexte. Il va même jusqu’à réutiliser, de façon iconoclaste, la forme sonnet. Il faut aussi signaler ce long poème « Slam pour une tunique rouge » où le poète joue avec l’adjectif rouge pour faire coïncider l’érotisme et la politique : « Mon Indienne j’ai fait de ta tunique rouge / Le drapeau des Communes et du monde qui bouge ».
Tout est bon à Jean-Luc Despax pour écrire : la liberté de la presse, le novlangue (qui s’est féminisé : est-ce un signe des temps ?), la cigarette électronique et l’amour, toujours l’amour… Tout est revu et corrigé, tout est passé au crible de la moulinette du poème qu’il s’agit de lancer à la face du lecteur du moment : les attributs d’une certaine modernité de bon aloi sont égratignés ! Poésie engagée ? Sans doute et tant pis si un certain lectorat fait la moue, joue aux cuistres et prend un air consterné ou pincé !
« Je twisterais les mots s’il fallait les twister » chantait Jean Ferrat il y a quelques dizaines d’années. Qui se souvient aujourd’hui du twist ? Qui en écoute encore ? Qui le danse encore ? Hormis quelques pitres sur les plateaux de TV, mais surtout pas les jeunes générations. Oui, mais voilà, il ne lui a pas fallu… On se dit alors qu’à trop suivre l’actualité, les tics de langage du moment, etc, Jean-Lux Despax prend le risque de faire vieillir trop vite ses poèmes, de les rendre inaudibles ou illisibles en 2025, date à laquelle ils seront périmés. Qu’importe cependant ? Qui lit encore les poètes ? Qui les lira encore ? Les formes médiévales, les poèmes de Voltaire, la poésie romantique sont aujourd’hui illisibles… L’important n’est-il pas d’être lu actuellement ? Oui, mais « Pauvre Rutebeuf » chanté par Léo Ferré émeut toujours (certes, il est adapté aux codes contemporains)… Les questions et les remarques fusent, on n’en finit pas de les mettre en abyme… Et ce n’est pas le moindre mérite de cet ouvrage.

(Jean-Luc Despax, « 9.3 blondes light ». (Préface de Serge Pey). Le Temps des Cerises éditeurs, 156 pages, 12 €. En librairie ou sur commande chez l’éditeur, 77 bd Chanzy. 93100 Montreuil).


Gérard Cléry : « Roman de l’île »


« Roman de l’île » , malgré son titre, est un recueil de poèmes. Il a déjà été publié (suivi de « Folles à bonheur ») chez Pierre-Jean Oswald en 1970, avec une préface du regretté Armand Olivennes (avec qui Gérard Cléry figura au sommaire de la revue Action poétique). Mais cette réédition est pratiquement une première édition car Gérard Cléry me dit que sur les 1000 exemplaires prévus au contrat, 300 seulement furent brochés et que les 700 restant sont partis au pilon lors du dépôt de bilan de PJO ! Et les services de presse envoyés furent peu nombreux ! « Roman de l’île » est donc quasiment une nouveauté.
Le présent ouvrage parle, de manière déguisée, d’un lieu où Gérard Cléry séjourna à plusieurs reprises en Espagne, la presqu’île de Peñiscola ou, plutôt, du morceau de littoral entre Peñiscola et Barcelone : mais finalement, cela a peu d’importance car ces poèmes sont tout ou presque, sauf « touristiques » ! « Roman de l’île » (apparemment aussi intitulé « Flambeau du paysage ») est ici suivi de trois autres ensembles de poèmes aux formes diverses mais tous écrits très librement…
Ce qui caractérise ce recueil, c’est que Gérard Cléry maîtrise son écriture, il ne triche pas et vise l’essentiel, ce qui se cache derrière les apparences. La première suite mêle caractères italiques (écriture linéaire, sage) et caractères romains (écriture hachée, trouée par les blancs typographiques). Très vite le blanc prend une importance de plus en plus grande comme si le silence avait autant de valeur que la parole poétique, que de la confrontation des deux naissait un sens inouï. Ailleurs, dans la suite, « Des journées dans l’île », le blanc est remplacé par un trait noir qui fait parfois presque une ligne (comme dans « neuvième journée »). L’écriture est alors heurtée, torturée, fragmentée… comme si le poète était confronté à la difficulté de dire ou à une profusion de sensations, d’éléments qui dépasse l’entendement et les possibilités du discours poétique. Reste alors une belle et efficace tentative de contournement de l’obstacle. Rien de superficiel dans cette approche : là où d’autres se seraient contentés de clichés éculés (le soleil, le ciel bleu et les corps bronzés sur la plage), Gérard Cléry entend cerner le réel au plus près. Pour preuve cette prose, « Livrée à l’horrible dévoreuse », placée sous un exergue de Machado (« le choc d’un cercueil contre terre est chose parfaitement sérieuse »), aussi trouée de blanc, met en scène les funérailles d’un homme, un travailleur, sans pathos inutile : la réalité nue ! Sans littérature, comme ce vers de Machado repris à la fin du poème et qui s’interrompt brutalement après le verbe être. On ne peut mieux dire.
« Roman de l’île » , 44 ans après sa première publication, n’a rien perdu de sa charge émotionnelle et subversive. Il est temps de découvrir cette poésie.

(Gérard Cléry, « Roman de l’île ». Éditions D’Autres Univers, 66 pages, 12 €.)


Patrice Perron : « Novembre »


« Novembre » se présente comme un long poème qui obéit à une contrainte formelle : pour dire la vie comme elle va et vient, Patrice Perron s’oblige à écrire des tercets qui rappellent la forme du haïku ; les trois vers font 5/7/5 pieds ou syllabes ce qui les éloignent du haïku où il s’agit de mores qui, comme chacun le sait, sont plus complexes que de simples syllabes. Mais c’est la solution retenue par les poètes français qui ont adopté cette forme…
Un long poème malgré la masse des notations qu’appelle le parti-pris de l’auteur… Ainsi le passage le plus émouvant en est sans doute le dialogue (?) entre Perron et un « senior » (affreux terme imposé par la mode bien-pensante) qui court sur sept tercets… On retrouve le même procédé avec deux tercets qui s’enchaînent sur l’image qu’établit le poète entre un arbre et un habitant sur le point de partir ou encore avec les quatre tercets de la page 41… Un vrai morceau de bravoure ! Mais je tique devant l’idéalisme que je décèle parfois dans les propos de Perron : qui est cet « homme » qui traverse ce haïku : « L’homme, fatigué / Par sa vie remplie d’errances, / En appelle à Dieu »  ? Ce n’est pas tant Dieu qui me gêne (une hypothèse dont je me passe mais que répète Patrice Perron un peu plus loin avec ces Dieux pris de doute…) que l’usage de l’article défini. Il est vrai que je préfère l’article indéfini qui me semble mieux correspondre à la fugacité de l’instant que veut capter le haïku et, pour le moins, qui laisse le lecteur libre d’interpréter les vers comme il l’entend… Ainsi avec « Se lève la vague / Sur une peur inconnue : / Un pêcheur se noie » : si la vague renvoie à celle d’Hokusaï que tout le monde connaît, une peur et un pécheur sont en prise avec l’accidentel, l’éphémère…
Patrice Perron s’explique, dans sa préface, sur le défi qu’il s’est lancé et les limites de la contrainte formelle qu’il s’est donnée : que je lis comme un leçon de modestie…

(Patrice Perron : « Novembre ». Éditions Sauvages, collection Askell, 56 pages, 12 €. Chez l’éditeur ou chez l’auteur. Renseignements à l’adresse électronique : patriceperron29@yahoo.fr )



Place de la Sorbonne n°5.


Laurent Fourcaut anime la revue annuelle de poésie « Place de la Sorbonne ». Publiée par le service culturel de l’université de Paris-Sorbonne, c’est une revue qui fait une large place aux universitaires poètes et aux approches universitaires (ou savantes) de la poésie. Mais pas exclusivement. Ainsi l’entretien avec Valérie Rouzeau (qui revêt une forme particulière) que j’ai découverte par « Pas revoir » (Le Dé bleu, 1999), un livre émouvant… Valérie Rouzeau a abandonné ses études après le baccalauréat avant de les reprendre et d’obtenir une maîtrise de traduction littéraire (elle a traduit, entre autres, de l’anglais vers le français Sylvia Plath, William Carlos Williams…). On pourrait ainsi relever les noms des collaborateurs de cette livraison qui n’enseignent pas à l’Université… Mais ce serait vain et contre-poétique. Place donc au mélange qui met en évidence la diversité de la poésie ; se vérifient ainsi ces mots de l’éditorial de Laurent Fourcaut : « Sans privilégier tel courant ou telle esthétique poétique, PLS donne encore une fois à lire de la poésie vive ».
La partie consacrée aux poèmes se divise en deux sections : « Poésie contemporaine de langue française » et « Langues du monde ». On remarquera la présence de nombreux poètes qui pratiquent plusieurs langues et traduisent ou ont été traduits. Ce n’est sans doute pas un hasard et cela montre la vitalité de la poésie qui, n’en déplaise à certains oiseaux de mauvais augure ou à des cuistres commerciaux, continue d’intéresser les lecteurs...
Laurent Fourcaut est la cheville ouvrière de la revue et, singulièrement, de ce numéro 5. Il donne par ailleurs des sonnets érotiques sur le blog de Jean-Michel Platier (qui fait partie du comité de rédaction de PLS) qui montrent, outre une bonne connaissance des règles de la prosodie, une volonté affirmée de renouveler le genre et les thèmes, tant traditionnels que contemporains, de la poésie… Sans sombrer dans une avant-garde désincarnée. Ici, il accompagne les poètes publiés de notices éclairantes et commente certains textes de chansons de Claude Nougaro dont il est par ailleurs un amateur passionné…
On pourrait croire que la parution annuelle de PLS est un handicap dans la mesure où la rubrique « Compte rendus » (les notes de lecture) n’arrive pas à suivre l’actualité éditoriale ! Il n’en est rien… Car ces notes sont de véritables études détaillées : Jacques Moulin, par exemple, a droit pour deux livres ( « Entre les arbres » et « À vol d’oiseaux » ) à presque deux pages en petits caractères. L’approche des recueils (qui s’échelonnent de 2012 à 2014 pour une livraison paraissant en mars 2015) est un modèle du genre… D’autant plus qu’elle fait preuve d’une grande ouverture d’esprit et qu’elle signale des recueils qui auraient pu passer inaperçus !
Pour reprendre quelques mots de l’éditorial de Laurent Fourcaut, Place de la Sorbonne est une revue qui « multiplie les éclairages »…

(Place de la Sorbonne, ce numéro 5, publié par les Éditions du Relief : 240 pages, 15 €. Place de la Sorbonne. Service culturel de Paris-Sorbonne. Université de la Sorbonne. 1, rue Victor Cousin. 75005 Paris).



Jean Chatard : « Demain n’existe plus »


Quelle plus belle approche de la poésie de Jean Chatard que la métaphore filée ? Jean-Claude Tardif en file plusieurs pour rendre compte de l’écriture de Jean Chatard qui est, comme on le sait, consacrée à la mer car « il ne cesse de faire de la langue, une pourvoyeuse de sites étranges, d’îles fantastiques, de rêves plus vrais que le rêve ». Même s’il ne fit qu’un court séjour dans la marine au long cours, ce qui fut suffisant pour marquer toute sa poésie à venir… Pierre Dhainaut, par contre, introduit plus à la démarche de l’homme Chatard, cet « homme debout, un voyageur qui ne suit aucune trace et ne veut en laisser aucune ».
Suit un choix de poésies. « Paresse utile » est un long poème de 227 vers dont 196 sont regroupés en quatrains d’alexandrins aux rimes croisées (deux seulement sont construits sur l’assonance aube/fauve). On pense alors à ces « vers réguliers, presque apaisés, comme éclairés de l’intérieur » dont parle Pierre Dhainaut… Les autres poèmes sont en vers libres, la mer y est comme un décor pour parler de la jeunesse, de la mort, de la vie… Un prétexte donc. Le lecteur attentif remarquera le goût de Chatard pour les strophes classiques (distique, tercet, quatrain, quintil)… Il remarquera aussi dans « L’aile blanche du sentier » ces deux vers « … l’aile blanche du sentier / murmure encor avant de lever l’ancre », comme si l’appel de la terre se faisait aussi fort que celui du départ sur les flots… Il remarquera encore dans « Un aussi long voyage » une tonalité plus grave : le temps a passé : « … d’autres fenaisons » s’annoncent… Ce qui explique (peut-être ?) le titre de cette plaquette, « Demain n’existe plus »  : cet ensemble de poèmes serait alors un retour vers le passé et ses sortilèges en même temps que la prescience de ce qui nous attend tous…
Cette livraison de « Chiendents », se termine par deux proses de présentation de l’œuvre de Jean Chatard. De celle de Christophe Dauphin, je retiens ces mots : Chatard « sait aussi que le poème est avant tout un arrachement : On a mal à chaque mot donné. Le poème sera son navire de prédilection ». Quant à Jean-Claude Coiffard, il a ces mots qui sont à méditer : « … poésie puissante au lyrisme maîtrisé et aux éblouissantes images »… Jean Chatard ou une poésie traversée d’une mélancolie qui ne cesse de s’émerveiller des effets du réel, serait-on tenté d’ajouter…

(Revue Chiendents n° 75, Jean Chatard : « Demain n’existe plus ». 40 pages, 4 €. Sur commande chez l’éditeur : Éditions du Petit véhicule ; 20, rue du Coudray. 44000 Nantes. 4 € + 2 pour le port…)



Didier Daeninckx : « Caché dans la maison des fous »


Les éditions Bruno Doucey embarquent les poètes du côté de la fiction, avec une nouvelle collection de romans intitulée « Sur le Fil ». Dans chacun de ces ouvrages, le destin d’un poète croise la grande Histoire. Comme le fait Didier Daeninckx avec « Caché dans la maison des fous », un roman qu’a lu Lucien Wasselin. Voir ici.



Christian Viollet : « Des vies de chat »


Le roman de Christian Viollet, « Des vies de chat » , est intéressant à plus d’un titre. L’intrigue coïncide avec une affaire classique de la cinquième République : collusion entre politiques, truands (parfois ex-résistants de dernière minute, vrais ou faux), affairistes de haut vol, barbouzes recyclés, flics corrompus, anciens collabos ayant fait fortune, nazis reconvertis mais pas repentis… Manu, le personnage principal qui donne son titre au roman, intervient dans ce scénario bien huilé comme un chien dans un jeu de quilles : il comptait assassiner Roger Tolleindre, une ordure ordinaire qui s’est enrichie pendant l’Occupation et qui a livré des Juifs aux nazis ; mais il est devancé par un sniper, il va alors n’avoir de cesse de découvrir l’auteur ou le commanditaire de cette exécution et de comprendre… Voilà qui rappelle nombre de polars de ces dernières décennies dont, en particulier "Mort d’un pourri" de Raf Vallet ou ceux de Jean Patrick Manchette, le père du « néo-polar » où la critique sociale et politique pervertit à sa façon le genre bien sage du roman policier… Et c’est tout un pan de l’histoire du XXème siècle et de l’actualité de ces dernières années que Christian Violet va revisiter à sa manière.
« Des vies de chat » est très agréable à lire malgré ses plus de 400 pages. L’intérêt du lecteur ne faiblit jamais. Les phrases sont courtes, la description et la narration sont détaillées, précises. De plus, le roman est habilement construit avec ses allers-retours entre le présent et le passé (manière originale d’aller chercher dans le passé les explications du présent), mais même si le suspens laisse parfois à désirer (on s’attend depuis la page 146 au dénouement de la page 189 !) ceci ne concerne que le lecteur averti. Christian Viollet mêle, non une certaine adresse, des considérations sociétales dans l’air du temps à la progression de l’intrigue : ainsi la fin de vie d’Émile (et l’héritage qu’il laisse à Manu) n’est pas sans conséquence sur les dernières pages du livre… et explique l’une de ses existences… Et c’est une excellente chose que d’avoir inscrit son histoire dans un arrière-plan historique (la guerre d’Espagne, la Résistance, l’occupation nazie…) qui donne du corps à son récit et de l’épaisseur à ses personnages…
Mais on remarquera quelques erreurs, quelques oublis ou quelques approximations. S’il était nécessaire de rappeler l’opposition des communistes et des anarchistes dans la lutte contre les putschistes de Franco et la réaction espagnole, le lecteur au fait de la réalité historique pourra reprocher à Christian Viollet son engagement sans nuances auprès des anarchistes du POUM (au travers de Manu, fils d’une militante de ce parti). La condamnation des « staliniens » ne va pas sans contre-vérités. Ainsi, par exemple, l’oubli de la création de la compagnie France-Navigation par les Communistes français en 1937, destinée à ravitailler les Républicains espagnols en armes… C’est oublier également le rôle joué par L’Union soviétique dans l’armement de ces derniers : avions, tanks, canons… : on lira avec profit l’article de P. Broué et E. Témin sur le site www.marxists.org qu’on ne peut soupçonner de sympathie pour les « staliniens »… On y découvre ces mots : « Plus de 50% des avions utilisés par les républicains entre août 1936 et avril 37 sont venus d’URSS. Selon un document du département d’Etat américain, en mars 37, sur 460 appareils républicains, il y aurait 200 avions de chasse, 150 bombardiers et 70 avions de reconnaissance russes ». À rapprocher des 24 Rafale vendus au Qatar et des 24 autres vendus à l’Égypte par la France ces dernières semaines ! À l’heure où le péril est extrême dans notre pays, ne faut-il pas rappeler que les anarchistes n’ont jamais gagné une révolution et que le communisme institutionnalisé a fini lamentablement ? Et qu’il est plus qu’urgent de travailler au rapprochement des frères hier ennemis… Il y a également le couplet anti-Aragon où l’on peut lire : « Je me souviens d’avoir vu, […], Aragon venu faire de la récup, fuir devant les étudiants qui lui hurlaient son poème à la gloire du Guépéou ! » : c’est oublier son voyage en Espagne d’octobre 1936 avec Gustav Regler et Alfred Kantorowicz , c’est oublier sa présence à la frontière espagnole début 1939 pour accueillir les Républicains espagnols lors de la Retirada, c’est oublier ses mots dans sa « Postface à l’Oural » de 1975 quand il parle de « bourrage de crâne », c’est oublier « Mais moi, n’empêche que je ne me pardonne pas ce ton de cruauté. Pas plus que les erreurs de Front Rouge », cette phrase publiée en 1975. Mais encore faudrait-il avoir lu Aragon… Etc.
Reste que « Des vies de chat » (malgré une fin conventionnelle), par son humour (« Elle a demandé son après-midi, et son proviseur lui a immédiatement présenté ses condoléances avec l’air de circonstance prévu par les textes officiels »), par sa dénonciation des magouilles et des arnaques, par le tableau peu amène que trace l’auteur des politiques en place n’est pas sans mérites…

(Christian Viollet, « Des vies de chat ». Le Cherche Midi éditeur, 448 pages, 19,50 €.)



Jean-Michel Platier : « Quarantaines »


La principale caractéristique (du moins la plus évidente) de « Quarantaines » de Jean-Michel Platier est de regrouper dans le même recueil l’original en français du poème et ses traductions en cinq langues différentes (espagnol, allemand, russe, anglais et italien). Comme les poèmes originaux sont très courts, il a été possible de disposer sur la même page les six versions. Ce qui donne à cette page l’aspect des poèmes de Maïakovski, l’aspect du « poème en escalier », Maïakovski que Platier range parmi ceux qui l’ont fait vibrer, dans son entretien avec Thierry Renard qui clôt le livre...
Ce recueil est composé de quasi-haïkus (Platier ne respecte pas la règle des 5/7/5 mores). Le préfacier, Francis Vladimir, y voit la volonté « de dire le monde où l’on est, d’en disséquer vivement les inepties, les douleurs et les passions, comme un constat sec tel un coup de feu » ; Jean-Michel Platier considère ce recueil comme « un inventaire sous forme de haïkus »… qui l’amusent et le questionnent. Et il ajoute : « Ils forment donc un long poème, ils se renvoient l’un l’autre dans ma désespérance utile, mon réalisme fantastique et actualiste ! » De fait, « Quarantaines » est un constat amer, sans complaisance sur la situation politico-économique de la France dont sont responsables les gouvernements de droite et les « sociaux-libéraux, bâtards de 1968, qui ont transformé notre société prétendument démocratique en société complètement inhumaine ». Mais le poète ne se satisfait pas de cette situation, il la dénonce mais conserve l’espoir : « Aux armes citoyens / formez vos bataillons / demain nous vaincrons »…
Cette dénonciation prend diverses formes : condamnation sans appel de la politique européenne (« La France / ce pays à l’haleine / de chiottes » ou « Aujourd’hui encore / l’Europe / est allemande » ou encore « Dénoncer l’ordre / juste défini / par l’État français »), télésurveillance intrusive (« Plus de liberté possible / sous l’œil / des caméras »), prescience de la catastrophe où le monde capitaliste court (« En 2009 tout indique / que le monde / va à sa ruine » ou « lI faudra fuir / quand viendra l’heure / du sang et des larmes »), vive conscience de la nocivité de la société de consommation (« Résistez / à l’inutile / ne consommez plus » ou « Chaque objet / vendu / ment » ou encore « Quand l’inutile devient indispensable / l’homme / se vide »). Mais tout reste possible affirme Jean-Michel Platier : les interrogations personnelles ne sont pas inutiles : « Quel pas te mène / tout au long / de ce voyage intérieur ? » et l’aide de la littérature et des arts (dès lors qu’ils ne sont pas mercantiles) est insoupçonnée : « L’œuvre finit / par naître / hors temps ».
L’espoir n’est pas mort. À ce tercet « On fusillera d’abord / les poètes / et puis on verra » (qui fait penser à l’assassinat jamais élucidé de Pasolini) répond cet autre « L’idéal poétique / en riposte / aux armes du réel »… La pensée de Pasolini est toujours vivante, bien parmi nous…

(Jean-Michel Platier, « Quarantaines ». La Passe du vent éditeur, 180 pages, 10 €.)



Marc Dugardin : « Table simple »


Un livre de poèmes est involontairement l’objet d’une triangulation entre le poète, le lecteur et le réel. On me pardonnera d’employer ce terme en dehors de son terrain d’application ; c’est sans doute cet autre terme, table, dans le titre du recueil de Marc Dugardin, qui, me rappelant la table de trigonométrie, me le fait ici utiliser… « Table simple » est composé de sept suites de poèmes dont les deux premières sont placées sous le signe de Paul Celan et de János Pilinszky et dont la première et la cinquième se font l’écho du génocide au Rwanda. Deux suites (la deuxième et la sixième) regroupent des études (et si les poèmes ainsi présentés se suffisent à eux-mêmes, le lecteur reste curieux de leur devenir). C’est dire que ce recueil n’est pas facile à lire tant les pistes pour le déchiffrer sont multiples…
Les deux suites sur le génocide au Rwanda sont les plus explicites dans la mesure où les poèmes sont accompagnés d’une courte prose extraite d’un rapport d’une ONG sur le dit génocide pour l’une et d’une page de notes écrite au retour d’un voyage au Rwanda en 2013 pour l’autre. Je dois l’avouer, je n’avais rien compris ou pas grand-chose à ce qui se passa dans cette région d’Afrique en 1994. Si le mot honte revient à plusieurs reprises dans « Table simple » , ces poèmes ne sont pas engagés ; la préoccupation de Marc Dugardin semble être de trouver la langue capable d’exprimer l’indicible : « il y a peut-être une langue // pour / ce que j’écris ici ». Tout comme Celan et Pilinszky durent trouver la langue de leurs poésies respectives… Le sens de la démarche de Marc Dugardin se dit clairement dans ce vers : « un poème s’immole dans le silence » même s’il s’agit de briser tout silence complice.
Cependant cette écriture fragmentée, à la recherche de sa vérité implacable face au réel, ne dédaigne les jeux de mots comme à partir du terme amadou (qui n’est pas sans évoquer l’Afrique) et le couple émoi / et moi. De même on retrouve dans ce recueil le goût de Marc Dugardin pour la musique : on relève des mots comme fugue, chant (et ses dérivés), mélodie, musique… ou les références à des compositeurs comme Schumann ou Kurtág ; ce qui n’est pas sans rappeler « Quelqu’un a déjà creusé le puits ». De quoi donner une certaine unité à ce que le recueil pouvait receler, à première vue, de formes diverses.
Reste l’énigme du titre. Marc Dugardin insiste (d’où la dernière suite, « Insistances ») tout au long du livre en répétant ces mots table, simple, simplement… Comme si là était le secret de sa volonté de dire. La table devient le symbole du partage (ne partage-ton pas un repas ?) mais elle est aussi la table de travail où s’écrivent ces poèmes, où s’opère la recherche de la langue, où se dit l’indicible. Rien d’étonnant alors à l’importance accordée par Marc Dugardin aux « e muets du poème » qui vient se confondre avec l’attention à la musique…

(Marc Dugardin, « Table simple ». Éditions Rougerie, 88 pages, 13 euros. Dans quelques très bonnes librairies ou sur commande chez l’éditeur : 7 rue de l’Échauguette ; 87330 Mortemart).



Basile Rouchin : « Détail d’intérieur »


C’est un recueil étrange que celui de Basile Rouchin, à l’image de sa poésie, à l’image de sa vision du monde ; ce monde, il le voit sans fard, sombre et cruel, traversé par la violence : rapports faussés entre les êtres, difficultés de vivre, travail des enfants, guerres, consommation à outrance… Aucune des tares de la société actuelle n’est ignorée.
Mais en même temps, Basile Rouchin croit à la tendresse, à l’amour. S’il dénonce le monde qui ne va pas, c’est sans doute pour mieux protéger ce « petit tas gorgé d’amour »… Ainsi encore un poème comme « Voyage vers le jour » (dédié à son fils) est-il l’expression de l’amour qu’il porte à ce nouveau-né dont la naissance est difficile : « Le monitoring / Secoue le silence / De la salle d’hôpital » et se termine par cette strophe sans appel : « Au bout duquel / Nous t’accueillerons / Heureux et inquiets / Ta mère et moi ». Si la violence faite aux femmes (« Je ne recommencerai plus ! / Sussure-t-il / En effleurant sa face bleuie »), si l’exploitation des enfants (comme dans « L’enfant combustible" ou dans « Un enterrement à petites pompes ») traversent maints poèmes, l’humour n’est pas absent de ce recueil comme le rappelle le double sens du mot pompes dans le titre de ce dernier poème (rites funéraires et chaussures). Basile Rouchin joue avec les mots, avec les idées… Il file le jeu de mots - comme on dit métaphore filée - du premier au dernier vers. « Love-linge » (sous titré avec bonheur « L’Amour avec un grand tas ») en est un bel exemple ; c’est une façon pudique de dire les choses. Mais le ton change avec « Weak end » (jeu de mots sur le sexe faible ?) où le poète se gausse, non sans une certaine jubilation des outrances de la chirurgie esthétique ! Le poème ne se termine-t-il pas par ce quatrain quelque peu cruel : « Mais peu nous chaut / Tant que notre chair manufacturée / Arrive à date de péremption, / Sous l’appellation contrôlée : "Label Beauté" ! »…
À sa façon, Basile Rouchin renouvelle la poésie d’humour.

(Basile Rouchin, « Détail d’intérieur ». Interventions à Haute Voix éditions, 80 pages, 10 €. Sur commande : MJC de la Vallée (Maison pour tous de Chaville). 25 rue des Fontaines Marivel. 92370 Chaville.)



Pierre Ménard : « Comment paraître intelligent »


Ce livre est sous-titré « Petit bréviaire destiné à ceux qui qui ne le sont pas, écrit par quelqu’un qui aurait besoin de le lire ». Sa couverture est illustrée d’une huître : sans doute l’éditeur a-t-il voulu attirer l’attention du lecteur sur l’expression « raisonner comme une huître » qui signifie raisonner fort mal ou cette autre « fermée comme une huître » qui désigne une personne obtuse. Pierre Ménard commence par une introduction où l’on peut relever ces deux phrases qui résument bien la situation, dans laquelle le monde se trouve aujourd’hui : « Mêlant méritocratie et libéralisme, la société est devenue une gigantesque machine à classer, soumettant ses sujets à un tri permanent de la crèche à la maison de retraite. La conséquence est que l’intelligence est passée du luxe à la nécessité ». Mais l’humour de l’auteur brille de tout son éclat dans les 28 rubriques où il conseille ceux qui veulent paraître intelligents mais qui ne le sont pas !
Sans doute ne faut-il pas prendre au sérieux ce livre malgré sa conclusion qui laisse le lecteur insatisfait. Certes Pierre Ménard a raison d’écrire que « le marché des imbéciles étant néanmoins plus grand », mais c’est pour ajouter aussitôt « un froid calcul commercial a fait pencher la balance en faveur de l’écriture du présent livre ». Derrière le cynisme apparent se dissimule mal un humour qui s’apparente à l’auto-dérision. La dénonciation qu’il fait de la bêtise institutionnalisée (« Les chaînes de télévision rivalisent d’imagination et de cynisme pour trouver l’émission la plus stupide possible […] tandis que nombre de radios préfèrent laisser la parole aux auditeurs racontant leur vie sentimentale dans les moindres détails qu’à des philosophes ») ne dépasse pas le niveau du simple constat. D’ailleurs quand des philosophes sont invités, ce sont toujours des intellectuels aux ordres qui viennent prêcher la résignation ! Il faut donc prendre cet ouvrage pour ce qu’il est : une charge dont l’irrévérence est réjouissante.
Cela ne va pas sans quelques clichés : la barbe et les lunettes sont synonymes d’intelligence… Mais c’est pour mieux exploiter quelques vérités qui semblent caractériser l’époque. Ainsi en est-il des films comme des livres : il en existe non à voir mais qu’il faut avoir vus, pour briller en public ! De même pour les expositions et les représentations théâtrales… Le signataire de cette chronique est sans doute mal placé pour parler du livre de Pierre Ménard car s’il aime les œuvres de Kijno et de Picasso, bien des films réputés pour être « intellos » l’ennuient profondément tout comme ceux à l’humour populaire et franchouillard alors qu’il apprécie « Le Guépard » ou « La Règle du jeu ». Reste que les conseils de Ménard pour paraître intelligent jouent habilement avec ces clichés et ce n’est pas le moindre mérite de ce livre qui ne se prend pas au sérieux…
Chaque rubrique (chapitre ?) commence par l’exergue d’un auteur connu. Car si le fil rouge du volume est bien de paraître intelligent en toute occasion, le véritable propos de Pierre Ménard est d’explorer la littérature sous toutes ses formes (du livre classique aux paroles du personnel politique qui n’en manque jamais une. C’est là que l’auteur est remarquable par son érudition : la bibliographie en fin de l’ouvrage compte plus de 100 références ! Il fait preuve, dans ses développements, d’une bonne connaissance de la littérature tant les citations et allusions sont nombreuses d’autant plus que son humour est souvent dévastateur. Il n’a même pas rechigné à consulter L’Encyclopédie méthodique ou tout au moins son article "Balourdises" (dans le volume publié en 1791) pour citer quelques paroles du duc de Rispernon… Tout comme il a dû se documenter sérieusement sur Charles II d’Espagne ! Mais Pierre Ménard sait éviter l’austérité : il prend quelques exemples dans la bande dessinée, il égratigne au passage Fabrice Luchini, l’histrion qui parle trop bien, il attaque aussi bien l’actualité que les émissions comme Vidéo Gag… L’humour ne manque pas : quand Pierre Ménard remarque, dans le chapitre consacré à l’amour, que « Ni Vivaldi, ni Nicolas de Cues, ni Erasme, ni Alexandre Wolkonsky n’ont pris femme », c’est pour ajouter aussitôt qu’ils étaient prêtres. Et il continue avec des célébrités renommées pour leur intelligence ou leur génie, mais aussi pour leur homosexualité ! Et ce n’est qu’un exemple !
Gageons que ceux qui sont nés avec une cuillère d’argent dans la bouche, qui ont un soupçon d’intelligence, qui ont fréquenté les grandes écoles, qui ont un QI élevé et des relations dans le beau monde… sauront renvoyer dans leurs quartiers de roture ceux qui veulent paraître. Dès lors, il ne nous reste plus qu’à crier, avec nos camarades du XIXème siècle « Vive la Sociale ! »

(Pierre Ménard, « Comment paraître intelligent ». Le Cherche-Midi éditeur, 192 pages, 13,50 euros.)



Mireille Podchlebnik : « Mosaïques »


Mireille Podchlebnik fait partie de ces poètes non reconnus par les grands éditeurs industriels ou commerciaux et qui, pourtant, signent des poèmes non dénués d’intérêt. « Mosaïques » est un recueil qui est une mosaïque de lieux et de sentiments. Mais qui offre aussi un voyage à travers le vocabulaire : les mots rares sont présents, comme la sphaigne, le micocoulier ou les maisons tchoquées… Le dictionnaire n’est pas inutile !
Mais les références aux injustices sont là : le bagne de Guyane qui fait l’objet d’un poème ou la silhouette de Charlot réduite aux « yeux cernés / De l’ouvrier taylorisé » (in « Dans un vieux film »). De même, elle refuse le culte de la richesse qui s’étend sur le monde dans « Sombres présages ». Le lecteur peut légitimement s’interroger : comment le même poète peut-il rédiger « Au Gibus » qui est l’exaltation de la superficialité et de l’étourdissement (à moins que ce n’en soit la dénonciation) et ces « Lieux qui ne sont plus », poème qui célèbre le souvenir et la profondeur ? Deux conceptions du temps s’opposent, se disent alors que Mireille Podchlebnik a fait son choix : c’est ce que je veux croire.
Reste l’écriture qui m’interroge, mais c’est une vieille marotte : une phrase découpée en syntagmes empilés les uns au-dessus des autres ne suffit pas à faire un poème même si la rime et l’assonance apparaissent occasionnellement. Reste le problème du vers : comment après le succès du vers libre, comment après la poésie objective (et son travail sur le vers), comment après Aragon (et son renouvellement de la rime) renouveler, encore et toujours, le vers ?

(Mireille Podchlebnik, « Mosaïques ». Interventions à Haute Voix éditeur, 56 pages, 10 €. Sur commande chez l’éditeur : 47, rue de la Bataille de Stalingrad. 92370 Chaville).



François David & Consuelo de Mont-Marin : « Passage »


Comme son titre l’indique (ou pas ?), ce recueil de poèmes brefs est consacré au seul passage qui semble poser problème à l’être humain : la mort. Passage : bel euphémisme pour désigner le dernier voyage, celui dont personne n’est revenu quoi qu’en disent les religions et autres superstitions… Brefs poèmes car François David n’est pas seulement économe de ses mots. Il vise, via le jeu de mots (court par essence) à dédramatiser la mort. Mais il a l’humour plutôt noir : si tout le monde se souvient de cette plaisanterie rimée « Cool / Raoul », François David sait se moquer de la mort une dernière (?) fois : « Cool / tout coule ». François David n’assène aucune vérité, fût-elle révélée, il se contente de passer en revue les différentes facettes du sujet, comme cela lui vient à l’esprit : liberté espiègle, cela va sans dire. Le lecteur ne s’étonnera donc pas de passer de la fantaisie sombre (« naviguer / vers les Enfers ! / Moi qui sur un lac / ai le mal de mer ! ») au refus déterminé et humoristique (« Passer / de l’autre côté / rien à faire / ça ne passe pas » ) ; là, peut-être, réside la leçon : puisque cette fin est inéluctable, autant l’accepter, s’en gausser mine de rien, en rire, en ricaner, l’assaisonner de différentes épices, lui en faire voir de toutes les couleurs… Cela facilitera-t-il le passage ? Rien n’est moins sûr ; mais au moins ça aide à vivre dans les moments de lucidité.
Brefs poèmes et dessins réduits à l’essentiel : Consuleo de Mont-Marin a le trait épuré mais elle sait traduire plastiquement les fulgurances de François David.

François David (poèmes) et Consuelo de Mont-Marin (dessins), « Passage ». Editions des Carnets du Dessert de Lune, 74 pages, 11 €/. ( Sur commande chez l’éditeur : 67 rue de Venise. B 1050 Bruxelles).


Jacques Thomassaint & Pierre Rosin : « Les gens polis ne font pas la guerre à autrui ».


C’est un livre haut en couleurs que « Les gens polis ne font pas la guerre à autrui ». Au sens propre comme au sens figuré. Les interventions plastiques de Pierre Rosin (collages, dessins, peintures…) sont inséparables des poèmes de Jacques Thomassaint ; chaque page (ou chaque double page) texte/image forme un tout et le livre devrait plaire tant aux jeunes qu’à leurs parents dès lors que leur inclination idéologique les porte à la paix. Mais la poésie est affaire de cuisine et Jacques Thomassaint tire à boulets rouges sur l’armée, la guerre et ceux que cette institution sert. Il sort même la grosse artillerie : les militaires sont devenus des mirlitaires (car Jacques Thomassaint se gausse de ces derniers), le poète joue avec les mots et avec les sigles, les généraux ont tant de médailles qu’ils finissent par ressembler aux gérontocrates de l’ex Union Soviétique (ou à d’autres) ! C’est réjouissant même si l’on se dit que la Bataille de Stalingrad ne fut pas inutile pour vaincre la barbarie nazie, mais il est vrai que les Partisans jouèrent leur rôle aux côtés des militaires de l’Armée Rouge… Face aux hordes casquées, il faut savoir prendre les armes…
Si le poète s’en prend aux va-t-en guerre que sont les militaires, il n’oublie pas pour autant les gouvernants qui décident des guerres. Il ne faudrait pas oublier que notre cher Président est le chef des armées ! Deux poèmes comme Que faire sans mirlitaire / Se demandait le Président ou À droite sonne le téléphone blanc de la paix le rappellent fort opportunément et non sans humour… Mais les politiques, dans leur écrasante majorité, sont aux ordres des requins spécialisés en affaires. « Le grand avion du grand banquier » décrit très justement l’origine des profits : de la guerre comme des belles intentions humanitaires ; le grand banquier possédant une usine d’armement et aussi une usine de médicaments !
Un livre qui procure du plaisir, un livre qui fait réfléchir et qui évite tout angélisme…

(Jacques Thomassaint, poèmes et Pierre Rosin, interventions plastiques : « Les gens polis ne font pas la guerre à autrui ». Soc & Foc éditions, non paginé, 12 €. Sur commande chez l’éditeur : 3, rue des Vignes. La Bujaudière. 87500 La Meilleraie-Tillay).


Patricia Cottron-Daubigné : « Visage roman »


Le titre intrigue : « Visage roman » le mot roman désigne-t-il le qualificatif comme dans l’expression « art roman » ? ou le genre littéraire ? La suite « Visage roman », qui donne son titre au recueil, se décompose en quatre mouvements. Le premier, « Maintenant les roses sont uniques » est un arrêt sur image comme il en existe tant, c’est la naissance de l’amour. Mais Patricia Cottron-Daubigné s’attache à décoder les apparences même si elle semble succomber aux mouvements de la passion. Elle s’interroge et finit par situer cet amour entre l’enfance et la nature (dans tous ses sens), ces deux ouvertures sur le monde (deux arcs romans ?) : « c’est peut-être son visage / à elle / qu’elle caresse / dans l’enfance » ou « Quelque chose à douce voix / l’enfant est dedans venu loin de l’enfance / un amour avec un visage posé sur un sein » et « Les grands pins occuperont / le ciel dans des bruits d’océan / on boira à grandes gorgées / tous les vins / toutes les paroles même celles qu’il ne faut pas // les coulées de soleil brûleront moins / que le sang ».
Mais avec le deuxième mouvement, intitulé « Le Corps dans le regard », le poème se révèle être une méditation (?), un commentaire très libre (?) sur le roman de Marguerite Duras, « Le Vice-Consul » . On a alors honte de s’être ainsi laissé berner… Lahore et Calcutta sont les deux pôles de l’espace indien qui sert de toile de fond au récit de Marguerite Duras. Anne-Marie Stretter est l’un des personnages de ce même roman. La mendiante, qu’on trouve en plusieurs vers de Patricia Cottron-Daubigné, est celle qui vend son enfant dans le récit de Duras ; scène fondatrice arrachée au réel. Le troisième mouvement, « Rien n’est une couleur », est librement imprégnée par le film « India Song » et par le récit « Le Vice-Consul » de Marguerite Duras. « India Song » est une pièce de théâtre écrite en 1972 par Duras à partir de son roman « Le Vice-Consul » publié en 1966. Le film est adapté de la pièce et sorti en 1975. Faut-il le dire, je n’ai pas lu le livre, je n’ai vu la pièce ni le film ? Ce troisième mouvement semble être une version en mots sur papier de la désynchonisation du film, visible par les paroles qui ne sont jamais accompagnées du mouvement des lèvres des personnages visibles sur les images et censés parler… Sans doute faudrait-il voir le film en ayant sous les yeux ou en mémoire ce mouvement du poème ? Le quatrième et dernier mouvement, « L’Écho du silence », est écrit en prose : s’agit-il d’une rupture finale ? Les poèmes en prose montrent successivement Elle et Il, les deux héros du « Vice-Consul » (?). Peut-être, si l’on ne veut pas tomber dans la même erreur qu’à la lecture du premier mouvement, faut-il considérer « Visage roman » comme une variation sur l’amour raté et les drames qui l’accompagnent…

(Patricia Cottron-Daubigné, « Visage roman ». L’Amourier, 88 pages, 12,50 €.)



Béatrice Bonhomme : « Variations du visage et de la rose »


Quelle part d’autobiographie renferme le dernier recueil de Béatrice Bonhomme ? Est-ce le père peintre (Mario Villani) qui a peint cet autoportrait prétexte à ces « Variations du visage et de la rose »  ? Le fils, Stello Bonhomme-Villani, est-il entré en peinture en découvrant le visage de son aïeul ? Béatrice Bonhomme a-t-elle voyagé en Égypte et en Italie ? Peu importe finalement car il y a ce recueil et cette méditation qui se donne à lire.
Trois suites composent ces « Variations… » qui s’ouvrent sur l’évocation d’un peintre qui a réalisé son portrait dans une maison aujourd’hui abandonnée. La première suite décrit cette maison mais aussi les outrages du temps, l’érosion qui efface les choses… La mort est dite avec beaucoup de pudeur en même temps que la possibilité d’exprimer un réel sans cesse remis en cause par le temps qui passe. Mais tout est dans le regard du survivant : « Pour moi, son cœur a irradié la rose et elle est restée vivante pour faire croire à sa présence ». La deuxième suite quitte le domaine de l’intime pour s’affronter à l’histoire de l’art : les références (les portraits du Fayoum, la ville de Tarquinia avec sa nécropole étrusque, le site de Paestum avec sa célèbre fresque du plongeur…) interrogent la fonction de l’art comme volonté de l’artiste de survivre après la mort par son œuvre. Les portraits du Fayoum sont des représentations du visage du mort insérés dans les bandelettes de la momie au niveau de la tête, ils témoignent d’une vision particulière de la mort qui n’est plus la fin du parcours de l’âme mais quelque chose qui ressemble à la survie. L’art dépasse la mort, il la supprime symboliquement. La troisième suite opère un retour à la maison abandonnée. Béatrice Bonhomme le dit clairement : « Le portrait est là pour ne pas tomber dans l’oubli ». La méditation continue sur le passé (l’enfance), sur la transmission de la mémoire familiale, sur la fonction de l’art et sur le rôle des images…
Si le lyrisme est de mise pour traduire la transmission de la mémoire (« Tu es l’héritier désigné du visage » ou « Tu es le Chevalier à la rose, la lumière d’un passage »), ailleurs l’écriture est plus sobre, plus narrative mais non sans arrière-fond. Béatrice Bonhomme ne rechigne pas à la réitération (le chat, la rose, le visage, le regard qui suit le visiteur…), ce qui contribue à créer un climat envoûtant sensible immédiatement à la lecture.

(Béatrice Bonhomme, « Variations du visage et de la rose ». L’Arrière-Pays éditeur, 48 pages, 8 €.)



La Corne de Brume n° 11.


Un peuple sans mémoire est un peuple condamné à refaire les mêmes erreurs, à vivre le même esclavage. Et le début de la mémoire consiste à se souvenir des œuvres du passé. Or, actuellement, la dictature de la mode ou de la tendance fait qu’une « œuvre » (on devrait écrire produit !) chasse l’autre ; comme dans la communication où une information chasse l’autre ! Il est donc urgent et nécessaire de se souvenir de ce que nous ont laissé ceux qui nous ont précédés… C’est ce à quoi s’emploient les sociétés d’amis d’écrivains aujourd’hui décédés… Mais c’est aussi l’objectif poursuivi par le Centre de Réflexion sur les Auteurs Méconnus (CRAM) et sa revue La Corne de Brume.
Je relève dans l’éditorial du n° 11 qui vient de paraître (en décembre 2014) ces mots : « La Corne de Brume ne démontre-t-elle pas qu’avec une quarantaine d’abonnés, une revue est viable ? À condition, bien entendu, de ne payer personne (sauf l’imprimeur, naturellement), mais en se gardant de quêter la moindre subvention liberticide ». Ces propos sont fort justes, cela s’appelle le militantisme… Et même si la dernière partie de la seconde phrase mérite discussion (les subventions ne sont-elles pas royalement versées par les maîtres qui nous gouvernent avec l’argent de nos impôts), force est de reconnaître qu’une subvention supprimée, c’est la mort assurée de la revue qui la recevait, ou que bien des animateurs de revues mettent en sourdine leurs belles proclamations pour continuer à recevoir leur part du pactole public… Il ne faut pas être dupe et sans cesse militer...
S’il n’est pas question de passer en revue toutes les contributions de cette livraison, on peut cependant attirer l’attention du lecteur sur quelques-unes (en avouant que ce choix correspond aux curiosités du signataire de ces lignes)… Christian Pelletier s’intéresse à un aspect méconnu (en la personne de Michel Mourre) de cette mouvance qui se situe entre le lettrisme d’Isidore Isou et le situationnisme de Guy Debord. André Nolat apporte quelques éclaircissements sur un certain Ange Bastiani, auteur célèbre de la Série noire dans les années 50 ; l’amateur de littérature contemporaine remarquera que dans le texte de Nolat est évoqué un certain Carbone qu’on retrouve dans les romans de Philippe Pivion, « Le complot de l’ordre noir » et « Le livre des trahisons ».
Se souvient-on encore d’Henri de Régnier ? Le lit-on encore ? Né en 1869 et mort en 1936, il fut Académicien : ce qui prouve que ce statut (provisoire !) ne permet pas d’accéder à l’immortalité… Si son œuvre est aujourd’hui, à juste titre, ignorée, la lecture de la première partie de « Les vacances d’un jeune homme sage » vient battre en brèche cette opinion. Cet écrit -paru en 1903 au Mercure de France et non réédité à ce jour (?) - se présente comme une éducation sentimentale, à l’opposé des actuels romans relevant de la pornographie, et mérite ainsi une certaine sympathie. La peinture d’une bourgeoisie issue de l’ancienne noblesse entraîne définitivement la sympathie du lecteur actuel. Certes l’expression peut paraître convenue : elle date. Mais, les portraits de M de La Boulerie et de M de La Vigneraie sont réjouissants : ils représentent parfaitement les nantis de l’époque.
La Corne de Brume est une revue pour les curieux de littérature. Certes, quelques-uns des choix feront hurler certains lecteurs. Mais n’en est-il pas de même dans les librairies ? Alors, pourquoi bouder son plaisir : il suffit de sauter les pages consacrées aux plumitifs qu’on exècre (pour diverses raisons) ou qu’on juge sans intérêt…

(« La Corne de Brume » n° 11, 186 pages, PNI. La revue, hors commerce, est réservée aux adhérents du CRAM (cotisation annuelle : 20 €). Renseignements : CRAM / Bernard Baritaud. Appt 19. 7, rue Bernard de Clairvaux. 75003. Paris.)



Gilbert Vincent Caboud : « Les quatre saisons de Rimbe »


« Les quatre saisons de Rimbe » se donne pour un polar. Mais son auteur joue habilement avec les codes du genre et le politiquement correct en littérature. Le détective est un amateur, poète libertaire (d’où son surnom de Rimbe) qui n’a rien à voir avec l’image du flic professionnel ou du détective privé déclinée de mille façons par la littérature populaire, ni avec les super-héros gonflés aux amphétamines ! On boit beaucoup dans ce roman à tel point qu’un chapitre entier est consacré à une « bordée » dans les « chapelles » du bourg pour faire parler les habitués ! Ça fume énormément. La peinture de la bourgeoise locale est décapante : on est à l’opposé de l’idéologie de marché et de la glorification des gagneurs ! La réalité de la campagne n’a rien à voir avec le retour à la terre des bobos… Et le disparu (qui justifie l’enquête de Rimbe) est un ouvrier communiste, « bourré d’idéal » mais au passé nihiliste que Caboud décrit avec une certaine empathie qui devient désabusée. Voilà beaucoup de raisons pour lire et apprécier ce livre. Quelques bonheurs d’écriture comme « Quelques corbeaux virgulaient dans le ciel… » (ce qui fait penser au célèbre tableau de Van Gogh) ou « Cette pisse de matrone, retenue jusqu’à la douleur, débonda et purifia toutes les pentes, tous les réservoirs, toutes les flaques putrides de l’hiver » viennent à point nommé varier le plaisir de la lecture.
Le lecteur est trimballé de mystère en mystère avec les disparitions qui se succèdent. L’énigme s’opacifie en même temps que les indices s’accumulent ; Caboud mène avec un sens consommé du suspens son lecteur jusqu’à la fin du roman. L’intrigue policière est prétexte à dénoncer un monde qui va mal (le culte de l’argent, le culte de l’ordre, les ambitions refoulées, la naïveté du plus grand nombre, les achats compulsifs…). Elle se double d’une histoire d’amour entre l’enquêteur et Lucie, une histoire qui prend son temps pour finir bien : le lecteur n’est pas dupe mais il en tire un certain plaisir… Et tant pis si je donne l’impression de tourner autour du pot, mais je ne veux pas déflorer l’intrigue car une grande part du plaisir qu’on prend à la lecture de ce livre vient justement de celle-ci. Mais il me faut ajouter ces quelques mots : on s’étonne qu’une histoire aussi actuelle, aussi contemporaine respecte la règle des trois unités du théâtre classique : l’unité de lieu (l’action se passe autour de La-Côte-Saint-André dans la plaine de la Bièvre), l’unité de temps (une unité de temps certes revue et corrigée puisque l’intrigue se déroule sur une année) et l’unité d’action (l’enquête pour tirer au clair le sort des disparus)… Étrange ? Peut-être pas tant que cela, car c’est une affaire de talent.

(Gilbert Vincent CABOUD, « Les quatre saisons de Rimbe ». Co-édition Le Baz’Art des mots / Ginkgo éditeur, 192 pages, 14 €.)



Christian Poirier : « Le Bonhomme »


Ce n’est pas un livre de célébration que signe Christian Poirier comme on aurait pu le craindre en cette année de commémoration du centenaire de la grande boucherie que fut la guerre de 14-18. Mais un livre exigeant qui, prenant la figure d’une « gueule cassée » comme objet, donne une méditation sans complaisance sur la vie et la mort. On pense alors à ce livre peu connu de Jean-Louis Rambour, « Théo » , ou à ces vers d’Aragon : « Tu n’en reviendras pas vieux joueur de manille // Qu’un obus a coupé par le travers en deux / Pour une fois qu’il avait un jeu du tonnerre / Et toi le tatoué l’ancien légionnaire / Tu survivras longtemps sans visage sans yeux ». Toute l’horreur de la guerre que nulle commémoration ne saura jamais dire est dans ces mots de poète, les gueules cassées ne sont pas qu’un détail pittoresque de l’Histoire.
La patrie reconnaissante (?) réservera des emplois aux mutilés de guerre. Si certains procédés de réparation esthétique furent mis au point, certaines réparations demeuraient impossibles et il ne restait plus au mutilé qu’à s’accepter comme la guerre l’avait rendu et à s’exposer alors aux regards de la population… Le « bonhomme » appartient à cette dernière catégorie et il apparaît comme la mauvaise conscience des civils qui ne souffrent d’aucune infirmité, mais il intériorise cette mauvaise conscience d’autrui jusqu’à se reprocher de survivre alors que d’autres sont morts à la guerre : « Survivre à hier. S’accuser de maintenant ». Pas d’attente, pas d’espoir : rien qu’un présent qui dure comme pour toujours (pour emprunter cette expression à Dylan Thomas), qu’un présent inacceptable… « Il n’était plus de son vivant que la page immonde des guerres », écrit Christian Poirier : mais y a-t-il de ces pages qui ne soient pas immondes ? Le poète donne la parole (si l’on peut dire) à l’un de ces anonymes qui survécurent dans d’horribles conditions parfaitement évoquées dans ces poèmes. Tout est dit vers la fin du livre : « Le glaire avait remplacé le mot et la gorge raclait le râle austère de l’indicible : l’horrible erreur d’une vie dans la mort ».
Mais « le Bonhomme » n’est pas un simple livre engagé (même si le lecteur est sensible aux idées défendues par l’auteur) ; il est beaucoup plus, c’est un vrai livre de poésie qui proclame haut et fort : « Le poème du sans nom qui / cherche les mots dans la fixité linéaire du temps / et la beauté indicible d’un détour de la mémoire ». On comprend alors de quoi parle Christian Poirier quand il revient dans l’entretien avec Thierry Renard sur ces « trous dans la langue ».
L’écriture poétique qui va du vers bref au verset en passant par le vers qui tourne autour de l’alexandrin, si elle n’ignore pas les poètes qui ont parlé de la guerre (Apollinaire, Owen ou Bousquet…) ou l’angoisse de Van Gogh, tente de cerner ces « trous dans la langue ». Pour finir, il faut retenir ce verset : « Nous avons cru à la folie quand c’était la folie d’autres hommes qui hantait sa rumeur ; et faisait dans sa bouche le bruit de l’épouvante ».

(Christian Poirier, « Le Bonhomme ». La Passe du vent éditeur, 102 pages, 10 €.)



Une anthologie sonore de B. Ascal : « L’insurrection poétique »


Il fut un temps où la poésie voulait changer le monde. Aujourd’hui, c’est l’économie qui mène ce dernier et la politique veut simplement accompagner les prétendues révolutions industrielles, agro-écologiques ou technologiques tandis que la poésie a quasiment disparu du catalogue des grands éditeurs. On sait ce que ça veut dire : cet accompagnement vise à « libéraliser » encore plus le monde du travail et cette disparition vise à étouffer toute voix discordante…
Heureusement, de temps en temps, il nous est rappelé que la poésie n’est pas morte. C’est le cas avec ce CD, « L’Insurrection poétique », édité par EPM dans le cadre du Printemps des poètes 2015. Le choix a été fait par Bernard Ascal, un orfèvre en la matière puisqu’il met en musique et chante de nombreux poètes et qu’il dirige la collection Marc Robine (Poètes & Chansons) chez EPM. 23 plages qui nous renvoient à cette époque où les poètes prônaient « l’insurrection de la conscience contre tout ce qui enjoignait, simplifiait, limitait et décourageait » ! Du moins témoignaient-ils alors de nos espoirs et de nos luttes. Aujourd’hui, c’est le silence total sur les ondes : on n’entend plus guère Léo Ferré, Julos Beaucarne, Colette Magny ou Rosalie Dubois. Les chanteurs majoritairement, de nos jours, bercent pour mieux endormir le cher auditeur, voire l’abrutir.
Rien de tel ici ; parmi ceux cités plus haut, on retrouve Colette Magny, Rosalie Dubois et Julos Beaucarne. Mais tout est à écouter. Belles voix, interprétations traversées par l’enthousiasme propre aux lendemains dont on espérait qu’ils allaient chanter, textes de poètes, chansons populaires, comédiens (comme Gérard Philippe l’inoubliable disant Liberté de Paul Éluard), interprètes oubliés des ondes (comme Jean-Roger Caussimon)… Tout est bon, tout est excellent ; le choix de Bernard Ascal est impeccable ; la preuve, c’est qu’on aimerait dix CD comme celui-là. Ascal donne même à entendre des auteurs occasionnels de chansons devenues mythiques (comme Sartre chanté par Marc et André), Le déserteur de Boris Vian interprété par Marc Robine…, il se fait même une place discrète avec deux extraits de ses précédents enregistrements (l’un de Fleuve atlantique, l’autre de Cahier du retour au pays natal) parus chez le même label.
Et, ce qui ne gâte rien, la pochette est illustrée d’après une affiche de Mai 68 ; de quoi être submergé par la nostalgie ! On est à l’opposé des soixante-huitards de salon qui encombrent les plateaux de la télé ! Mieux, on a envie de continuer le combat. Et, en plus, Jean-Pierre Siméon, le directeur artistique du Printemps des poètes, signe une préface sur la pochette du disque, préface placée sous un exergue du poète beat Lawrence Ferlinghetti : « La poésie peut encore sauver le monde en transformant la conscience ». Du travail nous attend !

(« L’Insurrection poétique ». EPM, CD n° 986902, 13 €. Chez les bons disquaires.)



Stani Chaine : « L’Homme ridé »


Ce recueil de Stani Chaine amène le lecteur à s’interroger sur les notions de recueil et de vers. Si Stani Chaine écrit des vers libres "standard", sa poésie me touche car ses poèmes sont chargées d’une émotion et d’un message qui compensent largement ce que l’écriture peut avoir de convenu sur le plan de la forme. « Vieux temps croisé avec l’enfance » écrit-il dans Le passeur d’envols… Ce qui me fait rêver. Tout comme ce vers « Interrogation dans l’espace » dans L’homme en marche me touche, m’interroge et colle à mon interrogation quand je regarde la célèbre sculpture de Giacometti, car la marche est une aventure improbable et réelle. Mais pour autant le vers se réduit-il à un mot ou un groupe de mots ? Ce qui fait du poème (pas toujours) un segment linguistique découpé en tranches superposées… Ultime avatar du vers libre ? Alors que le vers libre peut être autre chose… Il serait temps de réfléchir au vers, non pour retomber dans les travers du passé mais pour réellement innover…
Reste le recueil. Schématiquement, trois conceptions du recueil ont cours. La plus répandue est la réunion dans un même livre de poèmes qui n’ont pas une unité matérielle. La deuxième désigne la réunion de plusieurs ensembles poétiques ayant chacun son unité formelle ou thématique. La troisième enfin recouvre un poème occupant tout l’espace du livre comme, par exemple chez Guillevic, Requis qui est une suite composée de quanta. La première est la plus disparate, la troisième celle qui présente la plus grande unité à la fois formelle et thématique tandis que la deuxième offre diverses formes d’unité. Il va sans dire que le livre de Stani Chaine appartient à la première catégorie : hétérogénéité de la structure, mélange de proses, de versets et de poèmes versifiés, vers minimalistes et vers plus longs, œuvre achevée et fragments… L’unité de l’œuvre achevée (L’Homme ridé) est clairement affirmée par les sous-titres attachés aux trois parties : Œuvres d’art, Œuvres communes et Œuvres de chair… mais reste marquée (contradictoirement) par un certain disparate tant les poèmes sont différents sur le plan formel. Peut-être après tout est-ce délibéré de la part de Stani Chaine ?
Maintenant que j’en ai fini avec mes réticences, il est temps de dire en quoi ce livre entraîne l’adhésion. Si Stani Chaine aborde la philosophie, c’est toujours en poète : ainsi dans « Cloches », pour dénoncer à sa façon les religions (ici, le christianisme et l’islam) se sert-il de la métaphore des cloches qui devient insensiblement l’appel à la prière du muezzin. Ailleurs, il dénonce les clichés : le vent n’est pas favorable aux amoureux sur les bancs publics ! Du vers réduit à peu au pavé de prose, Stani Chaine porte en permanence un regard aigu sur le monde et ses faux-semblants. Il a l’art de décoder le réel même quand il s’intéresse aux choses les plus communes comme la verveine (utilisée en cuisine) ou les draps… Et il y a aussi cette façon originale de parler de l’amour charnel, toujours délicate et directe, jamais indécente avec ses belles images comme ce « sexe d’abricot ». Et ce rythme agréable qu’on décèle même dans la succession de ces vers réduits au minimum qui me hérissent…
Mais je lis peut-être trop de poèmes en ces temps où l’on lit si peu les poètes. Je ne veux donc pas décourager ceux qui en écrivent ! Sans doute suis-je bourré de contradictions qui s’étalent dans cette activité pleine de risques qu’est la critique !!!

(Stani Chaine, « L’Homme ridé et La Clandestine de nuits (fragments) ». La Passe du vent éditeur, 110 pages, 10 €.)



Jacques Canut : « Saisons, paysages, mirages »


Derrière le titre se cache une volonté affirmée de se souvenir, de revenir au temps de la jeunesse : Jacques Canut écrit de courts poèmes comme autant d’instantanés du temps qui s’est enfui. Cela donne alors des évocations nostalgiques qui ne sont pas sans références au présent ; c’est ainsi qu’il parle de « la fragilité de l’âge qui grandit », de « l’altération des ans ». Parfois l’utilisation de l’imparfait suffit à cette nostalgie. À d’autres moments, Canut insiste : « Il s’efface / absorbé par le silence crépusculaire / du vallon ».
La nature est très présente dans cette mince plaquette : ramures, feuilles mortes, rosiers, platanes, vignes… C’est sans doute que le poète l’associe « aux émois de la jeunesse ». Mais ces émois laissent aussi la place à une inquiétude sourde face « à la pièce d’eau s’enfonçant dans l’ombre ». Métaphore de l’âge ? La poésie de Jacques Canut essaie de conjurer le sort en même temps qu’elle fait revivre le passé.

(Jacques Canut, « Saisons, paysages, mirages ». Carnet confidentiel n° 44, autoédition, 12 pages, PNI. Chez l’auteur, 10, allées Lagarrasic. 32000 AUCH).



Philippe Lekeuche : « Une vie mélangée ».


Je préfère toujours lire les recueils dont j’ai envie de parler plutôt que de commencer par me fier aux avis des spécialistes. Au risque de me tromper ! C’est le cas avec « Une vie mélangée » de Philippe Lekeuche dont je n’arrive pas à saisir précisément le cheminement intellectuel dans cet ensemble de poèmes que j’ai appréciés. Mais ce qui va suivre est bien maladroit…
Philippe Lekeuche semble poser l’existence de Dieu comme une hypothèse nécessaire pour canaliser ses pulsions et comprendre ainsi le monde et l’écrire. Mais en même temps il semble dénier à l’athée (à celui qui se passe de cette hypothèse) le pouvoir de canaliser ses pulsions et de mener une existence respectant l’autre : « Et voilà où j’en suis arrivé : / Il n’y a plus que l’Évangile, tout l’Évangile / Sinon c’est l’obscène, la mort et le Moi » ou, sur la page d’à côté : « Ma vie tourne à rien / J’ai trahi le Seigneur et mon amour »… Faut-il, pour mettre un frein à la violence poser l’hypothèse de la foi et respecter ce que dit la religion ? Je pense qu’il existe d’autres moyens… Certes, Philippe Lekeuche évite soigneusement de dire Jésus, il écrit Ieschoua qui est la personne physique ayant vécu à Nazareth et qui mourut crucifié à Jérusalem. Ce n’est donc pas le messie annoncé dans l’Ancien Testament et il ne se confond pas non plus avec le Jésus du mythe qui justifie la foi des croyants. Ce qui lui fait écrire : « Car il n’y a guère chez Ieschoua / Quelque chose de latin, de juridique / Ce poison qu’après coup / Le christianisme a instigué ». Reste que j’ai du mal à m’orienter dans ces propos, moi qui ne suis pas un spécialiste de cette religion, ni de nulle autre…
Là où les choses me touchent, c’est quand Philippe Lekeuche oppose un certain christianisme désincarné où la chair est considérée comme tentation et péché qui détournent de la voie de l’amour divin au désir où « Mon corps brûle / Et j’aime, et ma chair pour toi / Est ardente ». Peut-être est-ce cette contradiction que la poésie explore à n’en plus finir ? On se demande même si cette tentative de réconcilier la vie (sous toutes ses formes) avec la poésie autant qu’avec la croyance n’est pas à l’origine de cette écriture attentive aux moindres nuances, aux moindres subtilités. La poésie étant une chose sérieuse qui engage l’humain au plus profond de lui-même (voir « Une méprise »), il y a lieu de s’interroger sur la prosodie de Lekeuche. Ce qui frappe, au premier abord, c’est l’absence de point final dans tous ces poèmes qui, par ailleurs, sont soigneusement ponctués. Comme si cette absence signifiait une pensée toujours en recherche…
Ensuite, c’est la coexistence de vers comptés et rimés et de vers libres… Les références répétées à Madeleine : « Mais aujourd’hui, songeant à hier, c’est vous Madeleine / Qui me manquez… » (p 48) ou « Je songe au temps jadis, à Madeleine / Un poème en mon mal être point » (p 54) ne sont pas sans rappeler Madeleine Gevers connue comme poète "classique" (pour dire vite) et que Philippe Lekeuche présente volontiers comme celle qui lui a appris la poésie… Alors quand on met bout à bout tous ces indices, on comprend mieux ce qu’écrit Philippe Lekeuche dans son Préambule : « Ces poèmes furent écrits durant les années où m’obsédait chaque jour la question : "Qu’est-ce qu’un poème ?" ». Alors peut-être est-il possible de lire et de comprendre ce beau poème (une sorte de manifeste ?) qu’est Inventaire : Lekeuche y passe en revue tout ce qui est présent dans ses poèmes pour arriver à cette conclusion selon laquelle tout cela n’est rien. Mais c’est dire à la fois que tout cela est tout et n’est rien…
L’essentiel serait-il ailleurs ? Dans la poésie telle que la pratique Philippe Lekeuche ? Cette dernière question demeure ouverte… Comme la vie…

(Philippe Lekeuche : « Une vie mélangée ». L’Herbe qui Tremble éditeur, 82 pages,14 €.)



Jean-Pierre Thuillat : « Dans les ruines »


Revisitant à sa façon le poème de Guillevic, Le Menuisier, sans le savoir, Jean-Pierre Thuillat, dès la première page, rappelle qu’un poème bien écrit doit tenir comme un meuble. Sans le savoir, car ce n’est qu’un hommage à son père artisan, mais quel hommage ! Et c’est aussi manière d’affirmer la nécessité du poème… Et l’on finit, une fois le recueil refermé, par se souvenir de ces mots d’Arthur Rimbaud extraits de Mauvais sang (in "Une Saison en enfer" ) : « La main à plume vaut la main à charrue ». Entre les deux, que s’est-il passé ? Trois suites de poèmes composent ce livre, comme autant de métaphores du temps qui passe : « Marmailles », « Dans les ruines » et « Mutants ».
La succession des générations ne consiste pas en un simple remplacement ; chacune a sa spécificité et les jeunes apportent leurs richesses aux plus anciens. Mais l’évocation du père est présente à plusieurs reprises dans cette première suite pour rappeler au lecteur que le poème n’est pas qu’une simple évocation car il s’ouvre sur le monde actuel. Jean-Pierre Thuillat ne dédaigne pas de rappeler : « Il nous importait peu que l’or / fût l’étalon d’un monde adulte / dont nous ignorions les enjeux » ». Car le sujet de Thuillat n’est pas le passé, il ne sombre pas dans la nostalgie, il dénonce ce qui est inacceptable dans le présent tout en s’interrogeant sur la valeur du temps et sur sa relativité : « Comment faisaient les médiévaux / dans une vie deux fois plus courte / et deux fois moins de tout / pour emplir tant de vide ? »
« Dans les ruines » est la suite où la nostalgie (ou ce qui lui ressemble) tient le plus de place. Jean-Pierre Thuillat insiste sur la petitesse de l’homme dans l’univers et de la vie humaine comparée aux années d’existence de cet univers… Et c’est avec beaucoup de pudeur et de détachement qu’il dit le tragique de l’existence dès lors que l’homme se souvient : il faut longuement méditer ce poème « Dans la vitre aucune ombre »… À ce tragique individuel fait écho celui de l’Histoire dans « Mémorial du siècle XX » qui offre une vision lucide des drames de notre époque. Tout au plus, Thuillat compare-t-il ce temps, sans le dire, à celui de Bertran de Born dont il écrivit la biographie. La suite s’achève sur une tonalité désabusée. Les « Six douzains », aux vers brefs et à la forme resserrée sur elle-même, donnent une leçon de vie et de modestie, mine de rien ; et devant « les misères du monde », « les paroles ont un goût amer ».
La construction de « Mutants » est apparente : alternance de proses dénonçant le monde et de poèmes en vers laissant une place réduite à un espoir (insensé ?). Il semble qu’une certaine conscience de la fin qui approche donne ici un ton quelque peu amer. Pour résumer, les humains ont négligé le contact direct avec leurs semblables, pour privilégier les écrans et les ondes : est-ce ainsi que l’on perçoit le réel ? Mais l’espoir est là, tenace : « Qu’importent vos fureurs, vos vagues et vos vents, pourvu qu’au-delà du naufrage perdure un fragment de parole ! »
Ce n’est pas un hasard si Thuillat se réfère à Rimbaud : « Qui leur dira le large, l’ivresse de la mer, le roulis d’un Rimbaud au fond d’un bateau ivre ? » Au risque de faire hurler les exégètes de l’homme aux semelles de vent, je dirai que l’homme libre préférera toujours le roulis de Rimbaud aux cours de la Bourse !

(Jean-Pierre Thuillat, « Dans les ruines ». L’Arrière-Pays éditeur, 80 pages, 14 €. L’Arrière-Pays, 1 rue de Bennwihr. 32360 JÉGUN)

Lire aussi l’article de georges Cathalo ici.

Lucien WASSELIN.



Lire aussi :

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Chemins de lecture 2013

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jeudi 1er octobre 2015, par Michel Baglin

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Lucien Wasselin

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Photo Marc Lepage / CCAS.

Né en 1945, Lucien Wasselin vit dans le Nord de la France. Poète, il collabore par ses articles et notes de lecture à plusieurs publications (revues, hebdomadaires...). Il fut chroniqueur à la revue de poésie Rétro-Viseur, membre des comités de rédaction d’Espaces Marx (où il tient la rubrique poésie), de Faîtes Entrer L’Infini (où il a publié plusieurs études), de La Revue Commune..
Il a coordonné des dossiers Ilse et Pierre Garnier, Max Alhau, Gérard Le Gouic et publié en revue des études sur Alin Anseeuw, Louis Aragon, René Crevel, Pierre Dhainaut, Eugène Guillevic, Ivar ch’Vavar, Léon Moussinac, Armand Olivennes, Jean Prévost...
Co-fondateur d’OrpailleuR-éditions en 1991 (livres d’artistes et estampes originales), il a participé à l’animation de cette structure jusqu’en 2007.



Didier Daeninckx : « Novellas »


Sous le titre de « Novellas » , Didier Daeninckx propose onze histoires courtes qui, comme toujours avec cet auteur, font réfléchir sur la société contemporaine.
lire ici



Guénane : « En rade 3. Brèves de cale »


Guénane a habitué ses lecteurs au roman, au recueil de poèmes et à la mince plaquette de poésie… Mais elle a habitué ce même lecteur aux voyages (car elle est une grande voyageuse) et à sa chère Bretagne. Si son nouvel opus, « En rade 3 », sous titré « Brèves de cale », désarçonne par le genre auquel il appartient, il réjouira ses aficionados par l’exploration d’une certaine Bretagne qui se donne à lire.
(Voir ici)



Patrice Delbourg et Gérard Pussey : « Maux d’excuse (Les mots de l’hypocondrie) »


L’humour ici est de tous les instants et ce que retient Lucien Wasselin de la lecture de ces « Maux d’excuse », c’est que se moquer ainsi de la mort et de l’hypocondrie généralisée due à un marketing bien pensé est salutaire.
Lire l’article ici



Georges Cathalo : « L’ivre de livres » (Chiendents n° 64).


Consacré à Georges Cathalo, ce cahier est toujours réalisé artisanalement et avec beaucoup de soin : couverture de papier fort de couleur noire avec une photographie de l’auteur collée, cahier cousu avec un gros fil teinté, reproductions imprimées sur un papier satiné de belle tenue… L’objet ravit l’œil et la main, sans être luxueux, sans être trop couteux.
Georges Cathalo donne quatre ensembles de poèmes. On ne sait plus trop, dans certains cas, s’il s’agit d’un long poème ou de brefs poèmes regroupés sous un titre commun… Mais on reconnaît la forme (justification par le milieu) propre au poète.
Lire ici.



Cabu plus vivant que jamais


On connaît la célèbre formule prêtée à Pierre Desproges, « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui ». Desproges, je l’avoue, ne m’a jamais fait rire. Je ne me livrerai donc pas à une exégèse de ces propos tenus, semble-t-il, dans une séance du Tribunal des flagrants délires. Trop souvent, l’humour douteux et laborieux dispensé sur les ondes de la radio et les plateaux de télé n’a d’autre objectif que de remplir l’escarcelle des humoristes d’espèces sonnantes et trébuchantes.
La couverture du livre de Cabu « Peut-on (encore) rire de tout ? » qu’on (re)trouve facilement chez les libraires depuis que son auteur a été lâchement assassiné par des fous de Dieu me rappelle ces propos… Le dessin de Cabu montre, sous la question posée dans le titre, un groupe patibulaire (composé de représentants de quelques religions, d’un militaire, un flic, un magistrat, un psy, un rappeur, un chef cuisinier… et de quelques autres - dont un tiers de sarko qui peine à se hisser au premier rang !) brandissant une banderole frappée d’un seul mot : NON. Ce dessin est une réponse à Desproges, et à tous ceux qui se servent, à tort et à travers, de sa formule. Ainsi qu’à tous ceux qui veulent intimider les partisans de la liberté d’expression. Nul doute que de nombreux membres des corporations caricaturées par Cabu se désolidarisent de leurs semblables en répondant OUI à la question posée… Sur plus de 120 pages, ce dernier offre au lecteur des dessins plus désopilants les uns que les autres.
« Ni les religions et leurs intégristes, ni les idéologies et leurs militants, ni les bien-pensants et leurs préjugés ne doivent pouvoir entraver le droit à la caricature, fût-elle excessive », écrit Cabu en préface à ce recueil de dessins. Qu’on se le tienne pour dit !

(Cabu, « Peut-on (encore) rire de tout ? » Le Cherche Midi éditeur, 128 pages, 12 €. En librairie.)



Denise Borias : « Signes de vie »


La composition de ce recueil est nette : deux courts poèmes en vers libres par page, l’ensemble étant précédé d’un « Prélude » plus long dans lequel Denise Borias s’adresse à son âme (« Toi, l’invisible profonde / qui se déploie pour me quitter") ou à la part d’ombre d’elle-même. Croit-elle à une autre vie après la mort ? Peu importe la réponse, les poèmes peuvent se lire indépendamment de cette dernière.
Denise Borias ne triche pas avec son âge, elle écrit : « À présent, / L’ombre est cette part de moi-même / Qui grandit avec les ans. / Quelle heure sera la mienne / Pour habiter la nuit ? » L’expression est belle, indépendamment du sens qu’on lui donne, d’une survie après la mort ou du néant… Quel que soit l’âge, les sens restent en éveil qui permettent d’apprécier à leur juste valeur « La joie des enfants / Pieds-nus dans le ruisseau » ou « La mémoire de l’automne ». Ces petits bonheurs que l’existence procure encore, ces bonheurs furtifs comme les appelle Denise Borias, sont tributaires des saisons et du temps qui passe.
Denise Borias fait preuve dans ses poèmes d’une grande sensibilité à la nature et à son spectacle : flots, nuages, végétation, oiseaux, insectes, lumière, ombre… Mais elle semble préférer le printemps qu’il faut oser « à la pointe des mots ». Les enfants (qui sont l’incarnation de la vie qui se poursuit) jouent un rôle important d’intercesseur entre la nature et Denise Borias ; à propos de la première fleur qui éclôt au printemps, n’écrit-elle pas : « Quel enfant viendra me l’offrir ? » On sent presque comme un regret, une hantise dans ce vers car Denise Borias sent la fin proche : « Les nuages nous préparent à la nuit, / Bientôt notre demeure ».
Le charme de cette plaquette vient de l’oscillation permanente entre deux pôles : l’adhésion à la vie symbolisée par les enfants ou la nature d’une part et, d’autre part, cette inquiétude devant le corps qui s’altère se traduisant par cette question lancinante sur la mort ; alors, il ne faut pas s’étonner du dernier poème : « À nouveau / Battre des ailes / Et s’éveiller goéland ! / Pour survivre / Trouer la vague / Sans déserter le ciel ». Leçon de sagesse ?

(Denise Borias, « Signes de vie ». Le chant du cygne éditeur, 52 pages, 10 €.)



Éliane Biedermann : « Le bleu des jours anciens ».


La Poésie n’existe pas, il n’existe que des poésies : les formes poétiques sont d’une diversité sans limites… Pourquoi faut-il que, lisant cette strophe d’Éliane Biedermann, « le temps s’arrête / pour le voyageur / qui pose ses bagages / et vient s’asseoir / dans la lumière / du village apaisé », je pense à Maurice Maeterlinck et son poème « Et s’il revenait un jour » ? Peut-être à cause de la même tonalité faite d’espérance et de regret, d’attente et de souvenirs.
Éliane Biedermann a l’art de capter en peu de vers l’atmosphère d’un lieu ou d’un moment. Le souvenir n’est pas absent de ces poèmes, on croit déceler une certaine mélancolie, comme la nostalgie d’un monde disparu. D’où ce ton élégiaque qui fait l’unité du recueil et qui change agréablement le lecteur du vacarme de certains poèmes qui prétendent dire le réel et ne font que le singer. Le lieu (jardin, village, maison, mer…) n’est pas localisé précisément : Éliane Biedermann en fait un archétype. Mais il est le temps du réceptacle de la vie. Le passé, les souvenirs sont fréquents dans ces évocations qui naissent du paysage ou d’un fragment de celui-ci vu par Éliane Biedermann : « sous le ciel infini de la Beauce / dans un jardin de pierre… » ; mais le poème n’en dit pas plus sur la géographie du lieu, l’auteure se contentant d’ajouter : « on regarde sa vie passer / de l’enfance à la mémoire »… Ailleurs, ce sont « les fresques d’une vieille église » ou « une église d’enfance ». Mais Éliane Bidermann n’oublie jamais que « [l’]émotion venue de l’enfance / nous invite à entrer en écho / avec le secret de ce matin de printemps » ou qu’il suffit de laver « à grande eau / sa mémoire / pour retrouver / son âme d’enfant »… Le rythme des saisons (les poèmes semblent avoir été écrits à différents moments de l’année) est le symbole de la vie qui passe.
Reste que cette confusion des temps débouche sur le poème : Éliane Biedermann s’interroge sur les pouvoirs, les limites et les raisons d’être de la poésie : « le poème accueille / la persévérance de l’aube à venir » ou « la poésie prend la relève / pour désarmer les déchirures » ou encore « l’énigme du poème / s’éveille face au mutisme / de la parole blessée » ou cette strophe qui explique le titre du recueil « On paraphe le mot "fin" / au poème / quand celui-ci accorde / les ombres de la nostalgie / avec le bleu des jours anciens » ou ce distique qui dit tout : « le poème réveille une existence / délivrée des orages »… Mais il faut en finir avec les citations car ce recueil est à lire dans son intégralité.
À déchiffrer « Le bleu des jours anciens », j’ai eu l’impression de reprendre une vieille conversation jamais vraiment interrompue avec les poètes du passé. Avec cette « éternelle poésie » dont parle Aragon dans son poème « Après l’amour » mis en chanson par Léo Ferré…

(Éliane Biedermann, « Le bleu des jours anciens ». Éditions Caractères, photographies de Baya Kanane, 80 pages, 15 €. En librairie ou sur internet.)



Bernard Ascal & Abdellatif Laâbi : « L’Étreinte du monde »


C’est un disque précieux que proposent Bernard Ascal et Abdellatif Laâbi, « L’étreinte du monde ». Bernard Ascal a choisi 18 poèmes d’Abdellatif Laâbi et les chante. La seconde partie du disque est consacrée à Abdellatif Laâbi qui dit 8 fragments d’ « Une genèse oubliée ». Un disque que Lucien Wasselin a aimé. lire ici.


Guénane : « L’approche de Minorque »


Guénane est quasiment une insulaire, du moins l’est-elle par l’esprit : elle vit sur le continent, mais face à la mer et elle sait parler des îles dans sa poésie : des îles du Ponant et de l’île de Groix en particulier. Elle récidive aujourd’hui avec « L’approche de Minorque » publié par Yves Perrine…
Lire ici



Jean-Pierre Nicol : « Telle est l’île »


C’est devenu une banalité que de signaler la petitesse de l’homme face à la nature et à certains des paysages somptueux qu’elle offre à nos yeux… Reste qu’un étrange rapport fait d’amour et de fascination, dans certains cas, s’établit entre l’individu et le lieu. C’est ce qu’explore Jean-Pierre Nicol avec « Telle est l’île » car le poète est sensible à la côte, à la mer, aux îles… Même s’il emploie le mot aven qui signifie abîme (c’est alors une forme géologique propre au sud-ouest karstique, née de l’effondrement de la voûte d’une cavité) mais qui est détourné de son sens premier dans le poème « Une à une / ces feuilles… » pour désigner le gouffre que représente l’océan… Ce recueil semble correspondre à un séjour que fit Nicol dans la baie de Port-Bé (Loire-Atlantique), c’est du moins ce qu’indique un poème : c’est cela le réalisme en poésie, du moins en partie…
Deux suites composent ce recueil. La première est plus circonscrite géographiquement, plus concrète par ses notations ; la seconde est plus littéraire en ce sens qu’elle s’attache à mettre en mots l’effet que fait l’île sur le poète qui marche. Pour preuve : les oiseaux (parfois nommés comme le tadorne de Belon, le plus grand des canards de surface en France !), un caboteur, un paysage peuplé de torches… Pour preuve encore, ces vers : « Ainsi vas-tu / laisse de mer à jamais / dans ta soif étanchée // Ainsi vas-tu // A force de marcher / quelque chose en toi / ruine le ciel ». Mais l’ensemble est traversé par les interrogations que formule Jean-Pierre Nicol sur les raisons de l’écriture poétique qui est liée au lieu, selon lui : « Parfois s’apprête / à l’horizon des mots // Quelque chose comme / un signe impalpable // dans la limpidité / du ciel ». La raison d’être de la poésie serait alors de capter cet éphémère…
Je parlais plus haut de réalisme en poésie… Si Jean-Pierre Nicol ne refuse aucun des effets poétiques ou de l’approche de l’âme (mais encore faudrait-il s’entendre sur le sens de ce dernier mot), il faut cependant souligner l’emploi de mots précis comme étoupe (sous-produit fibreux non tissé issu du lin ou du chanvre) servant au calfatage (colmatage des interstices entre les planches des navires construits en bois), comme adragante (qui est ici appliqué à la mémoire, mais désigne un additif alimentaire connu sous le code d’E413 !). Qu’ajouter d’un falsetto qui distingue une voix de fausset c’est-à-dire la technique vocale utilisant le registre le plus aigu de la voix humaine : appliqué à la pluie, ce terme est on ne peut plus juste) ? Ou ria qui recouvre la basse vallée d’un fleuve envahi par la mer à marée haute ?
La parole poétique reste obscure. Ce qui introduit une espèce de déchirure dans ce qui semble être un bel accord au monde et le paysage qui interroge. Mais ce réel est multiple, contradictoire… Et Jean-Pierre Nicol est sensible à cet aspect des choses qu’il ne manque pas de relever à la fin de sa plaquette…

(Jean-Pierre Nicol, « Telle est l’île ». Éditions Henry, 48 pages, 8 €. Chez l’éditeur : 62170 Montreuil-sur-Mer.)



Valère Staraselski : « Sur les toits d’Innsbruck »


Qui a dit que la critique, en matière de littérature, était facile ? Comment rendre compte d’un roman sans en dévoiler les péripéties ni la fin ? Comment donner envie au lecteur de le lire ? Voilà les questions que je me pose après avoir lu « Sur les toits d’Innsbruck » de Valère Staraselski, un roman qui égare le lecteur, un livre qui fleure bon l’eau de rose, une belle histoire d’amour avec fin heureuse… Mais ce serait une erreur de croire que ce roman n’est que cela.
Cent vingt-six pages dans lesquelles Valère Staraselski n’a pas le droit de se tromper ou de lasser son lecteur. Et pourtant, il court pendant plus de quatre-vingt dix pages le risque de désarçonner ce dernier : l’intrigue semble être la constitution d’un couple improbable, le lieu ressemble à une carte postale ou à une publicité d’agence de voyages. La précision de la description est telle, avec ses montagnes, ses refuges, ses lieux-dits, ses villages autour d’Innsbruck (et le tout en allemand avec des noms impossibles) que le lecteur a tendance à sauter ces passage…
Il faut attendre la page 107 pour que survienne un premier coup de théâtre : la mort de la grand-mère de l’héroïne, Katerine Wolf, et son enterrement. Le repas qui s’ensuit va donner tout son sens au roman avec un deuxième coup de théâtre : le père de Katerine Wolf (qui enterre donc sa mère) qui n’avait « en dépit de la disparition de l’Allemagne de l’Est nullement renoncé à ses idées communistes de jeunesse » va discuter avec Louis Chastanier qui est devenu le compagnon de Katerine… Tous les indices que le romancier a soigneusement semés depuis la première page de son roman s’articulent et le lecteur est alors confronté à une vérité qu’il prend de plein fouet.
Louis Chastanier, quand il rencontre dans la montagne Katerine Wolf qui se livre (tout comme lui) aux joies simples de la randonnée, est envoyé en Autriche par la Fédération forêt-bois de la région Île-de-France pour une mission : il est expert en bois. Une longue discussion va s’engager entre les deux protagonistes de l’histoire, dans laquelle le Français fait preuve d’une connaissance parfaite de son sujet et de la question de l’environnement tant en Autriche que dans le monde… Ses propos ne vont pas seulement retenir l’attention de Katerine Wolf… Mais il faut laisser le lecteur découvrir ce qui va se passer ensuite tout en attirant son attention sur le patronyme de l’héroïne : elle s’appelle Katerine Wolf tout comme la célèbre romancière de RDA, Christa Wolf. La similitude ne s’arrête pas là car on remarquera aussi la proximité phonétique des prénoms. Mais ce n’est pas tout, Katerine est née en RDA l’année de la chute du mur de Berlin alors que Christa est restée fidèle à ses idées jusqu’à sa mort en 2011, jusqu’à défendre l’existence aux côtés de la RFA d’une Allemagne « humaine et réellement démocratique » ; on sait ce qu’il en est advenu, une Allemagne dans laquelle « la démocratie est conforme au marché » (selon les dires de madame Merkel)… Le marché, comme chacun le sait, étant un modèle de démocratie ! Valère Staraselski est trop conscient de ce qu’il fait pour que ce soit là un simple hasard. Le personnage de Katerine Wolf apparaît alors comme la métaphore d’une certaine conception politique ou idéologique qui ne jette pas aux orties l’expérience communiste tout en restant intègre.
Aussi ne faut-il pas s’étonner des propos tenus par Monsieur Wolf à la fin du roman : « Un monde décent n’est peut-être pas un monde d’abondance matérielle, mais c’est un monde sans laideur et sans miséreux » ou encore « Le véritable socialisme, c’est celui dans lequel chacun travaille pour tous les autres et où la récompense finale est partagée équitablement entre tous ». Pour que les choses soient bien claires, Valère Staraselski prête à Chastanier l’affirmation selon laquelle le mariage entre capitalisme et démocratie touche à sa fin… Ce n’est pas l’actualité qui viendra démentir ces paroles : l’arsenal juridico-répressif ne fait qu’augmenter, on pourrait continuer longuement cette liste qui ne fait que commencer car la lucidité n’a pas de fin…
Mais « Sur les toits d’Innsbruck » n’est pas un pensum politique. C’est une œuvre littéraire, dans laquelle, certes, le romancier expose son point de vue. Il y a d’abord le soin apporté à la construction par l’auteur. Il y a ensuite son vocabulaire que les fidèles reconnaîtront. C’est ainsi que le verbe déplonger est à nouveau employé (p 19 : « … elle […] tendait sa jolie nuque comme pour mieux déplonger du sommeil »). Le lecteur se souviendra alors de ce verbe trouvé dans « Une histoire française » et dans « Vivre intensément repose », de ce verbe peu usité que je me souviens avoir lu pour la première fois chez Aragon dans un article de 1950 publié dans La Tribune des Mineurs… Mieux, il récidive en innovant : « Après cela, chacun désemplit son verre… » (p 121).
« Sur les toits d’Innsbruck » est une fable sur le devenir du monde dans laquelle écologie et communisme sont intimement liés. C’est à l’avenir de ce monde que s’intéresse Valère Staraselski dans ce livre qui ne se réduit pas à une histoire d’amour qui se termine bien. N’écrit-il pas qu’un chevreuil fuit le danger « Pour s’enfoncer à l’abri des sapins, dans la chair de la forêt, là où gît l’ordre secret du monde ». À la toute dernière page…

(Valère Staraselski, « Sur les toits d’Innsbruck ». Le Cherche Midi éditeur, 142 pages, 12,50 €. En librairie.)


Bernard Baritaud : « Colon »


« Colon » de Bernard Baritaud paru à l’enseigne du Bretteur donne une piètre image de l’édition de poésie en ces temps : une plaquette de seize pages (couverture comprise) pour un poème qui ne dépasse pas les six pages… J’en redemande mais je pose la question : pourquoi les éditeurs indépendants, sérieux ne s’intéressent-ils pas à Bernard Baritaud ? Attendent-ils qu’il soit froidement abattu par un fou de dieu ?
Ce mouvement d’humeur passé, je me dois de dire quelques mots de « Colon ». La rédaction de ce poème commença à Dakar en octobre 1993 et se termina à Paris en 2011 : Bernard Baritaud prenant le temps de le remanier à plusieurs reprises, sans doute pour mettre en harmonie le fond de sa pensée avec l’écriture poétique. Le titre peut paraître étrange, voire provocateur alors que le temps des colonies est aujourd’hui honni. Mais sous la couverture montrant un fragment de la mâture d’un navire à voiles, se cache un poème mystérieux. Que cherche-t-on quand on se lance dans un voyage au long cours ? Ce poème pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses.
Une flotte appareille d’on ne sait où vers une vague destination que n’éclaire pas vraiment l’expression « de neuves Espagnes ». Tout au plus peut-on faire quelques hypothèses lors de la lecture en relevant et en mettant bout à bout quelques indices : le vers « Là-haut dansaient, agiles, les équipages » renvoie le lecteur au temps des voiliers, les expressions « sur les ponts, des mousquetaires » ou « cotte de métal » semblent indiquer qu’on est au temps des conquistadors. Le poème souligne la monotonie de la traversée (« lassitude », « Rien que le bleu du ciel sur le bleu de la mer »), les dangers de la traversée (les tempêtes, le froid, le scorbut…) : « nos cheveux tombèrent » ou « nous larguions nos morts en sacs immergés »… Pourquoi ces hommes affrontent-ils ces dangers et ces épreuves ? La fin du poème n’apporte pas de réponse, tout reste mystérieux, tout au plus le poète affirme-t-il que l’amiral, à l’arrivée « commença de parapher sur le livre de bord, / Le livre de nos vies ». Aussi n’est-il pas étonnant que la quatrième de couverture annonce que le poème est plus que le simple écrit d’une traversée, « comme la poursuite acharnée du capitaine Achab traquant Moby Dick ou l’expédition de l’Ange du Nord à la recherche d’une île au trésor qui n’existe pas dans Le Chant de l’équipage de Mac Orlan… »
Au lecteur de donner alors sens à ce poème…

(Bernard Baritaud, « Colon ». Le Bretteur, 16 pages, 10 €. Le Bretteur / B Baritaud ; 7 rue Bernard de Clairvaux. BP 19. 75003. Paris.)



Jean-Louis Rambour : « Le mémo d’Amiens »


C’est l’épopée du petit peuple d’Amiens que trace Jean-Louis Rambour en prenant ces photographies de mots dans ses souvenirs. « Le mémo d’Amiens » semble être un livre plus important que celui qui nous est donné à lire puisque la page de titre précise qu’il s’agit de pages choisies. Mais Jean-Louis Rambour entend ne pas sombrer dans la nostalgie, ne pas se laisser envahir par l’affect ; il se donne donc une contrainte pour tirer ces photographies de sa mémoire : écrire de quasi-sonnets car si le poème est composé de vers non rimés et non comptés, il ne dépasse jamais les 14 vers. Ainsi Rambour peut-il écrire ces portraits de gens de peu, de ceux qui n’encombrent pas les livres, portraits sensibles qui évitent la sensiblerie…
Amiens eut à souffrir des deux grandes guerres du XXème siècle. La ville fut détruite en grande partie. La reconstruction consécutive aux ravages de juin 1940 fut envisagée dès 1942 en pleine occupation ! Mais ce n’est qu’après-guerre que les travaux commencèrent. Pendant les Trente glorieuses, de nouveaux quartiers populaires furent construits en périphérie (comme le Pigeonnier) pendant que des zones industrielles accueillaient des entreprises. Rambour exerce sa mémoire sur cette époque charnière où un monde de petits boutiquiers disparaît pour laisser la place aux supérettes et autres centres commerciaux. Un mémo désigne un document dans lequel sont notés les faits constitutifs d’une action. Le titre est clair : Jean-Louis Rambour veut consigner par le poème l’évolution de la société dans laquelle il a vécu (il est né à Amiens en 1952 et y a passé de longues années). Il ne rechigne pas à rappeler ce qu’il a vu : comme cette amiénoise qui n’est que la maison traditionnelle des faubourgs caractéristique de la révolution industrielle et qui abrite encore aujourd’hui des Amiénois. Il n’hésite pas à plonger dans une réalité étrangère à la poésie : il égrène le nom des entreprises implantées dans la Z.I. Nord après avoir écrit ces vers « On construit construit Les ouvriers de Pi and Dji / Ont besoin de murs autour de leurs lits », il décrit l’évolution urbaine (calquée sur l’évolution économique) « Puis chez Paquet devient Crédit Agricole / La boucherie de Rémi agence immobilière ». Le lecteur devine derrière le constat une révolte, une nostalgie contenues : « L’empereur des épiciers du quartier a compris / Je vais tous les écraser dit-il devant son œuvre / Un homme pourtant qui n’invente pas la poudre / Moins encore la Révolution Moins encore la beauté »
Et c’est ainsi qu’à travers cette galerie de portraits apparaît une masse d’anonymes (identifiés par leurs prénoms, mais nous en avons connus de semblables) avec leurs rêves d’ailleurs, leurs inquiétudes, leurs drames, leurs maladies, leurs luttes, leur(s) mort(s), leurs petites joies, leurs malheurs… Rambour ne manque pas de relever les limites de la médecine, le détournement des améliorations de l’environnement dans les grands ensembles (le lierre destiné à masquer la laideur du château d’eau sert aux ados à escalader les parois de l’édifice !).
Pas d’angélisme dans ces portraits, les défauts des uns ou des autres sont épinglés. Les contradictions sont dénoncées calmement… Le mélange de tout cela fait un peuple, pour le meilleur et pour le pire.

(Jean-Louis Rambour, « Le mémo d’Amiens ». Éditions Henry, 96 Pages, 8 €. chez l’éditeur : Parc d’Activités de Campigneulles. 62170 Montreuil-sur-Mer).



« Liberté de créer, liberté de crier »


J’ai toujours proclamé a priori mon goût pour les anthologies poétiques, quitte à dénoncer leurs limites ou leurs défauts après lecture. Aussi est-ce avec curiosité et intérêt que j’ai ouvert « Liberté de créer, liberté de crier » , l’anthologie réunie par le Pen Club français. Pourquoi faut-il, qu’une fois refermée, elle m’ait laissé un goût amer, une impression d’ensemble assez terne ? Non pas que les beaux poèmes (à mon goût) soient rares mais ça reste terne parce que, trop souvent, les poètes sollicités ont voulu répondre à la demande. Les poèmes que je préfère sont ceux que leurs auteurs ont donnés à Françoise Coulmin sans se soucier précisément de la demande. Des poètes qui n’ont pas forcé leur écriture : on retrouve leur voix, leur vocabulaire, leur approche du réel habituelle (comme Pierre Dhainaut qui offre au lecteur un de ces poèmes traversé par l’enfant, la voix et le souffle) ou leur goût de brasser les mots pour créer un langage novateur (comme Jean-Luc Despax).

Cette anthologie où les poètes sont soigneusement rangés par ordre alphabétique ressemble à un catalogue où l’image (la métaphore) essaie de donner l’illusion… C’est quand les poèmes dialoguent (à l’insu de leurs auteurs) que ça devient intéressant, comme entre Charles Dobzynski et Hélène Dorion à propos de la branche de l’arbre. Sinon c’est une poésie convenue qui défile dans ces pages : sans doute ai-je la tête encombrée par de multiples lectures ? Il ne suffit pas de dire liberté dans son poème, il ne suffit pas d’appeler l’autre, son frère ou sa sœur ! La liberté ne peut exister sans l’égalité qui est singulièrement absente (à de rares exceptions près) de cette anthologie alors que le lecteur croise souvent la fraternité sous une forme ou sous une autre. Est-ce un signe du temps ? De ce temps où égalité est devenu un gros mot, remplacé qu’il est par équité…

J’ai particulièrement apprécié la façon qu’a Jean-Luc Moreau de revisiter le mythe de Cassandre dans son poème en rappelant fidèlement quelques épisodes de la Guerre de Troie pour en arriver à cette conclusion qui devrait en faire réfléchir plus d’un : « La ville fut réduite en cendres… // Oui, bien que tous aient pu l’entendre, / Cassandre, / Et qu’elle ait parlé librement ». Qui aime bien châtie bien, dit-on. Je pourrais continuer longtemps ma litanie des reproches à faire à cette anthologie dont le grand mérite est de lutter contre « le fascisme [… qui] bafoue l’humanisme au nom des droits de l’homme » selon les mots de Jean-Luc Despax. Dire par exemple, que je reste sur ma faim (pas toujours) quant au travail sur le vers, que j’ai souvent l’impression de lire une prose découpée en rondelle…, qu’il n’y a pas ici de forme créée pour s’adapter aux propos tenus (pas toujours)… Je me souviens d’Aragon qui écrivait « … en aucun cas, je ne considère la forme comme une fin, mais comme un moyen, et [que] ce qui m’importe c’est de donner portée à ce que je dis, en tenant compte des variations qui interviennent dans les facultés de ceux à qui je m’adresse… »  : ces mots sont toujours à méditer avant d’écrire un poème… Mais je pourrais aussi proclamer que j’ai bien aimé également les poèmes de M Alhau, M Baglin, F Combes, Ch Dauphin, G Klang, W Lambersy, Ph Mathy, JB Para, J Sacré : j’arrête là cette énumération (car on va m’accuser d’idolâtrie à l’égard de l’ordre alphabétique).

Plus sérieusement, il faut lire cette anthologie en ayant présents à l’esprit les mots de Despax cités plus haut et ceux par lesquels il termine son intervention : « Au lecteur maintenant de ne pas s’autocensurer, en réalisant une lecture libre de ce livre libre ».

(« Liberté de créer, liberté de crier », une anthologie réalisée par Françoise Coulmin pour le Pen Club français. Editions Henry, 128 pages, 12 €. Les Écrits du Nord, éditions Henry, Parc d’activités de Campigneulles, 62170. Montreuil-sur-Mer).


Voir aussi l’article de Marie-Josée Christien, ici. et celui de M. Baglin .



Jean-Claude Bailleul : « À portée de pierre » précédé de « Lignes de vie » (extraits)


Jean-Claude Bailleul est un poète discret, il sait se mettre au service des autres et n’encombre pas le bureau des éditeurs ayant pignon sur rue. Il publie aujourd’hui, avec les moyens du bord, une modeste plaquette. Pour prendre date…
« Lignes de vie » est un journal émouvant, traversé par cette question lancinante : « Pour quelles raisons écrit-on ?" Beaucoup de modestie dans les propos ici tenus : « … je me prends pour le centre du monde, avec pour tout public un lecteur de choix : moi. La solitude est totale ». Modestie qui s’applique aussi au lecteur qui « prend lui-même ce qui lui convient, ce qu’il recherche, ce qu’il s’explique… » Écrire est donc une introspection qui se prolonge depuis la jeunesse, qu’on peut, parfois, partager avec le lecteur. En tout cas, « La poésie, dans sa solitude, est la thérapie du silence et de l’équilibre, et les traces restent ». Certes, et c’est Jean-Claude Bailleul qui l’écrit : « La modestie n’est pas un état d’âme d’écrivain ». Mais la lucidité est implacable et permet de revenir sur le passé, tout aussi implacablement…
Puis, viennent les poèmes de « À portée de pierre ». Reste à écrire quand viennent les années qui s’accumulent et que « L’essentiel se négocie / Dans le clapotis des gouttières ». Jean-Claude Bailleul dit avec pudeur et retenue le tragique de l’existence. Là encore, la lucidité ne manque pas quand le poète constate que ce sont « Les traces qui manquent / À la chevelure des rêves ». Les masques, alors, sont aussi de pierre, dit-il. Certes, sans doute, ces poèmes (brèves notations en rapport avec la vie) sont-ils inspirés de paysages bretons, de rochers en équilibre, de pierres amoncelées : il y a parfois des accents à la Guillevic, comme dans ce poème illustrant un cliché : « Pierre photographiée / Plus maligne et plus forte // Mais ton sourire est un aveu d’indifférence ». Mais il y a aussi les pierres posées sur la table de travail ou sur les étagères de la bibliothèque : toutes ouvrent des perspectives dont le poète s’empare. Mais c’est aussitôt pour que Jean-Claude Bailleul dise son impuissance face à l’époque : « Tu es pierre / Et je ne bâtirai aucune église ».
Quelle importance a le poème face à l’univers, face à la vie ? Peu et beaucoup car le poème aide à vivre. Il faut lire cette plaquette au ton délicatement désabusé…

(Jean-Claude Bailleul, « À portée de pierre » précédé de « Lignes de vie » (extraits). Editions de Kerdenot, 2014. Autoédition. Non paginé, 4 €. Chez l’auteur : Hameau de Kerdenot. 56550 Locoal Mendon.)


Revue Carré, n° vert.


Carré, La revue intéressante, est doublement atypique : par sa parution très irrégulière et par ses thèmes consacrés à chaque livraison à une couleur. Après le noir et le rouge, ce numéro affiche une couverture verte. Dès la page 1, il annonce fièrement la couleur en citant l’immense Léo Ferré qui écrivait dans La Mémoire et la Mer : « Reviens fille verte des fjords / Reviens violon des violonades / Dans le port fanfarent les cors / Pour le retour des camarades ». Rien que pour cette citation, Carré mérite respect et admiration.
Cette livraison est placée sous le signe de l’humour et de la dénonciation (qui ne va pas sans un certain humour… noir !). C’est ainsi que le lecteur découvre un multitude de bribes (citations, notules, vers, considérations diverses) qui font sourire ou réfléchir (les deux en même temps, souvent). Qu’on en juge : « Absinthe : messe verte pour éléphants roses » (Maryse Leroux), « Pièces jaunes ou billets verts : à vous de choisir ! » (la rédaction), « Dans le doute, absinthe-toi ! » (Alphonse Allais). Mais l’humour se niche aussi dans les Diquetons, anecdotes, expressillons d’Alain Kewes ou dans le mini-dictionnaire extrait du Bouquet des expressions imagées de Claude Duneton et Sylvie Claval, un mini-bouquet choisi par Jean-Paul Rousseau… On apprend ainsi que le bande-à-l’aise désigne une personne insouciante ou que faire sa mouquette c’est baisser son froc : défense et illustration de la langue verte !
Alain Kewes donne un texte qui intrigue avec Le discours : il s’agit du discours de réception que doit prononcer un nouveau pensionnaire de l’Académie française ; devenir immortel, c’est retourner sa veste semble nous dire Kewes, mais le lecteur se demande toujours qui sont les deux académiciens ainsi brocardés (le défunt et le nouveau)… Jean-Paul Rousseau donne, avec Le souper de La Colignière, le portrait d’un riche à qui tout sourit mais qui voudrait devenir académicien et qui est victime d’une tentative de tromperie de la part de deux aigrefins qui se font prendre à leur propre piège. La morale est sauve et c’est réjouissant, d’autant plus que c’est l’occasion de porter à la connaissance du lecteur trois recettes de cuisine !
Et, surtout, les amateurs de polars ou de films apprécieront Au vert ! de Bruno Poissonnier (une découverte) qui revisite à sa façon Les chasses du comte Zaroff tout en décrivant la banlieue et ses trafics… Bref, il y en a pour tous les goûts et il ne faut pas rater ce Carré vert.

(Carré (vert), Éditions Rhubarbe, ce n° 15 €. On peut s’abonner pour 4 n° : 50 € - Chèque à l’ordre de « Les amis de Publica » - et on peut se renseigner à l’adresse suivante : revue.carre@gmail.com.)



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