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Les critiques de Lucien Wasselin

Chemins de lecture 2016

Lucien Wasselin est poète, auteur d’une douzaine de recueils, publiés notamment au Dé Bleu. Mais c’est aussi un infatigable critique qui a multiplié les collaborations, articles, notes critiques, chroniques et dossiers dans ses domaines de prédilection : poésie, littérature générale, arts plastiques, musiques... et pour de nombreux journaux et périodiques. Revue-texture a aussi le grand plaisir d’accueillir ses notes de lecture.



François Rascal & Arnaud Méthivier : « Passeurs de souffle »

Ce CD se définit comme « une immersion musicale dans la poésie d’aujourd’hui et quelques vers plus anciens ».



Jean-Luc Le Cleac’h : « Lexique élémentaire »



C’est à l’exploration d’un lexique élémentaire qu’invite Jean-Luc Le Cleac’h, composé des mots nuit, archipel, vent, regard… Mais brisé en quelque sorte par la troisième suite de ce recueil intitulée « Choses dont on ne se lasse pas », écrite à la manière de Sei Shônagon qui vécut à cheval sur la fin du Xème siècle et le début du XIème siècle au Japon. Et qui fut dame de compagnie de l’impératrice Fujiwara no Teishi de 991 à 1001… Ce qui est une manière pour Le Cleac’h de rappeler au lecteur que sa démarche est placée sous le signe de la poésie d’Extrême-Orient qui cultiva l’art de dire beaucoup en peu de mots. « Les notes de chevet » de Sei Shônagon (dont les dates de naissance et de décès ne sont pas précisément connues) sont considérées comme un chef d’œuvre de la la littérature japonaise de l’époque de Héian. Jean-Luc Le Cleac’h, qui a sans doute lu une traduction française de ce livre, adopte le moule de la succession des saisons pour célébrer à sa façon la douceur de vivre et la beauté du monde.
De brefs poèmes (mais s’agit-il bien de poèmes ? ou plutôt de notations ?) qui dépassent rarement les quatre vers auscultent la notion de nuit, en dressent l’inventaire inachevé. Jean-Luc Le Cleac’h note honnêtement que sa première idée du sacré vient de la messe de minuit mais, tout aussi honnêtement, il affirme : « Nous sommes visités par la nuit / comme d’autres par la grâce » ou nie l’existence des anges ! Quand il ne se proclame pas non-croyant comme dans ces vers : « L’archipel / sous le soleil rasant de l’automne / "l’onction de la lumière " / dit l’athée tranquille / que tu es" ! Si la nuit est le temps de la religion, Jean-Luc Le Cleac’h a pris quelques distances avec cette dernière. Mais il s’intéresse aussi concrètement à la nuit, ses bruits, ses populations et les habitudes des humains.
Jean-Luc Le Cleac’h vit au milieu de la nature, parfois domestiquée par les hommes, mais qui toujours l’inspire. Et ça se termine par une ode au bonheur de contempler le monde : plénitude et sérénité affirme-t-il dans la dernière suite écrite en phrases plus longues (des versets ?) qui s’intitule « Ce que le regard embrasse »…

(Jean-Luc Le Cleac’h, « Lexique élémentaire ». Interventions à Haute Voix éditeur, 72 pages, 10 €. Sur commande chez l’éditeur : MJC de la Vallée ; 25, rue des Fontaines Marivel. 92370 Chaville).



François Sénéchal : « Des Licornes à Lisbonne »



François Sénéchal est photographe (et c’est là qu’il est le plus intéressant). Ce modeste recueil regroupe 15 poèmes écrits à partir d’une photographie prise par le poète en 2005 qu’on peut consulter (en couleurs, sur son site www.francois-senechal.fr ). En avant-propos, il annonce « une poésie musicale non figurative » et il insiste : « Les mots dessinent des contours et des volumes sonores »… Peut-être suis-je rétif à la musique mais je ne réussis pas à établir de correspondances entre l’image et la sonorité des poèmes ici réunis (sauf dans le titre de la plaquette). Poèmes qui sont des quatrains ou des haïkus très libres et qui ont des allures surréalistes ou dadaïstes très éloignées « des contours et des volumes sonores ». Qu’on en juge : « Rhinocéros alsacien / unijambiste borgne, / même pas drôle / ventre en trompette » ou « Des seins en bosses rondes / patinés de sable / paressent ». Cela ne va pas sans obscurité comme dans ce tercet : « Je n’avais jamais vu le staline / narquois qui me sourit / penché de ses triples yeux ! » : je ne le vois même pas en tournant la photo dans tous les sens ! Peut-être ces « poèmes » ne sont-ils pas à écouter mais à lire ? Car c’est à la lecture qu’ils se révèlent les plus prenants. Si François Sénéchal veut à tout prix écrire une poésie musicale ou sonore, l’expérience est à recommencer !

(François Sénéchal : « Des Licornes à Lisbonne ». Éditions du Petit Rameur, 32 pages, 5 €. Chez l’éditeur : 31 rue Lamartine. 71800 La Clayette ou sur le site www.petitrameur.com)



Jacques Izoard : « Langue de liège aveugle »



C’est à la fois un livre militant (au bon sens du terme car la langue n’est pas oubliée) et une ode à sa ville qu’écrit Jacques Izoard avec « Langue de liège aveugle » qu’édite l’Atelier de l’agneau : l’ouvrage figure dans la collection Archives. Si dès le premier texte (car le livre regroupe des textes divers : proses, essais, contes, vers parus depuis 1978 en revues ou dans les Œuvres complètes de l’auteur), l’écriture est surréalisante (« Une femme nue sous un parapluie ») et traversée par un certain automatisme qui laisse sa place au rêve, elle n’oublie pas les allitérations : « corridors et dés à coudre, clos et coquilles », ce qui est la marque d’une vive conscience des pouvoirs de l’écriture.
Mais elle n’oublie pas non plus le réel dès la page 8 avec les charbonnages et la houille. Car Liège tira une partie de sa richesse de l’exploitation du charbon. Dès lors, Jacques Izoard va se livrer à une apologie de Liège car le point commun des textes ici réunis, c’est de dire la ville sur des modes différents. La poésie et les poètes ne sont pas omis car Jacques Izoard apparaît comme un poète enraciné localement dans la mesure où il exprime son amour pour Liège, une ville qui est la source de sa poésie et de son écriture. Si cette ville est la capitale « d’un pays de mines, de charbonnages, d’usines », il dénonce la réalité sociale : « Use les usines d’Ougrée [une cité satellite de Liège] dont les ouvriers brûlent à petit feu, avec des escarbilles sous la peau dans des cafés mal famés d’une cité engloutie déjà, sans qu’on le sache, sans qu’on le sache… »
L’Histoire est présente dans ces pages : dans le nom des rues qui rappelle le passé artisanal puis industriel de la ville, dans le texte (entre autres) dont l’incipit est « Pays de Liège, pays de poètes… » et qui est une véritable étude ne visant à nulle exhaustivité, à nulle objectivité mais qui est un inventaire montrant la diversité de l’écriture poétique liégeoise au moment où c’est écrit… Par contre, « Escaliers de Liège, Liège des escaliers » se caractérise par le rêve éveillé qui sert à dire Liège dans toute sa subjectivité, puisqu’il s’agit de contes ; mais Jacques Izoard fut un grand voyageur et il sait comparer tel escalier de Liège à ce qu’il a vu en Andalousie : on a l’impression d’un Piranèse belge, réaliste et historien de sa ville. Le lecteur attentif relèvera ces mots : « Pierre bleue du pays. Pierre de taille amincie en son milieu par le frottement des semelles des chaussures des passants. Marche comme affaissée en son milieu ».
Et puisque je commençais cette note par souligner l’aspect militant du livre, je ne peux m’empêcher de citer ce passage pour nuancer mon propos : « Ainsi, ce qui nous rattache à notre propre espace, en l’occurrence la Wallonie, ne serait point le fait d’assumer un pesant patriotisme dont nous n’avons que faire. Il s’agirait plutôt, de manière pertinente, de vivre en symbiose avec notre entourage, notre paysage, notre eau vive, nos collines et de les défendre avec vigilance contre toute injure. » Et il ajoute un peu plus loin : « De même que nous militons pour les droits de l’homme, militons pour les droits du paysage. » Voilà qui devait être répété !

(Jacques Izoard, « Langue de liège aveugle ». Atelier de l’agneau éditeur, 56 pages, 14 €. Sur commande chez l’éditeur, voir son site sur internet).



Dominique Cornet : « Mue »



Je découvre Dominique Cornet mais j’aime son style, cette façon qu’il a de dire les choses sans les dire vraiment. Je découvre dans ce livre l’œuvre d’un écrivain qui sait ce qu’écrire signifie : ne place-t-il pas en exergue de son recueil de nouvelles quelques vers de Nazim Hikmet et Roger Wallet cite dans sa préface « Le Chant des hommes » du grand Nazim… Et les textes les plus courts sont comme des poèmes en prose car le temps n’y passe pas : on y vit (on y lit) comme dans un présent éternel. Et ce n’est pas rien !
La nouvelle se caractérise par sa chute et on peut affirmer, sans crainte de se tromper, que Dominique Cornet maîtrise parfaitement l’art de la chute : le lecteur est toujours surpris, ses déductions sont contredites par la fin de la nouvelle, là où il s’attend à un suicide, Dominique Cornet écrit simplement : « La lune éclaire l’asphalte : elle roule vers Paris ». C’est implacable, rideau !
Ces nouvelles sont relativement courtes, elles dépassent rarement les dix pages ; la plus longue, « René », atteint les 17 pages et sa chute est décoiffante. C’est que l’auteur ne s’intéresse qu’aux humbles, voire aux laissés pour compte de la société. D’ailleurs, très souvent le nouvelliste ne nomme pas ses personnages : un pronom personnel, un nom on ne peut plus commun, occasionnellement un prénom, et l’anonymat est respecté. Le texte se réduit souvent à un soliloque tenu par le personnage principal et tout est alors dit : la détresse, la vie, le travail, surtout le travail qui rythme les journées, qui donne un sens à la vie, le travail qu’on craint, comme le chômage… C’est l’aspect social de ce livre.
Mais Dominique Cornet ne se cantonne pas à une profession : tout y passe, les travaux publics, la mine, la terre… Mais l’accident ou le drame peuvent tout remettre en cause : ce sont ces moments où tout bascule, où tout a basculé qui intéressent l’écrivain. Tout comme les silences de ses personnages, ce silence qui en dit plus que la logorrhée… Un hommage appuyé est rendu aux mineurs, non seulement la mine est présente à plusieurs reprises dans ce recueil, mais il faut relever ces mots écrits pour la mort accidentelle d’un médecin émigré : « Un corps, juste un corps, rendu invisible par cette haie d’honneur. Plus frappant encore était le respect dont témoignaient ces gens comme au carreau d’une mine un jour de grisou, presque gênés de n’être pas directement concernés, n’ayant aucun parent parmi les victimes de la catastrophe » (p 109). Peut-on rêver propos plus solidaires, plus compassionnels ? Il n’y a rien de monotone dans la succession de ces nouvelles, comme le prouve « Déjeuner sur un drap blanc », dont la fin est presque gaie. Pas de monotonie non plus dans « Enfance » ou « Saisons » où la nostalgie se dit avec élégance et présume une nouvelle vie…
Dominique Cornet excelle dans les portraits d’êtres en attente de quelque chose qui arrive ou ne peut plus arriver.. Je ne dirai rien de la construction de ces histoires, de l’absence de transition entre les différents paragraphes car cela fait partie du charme de l’écriture de Dominique Cornet. Qui capte bien « l’entre-deux du temps »…

(Dominique Cornet : « Mue ». Éditions Rhubarbe, 152 pages, 13 €. Couverture d’Aline Cordier. Sur commande chez l’éditeur : 10 rue des Cassoirs. 89000 Auxerre).



Guénane : « Le Détroit des Dieux »



« Le détroit des Dieux » témoigne du goût que Guénane a pour les voyages. Après le détroit de Magellan (lire « Au-delà du bout du monde » publié en 2015 chez le même éditeur), elle s’intéresse au détroit de Gibraltar : elle y est allée ou elle y a posé ses crayons…
Ce n’est pas une simple évocation du lieu géographique mais plutôt un discours psychanalytique qu’évoque en Guénane ce détroit : le lecteur attentif remarquera page 18 (de ce recueil non paginé, ce qui ne simplifie pas les choses !) le mot « refoulé ». « … le refoulé toujours à l’heure / revient plus fort », écrit-elle. Dès lors, ce même lecteur ne s’étonnera pas de trouver à côté de l’aspect descriptif des notations historiques, religieuses ou mythologiques…
Guénane n’oublie pas le rôle joué dans l’Histoire par le détroit de Gibraltar qui n’est qu’une barrière symbolique entre l’Europe et l’Afrique. C’est ainsi qu’au hasard d’un vers on trouve des allusions à l’Histoire de l’Espagne, j’en relève deux. Si les écoliers français se souviennent de la bataille de Poitiers où Pépin le Bref arrêta l’expansion musulmane, Guénane n’oublie pas l’installation des Arabes en Espagne et la reconquête, d’où ces vers « Ceint des puissances inimitées / bibliques coraniques » ou « d’invasions en défaites / fidèles infidèles » ou encore « Les livres racontent à verse les flèches / la hargne hurlante des Maures des Chrétiens / les eaux rouges de leur sang »… Mais ce vers « Caudillos califes » me fait penser au sinistre Franco qui versa l’Espagne dans une nuit de 36 années après avoir traversé le détroit de Gibraltar le 5 août 1936 depuis le Maroc à la tête des militaires putschistes, le s de caudillos rappelant que ce mot désignait les chefs de guerre lors de la Reconquête…
J’en arrête là pour l’Histoire pour laisser la place à la mythologie. Les allusions à cette dernière commencent dès le premier poème (mais s’agit-il d’un long poème courant de la première à la dernière page de cette plaquette ou d’une suite de poèmes ?) avec la référence à Homère et aux Colonnes d’Hercule. Cela se poursuit avec Océanos et Téthys, Titan et Titanide, Atlas…
On peut donc lire « Le détroit des Dieux » de différentes façons. Toutes conduisent à la fascination qu’exerce le détroit de Gibraltar sur Guénane…

(Guénane : « Le Détroit des Dieux ». Editions La Porte, Non paginé - 36 pages. 4 € le livret. Abonnement à 6 n° : 22 €. Yves Perrine. 215 rue Moïse Bodhuin. 02000 Laon).



Michel Santune : « Déclives »



Michel Santune se définit comme un « sculpteur / aux mains d’argile ». C’est dire la fragilité de sa démarche. Écrits en vers libres, voire (rarement) en versets ou en prose, ces fragments (un long poème ?) abondent de mots qui cernent au mieux cette fragilité : laine, nuages, rêve, poussière, lumière, vent… Mais les « ailes sont noires », le ton se fait élégiaque. Michel Santune avoue sa volonté de « voir / comme jamais on ne voit ». Je n’aime pas habituellement le vers réduit à un mot, mais ici le désir délibéré du poète d’alterner de tels vers avec des mètres plus longs traduit sa volonté d’atteindre l’inaccessible, de dire l’ineffable. L’athée que je suis passe sur le mot âme répété comme il passe sur les majuscules (Entendement, Absent, Présence, Passages, Absence, Aborder, Arbre, Visage, Raison, Regard, Seuil, Autre, Nuit…). Aragon n’a-t-il pas écrit ce vers inoubliable « Mon âme mon âme où m’entraînes-tu ? » ( Le Feu, in « Le Voyage de Hollande et autres poèmes », 1965), Éluard n’a-t-il pas intitulé un poème « Quelques-uns des mots qui, jusqu’ici, m’étaient mystérieusement interdits » dans Cours naturel, un recueil publié en 1938… ? Michel Santune dit sa singularité : « tu ne voulais pas te mêler à leurs jeux ». Il n’en finit pas de souffrir de son enfance, de regretter un temps révolu, d’aspirer à un avenir meilleur. Et il y a « le tremblé du poème », et Michel Santune s’offre « au poème / dont le cercle bleuté vacille entre les doigts »…

(Michel Santune, « Déclives ». France-Libris, 58 pages, 15 €. Des pages de ce recueil ont été publiées dans les revues Friches et Littérales).



Gilles Plazy : « Et si le réel n’était que le masque du songe ? »



Gilles Plazy est plasticien, poète et éditeur. Sa vie est un poème ! Il est diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Paris. Il fut journaliste, conseilla le directeur de France Culture. Mais il est surtout connu comme poète et plasticien. Écrivain, il est l’auteur de romans, de nouvelles, de poèmes, de biographies et d’études artistiques. Comme plasticien, il peint, photographie et réalise des vidéos… L’ouvrage dont il est rendu compte ici est un recueil de trente-cinq photographies. Celle que je préfère est sans doute L’Absent qui rend hommage au peintre Kijno : un siège de cinéma avec une inscription de la main du peintre mais aussi des corps (mannequins ?) et des chaises recouverts d’un graphisme rappelant celui de Kijno. C’est une bonne introduction à ce livre dans la mesure où le réel est bien le masque du songe dans ces photographies. Je me souviens d’avoir vu un tel siège portant la mention Kijno : réel ou songe ?
D’autres clichés me séduisent ; je n’en citerai que trois : L’Oiseau maléfique (parce qu’il me rappelle certaines toiles de Kijno comme celle de 1984, Phénix : pour son alternance du noir et du blanc et pour la forme acérée du bec), Les Paupières muettes (pour son hiératisme et son silence), ainsi que Tendre Pollen
Gilles Plazy montre avec ces photographies l’étendue de son talent, d’un talent mis au service du rêve. Il fait précéder son ensemble de prises d’un bref texte qui éclaire sa démarche : il y explique qu’il n’est pas un simple preneur d’images mais un véritable photographe réalisant des clichés « avec le désir et la volonté qu’advienne quelque chose d’encore non vu ». Il y réussit parfaitement : la poésie n’est jamais bien loin.

(Gilles Plazy : « Et si réel n’était que le masque du songe ? ». La Sirène étoilée, 42 pages, 15 €. Sur commande chez l’éditeur : 13 Hent Ar Stankennig



Bernard Bourel : « La fenêtre côté jardin »



Ce que dit Bernard Bourel est simple : on n’en finit jamais avec son enfance. Ici, dans ce recueil, c’est une vie que l’adulte s’est patiemment reconstituée : une maison à la campagne, avec une fenêtre qui s’ouvre sur un jardin. Ce qui ne va pas sans quelques inquiétudes métaphysiques… Et la poésie est à l’image de cette vie : économe de ses moyens ; rarement l’écriture et l’existence ont ainsi coïncidé.
Bernard Bourel est venu tard à la poésie, je le connais depuis longtemps et jamais je n’ai soupçonné qu’il sacrifiait à ces démons car il ne publie que depuis 2011. Cécité de ma part ? Je découvre dans ce recueil que Jean-Louis Rambour, son préfacier, le compare à Pierre Garnier, le « franciscain bolchevique », pour l’attention que les deux accordent, dans leurs écrits, aux oiseaux. J’ignore tout des inclinations politiques de Bernard Bourel alors que j’ai bien connu Pierre Garnier et ses penchants idéologiques. Mais Rambour a raison, le poète de Saisseval aurait aimé cette cohabitation [entre les moineaux, les coucous et les rouges-gorges]. Je sais bien que Bernard Bourel a dû quitter sa campagne pour aller vivre dans une ville qui offre plus de commodités ; je le sais et je comprends son désarroi devant l’absence de jardin et le déracinement qui suivit. Pour dire les choses pudiquement…
Mais je sais aussi - pour connaître cette ville qui est en bord de mer - que des oiseaux, d’autres oiseaux, biffent l’espace. Que la croisée ne se referme vraiment jamais. Et puisqu’il s’agit de fenêtre, je pense à Matisse et à ses fenêtres qui captent le bonheur de vivre. Et je pense à Aragon qui note dans « Henri Matisse, roman » : « Comment entendront-ils le rossignol chantant ? Qui est peut-être une colombe. » (Aragon, « Henri Matisse roman », tome II, page 171. Livre Club Diderot, 1971).
Je souhaite à Bernard Bourel de faire encore longtemps la différence entre un rossignol et une colombe. De retrouver « le silence habité des maisons », par la fenêtre qui s’ouvre sur l’espace. Car par la fenêtre, le réel et le regard finissent toujours par se rencontrer, car « le jardin ne se laisse jamais glisser dans sa terre » : toujours quelque chose (re)pousse. Le poème de Bernard Bourel est comme la lumière que le dehors envoie dans la maison. Et qu’il faut croire au bonheur quand on voit le monde par sa fenêtre, comme le dit Matisse.

(Bernard Bourel : « La fenêtre côté jardin ». Éditions du Petit Pavé, collection Le Semainier, 50 pages, 8 €. Sur commande chez l’éditeur : BP 17, Brissac Quincé. 49320 S-Jean des Mauvrets)



Revue Cabaret n° 19 ( automne 2016).



Une revue qui ne publie que des femmes ! Dirigée par un homme, Alain Crozier ; on peut se demander pourquoi ce choix, les raisons d’une discrimination fondée sur le sexe. Sans doute les femmes sont-elles massivement absentes des revues de poésie, mais je m’interroge : je lis beaucoup de ces publications et ce n’est pas mon impression qui n’est qu’une impression car je n’ai pas fait d’études statistiques. Et je remarque que les tziganes (sur lesquels écrit Alexandra Bougé) sont rejetés en bloc quelle que soit leur appartenance sexuelle ! Y a-t-il une poésie féminine ? Je ne le pense pas après avoir lu ce poème… Sanda Voïca signe un poème qui parle d’amour interdit entre un gitan et une gadgée : peut-être aurait-il fallu donner à lire des poèmes d’amour écrits par un gitan aimant une gadgée ? Fallait-il ajouter à ce racisme ordinaire qui se nourrit des habitudes une discrimination poétique ? Restent des poèmes fort intéressants au demeurant, restent des poètes bulgares ou roumaines (souvent exilées) peu connues ici : c’est une raison pour lire Revue Cabaret…

(Revue Cabaret, abonnement 10 € pour 4 n° annuels, chèque à l’ordre du Petit rameur. 31, rue Lamartine. 71800 La Clayette. www.revuecabaret.com )



Collectif : « Nouveau Noum »



Sous-titré « 1955-2016 Rétrospective poétique de l’activité nucléaire russe en zone arctique », le livre donne accès gratuitement sur internet au film musical « Nouveau Noum » réalisé par Cinéma Fragile sur la musique de Saint Octobre. Il s’agit donc d’un ensemble élaboré par le groupe de poésie électro Saint Octobre (Jean-Baptiste Cabaud pour le texte et David Champey pour la musique), les réalisateurs de Cinéma fragile ( Katia Viscogliosi et Francis Magnenot), la photographe Anne Bouillot et le graphiste Clément Payot… Il sera ici rendu compte uniquement du livre. Je ne sais pas si le titre de ce livre fait référence à « L’Argile de Noum », ce conte de l’Égypte antique. J’aime à le penser car ainsi l’ouvrage serait l’histoire d’un nouveau noum destiné à l’édification des générations futures. Car en 2015 il existait environ 16300 armes nucléaires sur notre planète, possédées majoritairement par les quatre pays historiques sur le plan nucléaire, les USA, la Russie, la France et la Grande-Bretagne. (Les cinq autres, la Chine, l’Inde, le Pakistan, Israël et la Corée du Nord n’en possédant qu’un nombre réduit). Le livre est surtout l’histoire du brise-glace nucléaire soviétique Lénine.
Le monde court à sa perte, d’une façon ou d’une autre, avec la bombe atomique qui ne servit pas depuis Hiroshima et Nagasaki. On parle d’équilibre de la terreur. JB Cabaud décrit parfaitement le côté soviétique puis poutinesque de l’aventure. Manque cependant le côté capitaliste de ce sinistre équilibre, manquent les temples de la consommation, manquent la production d’électricité d’origine nucléaire et ses déchets, manque… tant que dure le Kapital ! Mais le brise-glace Lénine devient une menace : « Les hommes […] ont peur, maintenant, Lénine. Pour toi. De toi. Pour eux. Ne se sentent plus en sécurité sur tes coursives et les passerelles » (p 50, chapitre 1967, Lénine trois-coeurs-Le Béton-La Masse : il est ici fait allusion à l’accident survenu au navire durant l’hiver 66-67, le réacteur fondu est supposé avoir été jeté en mer de Kara). Cette réalité est bien dénoncée, mais le lecteur exigeant attend l’autre face de la réalité : celle de la France, du Royaume-Uni, de la Chine… La menace nucléaire, ce n’est pas seulement Tchernobyl. C’est aussi Three Mile Island, c’est aussi Fessenheim : que sait-on de ce qui nous est soigneusement caché ? Ce que dit Cabaud, c’est l’horreur d’avoir été trompé. Ce que nous pouvons lire, c’est, en creux, l’horreur yankee d’avoir acculé le géant rouge à cette extrémité, à ce pis-aller que fut la course aux armements avec ses intérêts géostratégiques…
L’idée de Révolution est à reprendre à zéro en ne succombant point aux sirènes capitalistes. Tout est à réinventer en évitant les erreurs du passé : pas de mirages productivistes ni de consommation effrénée. Il faut terminer par deux aspects du livre qui posent problème. Le premier est la contradiction affichée entre la volonté de l’auteur de rendre compte de l’activité nucléaire soviétique puis russe dans la zone Arctique entre 1955 et 2016 d’une part et d’autre part, le second qui concerne les photographies illustrant l’ouvrage. Si l’on peut comprendre la culture du secret cultivée par les autorités de l’empire de l’est, est plus difficilement compréhensible le crédit des photographies réalisées par Anne Brouillot en ex-Allemagne de l’Est et à Berlin en juin 2013, lors d’une résidence, photographies de timbres poste en particulier, qui remplacent les images qui n’ont pu être prises ! L’autre est la mauvaise traduction (pp 109-110) qui n’apporte rien, reprise sur internet et relative à la centrale de Kola : son seul intérêt en est le style approximatif qui fait écho à celui, haché, de Cabaud qui traduit le saut dans l’inconnu.

(Saint Octobre : « Nouveau Noum ». Éditions La Passe du Vent / La Capitainerie, 160 pages, 15 €.)



Louis Savary : « Maintenant que je suis un vieux singe »



Le lecteur reconnaîtra dans le titre du dernier recueil de Louis Savary l’amorce d’un dicton populaire : « Ce n’est pas à un vieux singe qu’on apprend à faire des grimaces ». Le temps semble être venu pour Louis Savary de procéder à un bilan. Mais à sa manière ; si le poète n’hésite pas à écrire dans la forme qui lui est coutumière : « je suis en deuil de mes rêves » ou « le pire de mon amour / c’est que bientôt / nous serons là-bas / où personne ne se retrouve », on sent comme une disparition occasionnelle de l’humour… Ou une noirceur généralisée de ce même humour ; mais la lucidité est toujours là, car Louis Savary parle souvent de poésie et de mort. Il faut également souligner les poèmes qui rappellent « Ite missa est » publié en 2015 chez le même éditeur ; à titre d’exemples : « je n’irai pas au ciel / le paradis a fait faillite  » (p 78) ou « Dieu est mort / le cauchemar est terminé  » (p 80). C’est réjouissant même si cela ressemble à de l’anti-cléricalisme primaire !
Il y a un ton Savary : les poèmes sont brefs et ressemblent plus à des aphorismes qu’à de véritable pièces de vers, le recueil est rigoureusement construit, et c’est percutant…

(Louis Savary : « Maintenant que je suis un vieux singe ». Les Presses Littéraires, 102 pages, 15 €.)



Yves Namur : « Les lèvres et la soif »



Sous-titré « Élégies » et dédié « à la femme aimée », ce recueil, « Les lèvres et la soif » donne le ton dès le titre : les lèvres ne se dessèchent-elles pas quand la soif est là ? L’élégie, au sens strict, est une sorte de poème lyrique (faut-il le rappeler ?) dont le ton triste ou plaintif est caractéristique de la passion amoureuse. De fait, le recueil est composé de deux élégies où Yves Namur dit son amour de la femme aimée sans qu’on n’en sache plus car le poète est exigeant sur son écriture qui se refuse à l’épanchement incontrôlé. Dès le premier fragment, le ton est élégiaque : silence et vide sont au rendez-vous du poème et Yves Namur demande des choses contradictoires : « qu’il [le silence de la femme] nous empêche d’entendre / et qu’il nous donne à entendre les choses // et qu’il descende dans le puits ténébreux / et qu’il monte aussi sur l’échelle du ciel » (p 15).
Il faut attendre la fin du livre pour apprendre par une brève note que la première élégie a été écrite à Pernes-les-Fontaines en 2007 et que la seconde le fut entre 2012 et 2015 à quatre endroits différents. Jeu du tu et je. Mais l’unité du recueil ne souffre pas de ces deux campagnes d’écriture différentes. C’est qu’Yves Namur s’interroge sur la nature du poème : « un poème peut-il être un souffle arraché, / une montagne plus légère que des larmes, / plus légère que du pain, » (p 19).
Si dès les premières pages le poème se confond avec un oiseau, c’est que le poète place en exergue quelques mots d’Israël Eliraz consacrés à l’oiseau. Le poète s’interroge aussi sur l’homme, tout au long de cette élégie : « ces hommes de rien […] // qui marchent sans ne rien comprendre de la pluie, / du vent ou de l’odeur des cheminées, ». Les fragments qu’on trouve sur une page (les poèmes) forment une poésie ininterrompue, une élégie… « un oiseau s’est posé aujourd’hui sur tes lèvres » écrit encore Yves Namur : est-ce l’âme (ce vieux cliché usé jusqu’à la corde) qui se pose ainsi ? Ou un souffle ? L’inclusion de vers dus à d’autres poètes transforme l’élégie en une méditation sur le poème. D’où ce ton particulier de l’écriture de Namur…
Cinq et huit ans plus tard, Yves Namur écrit une seconde élégie. Il reprend le thème de l’oiseau et des lèvres (d’où les titres voisins des deux élégies). Mais il change de possessif : le tes devient mes. L’aspect philosophique est donné par la référence à Héraclite d’Éphèse et à la lumière. C’est une poésie savante par ses citations de Paul Celan, de Rainer Maria Rilke, de Roberto Juarroz comme dans la première élégie où l’on remarque les références à Antonio Ramos Rosa, à Roberto Juarroz ou encore à Philippe Jaccottet : poésie hiératique et digne donc ; celle d’une renaissance ? Car le désir est la soif : « la source s’est levée dans ma bouche ».
Mais les deux vers que je retiens sont les suivants : « combien était réel mon désir / de marcher avec le chœur des hommes ». J’ignore si les propos du prière d’insérer sont justifiés : « Le texte s’affranchit soudain d’une forme rigoureusement contenue et libère la parole d’un auteur qui, au fil des pages, se fait le chantre de l’amour et de la femme, qu’elle soit aimée ou aimante ». Mais lisez plutôt ce nouveau recueil d’Yves Namur.

(Yves Namur : « Les lèvres et la soif ». Les Éditions Lettres Vives, collection Terre de poésie. 96 pages, 18 €. En librairie, diffusion Harmonia Mundi).


Jean Esponde : « Les derniers Grecs »



Le livre que signe Jean Esponde est d’un statut indéterminé. S’agit-il d’une pièce de théâtre, d’un poème ou de quoi d’autre ? Si l’on examine attentivement la liste des personnages, le Voyageur (le narrateur qui séjourne en Grèce en 2016) attire l’attention : comment alors ne pas penser que d’autres personnages sont contemporains (le chef des esclaves qui est le symbole des prolétaires d’aujourd’hui, la femme qui serait une simple citoyenne de nos jours) …
Le narrateur séjourne donc dans la Grèce de 2016 qui a défrayé la chronique politicienne et il prend le parti du peuple grec. Se mêlent alors prose (reportage ?) et vers, se mêlent aussi l’actualité sociale et l’évocation du passé via une représentation de la pièce d’Eschyle, « Les Perses », dont le spectacle est donné à l’hôtel où séjourne Esponde (pp 14 et 15). Le message est clair : « Nul mortel n’a les Grecs pour esclaves ni pour sujets ». Et encore : « Athènes contient des hommes ; et c’est là un rempart invincible ». Le parallèle est frappant entre les Grecs d’aujourd’hui et les Grecs de la pièce d’Eschyle. Le narrateur/voyageur continue son périple à travers la Grèce : direction Corinthe. Le théâtre cède la place à la poésie et c’est la lecture d’une anthologie « Ce que signifient les Ithaques » avec des fragments cités de Titos Patrikios, Yorgos Markopoulos, Dinos Siotis (pp 17 à 20). Se mêlent lecture et évocation de Rimbaud qui aurait pu… On se souvient alors que Jean Esponde a publié en 2004 une non biographie d’Arthur Rimbaud, « Mourir aux fleuves barbares »… Toujours la même sympathie pour les Grecs d’aujourd’hui… Le récit continue, l’Histoire se poursuit que je ne vais pas résumer, que traversent l’évocation d’Hölderlin et la bataille navale de Salamine en - 480 ; Esponde relit Eschyle.
Jean Esponde connaît bien l’histoire de la Grèce antique et de ses relations avec Rome. Mieux en tout cas que son lecteur. Esponde, dans sa comparaison implicite de la Grèce antique et celle de l’éventuel Grexit, analyse finement ce qui se joue aujourd’hui : il met en évidence la prise en otage du peuple grec et la trahison des uns et des autres. Le propos d’Esponde est, en analysant les récits des Grecs de l’Antiquité, on ne peut plus contemporain de la mainmise de Bruxelles sur la Grèce : partant de Hölderlin, de Hegel et de quelques autres, son objectif est de mettre en lumière la réalité et les causes de la fin de l’indépendance grecque. Et de faire un parallélisme avec ce qui se passe aujourd’hui quant à la place de la Grèce dans l’Europe et de mettre en lumière la volonté "européenne" de faire payer l’addition au peuple grec ! N’en déplaise aux thuriféraires de l’Europe… Ce qui manque aux Grecs, c’est le sens de l’unité nationale. (pp 57-58). Sautant par dessus les siècles, Esponde en arrive à la troisième guerre Punique et à la chute de Corinthe où les Romains pillent la ville malgré la résistance de Diaeus : le romain Mummius fait exécuter tous les hommes de Corinthe et vendre comme esclaves les femmes et les enfants. Il faut lire ce livre pour ce qu’il nous dit d’aujourd’hui… On pense aux souffrances actuelles du peuple grec, victime de ses riches qui ne veulent pas payer l’impôt, à ceux qui se suicident, à ceux qui meurent en mer en voulant fuir l’enfer déclenché par l’Occident. On pense, on pense que l’Histoire n’est pas finie malgré trahisons et petitesses.
Et ça se termine par ces mots du vieux Pylade : « Seuls comptaient l’or, le commerce, les maisons luxueuses, les bijoux et toutes les corruptions ». Ces mots s’appliquent à maintenant, la Grèce et l’Europe ; alors que la Grèce, c’est Théodorakis ; et cette photographie de Willy Ronis qui montre en 1992 un restaurant du vieux marché couvert de Thessalonique ( Willy Ronis, « Ce jour-là ». Folio 4801. 2006 pour la première édition au Mercure de France, pp 40-41). Et il faut (re)lire la bande dessinée de Philippe Druillet, «  Salambô » (Salambô, 3 tomes, Dargaud éditeur, 1991, 1992 et 1993)..

(Jean Esponde : « Les derniers Grecs ». Atelier de l’Agneau, 112 pages, 16 €.)



Louis Bertholom : « Avec les orties du temps »



Louis Bertholom explore, comme le titre du recueil l’indique, la notion de temps dans ses poèmes. Dans tous ses sens, depuis le temps qu’il fait jusqu’à la notion abstraite, voire philosophique, de temps qui passe… Ce qui est curieux, c’est que le poète proclame dès le poème liminaire, « Le temps n’existe pas ». Ce qui ne l’empêche pas de dater soigneusement chacun de ses poèmes. Peut-on pour autant parler de contradiction ? Je ne le pense pas car le temps est complexe, intimement lié au vivant. Reste que se frotter au temps, c’est comme se frotter par inadvertance aux orties…
La première partie, « Le fruit de l’instant », est complexe : elle mêle différentes sources d’inspiration. Ainsi le poème « Photo » offre la peinture d’un monde où l’ouvrier est absent : seuls le paysan, le bourgeois et le notable sont présents sur la photo de mariage. Mais ce n’est qu’une photo, reflet du milieu des mariés ? ou témoignage d’un temps révolu ? Pourtant dans d’autres poèmes, le travail ouvrier est présent sous des formes qui sont celles de l’époque : « Le ciment était frais, / en bordure du trottoir » ( p 13) ou « L’air vicié couve le bric-à-brac / sous les mottes de chanvre / qui pendent des poutres, / suicide sec du labeur » (p 15). Par exemple.
Ailleurs, dans « Cruelles vitrines », on peut lire une méditation sur la vieillesse ou le vieillissement et le jeunisme à la mode, qui ne manque pas de lucidité ni d’humour noir. Cette poésie est réaliste, fortement ancrée dans la Bretagne même si elle est émaillée de mots bretons qui sont une gêne pour le lecteur (les notes en bas de page éclairent l’ignorant mais contrarient la lecture linéaire). Elle reflète aussi une lutte contre le temps qui n’en finit pas, dont on ne sort jamais vainqueur : aussi le voyage dans un moment du passé ramène-t-il, toujours, au présent qui lamine tout. La strophe coïncide souvent avec une phrase : langue commune donc qui permet d’évoquer aussi bien l’actualité que les événements du passé et d’explorer les expressions toutes faites.
Changement de ton avec la deuxième partie, « Quand le temps respire ». On pense à Paul Éluard qui écrivait au bien ce qu’il avait écrit au mal. Le temps n’est plus l’ennemi. Ce n’est pas un hasard si l’un des poèmes les plus longs du écueil, « La mer blanche », traduit un spectacle enchanteur : « Me repaître inlassablement / paître la pensée des reflets, / traire les esprits secrets qui flottent, / extraire l’or de l’indicible flux du monde. » Louis Bertholom accepte le monde tel qu’il est en jouant sur les deux sens du mot temps… C’est une ode à la vie qui est offerte au lecteur, la simplicité se mêle à l’aspect divin (l’athée que je suis est sensible à ce qui dépasse l’homme et sa vie) même si l’issue est connue. Reste que la vie de la pierre dépasse le temps qui passe… « On se masque en tuant le temps / pour oublier que c’est lui / qui nous tue ». L’humour n’est pas absent de ces vers ; ainsi dans « Mon heure n’est pas encore arrivée ! » ou dans « Ah les madeleines ! » Une ode à vie mais aussi au pays de l’enfance où les « endetteurs banquiers » ne faisaient pas la loi, la pluie et le beau temps…
Le livre se termine avec une suite de trois poèmes, « Trois villes pour trois âges de l’eau », on remarquera la nostalgie dans le poème consacré à Tanger… Ce qui est normal pour un recueil dédié au temps. Louis Bertholom réussit une synthèse parfaite entre le poète et le chanteur de rock qu’il fut.

(Louis Bertholom, « Avec les orties du temps ». Les Éditions Sauvages, collection Askell. 168 pages, 15 €. Sur commande chez l’éditeur : Ti ar Vro, Place des droits de l’homme. 29270 Carhaix. Ou en librairie ou encore sur le site http://editionssauvages.monsite-orange.fr )

/Voir aussi [l’article de G. Cathalo. /]



Emmanuelle Pirotte : « De Profundis »



Je n’avais pas lu « Today we live », le premier roman publié d’Emmanuelle Pirotte : je m’étais arrêté au patronyme et comme je pensais (et que je pense toujours) que le talent n’est pas héréditaire et que j’ai une sainte ( ? ) horreur de ceux qui parlent franglais, même dans leurs titres de livres… ! Oui, mais voilà, je me suis laissé convaincre par l’attachée de presse d’Emmanuelle Pirotte et je viens de lire « De Profundis » , le deuxième roman qu’elle vient de publier chez le même éditeur et qui est, en fait, le premier qu’elle ait écrit…
« De Profundis » se passe dans une Belgique pas si éloignée des jours que nous vivons, sur fonds de rivalité linguistique (qui en dissimule mal d’autres), de fanatismes religieux, d’épidémie d’Ebola III et de trafics en tout genre… Emmanuelle Pirotte met bien en évidence la séduction des jours sans avenir et les dérives idéologiques des laissés pour compte d’une économie qui part à vau-l’eau… Mais ce roman ne se résume pas, il se lit.
Si « De Profundis » ne se résume pas, il pose le problème du genre littéraire auquel il appartient. Il commence comme un roman d’anticipation dans Bruxelles en proie aux désordres où l’héroïne survit tant bien que mal avant de fuir à la campagne où elle possède une maison. Mais la robinsonnade à laquelle le lecteur s’attend n’est pas un roman d’apprentissage car Roxanne, l’héroïne, n’est pas disponible pour une nouvelle vie (elle est habituée à la ville, a connu une vie et l’argent facile [quoique non dénuée de risques], les paradis artificiels et s’est livrée à des commerces illicites autant que dangereux…) Mais le roman post-apocalytique tourne au conte fantastique avec ses poncifs, fantômes, réminiscences…) tout en se révélant nécessaire au dénouement (mais là, il faut attendre la fin ! Même si ce roman dans le roman peut paraître gratuit). Le lecteur peut penser fugitivement à l’adaptation cinématographique de « Je suis une légende » (celle de 2007, le film de Francis Lawrence), le roman de science-fiction de Richard Matheson, mais outre que le dénouement du film est différent de celui du roman original, Roxanne ne retrouve pas une communauté et n’est pas condamnée à mourir (elle n’est pas un monstre) … Mais voilà qui rappelle qu’Emmanuelle Pirotte est scénariste ! « De Profundis » est-il pour autant une dystopie, c’est-à-dire une contre utopie ? Je ne sais pas trop, même si le livre en a certains traits, même s’il tourne au cauchemar, car la fin est relativement heureuse …
Mais Emmanuelle Pirotte évite l’apologie d’une vie près de la nature, elle en montre au contraire toutes les difficultés. Elle peint avec efficience une société moderne qui a sombré dans le désordre. Et avec un sens du suspens très fort. Si bien qu’on lit le roman d’une seule traite ou presque, car si on est obligé de le reposer, pour reprendre sa lecture plus tard, c’est à regret. Et puis, c’est un chant d’amour et d’amitié…

(Emmanuelle Pirotte, « De Profundis ». Le Cherche Midi éditeur, 288 pages, 17 €. En librairie à partir du 25 août 2016).



Revue Cabaret n° 18 (été 2016)



La plus modeste des revues, fabriquée avec les moyens du bord ! Format : un quart de A4 ; 20 pages au total, impression un peu fourre-tout et un caractère minuscule… Mais c’est réjouissant. Elle mêle auteurs débutants et reconnus, c’est stimulant car on y découvre de bons poètes.
Ce n° 18 est intitulé « Looking for Corto ». On pense dès la couverture à Corto Maltese, le héros du dessinateur Hugo Pratt. De fait, Alain Crozier dans son éditorial note : « Tout Corto Maltese qui se respecte, doit prévoir une suite rapprochée de voyages au long cours ». Le lecteur ne sera pas déçu par cette livraison. L’athée que je suis est sensible à ces vers de Bluma Finkelstein : « Tous pareils popes imans prêtres rabbins / cathédrales de mots vains au bord des ravins ». Reste que l’occupation de la Palestine, les spoliations dont ses habitants ont été victimes sont des injustices. Reste la mauvaise conscience occidentale ayant des relents de néo-colonialisme qui a encore de beaux jours devant elle. Les voyages s’accumulent autant que les poèmes dont certains sont émaillés de noms de villes éparpillées sur le globe terrestre… Mais le plus beau des voyages n’est-il pas celui que l’on fait sans bouger de chez soi, en rêvant ? La vue des paysages lointains m’a toujours déçu : on y trouve la même laideur et le même étalage de la marchandise ! Même à Venise ! Car, ainsi que l’écrit Édith Soonckindt : « Tout en sachant que / partir / loin / ne change rien à rien ». Même si j’ai retrouvé avec plaisir l’évocation d’un Istanbul que j’ai arpenté il y a quelques années.
Revue Cabaret a beau souhaiter ne recevoir que des textes d’auteures féminin(e)s, le lecteur attentif remarquera un texte dû à un mâle, Michel Serraille…

(Revue Cabaret, ce n° : 2,50 €. Abonnement 4 n° : 10 € chèque à l’ordre du Petit Rameur. Revue Cabaret, 31, rue Lamartine. 71800 La Clayette.)



Paul Quéré : « Suite bigoudène effilochée »



Cet ouvrage est la réédition de celui sorti en 1982 mais augmentée, selon les souhaits de Paul Quéré (disparu en 1993), de deux poèmes Mots enclos et Lieux disants. Aussi cette « Suite bigoudène » est-elle donnée à lire au complet même si les Mots enclos ne paraissent ici que sous forme d’extraits choisis par Ariane Mathieu et Marie-Josée Christien…
Le livre s’ouvre sur ces mots : « Tout simplement être ! // Le reste n’étant que fioritures : penser, écrire, ou faire quoi que ce soit » et se termine sur ces autres : « Tel est le lieu. Qui fait de son passant ou de son habitant - qu’il habite lui-même - un autre lieu. Où quelque chose a lieu ». Ces notations montrent bien la mobilité de la pensée de Paul Quéré, la dialectique qu’il conquiert peu à peu dans ce retour à une terre d’élection… C’est que Paul Quéré, d’origine bretonne, est né en 1931, en Champagne, a vécu en Provence avant de revenir en Bretagne en 1979 où il vivra 14 années. Je ne sais pas si les récits d’accidents biographiques ou de crises existentielles ont un sens. Mais à lire cette version définitive ( ? ) de Suite bigoudène, on a l’impression d’une lente conquête de la maîtrise des mots et de la réflexion qui est traduite par ces derniers.
Le présent livre est divisé en cinq « chapitres ». Les trois premiers qui sont désignés par des noms de lieux du pays bigouden (Meil Boulan, Tréguennec et Truñvel) sont repris de l’édition originale de Suite bigoudène effilochée alors que les deux derniers, désignés par des expressions plus générales (Mots enclos et Lieux disants) ont fait l’objet d’une publication séparée dans Avelioù en 1988. Paul Quéré apparaît dès les premières pages comme à la recherche d’un essentiel qu’il cerne mal, coincé qu’il est entre une Bretagne retrouvée mais phantasmée, traversée par les luttes du moment car la Bretagne refuse d’être l’avenir nucléaire de la France. Pour preuve : la bretonnitude du poète est de façade (p 24) et il n’a de cesse de trouver « Le Breton, voyageur mythique. Clochard transcendantal kerouaco-whitien » (p 27). Les écrivains sont convoqués : de Brendan Behan à Carpentier et Bernard Noël… Mais « la terre se liquéfie pour ajouter son grain de sel aux soliloques de la mer ». Toujours ! (entre Plovan et Tréguennec, l’étang de Truñvel, lieu privilégié… p 31). L’érotisme n’étant qu’une composante de ce fantasme ; tout comme la mort sans cesse présente. Avec « Une journée à Tréguennec », je ne sais plus si l’ordre des poèmes signifie encore une chose ; mais ce que je sais, c’est que le temps passé à Tréguennec produit du sens ; le mysticisme (religieux, même si Paul Quéré n’oublie de faire preuve de distance) se mêle à l’érotisme : c’est qu’il n’est pas tendre avec ce qu’est devenue la Bretagne… « Truñvel » est une suite atypique : écrite en petits pavés de prose, elle mêle caractères gras et caractères romains ordinaires : les caractères gras attirent le lecteur : aussi, page 92 le concept de celtaoïsme, mot valise formé de toutes pièces (celtisme et taoïsme) n’est pas innocent… « Truñvel » fonctionne comme le poème de la réconciliation avec soi-même et avec la Bretagne enfin retrouvée. Mais cette réconciliation passe par le celtaoïsme qui permet d’accepter la Bretagne et soi en même temps. « Truñvel » fait penser au rouleau de Kerouac, « On the road », Kerouac plusieurs fois évoqué, « l’incertain poète brestois » (p 100). « Truñvel » annonce « Lieux disants ». Quant aux « Mots enclos », le terme enclos fait irrésistiblement penser aux enclos paroissiaux du Finistère. Si l’enclos est le lieu emblématique de l’appartenance à une communauté, les mots sont celui de l’appartenance à celle des écrivains, des poètes… Paul Quéré s’accepte tel qu’il est : « Ici quelqu’un imagina un étrange dialogue. Celte-Taoïste… » Tout est alors dit. « Qui, sinon le poète, peut encore rappeler les hommes à la mort ? » (p 129). Le yin et le yang bretons ? Dans « Lieux disants », Paul Quéré trouve enfin la réalité du paysage : « Arbre, étang ou ciel, la nature des choses est de refléter la nature humaine. Non de l’illustrer ! » Mieux : « Bien sûr ! il n’y a lieu que dit par l’homme ! / Que pourrait donc dire le lieu lui-même ? / C’est parlant, en son lieu & place, que l’homme le recrée. Voilà le secret. La Parole. »
Voilà ce qu’au terme de cette lecture trop hâtive, je pouvais écrire. Et si, lors de la première fois que j’ai lu Suite bigoudène effilochée, je l’avais mal lue ? Ce que dit Paul Quéré, c’est que le lieu est porteur de paroles. On ne s’identifie jamais à celui-ci. « Terre-écriture » (p 143) : on comprend alors la nécessité de ces revues que fonda le poète, Ecriterres et Le nouvel Ecriterres : « … l’écriture de la terre est cette chose en soi, qui, échappant à l’homme, dépassant sa pensée, fonde et porte la Parole. De la planète. Dans l’univers. ». Et si Paul Quéré était le plus important de nos poètes beats ?

(Paul Quéré, « Suite bigoudène effilochée ». Nouvelle édition augmentée. Éditions Sauvages, 152 pages, 15 €. Les éditions Sauvages. Place des Droits de l’homme. 29270 Carhaix). Textes et encres de Paul Quéré.)



Denis Heudré : «  Sèmes semés »



Ce recueil est composé de quatre suites qui suivent les saisons ; il a obtenu le premier prix Paul Quéré en 2015-2016, Ariane Mathieu, la compagne de Paul Quéré disparu en 1993, faisant partie du jury qui a distingué le livre de Denis Heudré : c’est pourquoi il est publié dans la collection Ecriterres (du nom de la revue que fonda Paul Quéré) créée pour l’occasion par les Éditions Sauvages. Le sème est l’unité minimale de signification ; voilà qui éclaire le titre de ce recueil tout autant que les poèmes qui le composent.
Ces poèmes se présentent comme des pavés de prose ponctués de barres obliques, de « slashes » pour parler informatique ! Mais qu’on ne m’accuse pas de céder au franglais ambiant car je sais que slasch viendrait du moyen français eslachier signifiant esclater ou éclater : pour une fois que nos voisins de la perfide Albion ont emprunté un mot de notre vocabulaire ! Cependant parfois, très rarement, ces textes sont émaillés de points d’interrogation : une fois seulement en totalité (p 16) et occasionnellement pp 31 & 35 (si j’ai bien lu). Ce qui semblerait indiquer que le slasch ne traduit pas une volonté de l’auteur de marquer des fins de vers, ce qui autoriserait l’amateur à lire ces poèmes comme des vers libres. Mais bien comme des proses tout en privilégiant une certaine scansion. Comme s’il s’agissait pour Denis Heudré de mettre en évidence la relation dialectique entre sa vision de la nature et ce que celle-ci enseigne à l’homme : le verbe semer et ses dérivés sont là pour aiguiller la lecture.
Reste ce que dit Denis Heudré. J’ai été sensible à cette recherche d’un accord (d’une paix ?) entre le scripteur et la nature qui lui fait face : héritage de Paul Quéré ? L’athée que je suis n’a qu’à remplacer les mots de Denis Heudré : « La terre […] est l’âme de nos âmes, le dieu de nos dieux et coule en elle notre propre sang ». On peut être mystique sans adhérer à une religion ! Il me faudrait multiplier les citations, alors quelques-unes qui m’ont particulièrement frappé : « août n’est qu’une borne le long du temps / trop de bras essaient de le retenir mais ne revient-il jamais sur ses pas ? » ou « matin de cristal embué / le jour a apporté ses draps / le froid jeté à terre une saison plaquée au sol / le bois se terre dans son humus »… Je pourrais ainsi continuer longtemps, mais il faut lire ces « Sèmes semés » pour se réconcilier avec une certaine forme de poésie.
Bernard Berrou, dans sa préface, a raison de souligner que « l’homme ne peut entretenir qu’une confidence intime, voire charnelle avec les éléments qui l’entourent… »

(Denis Heudré, « Sèmes semés ». pages, 12 €. Éditions Sauvages, collection Écriterres, 60 Place des Droits de l’Homme. 29270 Carhaix. http://editionssauvages.monsite-orange.fr )



Serge Núñez Tolin : « Fou, dans ma hâte »


« Fou, dans ma hâte » se présente comme un poème d’amour. Non pas parce que Serge Núñez Tolin dans son « Avant lire » dit qu’il est pressé d’écrire à ses côtés l’effusion amoureuse. Mais bien parce que ce livre est, quoi qu’il en dise, un poème d’amour. Serge Núñez Tolin voit dans les abominations de l’Histoire et dans l’iniquité sociale un empêchement à l’effusion et au lyrisme amoureux. « Fou, dans ma hâte », s’il est un poème d’amour, est celui de la langue plus que de l’être aimé…
Au delà des freins de la vie sinistre qui est la nôtre, de la vie qui nous est largement imposée par les contingences politiques qu’en est-il exactement ? Ce mot auquel Serge Núñez Tolin attache tant d’importance se confond avec le réel. « Son nom, tout son corps » écrit-il. « Ce qui n’est pas, n’a pas de mot » ajoute-t-il. Est-ce la répétition du mot fou, est-ce l’évocation de l’Espagne, le lecteur ne peut s’empêcher de penser, fugitivement, toutes proportions gardées, au Fou d’Elsa d’Aragon, la dimension historique en moins... Car « Te voilà, couchée contre moi, une jambe passée sur mes hanches ». Mais, très rapidement, l’aveu est là : « Aujourd’hui, parviendrais-je à écrire mon Poème à Lou ? Je crois qu’elle en sera déçue, déjà je le laisse s’envahir par les mots ». La difficulté de l’opération n’est pas dissimulée : « On serre les mots de tous, sans y rien comprendre. Nous poursuivons une phrase que nous prononçons ». Les limites du langage sont acceptées. Mais Serge Núñez Tolin dit aussi l’éventualité de l’absence, mais « parle sans raison que je pourrais vous dire »… Peu à peu, son projet se transforme en parler et se taire, la nécessité de la langue remplace la célébration amoureuse. « Fou, dans ma hâte » est donc un long poème d’amour de la langue, des mots. De la poésie et du silence.
Un fragment interroge : « La fin du jour s’en va avec ceux que l’on aime ». Et si le travail de Serge Núñez Tolin consistait à reprendre la parole qui lui était interdite par l’Histoire ? Ainsi, cet autre fragment « Mon enfance - et j’y revois mon père - je le voyais se battre contre sa propre phrase » prend-il tout son sens. En se confrontant à l’enfance, à la mer, Serge Núñez Tolin se confronte aux conditions du bonheur. « Entre les mots et les choses, la voix fait un pont », note-t-il. La phrase est à l’image de la marche : si la phrase est ininterrompue, la marche est sans fin. Les mots sont saisis dans leur rapport au réel car le poète s’attache à rendre compte de ce réel. Mais vers la fin de « Fou, dans ma hâte », il remarque : « Très tôt, j’ai entendu une dissonance entre les mots et les choses, j’ai vu la difficulté d’appliquer les uns aux autres. Ils ne s’aboutent pas exactement entre eux. Il reste des interstices. Finalement, un immense intervalle ». C’est cet intervalle que Núñez Tolin explore tout en n’arrêtant pas de s’interroger sur les pouvoirs des mots et de la langue. Ce qui ne va pas sans difficulté : « Ce qui sépare les mots des choses, ce n’est pas le silence, c’est la hâte de s’y mettre ». Au-delà d’une citation (involontaire ?) de Paul Éluard, le « dur désir de durer », le lecteur remarquera que le poète parle « d’un rêve de matière » et qu’il prétend « retrouver entre les mots, le réel tel qu’il est »…
Parlant des mots (et des choses), prétendant dire l’effusion amoureuse, Serge Núñez Tolin, s’il n’apporte pas de réponse satisfaisante ou définitive, écrit son « Parti pris des choses ». Car derrière le mot, il y a toujours un parleur… Ne nous reste plus alors qu’à nommer, modestement et diversement, les choses. Mais, n’est-ce pas là le propre de la poésie ? En attendant le silence final…

(Serge Núñez Tolin, « Fou, dans ma hâte ». Rougerie éditeur, 96 pages, 13 €. Dans les bonnes librairies ou sur commande chez l’éditeur : 7 rue de l’Échauguette 87330 Mortemart).



Françoise Lison-Leroy : « Le Silence a grandi »


Le silence grandit toujours quand quelqu’un disparaît : un silence glacial. Françoise Lison-Leroy semble, avec ce nouveau recueil, rendre hommage au poète Paul André, disparu en 2008.
Trois ensembles de petits pavés de prose composent ce recueil au beau titre et dont le premier donne son appellation au livre. Si la première suite est la description d’une œuvre d’art, un gisant, à la vision cosmique (les quatre éléments, le néant, voir page 16), pour paraphraser Françoise Lison-Leroy, je n’ai ni le code, ni les liens… Rien ne me permet d’identifier le tombeau décrit à celui de Paul André. « Derrière vos paupières, le tombeau. Celui qui nous exclut dans sa phrase ennemie ». Voilà qui est dit clairement. Que penser alors du lecteur, de la lecture ? Qu’en dire ? Cette première suite se caractérise par la parcimonie des indices dispersés au long des poèmes qui interdit une identification précise du sujet décrit. Mais aussi par l’originalité de l’écriture qui, non seulement, laisse planer le mystère mais ouvre également d’étranges perspectives…
La deuxième suite de poèmes en prose trace le portrait d’un homme dont la liberté extrême se trouve au-delà des conventions. Françoise Lison-Leroy n’écrit-elle pas : « On ne vous connaissait pas de geôlier » ( p 25). Les choses ne sont jamais exprimées nettement ; à peine sont-elles évoquées à demi-mot. Ainsi page 29, peut-on lire ce fragment : « Vous aviez un secret . Nous ne pouvions le débusquer, l’arracher à vos remparts tenaces mais friables. En quelle gare sans nom posiez-vous vos valises ?" Le lecteur se plaît alors à imaginer dans ce poème un Résistant à l’occupant nazi pendant la seconde guerre mondiale avant de se rendre compte que Paul André est né en 1941 ! Mais il est vrai que les porteurs de valise ont été nombreux au cours de l’histoire… Françoise Lison-Leroy a l’art du portrait où l’on ne reconnaît pas le modèle puisqu’il est élevé au rang de mythe…
La troisième est sans doute la suite la plus énigmatique du recueil. Françoise Lisons-Leroy semble tirer une conclusion des deux précédentes qui étaient déjà mystérieuses. Comme si il y avait une énigme dans l’énigme. Il faut citer intégralement ce poème : « Bien plus tard, nous ouvrirons les livres, les rideaux, les cabanes. Nous trouverons un message sous l’écorce nouée, un dessin dans la cache. Nous les laisserons bien en place, afin que d’autres mains les hissent jusqu’à l’âme ». Elle avoue, mais cela débouche sur un océan d’interrogations. Mais ce que paraît affirmer l’auteure, c’est qu’il y a des modèles, des guides pour la vie car le jour des héros nous éclaire. Aussi ne reste-t-il plus au poète qu’à écrire : « Nous laissons là le gisant de pierre douce » : tout le recueil prend alors son sens…
Paul André est un modèle intellectuel (je me trompe peut-être) pour Françoise Lison-Leroy par son exigence, son intégrité, ses choix, sa morale… Elle se conforme à celui-ci. J’ai envie de lire Paul André… Signe que « Le silence a grandi » est une réussite…

(Françoise Lison-Leroy, « Le silence a grandi ». Rougerie éditeur, 64 pages, 12 €. Dans les bonnes librairies ou sur commande chez l’éditeur : 7 rue de l’Échauguette . 87330 Mortemart).



Sylvie-E Saliceti : « Couteau de lumière »


« Couteau de lumière » commence par l’évocation d’une légende des Amérindiens Wabanakis consignée par T.C. McLuhan dans « Pieds nus sur la terre sacrée », une scène que la cynégétique ne renierait pas : la mort d’un élan tué par un chasseur de cette ethnie. Puis, Sylvie-E Saliceti décrit les pierres à cerf qui sont des mégalithes sculptés du nord de la Mongolie et de Sibérie montrant un cervidé volant dont la signification reste hypothétique. Au-delà de cette description, elle donne une interprétation personnelle de sa conception de la vie et de l’origine de l’homme qui en est l’expression… C’est sans doute pour cela qu’elle compose son recueil en trois stèles qui recouvrent les trois âges de l’humain : la naissance, l’adulte et la vieillesse (l’antichambre de la mort).
Le cervidé (qu’il soit daim, élan, biche ou cerf) se prête à toutes les digressions. Vers et prose mêlés amènent le lecteur vers une vérité qui toujours fuit, car l’universel et l’intime se mêlent. C’est que Sylvie-E Saliceti est à la recherche de ce qu’elle est : il ne faut donc pas que le lecteur s’étonne quand il ne trouve pas de réponses à ses questions.

(Sylvie-E Saliceti : « Couteau de lumière ». Rougerie éditeur, préface de Marc Dugardin, 80 pages, 13 euros dans les bonnes librairies ou sur commande chez l’éditeur : 7 rue de l’Échaugette. 87330 Mortemart).



Jean-Claude Leroy : « Toutes tuées »



« Toutes tuées » est le premier recueil de Jean-Claude Leroy que je lis. Mais je sais qu’il a écrit différemment ses poèmes précédents. J’ai été sensible au vers ample et généreux qui caractérise ce nouveau livre. Jean-Claude Leroy dénonce la situation faite aux femmes sur un mode lyrique qui ne refuse pas le rythme ni la répétition (ainsi ici, le mot pris et ses dérivés), des femmes qui sont destinées à être mères avant tout. La vulgarité n’est pas exclue de ces vers : cul, couilles, pisser, bander, sucer… Le machisme qui est responsable de cette situation en est à l’origine ; l’homme n’est plus qu’un « escroc social / qui tient d’avance toutes les cartes à jouer à la poupée qui pisse vertical / tandis qu’elle s’accroupit et suce le gland du miracle ». C’est toute une civilisation qui est ainsi dénoncée avec vigueur, une civilisation où les femmes jouent un rôle qui satisfait les hommes. Même la religion dominante est égratignée au passage avec cette allusion aux « mystères de la trinité ». Jean-Claude Leroy ne s’épargne pas, il ne tait pas ses responsabilités : « Écœuré du geste de PRENDRE / je peux bien me plaindre et m’accuser / sans cesser de recommencer pour étourdir l’enfance microcosmique »… C’est qu’il n’est pas dupe, il sait qu’on peut faire « l’amour avec excuse / excuse d’un jouir… » même si cet amour peut conduire à la procréation. Ce long poème qui donne son titre au recueil raconte toutes ces choses. Mais à trop mettre en lumière la relation mère / fille qui ont intériorisé la « mission » imposée par le mâle, le poète n’oublie-t-il pas quelque peu la responsabilité de l’homme conforté(e) par un système économique inique ? Je me trompe peut-être en posant cette question… Mais peut-être pas tant que ça car le système est prégnant et la domination des femmes ne change rien au sort des autres femmes ! "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !", et peu importe votre sexe ! Et si Jean-Claude Leroy prenait la parole pour les femmes, toutes les femmes (même les dominatrices du dit système ou de la politique) ? Reste que le discours « psychanalytique » (pp 38-39) est un obstacle auquel je me heurte. C’est vrai que le passage du JE au IL vient brouiller le discours ; c’est que, fort justement, Jean-Claude Leroy se place dans la caste des hommes… Mais, je veux en demeurer à ce « MOI TOUS LES HOMMES » qui épouse la cause des femmes.
« Toutes tuées » est complété par 3 « autres textes à dire », moins longs. Jacques Josse, qui a publié « Corrige la mort » en 2003 dans sa collection Wigwam, écrit de ces textes à dire qu’ils sont « rudes, portés par un rythme élevé, dû à un souffle de grande ampleur » (sur le site remue.net). Il sait de quoi il parle et je ne le répéterai pas tant le jugement est juste. J’ajouterai seulement que Jean-Claude Leroy semble préférer l’oralité à la lecture silencieuse et que j’apprécie ces deux vers ironiques « en haut du portail la jolie maxime / "boustifaille et loisir, consommer rend libre" » qui résument admirablement la société dans laquelle nous vivons… J’aime cette image de l’abuseur public qui dit bien les choses, ici et maintenant. Et j’aime cet humour qui n’hésite pas à se prendre pour cible…

(Jean-Claude Leroy, « Toutes tuées et autres textes à dire ». Rougerie éditeur, 72 pages, 12 €. Dans les bonnes librairies ou sur commande chez l’éditeur : 7 rue de l’Échauguette. 87330 Mortemart.)



Paul Desalmand & Philippe Forest : « 100 citations littéraires expliquées »



Pour ce nouveau volume de la collection « 365… », Paul Desalmand a changé d’acolyte (Yves Stalloni est remplacé par Philippe Forest) et les 365 expressions ou mots ne sont plus que 100 citations littéraires expliquées. Mais le principe reste le même : le voyage à travers la langue n’est pas sans surprises même si l’illustration a fini par disparaître, ce qui est dommage car la conception graphique des ouvrages de la collection était une fête pour les yeux.
C’est très sérieux : les deux auteurs situent la citation dans une œuvre de l’écrivain expliqué (recueil ou poème, lettre, journal, pièce de théâtre…). Ils rétablissent les intitulés fautifs et les interprétations erronées. Ce qui ne manque pas de dialectique ni de lucidité parfois pessimiste. Desalmand et Forest ne manquent pas de culture puisqu’à la notice 14 (consacrée à Boileau, « Ce qui se conçoit bien… »), ils convoquent à l’appui de leurs dires - et pour nuancer ce que Boileau peut avoir d’abrupt - Horace (qui a écrit la même chose que Boileau), Verlaine, Mallarmé et Valéry ! Ils mettent en évidence la relativité de certaines des citations aujourd’hui et c’est là le principal mérite de ce recueil : même la critique marxiste des textes littéraires (si décriée de nos jours, pour les raisons que l’on sait !) est réhabilitée par les deux auteurs qui en montrent la pertinence. La seule fois où j’ai remarqué un oubli des deux complices est dans la première notice (consacrée à Lamartine et son célèbre vers « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé »). « Un seul être me manque et tout est dépeuplé » (1770 ou 1771) de Nicolas Germain Léonard devient dans « L’isolement » (publié en 1820) sous la plume de Lamartine le vers que l’on cite sans cesse… Lamartine était coutumier du plagiat : ne trouve-t-on pas dans « Le lac » (paru en 1820) du même poète ce fameux hémistiche « Ô temps suspends ton vol… » qu’on peut lire aussi chez Antoine Léonard Thomas dans son « Ode au temps  » publiée en 1762 ! On lira avec intérêt « Plagiaires et plagiats (2) Alphonse de Lamartine » de Jean Stouff sur le site biblioweb.hypothèses.org/12984. Je n’ai aucun mérite particulier à signaler cet oubli car c’est en lisant la préface d’Alain Borer à la réédition en 2016 de deux recueils de Zéno Bianu dans la collection Poésie / Gallimard que j’ai découvert cette « référence » : Lamartine « avait emprunté, sans guillemets, au jeune Guadeloupéen Nicolas Germain Léonard… » (p 29). Si le plagiat est l’un des beaux-arts, la littérature est inépuisable !
La notice 42 (La terre est bleue comme une orange) témoigne de l’impossibilité de tout connaître. Si on y peut lire une excellente définition de l’image poétique due à André Breton (et par là-même d’une certaine poésie), on n’y trouve pas un mot sur la genèse de ce vers. Je crois me souvenir d’avoir lu dans un numéro (hors série ?) de La Nouvelle critique (que je suis incapable de retrouver !) quelques lignes sur ce thème : Paul Éluard aurait écrit ce vers parce que l’orange qu’il avait sous les yeux était pourrie, donc bleuâtre ! Et je ne peux m’empêcher de penser à la description de la Terre vue de l’espace par les cosmonautes : elle serait bleue (d’où l’expression « la planète bleue »)… La vérité se trouve sans doute dans toutes ces affirmations ; celles de Desalmand et Fourest comme dans les autres.
L’érudition de Desalmand et Forest est certaine, mais s’ils ne vont pas jusqu’à remettre en cause Le discours de la méthode de Descartes, ils signalent les différences entre le doute cartésien et le doute des sceptiques… La littérature est changeante au cours des siècles. Desalmand et Forest illustrent parfaitement cette caractéristique dans ce choix. Pour répéter Verlaine, on pourrait écrire qu’en dehors de la nouveauté, « tout le reste n’est que littérature » ! Le lecteur pourra picorer à sa guise dans ce florilège. Mais plus que d’un réservoir où puiser pour paraître cultivé, celui-ci permet de mieux comprendre les enjeux actuels du monde, qu’on y adhère ou non. C’est dire les contradictions auxquelles l’homme est confronté. Le choix des deux anthologistes n’est pas neutre, il reflète leur idéologie, leurs combats tout en montrant la diversité des opinions à travers l’histoire de la littérature : au lecteur de faire son propre choix, l’avenir sera ce que nous ferons ! La complexité du réel est sans limites, la dialectique est donc nécessaire. C’est ainsi qu’ils mettent en lumière la plasticité de la langue qui peut (pour le commun des mortels) faire apparaître comme fausse l’affirmation de Pierre Reverdy pour qui « la poésie n’était pas dans les choses ». C’est là peut-être que le parti-pris des deux auteurs est le plus apparent puisque trois notices se succèdent pour définir la poésie comme travail sur la langue. Ce qui ne les empêchent pas d’affirmer aussitôt que c’est ce qui s’oppose à la notion d’engagement : on n’en sortira pas, toute la complexité des choses est là, que n’éludent pas les deux écrivains dans ce subtil va-et-vient… Une belle leçon de liberté !

(Paul Desalmand & Philippe Forest : « 100 citations littéraires expliquées ». Chêne éditeur, 224 pages, 15,90 €.)



Frédéric Tison : « Le Dieu des portes »



« Le Dieu des portes » fait immanquablement penser à Janus qui était chez les Romains de l’Antiquité le dieu des commencements et des fins, des choix, du passage et des portes. Je n’entrerai pas dans les pensées des spécialistes de l’Antiquité mais j’essaierai de préciser ce que représente Janus, le Dieu des portes, pour un jeune poète contemporain. Si Janus marque le début de l’année, donc le calendrier romain, il est représenté avec deux visages, l’un tourné vers l’avenir, l’autre vers le passé. D’où sa présence sur les portes.
Trois cahiers constituent ce livre, comptant chacun 28 petits pavés de prose. Le premier de ces cahiers, Heurteville, est placé sous l’exergue de Paul Gadenne ; le deuxième, Sylvestres, sous le signe de Raimbaut d’Orange et le troisième, Planètes, sous celui de Geoffrey de Vinsauf. Gadenne (1907-1956) est un écrivain surtout romancier ; ses poèmes ont été réunis en un volume presque trente ans après sa disparition ; il est tombé dans l’oubli… Raimbaut d’Orange (1140 ? - 1193) est un troubadour français alors que Geoffrey de Vinsauf est un poète anglais qui vécut à cheval sur la fin du XIIe siècle et le début du XIIIe et à qui on attribue le premier « Traité du vin »… Ce choix tout comme les titres de ces ensembles sont énigmatiques.
La prose de Frédéric Tison se caractérise par une langue épurée (comme le remarque Paul Farellier sur la 4ème de couverture) qui reste mystérieuse comme si l’objectif du poète était de relever les sortilèges de la ville. Peu à peu, il apparaît que le sujet de Tison est Janus sans que les choses ne s’éclaircissent davantage, la métaphore du visage servant de fil rouge. Et ce n’est pas l’identification du poète à ce dieu auquel le lecteur se laisse parfois prendre qui clarifie les choses. Est-ce une manière de lire ces villes fermées sur elles-mêmes ou sur leur histoire ? Le deuxième cahier élargit la vision de Frédéric Tison : il abandonne la ville pour s’intéresser à la campagne, l’exergue de Raimbaut d’Orange sur la page de titre du cahier devenant lumineux. Poésie amoureuse, teintée de merveilleux : la Femme, réduite à un Elle (« celle qui n’a pas de nom »), traverse le poème même si elle prend, à l’occasion, une dimension cosmique… L’homme finit par trouver une place problématique dans le monde (le troisième cahier), mais c’est pour être pris dans les filets de l’idéalisme (un poème n’est-il pas défié à Hölderlin ?).
J’ai conscience de rester à la surface des poèmes. Si Frédéric Tison trace un portrait en creux du Dieu des portes, rien n’est révélé des énigmes initiales. Au lecteur de mettre bout à bout ces fragments pour reconstituer une histoire qui, de toute façon, reste relativement obscure. Le Dieu des portes n’est plus alors qu’un prétexte métaphorique pour aller ailleurs revisiter les mythes…

(Frédéric Tison : « Le Dieu des portes ». Librairie-Galerie Racine, collection Les Hommes sans Épaules. 98 pages, 15 €. )



Gilles Baudry : « Sous l’aile du jour »



Gilles Baudry est un poète que j’apprécie pour ses bonheurs d’expression, sa simplicité d’écriture et sa générosité. Je retrouve dans « Sous l’aile du jour » ces mots qui me vont droit au cœur, cette « porosité du monde ». Celui qui croyait au ciel [et] celui qui n’y croyait pas (pour parler comme Aragon) peuvent semblablement dire que le monde est poreux ! Plus loin, je lis ce tercet programmatique : « Tant de beauté / Comment s’y habituer / En faire un ordinaire ? » Oui, la beauté aide à vivre dans ce monde de laideurs et d’injustices.
À lire ce recueil, on a l’impression de feuilleter un album de photographies. Mais les clichés ont été remplacés par des poèmes qui saluent un(e) ami(e), qui chantent un paysage, qui célèbrent un instant… Des poèmes qui révèlent l’envers ou l’au-delà du cliché. Car Gilles Baudry maîtrise l’art de dire plus que ne le laisserait croire la simplicité apparente de l’écriture. Ses poèmes sont traversés par un mysticisme d’une modestie qui ne va pas sans rareté : « Place-toi tout contre ton cœur / Quelque chose demande / À exulter de l’intérieur » ou « Tu parleras / De tout ce qui se tait // De tout ce qui attend / L’humilité de ton regard »… Certes Dieu est le nom que donne Baudry à l’indicible, à la présence, à l’ « éternité fugitive » qui traversent ces poèmes. Mais je n’y vois que l’humain qui dépasse l’homme : on peut être athée et ne pas manquer de spiritualité, la recherche de la sérénité est de tous les instants et commune à tous les hommes. Truisme ? Sans doute, mais face aux insultes dont les incroyants sont la cible, il est bon de le répéter même si ce n’est pas la position de Gilles Baudry... La revue Spered Gouez n’avait-elle pas consacré le thème de son numéro 19 aux mystiques sans dieu(x) ? J’y avais publié quelques fragments d’un long poème en cours d’écriture, « Déploration pour un peintre. » Ce qui m’amène à un ensemble de poèmes qui se trouvent vers la fin de « Sous l’aile du jour »  : Bonnard, Morandi, Giacometti, Manessier, Klee en sont les titres et leur peinture les sujets. Certes le mot ange y est répété mais Gilles Baudry dit de Giacometti qu’il scrutait le réel ou de Morandi que « Tout s’immobilisait / Dans l’invisible féerie du quotidien ». Mieux, il écrit : « Le peintre a seul le secret / De l’alchimie de l’humaine lumière / Et du pollen de l’avenir » (in Bonnard). On peut y comprendre que le peintre se passe, dans son travail, de l’hypothèse de Dieu tout en défrichant des terres où le questionnement sur le sens de la vie est présent… J’y vois, en ce qui me concerne, la nécessité d’un dialogue respectueux de nos différences avec Gilles Baudry, car je sais que je ne le convaincrai pas comme il ne me convaincra pas…
Rien de ce qui est le plus noble en l’homme ne lui est étranger : Gilles Baudry « ose toujours le chant  ». Et je partage avec lui le désir d’écrire à contre-nuit qui n’est que la «  respiration profonde » du monde, l’ « assentiment de la vie à la vie ».

(Gilles Baudry : « Sous l’aile du jour ». Rougerie éditeur, 72 pages, 13 €. Dans les bonnes librairies ou sur commande chez l’éditeur : 7 Rue de l’Échauguette ; 87330 Mortemart).



Yvon Le Men : « Tirer la langue »



Placé sous le signe de Jacques Lacarrière qui affirme « Être cultivé aujourd’hui, c’est être tissé, métissé par la culture des autres », ce mince livre d’Yvon Le Men, « Tirer la langue », est composé d’un long poème et d’un récit qui relatent tous deux des expériences vécues par le poète. Dans des milieux qui n’ont rien à voir, a priori, avec la poésie : le conseil régional de Bretagne et une rencontre avec un scientifique. Mais voilà, Yvon Le Men sait porter un regard neuf sur le monde…
Le politique s’est déconsidéré par son incapacité à changer le monde, par l’appui (revendiqué ou non) qu’il apporte aux puissants de ce monde et par son argent placé au chaud dans des paradis fiscaux… que le politique pourfend toute honte bue ! Mais Yvon Le Men ne s’en laisse pas conter même si en tête du poème liminaire, il remercie le conseil régional de Bretagne qui l’avait invité tout en sachant pertinemment que fonctionnaires et politiques parlent deux langues… On ne s’étonnera donc pas qu’Yvon Le Men fustige « les chasseurs de subventions » et dénonce ce « plein de pognon / donné / à plein de gens // qui n’en ont pas besoin ». Alors que lui a touché 870 euros pour deux séjours dans le dit conseil régional et faire part par écrit de ses observations ! Yvon Le Men s’élève également contre les émoluments pharaoniques que perçoivent les uns ou les autres (des noms !) alors que tant et tant de travailleurs ne connaissent que la misère (combien demandent et obtiennent pour une simple conférence Straus-Khan, Sarko ou Blair ? 0,7 % de la population mondiale possèdent 45,2 % des richesses du monde dit, avec un art consommé de l’euphémisme, Le Men… À quel horizon, sous quelles latitudes ? Alors que 71 % de la population mondiale dispose de 3 % des richesses de ce même monde. La revendication d’égalité est plus que jamais actuelle, même ici ! Oui, la planète perd son sens…
Le second texte est le récit d’une rencontre improbable entre le poète et Max Lafontan, un scientifique spécialisé dans la recherche sur les cellules graisseuses ; mais voilà, Max Lafontan n’est pas un pilier de laboratoire, c’est aussi un bon vivant et un « conteur prodigieux dont la langue [traverse] toutes les langues avec une parole que n’aurait pas renié un poète ». On est loin, très loin, des firmes pharmaceutiques qui vendent des produits miracles pour garder la ligne ou des charlatans qui proposent des régimes minceur ! Le yoyo a de beaux jours devant lui. On est ici dans la vraie vie, malgré les apparences. Yvon Le Men n’en finit pas de tirer la langue (ce qui rappelle une célèbre photographie d’Albert Einstein !) ; et c’est très bien ainsi car ça décape aussi la poésie.

(Yvon Le Men, « Tirer la langue ». La Passe du vent éditeur, 60 pages, 10 €.)



Denis Guillec : « Parodie Paradis »



« Marketing salope ! » s’écriait Léo Ferré. À quoi l’on pourrait ajouter « Communication salope ! ». La dite communication, qui vise à décerveler les esprits n’est que le nom acceptable de la propagande (terme aujourd’hui démonétisé) sous toutes ses formes, mercantile ou politique… Denis Guillec a choisi de se gausser intelligemment de la publicité tout en la dénonçant de manière originale : par accumulation. Il enfile les slogans publicitaires comme certains enfilent les perles jusqu’à faire un poème drôlatique et horrifiant.
« Parodie Paradis » est une succession de « vers » qui ne sont que des slogans mis bout à bout, car les slogans empruntent beaucoup à la poésie (répétitions, allitérations, rimes, jeux de mots…). Et ce n’est sans doute pas un hasard si certaines de ces expressions sont en anglais : c’est que le commerce mondial est dominé par les USA (l’accord transatlantique en négociation - le fameux TAFTA - est révélateur du diktat économique que le capitalisme yankee veut imposer au reste du monde). « Parodie Paradis » prend alors l’allure d’une parade où les formules sont mises en valeur pour mieux fustiger le paradis promis par les marchands. C’est prosaïque à souhait ; parmi les points abordés : la construction écolo, l’assainissement, le jardin, l’écologie, le voyage, le train, la cuisine, le sport, le tabac, la politique, le jeu… Le mauvais esprit que je suis ne peut s’empêcher de rapprocher « la fosse tranquille » (page 13, ligne 11) de « la force tranquille » (page 42, ligne 24) toujours présent dans tous les esprits. Si l’on ignore le nom de l’auteur du premier slogan, nul n’a oublié que c’est à Jacques Séguéla que l’on doit le second, Séguéla qui déclarait « Si à 50 ans, on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie ». Je n’ai pas de Rolex, je n’en ai pas les moyens, ça fait bling bling et je n’ai pas raté ma vie. Ce ne sont pas les regrets de Séguéla qui vont y changer quelque chose… Il est bien vrai que tout se vend et s’achète : les savonnettes et les places, les comportements et la générosité publique (lever des fonds !)…
Le célèbre « Métro boulot dodo » est repris par Denis Guillec qui ne dit pas (ce n’est pas son propos) que ces trois mots sont tirés d’un vers de Pierre Béarn (« Métro, boulot, bistro, mégots, dodo, zéro » in Couleurs d’usine, un recueil publié en 1951 !!! Je n’ai aucun mérite, j’ai bien connu Béarn, j’ai encore la collection de sa revue La Passerelle !). Plus généralement, ce que montre la page 50, c’est la force de la créativité populaire car l’origine des slogans ne réside pas seulement dans les agences publicitaires, mais le peuple s’en mêle avec ses manifestations et ses mots d’ordre… Mieux, par ce montage original, Denis Guillec montre que les communicants prospèrent sur la misère humaine : les agences d’intérim ne peuvent se passer de leurs services alors que le chômage atteint des chiffres pharaoniques. Le lecteur aura envie d’écrire ses propres slogans comme « La croissance oui, sauf celle des salaires » ou « La croissance oui, celle du chômage ». Mais je m’éloigne de « Parodie Paradis »… Ce que dit Denis Guillec, c’est que rien n’est donné, rien n’est à la portée de nos mains : tout s’arrache par la lutte : ça roucoule pour mieux nous endormir, la vie n’est pas rose ! Si je n’avais pas un minimum de respect pour les péripatéticiennes, je dirais que « Parodie Paradis » est un « fils de pub ». C’est roboratif, c’est plein d’humour et ça dénonce avec efficacité… La preuve, j’ai envie de prendre au mot cette injonction ineffable de la réclame : « Votez pour vous » (page 37, ligne 8) ; lors des prochaines élections, je vais obtempérer.

(Denis Guillec, « Parodie Paradis ». Sens & Tonka & Cie pour L’Une & l’Autre éditions, 64 pages, 11,50 €.)



Françoise Ascal : « Noir-racine » précédé de « Le fil de l’oubli »



On écrit pour ne pas oublier d’où l’on vient. J’ignore tout des origines de Françoise Ascal, mais je suppose que c’est elle la narratrice de ce « Fil de l’oubli » et je me plais à imaginer qu’elle est la petite-fille de Joseph et d’Élise… Il faut souligner d’emblée que l’éditeur (Al Manar) a eu l’excellente idée de réunir dans ce volume deux ouvrages publiés précédemment : « Le fil de l’oubli » (chez Calligrammes en 1998) et « Noir-Racine » (sous forme de livre d’artiste avec Marie Alloy (en 2009 aux éditions Al Manar). Les deux livres se complètent et s’éclairent mutuellement.
« Le fil de l’oubli » - au titre significatif - est une suite à la fois simple et complexe. Complexe parce que s’y mêlent l’évocation de la guerre de 1914-1918 (actualité oblige en 2016 !), l’enfance et le milieu rural où la nature et les gestes ancestraux ont une grande importance, où se mêlent vers et proses (lettres du front en particulier). Rien de convenu dans le discours de Françoise Ascal qui évite la pose héroïque et la bravoure des Poilus. Il faut s’arrêter sur l’évocation de la guerre : au contraire, description de l’ordinaire de la vie du soldat, mise en évidence à travers les enveloppes (qui sont un moyen de propagande du pouvoir de l’époque) du sentiment nationaliste qui laisse de côté les intérêts de classes, alliance du sabre et du goupillon… Simple parce que dès la première page on devine où Françoise Ascal veut amener son lecteur… Quant à la vie des protagonistes restés au village, tout est dit : les joies modestes, les craintes, les espoirs, le travail de la femme (manuel, bien entendu), le chauffage au bois, l’école, l’écriture, le catéchisme… Mais Françoise Ascal ne respecte pas la chronologie, elle ignore la linéarité. Quatre fils temporels sont identifiables : les lettres de Joseph à sa famille et les réactions de celle-ci, le devenir de Gabriel le fils, le mariage (raté) de Marthe la fille, la petite-fille… C’est l’occasion pour Françoise Ascal de reconstituer sans pesanteur l’histoire de cette famille ordinaire et des drames qui vont la frapper (la mort de Joseph et celle de l’amoureux de Marthe car la guerre est avant tout vue comme une boucherie, un carnage). Une histoire marquée par la double activité qui permet à Gabriel d’échapper à la condition paysanne (tout est dit dans ces mots : « rompre le fil des générations asservies à un trop dur labeur, sur une terre ingrate »), le suicide de l’oncle, l’alcoolisme de Marthe, l’opiniâtreté d’Élise devenue veuve : tout est évoqué, avec une extrême pudeur, y compris l’amour qui unit Joseph et Élise… Et Françoise Ascal évite le jugement moral : ce qui ne serait qu’atavisme prend les allures d’une grandeur teintée de résignation. Et entraîne la révolte du lecteur. À la recherche de ses racines, Françoise Ascal ne manque pas de poser cette fameuse question « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? ». Et de réaliser le rêve de celle qui n’a « jamais cessé d’entendre gémir les hommes au fond d’obscures tranchées » : lire et écrire. De prendre une revanche sur la vie qui bafoue les promesses de l’enfance. De s’attacher à cet humble canif de fer-blanc qui prend une dimension symbolique car « il y a trop de morts de par le monde » et on ne finit jamais de « brasser encore et encore du temps solidifié ».
Françoise Ascal n’aura fait que redonner une bouche à la langue du monde, redonner une voix à la grand-mère et à la tante, avec discrétion. On n’en finit jamais de mourir de son enfance et c’est là que les deux livres s’éclairent réciproquement : si on ne sait rien (et tout) « du sang répandu qui a noyé son âme, de la boue des tranchées pétrifiée dans son corps, ensevelissant l’aimé, puis le frère trop jeune, puis les rêves », la leçon est donnée, définitivement : « Lire, écrire. Contre l’obscur ». Françoise Ascal ne manque pas de talent !

(Françoise Ascal, « Noir-racine » précédé de « Le fil de l’oubli ». Editions Al Manar, monotypes de Marie Alloy, 74 pages, 15 €.)



Sylvie Brès : « L’incertaine limite de nos gestes »



C’est le troisième recueil de Sylvie Brès que je lis. Et j’avais relevé dans « Cœur troglodyte » ces vers : « Et quand viendra / notre dernier baroud d’honneur / contre la maladie de vivre - / que personne ne songe à critiquer / nos illusions et notre tentative ». Il est vrai que ces poèmes disaient crûment la maladie et la lutte contre cette dernière et cet appel à ne pas critiquer illusions et tentative était recevable lorsqu’on mettait en regard poèmes et maladie tant l’expérience de Syvie Brès méritait le respect. « L’incertaine limite de nos gestes » est à inscrire dans ce respect, non par décence mais par sa qualité d’écriture.
Ce livre est composé de 14 suites de poèmes, à moins qu’il ne s’agisse de longs poèmes tant leur proximité est forte. L’ensemble titré « Sanctification » est révélateur du travail qu’opère Sylvie Brès sur les mots : « Comment trouver le mot cherché ? / S’il n’a pas été éprouvé / un jour / dans la bouche / longuement mâché / un peu ânonné - sucé - mordillé - testé - ». Ce travail traduit la quête éperdue de connaissance qui est celle de Sylvie Brès qui se pose dans « Sanctification » la question : « et advient-il / le bonheur de nommer l’être / dans une conscience effrénée ? » Ce goût des mots, cette lutte acharnée à trouver le mot juste serait la métaphore du désir (vivre et aimer). Comme la rose est celle de la vie qui continue… Sylvie Brès pose plus de questions qu’elle n’exprime d’affirmations. Mais procédant ainsi, elle dit aussi sa révolte et accède à une certaine vérité : « Le Minotaure veille. / Elle est songe dans ses bras », sans que l’on sache si ce elle désigne l’auteur, la mélancolie, l’absence ou la présence. La présence au monde ?
L’oubli est impossible note-t-elle dès le début de « L’incertaine limite de nos gestes » malgré la règle inflexible de l’éphémère : « Nous n’habiterons pas toujours / l’ébullition rêveuse / de nos pensées » avant d’écrire, plus loin, « Et l’éternité, pourtant quel non-sens ! / Y aurait-il prison plus absurde pour nous / qui ne savons nous débattre que dans la durée ? » Le lecteur a l’impression que ces poèmes ne sont écrits que pour lutter contre l’évaporation de la pensée ou pour conjurer l’inéluctable qui nous attend tous… En tout cas, Sylvie Brès fait mentir avec ce recueil exigeant André Gide qui écrivait qu’on ne faisait pas de bonne littérature avec de bons sentiments. S’agit-il d’ailleurs de bons sentiments avec cette révolte ancrée au plus profond de la chair ? Car de « L’incertaine limite de nos gestes », elle tire une ode à la vie, elle dépasse « les tangentes du silence / pour humecter / les lèvres du monde ». Tant elle fait corps avec le monde.

(Sylvie Brès : « L’incertaine limite de nos gestes ». La Rumeur libre éditions, 96 pages. 15 €. Dans les bonnes librairies.)



Thierry Horguelin : « Alphabétiques »



Dès les premières pages d’Alphabétiques, j’ai pensé au dadaïsme par l’extrême liberté qui se dégageait des textes de Thierry Horguelin et des images de Matthieu Labaye… Mais si Dada refusait toutes les contraintes (qu’elles soient idéologiques, politiques, esthétiques ou littéraires), « Alphabétiques » obéit à une contrainte spécifique puisque chaque « chapitre » de ce livre est un tautogramme, c’est-à-dire un texte composé exclusivement de mots commençant par la même lettre ! D’où la remarque pertinente du bandeau qui ceint l’ouvrage « Un abécédaire oulipien ». Dont acte !
Le schéma est simple : il se répète du premier au dernier chapitre. Un macho succombe au désir en voyant une nymphette ; il ne se contrôle plus, mais las pour lui, un mâle prévenant vient au secours de la nymphette et file une trempe à l’indélicat personnage… C’est que le livre est un morceau de bravoure rempli d’humour et qui prouve la plasticité de la langue. Mais l’auteur sait se servir de techniques qui ont fait le succès des maîtres-chanteurs : il colle des lettres découpées dans les journaux ou d’autres imprimés, pour produire son texte (comme à la lettre G). Mais encore il y a l’occupation de la page (comme aux lettres P ou S !). mais aussi l’utilisation de l’anglais (à la lettre W)… Etc.
La morale est sauve, les personnages convenus, la jouvencelle prude, le harceleur grossier à souhait et le sauveur sans peur et sans reproche. Cet abécédaire est réjouissant.

(Thierry Horguelin : « Alphabétiques ». Images de Matthieu Labaye. Éditions L’herbe qui tremble, non paginé, 15 €.)



Gérard Prémel : « Cantos et Cantilènes »



Je l’avoue humblement : ma culture poétique est très limitée, elle me fait l’impression d’un vaste désert troué de quelques oasis. Il est vrai que j’ai fait des « choix » dans ma jeunesse, déterminé que j’étais par la situation de l’édition poétique et le fait que je vivais à la campagne, loin des librairies… Le Petit Larousse IIlustré que je feuilletais assidûment me permit de découvrir le surréalisme et ses grands poètes qui me servirent d’antidote à la poésie romantique diffusée par le collège. Mais ceci est une histoire que je raconterai peut-être un jour, pour mieux comprendre qui je fus et ce que je suis encore. Aussi la lecture de « Cantos et Cantilènes » de Gérard Prémel fut-elle un saut dans l’inconnu. J’ignorais tout de Prémel, jusqu’à son existence et si j’avais entendu parler de la « Cantilène de Sainte-Eulalie », j’ignorai tout du canto. Aussi fus-je obligé de recourir à une encyclopédie. J’appris ainsi que Gérard Prémel (né en 1932) était sociologue, écrivain et poète, un spécialiste de l’environnement et de l’aménagement et qu’il avait publié plusieurs recueils de poèmes… Il avait même dirigé la revue Hopala de 2003 à 2009 qui n’était ni une revue régionaliste, ni une revue nationaliste ; Hopala évitait tout repli identitaire appliquant à la lettre le mot de Guillevic : « Plus on est enraciné, plus on est universel ». Si je savais que la « Cantilène de Sainte-Eulalie » était le poème ancien le plus connu de langue française conservé à la BM de Valenciennes, j’appris que la cantilène désignait au Moyen-Âge un poème chanté d’origine germanique - lyrique, épique ou guerrier. Mais que le terme désignait aujourd’hui une phrase musicale et que Boris Vian était l’auteur de « Cantilènes en gelée » (ce que j’avais plus ou moins oublié). Par contre, le canto dont j’ignorais le sens, n’était que la section importante d’un long poème. J’étais ainsi armé pour lire « Cantos et cantilènes » de Gérard Prémel !
Le recueil est un livre bourgeonnant et touffu qui exige du lecteur une certaine connaissance de l’Histoire. Si le poème liminaire, « Canto pour Belcourt » est placé sous le signe de Robert Desnos (évoquant par là Aragon et sa « Complainte de Robert le Diable »), Belcourt est un quartier populaire et révolutionnaire d’Alger mais le poème ne va pas sans obscurités pour le lecteur français d’aujourd’hui. Qui se souvient encore d’Aït-Djafer, le poète d’un seul livre, « La Complainte », un cri de révolte contre l’injustice coloniale : les vers qui précèdent le nom d’Aït-Djafer rappelant « La Complainte » ? Qui se souvient de Rabah Driassa, chanteur populaire proche de la Révolution anti-colonialiste ? Qui se souvient de Mouloud Ferraoun, écrivain kabyle d’expression française assassiné par l’OAS en mars 1962 ? Par contre, si le poème suivant, « Canto pour Pierrot et Mokhri », est clair dans sa construction (l’opposition entre les révolutionnaires algériens et les soldats du contingent qui firent la sale guerre malgré eux), Mokhri reste un inconnu. Le « Canto del paseo del Ebro » évoque un épisode de la guerre civile d’Espagne et les Brigades internationales. Cette suite de cantos qui constituent la première section du recueil est comme un fragment du vaste poème qu’est la vie de Gérard Prémel faite de voyages, de souvenirs et de rencontres… C’est ainsi que le poète peut établir un parallèle entre la situation de l’Algérie en quête d’indépendance et la Bretagne…
La deuxième section qui regroupe les cantilènes est plus personnelle car il s’agit de « sortir / des grands près marécageux de / l’inhumaine et dégradante condition humaine ». Mais Gérard Prémel n’oublie pas d’où il vient puisqu’il écrit la « Cantilène des quatre limites » (du moins la termine-t-il par ces deux vers : « en l’honneur de Senac Jean de Rosa la Rouge / et de Lucienne à qui je portais l’Huma le dimanche ». On est encore dans le domaine d’une politique non politicienne comme le dit si bien « Cantilène de la fuite ». Gérard Prémel essaie de réconcilier une certaine tradition et la modernité selon lui. La troisième section semble plus désabusée avec « le dédale des questions sans réponse // le gouffre de la déchirure ». Mais l’espoir n’est pas perdu car « l’amour la liberté la connaissance » sont le « tremplin du passage à l’acte »…
Le principal mérite de « Cantos et Cantilènes » est, outre sa tonalité attachante, d’amener à réfléchir sur les notions de mondialisation, de nationalisme et d’internationalisme. Si la mondialisation est le triomphe du marché à l’échelle planétaire pour le profit d’une minorité et l’intensification de la concurrence entre les travailleurs, si le nationalisme est la théorie politique qui affirme la prédominance de l’intérêt national par rapport aux intérêts de classes, si l’internationalisme bien compris est le refus que les peuples se massacrent pour les intérêts des dirigeants et des détenteurs de capitaux, alors « Cantos et Cantilènes » est une belle leçon d’internationalisme. Et ce n’est pas rien en ces temps de confusion idéologique où la littérature prend sa part…

(Gérard Prémel, « Cantos et Cantilènes ». Photographies de Véronique Sézap. Interventions à Haute Voix éditeur, 64 pages, 10 €. Sur commande : 25, rue des Fontaines Marivel. 92370 Chaville).




Ivor Gurney : « Ne retiens que cela »


La France est coutumière des célébrations : on ne compte plus les jours dédiés à telle ou telle fête (où le bizness prime !) ni les commémorations officielles. Nul doute que la guerre de 14-18 sera prétexte à l’habituelle déferlante ; c’est d’ailleurs déjà commencé ! Aussi faut-il saluer à sa juste valeur la publication dans la collection Alidades-bilingues d’un choix de poèmes d’Ivor Gurney (17 sur les 880 qu’il aurait écrits) dont Emmanuel Malherbet - l’éditeur - me dit ignorer pourquoi cette poésie n’a pas retenu l’attention des éditeurs ni des traducteurs. La présente plaquette, préfacée et traduite par Sarah Montin répare, modestement, cet « oubli ».
Ivor Gurney fait partie du groupe des war-poets, encore une manie classificatrice ! Si Wilfrid Owen et Siegfred Sassoon sont relativement bien connus en France (autant qu’un poète peut l’être !) - Le Castor Astral et Alidades ont publié le premier, L’Arbre le second -, Ivor Gurney est ici un parfait inconnu. Il est vrai que Wilfrid Owen, tué à Ors, près du Cateau-Cambrésis dans le département du Nord une semaine avant l’armistice a bénéficié de circonstances « favorables » : la maison forestière d’Ors où il a passé sa dernière nuit avant de rencontrer la mort a été transformée en un lieu de création artistique qui lui est dédié… Et Sassoon est connu ici pour l’influence qu’il exerça sur Owen qui devint pour lui « Keats, le Christ et Élie » selon une célèbre encyclopédie en ligne ! Rien de tel avec Ivor Gurney dont il faut lire absolument cette plaquette de vers pour le découvrir.
Un choix de 17 poèmes : c’est très peu ! Et encore 10 sont-ils extraits des deux recueils qu’il publia de son vivant (« Severn and Somme » en 1917 et « War’s Embers » en 1919), les 7 autres semblant provenir de ses « Collected Poems » publiés en 2004 ! C’est très peu mais suffisant pour découvrir une voix originale. On découvre dans « Ne retiens que cela » un poète écartelé entre le souvenir d’une vie heureuse passée dans la vallée de la Severn et la première guerre mondiale qu’il fit non sans courage mais avec une certaine distanciation et un sens critique singulier. D’où le mélange des genres : Ivor Gurney oscille sans cesse entre l’évocation élégiaque du passé dans le Gloucestershire symbolisé par le bleu et la dénonciation réaliste de la guerre symbolisée par le gris. Mais, et c’est là toute l’originalité d’Ivor Gurney quand il parle de la guerre, il évite soigneusement l’héroïsme pour mettre en évidence la peur (cousine de la lâcheté), la douleur, la mort qui est toujours sale. La vie au front elle-même n’a rien de martial ni de noble ; elle est marquée par « la brosse à reluire » (l’expression est suffisamment triviale pour exprimer tout le mépris de Gurney), la vanité/fatuité des supérieurs : « Seul l’amour des camarades allège ma peine », une camaraderie qui a bien plus de valeur que la canonnade ou « les rodomontades du sergent-major ». Un poème comme « Enfers étranges » va même plus loin : pendant que plastronnent les incapables, les véritables héros, démobilisés après l’armistice, vêtus de guenilles, sont devenus chômeurs ou camelots !
Quand on sait qu’Ivor Gurney fut interné dans un hôpital psychiatrique pour « trouble bipolaire » (selon Sarah Montin), quand on lit ces poèmes datant de 1925, on se dit que le poète, s’il continue d’écrire, n’en dit pas moins l’horreur qui s’abat sur lui ou, plus métaphoriquement, « la nuit qui va tomber ». C’est un homme fini, brisé par une guerre dont il ne s’est jamais remis, qui va mourir en 1937 dans l’asile où la société l’avait enfermé en 1922… Il faut remercier Emmanuel Malherbet d’avoir édité « Ne retiens que cela » !

(Ivor Gurney, « Ne retiens que cela ». Alidades-Bilingues, préface et traduction en français de Sarah Montin, 44 pages, 5,70 €. Pour commander : www.alidades.fr )



Denise Borias : « Silence étoilé »


Dans le prélude qui ouvre « Silence étoilé », Denise Borias écrit : « Pas à pas, j’apprivoise les lieux comme je lirais une phrase, portée en avant par chaque mot ». Et termine ce recueil par un bref poème (un distique) : « La longue phrase de notre vie / Pourra-t-elle un jour s’unifier ? » Que se passe-t-il dans ce passage de je à nous  ?
Denise Borias se promène dans le paysage comme dans sa vie ; ne termine-t-elle pas (ou presque) le « Silence étoilé » par un beau poème interrogatif ? Si elle sait qu’elle deviendra un jour poussière, elle ne peut s’empêcher de questionner : « Celui qui prendra dans sa main / Un peu de sable / Sera-t-il capable de distinguer / S’il provient de nos ossements, / Ou d’une simple pierre / Finement limée par le vent ? » Le mot important dans ce poème est l’adjectif possessif nos car il faut remarquer que Denise Borias n’écrit pas mes. Elle indique ainsi qu’elle fait partie de l’espèce humaine certes, mais l’ensemble du poème montre aussi qu’elle appartient au même règne que la pierre, l’animal ou le végétal. Plus que la dualité entre l’humain et la nature qui l’accueille (comme le souligne à juste titre Max Alhau), Denise Borias met en relief le désir qu’elle a, bien chevillé au corps, de ne faire qu’un avec ce monde, avec les éléments.
À l’exact opposé de Lovecraft, Denise Borias ne fait pas de la mer le réceptacle de ses terreurs, au contraire, elle présente toujours l’océan comme une source d’enrichissement : « L’eau n’arrête pas le regard, / En elle, il plonge et se retrouve ». La mer n’est qu’une page bleue « aux marges d’écume »« se dresse, verticale, / L’esquisse d’une voile »  : on pense alors à ces toiles banales de peintres qui se contentent de recopier les grands maîtres ; mais ce cliché lui permet d’accéder à l’universalité. D’ailleurs, elle éprouve une véritable fascination pour l’arbre qui lui semble à l’image de la vie : le vieux cèdre ne craint pas le passage des ans, la chute des feuilles annonce le retour du printemps, la nudité du marronnier laisse voir « la rondeur cirée d’un marron » quand le moment est venu. Leçon de sagesse que vient à peine nuancer une once de désespoir (« Mêlée à celle du tilleul / mon ombre ne m’appartient plus » ou « La nuit gagnera les failles / Creusées en moi. / L’oubli fera le reste ») vite contrebalancée par l’optimisme car la vie ne s’arrête pas avec notre disparition : « Après la nuit / Où se perd le regard, / À nouveau les papillons / - Fleurs nomades de l’été » proclame fièrement un quatrain vers la fin…
Nulle révolte dans ce « Silence étoilé », mais comme une acceptation de l’inéluctable où se dit « une subtile harmonie entre la vie, la mort, le temps et son passage », pour reprendre ces mots de la quatrième de couverture. C’est d’autant plus net que l’ensemble est ponctué de références à la phrase ou à l’écriture : « Y a-t-il une suite à cette ligne mystérieuse / Qui, au plus loin, limite notre regard ? » ou « La vie, / Telle une longue phrase / Interrompue / Après de brefs scintillements » ou encore « Nuages, hiéroglyphes mouvants, / Votre ronde éveille les jours passés. / L’écriture est partout ». On comprend alors mieux le distique final car l’écriture est, vraiment, partout. Et là où on ne soupçonne pas sa présence…

(Denise Borias, « Silence étoilé ». Éditions du Cygne, collection Le chant du cygne, dirigée par Denis Émorine. 54 pages, 10 www.editionsducygne.com )



Interventions à haute voix n° 55, Lisières.


Après son n° 53 (ayant pour thème Le souffle / L’Univers) et son n° 54 (consacré à La Lampe / Le Chemin), Interventions à Haute Voix (IHV) retient pour thème de son n° 55 les Lisières… Réunis par Guy Chaty, 38 poètes offrent leur(s) vision(s) des lisières. Car IHV est une revue « catalogue » qui présente à chaque livraison des échantillons du savoir-faire de poètes qu’on retrouve souvent au sommaire de la revue (ce qui ne facilite pas la tâche du critique !) Mes préférences pour ce numéro (non que les autres poètes soient négligeables) vont à Éliane Biedermann (pour sa délicatesse), à Khalid El Morabehti (pour sa dénonciation de l’inacceptable), à Alexandra Koszelyk (pour sa distanciation par rapport à l’actualité), à Jeanpyer Poëls (pour sa densité), à Basile Rouchin (pour ses proses du quotidien)… Mais le lecteur pourra préférer d’autres poèmes tant les voix sont diverses. Le thème est traité différemment, les poètes en sont plus ou moins proches ; c’est l’usage ! Cette partie anthologique fait environ 70 pages. Les 30 pages restantes sont occupées par les chroniques, les notes de lecture habituelles et une revue des revues… L’intérêt de tout cela est de donner des nouvelles de la petite édition qui vaut bien l’industrielle ! Ont participé à l’ensemble : Éliane Biedermann, Jean-Louis Bernard, Marie-Josée Christien, Christophe Forgeot, Évelyne Morin, Gérard Paris, Patrice Perron, Basile Rouchin et Gérard Faucheux. Je retiens surtout les coups de projecteur portés sur La Siréne étoilée et les éditions Érès (collection Po&psy)…

(Interventions à Haute Voix : chaque n°, 104 pages, 12 €. Contact pour abonnement -30 €- et commandes : MJC de la Vallée. 25 rue des Fontaines Marivel. 92370 Chaville).



Françoise Ascal : « L’Arpentée »


Le label EPM crée une nouvelle collection de CD afin que la poésie puisse faire entendre sa voix. « Une collection dans laquelle, s’adressant tout autant à l’auditeur qu’au lecteur, la poésie - dite par les auteurs eux-mêmes ou par des comédiens, accompagnée musicalement ou interprétée à voix nue - renoue avec sa double fonction : intime et collective », pour reprendre les termes du communiqué de la collection Dire. J’ai l’habitude de lire la poésie écrite par les autres ; non de l’entendre dite par des comédiens, (même si je me souviens de la collection Poètes d’aujourd’hui de chez Seghers, même si j’ai toujours dans ma discothèque le vinyle où Nazim Hikmet dit ses poèmes), avec ou sans accompagnement musical comme c’est le cas avec « L’Arpentée » de Françoise Ascal. Je ne sais pas ce que je préfère : ou ma lecture silencieuse qui m’autorise à repartir en arrière pour vérifier une intuition, pour traquer ce qui m’avait échappé, ou la lecture sonore du comédien qui « impose » la signification qu’il a cru trouver… Je le dis d’autant plus sereinement que j’ai actuellement à choisir sur ma table de travail entre ce CD, « L’Arpentée », et le dernier recueil de Françoise Ascal, « Noir-racine » paru chez Al Manar fin 2015.
Finalement, je ne choisirai pas car les deux approches correspondent à des activités différentes mais complémentaires. Traquer pour tirer une signification, pour élaborer une lecture qui ne soit pas boiteuse une fois réduite à l’état de note ou écouter pour le plaisir de découvrir une lecture à laquelle je n’aurais pas pensé… La musique traduit une tonalité décelée par le musicien, les variations de la voix de la comédienne (comme c’est le cas ici) traduisent un rythme : s’impose alors ce que la lecture silencieuse du critique n’avait pas remarqué. La poésie est polysémique ! Reste cette différence entre l’écoute et la lecture : il faut laisser l’amateur choisir. Et, personnellement, je ne peux qu’adhérer à cette multiplication des moyens de diffusion de la poésie ; d’ailleurs, la production poétique est telle que je n’arriverai jamais à tout lire ni à tout écouter…
Ce premier enregistrement de la collection Dire est résolument féministe : poèmes de Françoise Ascal dits par elle-même et par deux comédiennes, Céline Liger et Claire Delaporte ; les hommes sont seulement présents dans la création musicale de Gaël Ascal réalisée à partir d’improvisations de Deborah Walker (encore une femme !) mais aussi de Frantz Loriot et de Cyprien Busolini, deux musiciens qui sont aussi intéressés par d’autres formes d’art. Mais l’essentiel n’est pas là, il est dans la tonalité particulière de ce disque où se mêlent une poésie plutôt intimiste, réflexive, intimiste (comment dire ?) et une poésie qui s’apparente davantage au cri et à la prise de position (je n’ose pas dire politique). Je pense en particulier, pour cette dernière dimension, à Rouge Rothko qui, au-delà du travail de réflexion sur la peinture, fort intéressant au demeurant pour ne pas dire captivant, aborde également l’inscription historique de certains peintres et la réception de leurs œuvres ; car peindre c’est aussi prendre parti. Il y a dans cette suite des moments où l’intime est révélé par l’Histoire. Ainsi quand Dürer aurait peint un minuscule bouquet de violettes : Françoise Ascal, contemplant ce tableau (ou une reproduction), explique mine de rien ce que l’expression « donner à voir » signifie et donne, en même temps, une leçon de réalisme : le problème est de bien voir le réel quand il rejoint ou dévoile l’intime. Peu importe alors que ce tableau soit un faux selon les experts : son mérite est de « désencombrer la vue », comme le dit si précisément Françoise Ascal… Ailleurs, dans « Wols au camp des Mille », elle rappelle un épisode honteux de l’Histoire de la France : les camps d’internement où la droite alors au pouvoir parquait les opposants au fascisme de toute nationalité ; elle ne manque pas de faire le rapprochement avec les sans-papiers… Une couleur (en l’occurrence le bleu) dans « Bleu de ciel » ou dans « Bonnard perdu » peut changer le rapport au monde de celui qui la regarde dit Françoise Ascal : « chuter dans le bleu » permet de relier Bonnard qui appartient au siècle passé à Bagdad sous les feux de l’actualité du moment !
Il ne faut pas de tout pour faire un monde, disait Paul Éluard, qui ajoutait il faut du bonheur et rien d’autre. J’ajouterai, après avoir écouté ce disque, et un peu de poésie, pour vouloir changer le monde !

(Françoise Ascal : « L’Arpentée ». EPM, CD n° 986922, Collection Dire ; durée : 72’ 22". Chez les bons disquaires ou sur le catalogue en ligne : www.epmmusique.fr) : 10 €. )





Jacques Canut : « Copie blanche – 5 » & « Voyageur »


« Copie blanche – 5 »
C’est le cinquième fascicule publié par Jacques Canut sous ce titre et qui est, selon ses dires, la suite de son « Art poétique »… Effectivement, la plaquette regorge de remarques (en prose et en vers) sur l’acte d’écrire que, modestement, Canut appelle ses élucubrations. Il fait la différence entre créer et juger. Au passage, il égratigne les écrivains à succès : « Faut-il se répéter pour être / un écrivain enfin reconnu ? »
Il accepte le jeu de mots que le lecteur trouvera facile : « il a passé toute sa vie à penser. / Il a redouté toute sa vie / de passer ».
Mais c’est toujours pour mieux se gausser des autres (ou de lui-même ?). Car c’est sans prétention : Jacques Canut n’affirme-t-il pas : « Je redescends à mon niveau / pour lire quelque chose qui / m’interpelle ». C’est frais, ça change des pédants !

« Voyageur »

Cette plaquette bilingue (français et catalan) est éditée en Argentine. On y retrouve un Canut au meilleur de sa forme, qui ne dissimule pas son âge (ni ses défaillance physiques au lit, ce qui est preuve d’humour), qui avoue (encore une fois) son amour pour les chats : c’est qu’il écrit « au pied levé » puisqu’il n’écrit pas comme un pied !
Comme d’habitude, c’est auto-édité ou imprimé de façon artisanale : on ne risque pas de trouver ces publications en librairie. Mais on peut toujours écrire à l’auteur (19, allées Lagarrasic. 32000 Auch).



Bernard Bourel : « L’enfance en bas des marches »


On dit qu’au moment de mourir les hommes et les femmes voient le film de leur existence en accéléré. Je ne sais si c’est vrai : personne n’est jamais revenu pour l’affirmer, preuves à l’appui. Mais ce que je sais, c’est que sa vie durant, on ne finit jamais de mourir de son enfance. « Nous sommes les anciens combattants de notre enfance » rappelle Bernard Bourel en exergue à son recueil en citant les propos de Louis Althusser…
Bernard Bourel explore quelques souvenirs d’évènements qui furent fondateurs de l’adulte qu’est devenu l’enfant qu’il fut alors… Le temps ne fait rien à l’affaire : il n’oublie pas, il n’a pas oublié. Et il se heurte au « noir premier de tout », ce noir constitutif de la vie. Car tous ces évènements de l’enfance (les souvenirs) ont fabriqué l’adulte qui se souvient. Mais le poème dit aussi la difficulté qu’il y a à se souvenir, à rester intègre dans ce travail de mémoire (comme on parle du travail de deuil). D’où ce ton contourné pour cerner la vérité au plus près, d’où ce recours à la poésie des autres (ici, Jean Follain)… Voyettes, cours, briques, cailloux, bêtes et jardins font comme un écrin à cette enfance qui ne veut pas mourir et qui semble appartenir à un passé révolu mais qui s’ouvre sur un présent faisant revivre ces évènements. Car l’amour traverse ces souvenirs, un amour qui prend différentes formes, même les plus incongrues comme s’essuyer la bouche après avoir bu le lait…
L’aspect torturé - visible dans l’agencement des mots - de ce voyage à travers la mémoire renforce la sincérité du poète. Pierre Dhainaut n’écrit-il pas dans sa préface : « Le vieillissement n’est pas tel qu’il nous interdise de nous étonner encore comme si c’était la première fois […] Et c’est bien la première fois, la poésie nous l’assure ».

(Bernard Bourel : « L’enfance en bas des marches ». Les Écrits du Nord, éditions Henry. Préface de Pierre Dhainaut, 46 pages, 10 €. On peut se procurer ce recueil dans quelques excellentes librairies ou sur le site www.editionshenry.com On peut aussi se renseigner à l’adresse électronique suivante : contact@editionshenry.com )



Carnets de poche


Les Carnets du Dessert de Lune ont plusieurs collections de petit format, idéales pour la poche : Pousse-Café (à ne pas confondre avec pousse au crime !), Demi-lune, Lalunestlà (pour les enfants et les parents qui savent lire)… Coup de projecteur, dans l’ordre d’apparition à l’étal…

Pierre Autin-Grenier : « Le poète pisse dans son violon ».
Sous ce titre moqueur, Pierre Autin-Grenier a réuni des aphorismes, des mots d’esprit et des bribes. On retrouve dans le recueil ce qui fait le charme et l’originalité de ses poèmes : acuité du regard sur le monde, ton grinçant, distanciation, mauvais esprit, ironie dont l’auteur est la cible.
Qu’on en juge : « Très tôt j’ai compris que j’étais comme les cerises et que je me conservais mieux et plus longtemps dans l’eau-de-vie » ou « Dégoûté de tout, j’ai pris mon courage à deux mains et je l’ai étranglé ». Ce qui est une façon de faire mentir le mot de la fin, « L’essentiel c’est d’échouer », car Pierre Autin-Grenier réussit parfaitement à enfiler les clichés pour un résultat noir et hilarant à souhait. (24 pages, 5 €)

Pascal Blondiau : « Sept novelettes ».
En de courtes histoires, Pascal Blondiau raconte des moments de vie, dit l’étrangeté du monde et ce qui n’y va pas. Ainsi avec « Toussa ». On en demande plus. (20 pages, 5 €)

Olga Dupré (textes et illustrations) : « Léon le girafon ».
Tous les parents qui ont fourré une tétine dans le bec de leur nouveau-né pour avoir la paix se posent la question, un jour ou l’autre, de sevrer le bébé qui a grandi : mais comment ? La mère de Léon, le girafon, imagine plusieurs solutions : jeter la tétine à la poubelle, l’offrir à la fée des tétines, à la petite souris, au Père Noël, sans oublier le bon sens… Mais Léon a réponse à tout pour conserver sa précieuse tétine jusqu’au jour où… Mais mystère ! Il faut lire ce petit livre qui est frais … et optimiste.
(34 pages, 8 €)

Éric (poèmes) & Sarah (illustrations) Dejaeger, « Poèmes mignons pour petits capons ».
Le père et sa fille signent un petit livre d’apprentissage pour enfants pas sages. Car il faut bien apprendre à vivre, à ranger ses jouets et à rester propre en mangeant ! C’est frais et ça se termine par une pirouette verbale qui saute allègrement les années. Pour les ignares (dont je suis) : capon est la forme picarde (comme on le parle en Belgique) de chapon ; mais le mot signifie aussi, de manière surannée, lâche ou poltron. On peut choisir… (34 pages, 8 €)

Chantal Couliou (poèmes) & Charlotte Berghman (illustrations), « Le chuchotis des mots ».
D’emblée, Chantal Couliou semble s’adresser à des enfants déjà socialisés et familiarisés avec la poésie (elle utilise d’ailleurs le vers libre). On trouve les thèmes classiques de ce genre littéraire : la séparation de ceux qui s’aiment, la lune, l’angoisse, la tristesse, la solitude… mais adaptés aux jeunes. Ce qui ne va pas sans réflexion sur la poésie et le poème et même quelques allitérations (« Lui raconter une histoire / De chat huant / Ou de vieille chouette chevêche… ). Le dernier ensemble de poèmes est consacré à la peinture, ce qui constitue une bonne introduction à cet art difficile dans la mesure où les poèmes sont voisins des illustrations de Charlotte Berghman… Nul doute que l’enfant verra le monde autrement après sa lecture… (80 pages, 10 €)

Les éditions des Carnets du Dessert de Lune sont diffusées et distribuées en librairies et bibliothèques en Belgique et France. Si on ne les trouve pas, on peut écrire à l’adresse suivante : 67 rue de Venise. B 1050 Bruxelles ou aller voir sur le site internet : www.dessertdelune.be.



Renaud Faroux : « Whisky sour »


Le whisky sour est un cocktail composé de whisky (comme son nom l’indique), de jus de citron et de sirop de sucre de canne. On peut y ajouter un peu de blanc d’œuf pour lui donner de la consistance et un ou deux traits d’angostura. On trouve la recette précise sur internet ! Mais c’est aussi un roman de Renaud Faroux qui a des allures de road movie littéraire.
Le road movie, qui a ses lettres de noblesse depuis le film Easy Rider, met en scène généralement deux héros quittant la ville en voiture pour aller à la découverte d’un lieu mythique. Le roman de Renaud Faroux n’échappe pas à la définition puisqu’il relate les pérégrinations du narrateur et de son ami Pete qui quittent Los Angeles pour se rendre à Oxford (Mississippi) « filmer la poétesse Wanda Coleman lors d’un symposium consacré aux femmes et au blues ». Mais il rappelle aussi certaines œuvres littéraires comme le célèbre « On the road » (« Sur la route ») de Jack Kerouac… Cette traversée physique du paysage est l’occasion pour le narrateur de parler à de nombreuses reprises des peintres, archéologues, écrivains (souvent français mais pas exclusivement), de démystifier l’image des USA (« Nous sommes entrés dans la région de l’errance, celle des rêveurs, des laissés-pour-compte, des vagabonds, des fous… »), des tempêtes (chutes de neige et ouragans, Katrina tient une place de choix), d’apartés sur la musique (rock et blues) du moment. Rien à voir avec l’image lisse sur papier glacé complaisamment diffusée par la télévision ici ! Le lecteur aura l’impression d’un cocktail (d’où le titre) qui mêle habilement aperçus des paysages traversés et considérations diverses qui renvoient à la formation du romancier tout en lui permettant de décoder le pays… Cela ne va pas sans un humour décapant et parfois cruel, comme par exemple la description des boîtes à touristes de Memphis et son « Amérique expressionniste faite d’alcool, de sexe et de musique hard-rock ».
La description de La Nouvelle-Orléans est dantesque avec son carnaval vu en immersion, tant elle est politiquement incorrecte (ça boit, ça fume et pas que tabac !). Mais le passage de Katrina a laissé des traces que les politiques ne sont pas prêts à effacer : « Les écoles publiques sont fermées, les routes éventrées, les égouts bouchés. Dans le coin, personne n’a touché un cent ! L’Amérique dépense des milliards en Irak et en Afghanistan et elle n’est pas capable de s’occuper de ses propres citoyens ! ». C’est cette incapacité (délibérée ?) qui pose problème au narrateur. Et si elle n’était que la conséquence d’une décision de conserver des marchés quitte à sacrifier les citoyens ? Ou de protéger in fine les privilèges des gouvernants ? Alors, nul ne peut s’étonner de la circulation des deux protagonistes du roman, une circulation ponctuée de haut-le-cœur et marquée par l’épouvante… On sent Renaud Faroux amoureux d’une certaine Amérique : celle des laissé-pour-compte, des junkies, des grands espaces, de la Louisiane… C’est que son projet est de ré-humaniser un pays singulièrement déshumanisé, réduit aux affaires et à une image sur papier couché. Il n’y a rien de glamour dans ses descriptions. La réalité est là qui dépasse une certaine fiction...
Le « travelling arrière » qui termine le roman (référence obligée au road movie ?) est écrit pour le retour à Los Angeles au terme de plusieurs milliers de kilomètres à travers les États-Unis. Mais c’est l’occasion de faire le point sur le « grand tour » et sur le « malaise identitaire de jeunes intellectuels hédonistes [se confrontant] à la vraie misère, au vrai malheur », (il faut noter le mot « hédonistes » qui est important). Rien d’étonnant à ce que « la route [ait été] le catalyseur de nos découvertes » écrit Renaud Faroux. Un road movie qui « ne doit pas se limiter à des souvenirs d’errances, à une factice illusion de libération totale, avec le but ou le prétexte de terminer notre documentaire sur Wanda » affirment les protagonistes de « Whisky Sour ». Qu’en restera-t-il ? Sera-ce suffisant pour changer l’image des USA ? Sera-ce suffisant pour faire de ce peuple un peuple révolutionnaire ?

(Renaud Faroux : « Whisky Sour ». Books factory Éditions, 294 pages, 12 €. L’éditeur : 211, rue du Faubourg Saint Antoine. 75011 Paris)



Jacques-François Piquet : « Vers la mer »


J’ai toujours vécu avec les livres, j’ai lu plusieurs ouvrages de Jacques-François Piquet dont j’ai rendu compte ici ou là ; mais jamais un livre ne m’a touché comme celui-là : « Vers la mer ». Je me souviens qu’en 2013 ou 2014, Jacques-François Piquet m’annonçait par courrier électronique la fin proche de Jacqueline qui luttait avec courage contre un cancer… Il me donna des nouvelles de temps en temps mais je m’attendais au pire qui ne manqua pas d’arriver. « Vers la mer » est le récit du dernier voyage qu’ils firent ensemble. Un voyage qui commence par une évocation rimbaldienne (« Nous descendons maintenant le fleuve presque impassible… ») pour se terminer par une invocation à la vie que Jacques-François Piquet romance : « À midi, le soleil qui s’était levé chagrin brillait plein feu : merci la vie »...
Est-ce parce que me voilà arrivé à un âge où il me faut imaginer ma mort ou celle de la femme qui ne m’a jamais quitté que j’ai pensé à cet instant de disparition insupportable à mes yeux jusque maintenant ? C’est alors que je suis tombé sur ce passage de la préface : « Si ce texte n’est ni conte, ni écrit de sagesse, il détient l’étrange magie de transformer celui qui le lit ». C’est donc avec un curieux mélange de curiosité et de confiance que j’ai continué ma lecture : allais-je être transformé ? « Merci la vie », mais une vie dont on n’a pas à rougir, une vie bien remplie, une vie qui n’ignore pas la question que pose Aragon « est-ce ainsi que les hommes vivent ? »
Jamais, je ne remercierai assez Jacqueline et Jacques-François Piquet de m’avoir donné cette leçon de vie, d’avoir apaisé la plus grande de mes peurs, pour reprendre les mots de l’auteur : l’essentiel n’est-il pas d’avouer qu’on a vécu comme l’écrivait Pablo Neruda ? Même si l’on vit en marge du temps, c’est-à-dire que les notions de tôt et de tard ne veulent plus rien dire… Les mots des poètes émaillent ce journal d’un type particulier. Les références aux peintres (et à certaines œuvres), les poètes cités, les musiques écoutées me sont parfois inconnus mais tous contribuent à créer un climat que je partage avec Jacques-François Piquet. Pour le meilleur et pour le pire, serais-je tenté d’écrire alors que j’ai tout faux : pour le meilleur seulement, car le pire est toujours à venir…
Et peu importe qu’on me dise que ce voyage vers la mer (ou sa fin) est fantasmé, irréel, qu’on ne meurt pas ainsi de nos jours… Peu importe car pour moi il est un « chant d’amour et d’adieu », l’avoir écrit est pour Jacques-François Piquet un chant d’amour éternel pour Jacqueline. Un chant qui transforme celui qui le lit…

(Jacques-François Piquet, « Vers la mer ». Édition Rhubarbe, 112 pages, 12 €.)

Lire aussi l’article de Marilyse Leroux
et l’article de Jacques Morin



Françoise Coulmin : « Prendre souffle »


Je dois l’avouer, à ma grande honte : je ne connaissais pas La Feuille de thé éditeur, même si j’avais lu de Françoise Coulmin en 1993 son « Pour durer » co-édité par Le Dé bleu et Les Écrits des forges. La page d’accueil du site de La Feuille de thé me donne envie de lire « Prendre souffle » de Françoise Coulmin qui vient de sortir il y a quelques mois et que l’éditeur m’a envoyé en service de presse, tant ce fragment du journal de Martin Melkonian me touche : « Il m’est difficile de lutter contre le désenchantement du monde… » Mais c’est sans doute sans rapport avec les poèmes de « Prendre souffle »…
D’emblée je suis pris par le ton élégiaque de ces poèmes et par leur écriture sans prétention. Sans doute est-ce parce que la tendresse n’a pas totalement disparu de ce monde qui est le nôtre. Françoise Coulmin rappelle aux lecteurs que rien n’est jamais perdu définitivement, même au plus sombre de l’existence. L’essentiel est dit dans de courts poèmes, jamais plus de neuf vers, dont certains ne font qu’une ou deux syllabes, comme si l’important était alors de mettre en relief un mot, un seul. Ce que cherche à capter Françoise Coulmin, par la langue et par le rythme saccadé, c’est cette « obsession à vivre », ce « désir à tout prix / de résister de subsister » que le titre du recueil résume admirablement, « Prendre souffle ». Ce n’est pas une poésie du dernier souffle, mais une poésie à hauteur d’homme qui entend « recueillir pour la relire / cette parole fraternelle ». Tout dans le mouvement des mots est convoqué : répétitions, mises en miroir d’expressions, allitérations… Peu importe alors que le poème ne s’achève jamais, c’est pour mieux rebondir, reprendre ce souffle que le point final viendrait briser. L’ensemble constitue un chant d’amour à la vie, un chant d’amour tout court. Tout ce qui relève de ce qui ne va pas dans le monde est dénoncé : « erreurs illusions misère et méchanceté / harcèlements arrogances / séparations et deuils naufrages de l’exil / jours à jours incertains / impotence et démence ». Dès lors, Françoise Coulmin passe en revue les horreurs quotidiennes, les « sourdes attaques de la perversité / meurtrière ». Cela passe par une dimension cosmique puisque ces « cris [sont] portés jusqu’aux temps galactiques » ; mais l’espoir n’est jamais absent car « l’écho d’un très lointain meilleur » se fait parfois entendre.
Alors, que vers la fin de la plaquette l’élégie laisse la place à un chant d’espoir très volontariste, que malgré l’accumulation des noirceurs journalières et le « découragement toujours possible » place est faite à « l’ample inspiration » et à « l’arrière-projet têtu d’un nouveau monde », le temps est enfin venu de « prendre souffle ». Il faut remercier Françoise Coulmin de cet optimisme, il faut la lire.

(Françoise Coulmin : « Prendre souffle ». La Feuille de thé éditeur, 56 pages, 18 €. Dans les bonnes librairies ou sur le site de l’éditeur : www.lafeuilledethe.com).



Philippe Blondeau : « Autopsie des temps morts »


C’est un curieux recueil que celui de Philippe Blondeau : le poète a, en effet, choisi de capter l’essence de ces moments de rien que le langage commun désigne comme des temps morts. Ce recueil est soigneusement construit, il est divisé en cinq parties qui s’intéressent à divers moments, plus ou moins importants, de l’existence : cela va de l’intime (Arrêts sur images) à l’Histoire (Parenthèses de l’Histoire) en passant par la réflexion du poète (Examens de conscience). Dans le plus beau désordre, à l’image de la vie.
Bernard Baritaud, dans sa préface, note après avoir remarqué que Philippe Blondeau « ne se satisfait pas de la surface du monde », qu’il cherche « à débusquer l’arrière des décors, et les arrière-pensées, et le non-dit, et le non avenu ». Ce sont des poèmes dont tout lyrisme convenu est absent et si un lyrisme de bon aloi en traverse fugitivement certains, c’est sur un mode résiduel. La suite intitulée « Parenthèses de l’Histoire » en est un parfait exemple : rien n’est glorifié, la stratification de la société en classes est réduite à peu, il suffit de lire « Parc sous la pluie » pour s’en rendre compte : « L’Histoire somnole : / la sieste des siècles s’éternise ; / le temps à l’entrée : une chaise vide ». L’image dit tout et l’allitération persifle à souhait. Un peu plus loin, dans « Mort du maître », on lit la même vacuité, les campagnes sont réduites à une fiction d’où la dérision n’est pas absente : « Un prêtre malhabile cherche les mots / d’un sermon modernisé / … ». Leçon de lucidité que confirment bien des vers…
(Je me souviens d’Étrépigny où Jean Meslier fut curé de 1689 à 1729 ; Étrépigny que j’ai visité il y a quelques années. Je me souviens de la place du village et du château en ruines qui la jouxtait : Jean Meslier était en mauvais termes avec le châtelain ! Les ruines du château et l’antenne de télévision qui pendait à une cheminée - dans mon souvenir - symbolisent parfaitement la vacuité et l’inanité du monde des puissants. D’où cette parenthèse...)
Le lecteur attentif remarquera aussi les fréquentes références à la poésie : le mot poème figure d’ailleurs dans plusieurs titres de pièces de vers : « Faire un poème », « Miroir du poème » ou « Le dernier poème » qui clôt le recueil. C’est que Philippe Blondeau s’interroge constamment sur les pouvoirs de la poésie car le poème peut tout dire, y compris « le grand drame d’un amour finalement sans importance » ; c’est que « dans le dernier poème il y a / ces riens qui sont tout / ce tout qui n’est rien »… Belle leçon de poésie, toute la révolte devant ce monde qui va à vau-l’eau est dans ces vers, la révolte devant les discours ronflants qui visent à nous faire prendre pour sérieuses des choses sans importance, car la vraie place est celle de la vraie vie, d’une vie qui ne coïncide pas avec consommer et paraître !

(Philippe Blondeau, « Autopsie des temps morts ». Le Bretteur éditions, 82 pages, 10 €. Sur commande chez l’éditeur : 7 rue Bernard de Clairvaux. 75003 Paris.)



André Audureau : « Un bonheur fou »


André Audureau trace le portrait hypothétique d’hommes et de femmes à travers ses nouvelles, des êtres qui ne sont pas plus à plaindre ni à glorifier que d’autres… Mais l’écriture (phrases courtes, descriptions…) est transfigurée par l’art de suggérer, de désigner l’innommable ou l’ignoré dans la mesure où André Audureau ne se borne pas à raconter une histoire somme toute ordinaire mais qu’il propose des rêveries et suscite des échappées inouïes.
Quelques exemples. Si « Un bonheur fou » raconte l’existence aisée d’une jeune femme qui s’ennuie jusqu’à succomber à un mirage d’amour qu’elle se crée, le lecteur, à la description de la campagne espagnole, se trouve transporté à son insu dans un passé où le peuple se révoltait contre les propriétaires terriens et la classe dominante. Un avenir radieux qui se termine par l’installation de la dictature franquiste et la retirada : l’héroïne lapidée par le paysan et sa vieille mère est la parabole de ces événements historiques ! Ou encore « Le retour de Maria Marais » : l’héroïne, devenue une vieille femme après une vie passée en exil, revient en France pour se venger d’un viol lors de son adolescence et ne trouve qu’un vieillard pitoyable ; un rêve merveilleux va la délivrer de ce passé malheureux et lui ouvrir de nouvelles perspectives…
Mais cette faculté qu’a le prosateur fait dériver le lecteur dans d’étranges territoires où l’histoire racontée n’est pas la seule… On trouve d’autres caractéristiques dans ces nouvelles comme l’art de la chute, la place faite au rêve, la solitude des êtres dans cette société, la quête de l’identité ou des origines) à des degrés divers. On y devine le goût d’Audureau pour les livres et les songeries : « Ma vraie vie était là, dans la lecture et dans les innombrables rêveries » fait-il dire à l’un de ses personnages. D’ailleurs, le lecteur attentif remarquera plusieurs indices auto-biographiques dans ces pages : l’Italie, les études universitaires, l’Ouganda… Dans « Une vie anglaise », on devine vite, en partie, ce qui va arriver : mais peut-être ai-je trop lu ? Cependant le suspense est présent qui fait que la fin est inattendue… Autre variation sur ce thème de la recherche de l’identité avec « Alessandro Bello » : le personnage principal, A Carducci, finit par s’identifier à Lorenzo malgré ses réticences car reste un noyau personnel que rien ne peut remplacer : les êtres chers ou proches et les souvenirs comme « la lumière dorée des fins d’après-midi sur le Pincio… »
« Il faut rêver », disait Lénine qui ajoutait « à condition d’être sérieux avec l’objet de ses rêves » (je cite de mémoire). Est-ce sérieux dans ces nouvelles ? Le monde n’est-il pas hostile, systématiquement : on pourrait le croire avec le suicide raté de Michel (in « Un soir à Venise »). « La visite au château » donne à lire l’histoire d’une désillusion : comment se transforme un hobereau solitaire qui a fui la bourgeoisie triomphante pour finir par épouser une journaliste à la mode, nièce par ailleurs « du patron de la Grande Banque de l’Ouest ». Ou encore, comment le comte finira par vendre son domaine aux promoteurs (ce que ne dit pas Audureau qui le laisse à penser : c’est, du moins, ma lecture) : la bourgeoisie triomphante ? En tout cas, la chute est une vraie surprise.
André Audureau sait aborder tous les genres de nouvelles. Ainsi, « Comment j’ai tué ma femme » relève du polar, en environ trente pages d’un suspens insoutenable, Audureau réussit à être convaincant et à faire le portrait d’un assassin particulièrement machiavélique. Il fait aussi preuve d’une grande habileté littéraire car le montage en miroir est d’une efficacité remarquable tout comme la fin brève à souhait… Par ailleurs « Miracle des oiseaux » fait penser au genre fantastique, cette nouvelle n’est pas sans rappeler le film d’Alfred Hitchkock, « Les Oiseaux », qui est d’ailleurs cité à deux reprises. C’est une façon pour André Audureau de dénoncer, non sans humour, la crédulité des gens (anges, Apocalypse…) : « Au saint nom de la Vierge, les adultes observèrent attentivement le ciel. Il n’y avait rien ! Cependant, ils virent tous l’apparition car, au fond de leur cœur, ils ne voulaient pas manquer ça ». Mieux que la crédulité, c’est l’hystérie collective qui est ainsi décrite !
À l’opposé des discours verbeux et sophistiqués qui prétendent expliquer le monde et sa complexité, ces nouvelles, par leur charge d’humanité concrète, parlent du monde d’aujourd’hui. Par là, elles touchent le lecteur, montrant ainsi qu’André Audureau a su trouver sa voie (et sa voix). N’est-ce pas le propre de la littérature ?

(André Audureau, « Un Bonheur fou ». Compagnie du livre, 272 pages, 20 €.)
Lucien WASSELIN.



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dimanche 3 janvier 2016, par Lucien Wasselin

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Lucien Wasselin

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Photo Marc Lepage / CCAS.

Né en 1945, Lucien Wasselin vit dans le Nord de la France. Poète, il collabore par ses articles et notes de lecture à plusieurs publications (revues, hebdomadaires...). Il fut chroniqueur à la revue de poésie Rétro-Viseur, membre des comités de rédaction d’Espaces Marx (où il tient la rubrique poésie), de Faîtes Entrer L’Infini (où il a publié plusieurs études), de La Revue Commune..
Il a coordonné des dossiers Ilse et Pierre Garnier, Max Alhau, Gérard Le Gouic et publié en revue des études sur Alin Anseeuw, Louis Aragon, René Crevel, Pierre Dhainaut, Eugène Guillevic, Ivar ch’Vavar, Léon Moussinac, Armand Olivennes, Jean Prévost...
Co-fondateur d’OrpailleuR-éditions en 1991 (livres d’artistes et estampes originales), il a participé à l’animation de cette structure jusqu’en 2007.



Patrice Delbourg : « Faire Charlemagne »


Le dernier roman de Delbourg met en scène un professeur de lettres atrabilaire du lycée Charlemagne de Paris. Ce portrait est aussi l’occasion pour l’auteur de revenir sur l’évolution politique d’une époque, la nôtre. Lucien Wasselin l’a lu.

Voir ici



François Laur : « La beauté gifle comme un grain »


Dans ces petites proses ciselées comme jamais, François Laur dit le désir qui refuse de s’éteindre.

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Didier Daeninckx : « Novellas 2 »


Le Cherche Midi édite le deuxième volume des « Novellas » de Didier Daeninckx. Lucien Wasselin nous en parle.

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Liesa Van der Aa : « Woth »


« Woth » est une œuvre ambitieuse : une trilogie qui dure presque 135 minutes au total, 3 CD soit 25 morceaux enregistrés. « Woth » (pour Weighing Of The Hearth c’est-à-dire La Pesée des Âmes en français !), inspiré du « Livre des Morts » de l’Égypte antique, est comme la métaphore musicale des formules inscrites sur papyrus et déposées autour des momies…

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Marie-Josée Christien : « Un monde de pierres »

Le principal mérite (implicite) de cette plaquette, « Un monde de pierres  », est de rappeler qu’il n’y a pas que les alignements de Carnac en Bretagne, qui sont assurément les plus célèbres. Ne parlant que de la Bretagne, Marie-Josée Christien parle aussi d’ailleurs et pour ces contrées tant sa poésie est universelle. Elle est sensible au mystère des mégalithes et tente, par les moyens du poème, d’apporter un peu de lumière ou de savoir . Lucien Wasselin en parle.

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Jean-Claude Tardif & Jean Chatard : « Choisir l’été »


Deux poètes amis croisent leurs poèmes pour un seul recueil.

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Guénane : « La sagesse est toujours en retard »


Le dernier recueil de Guénane, « La sagesse est toujours en retard », est un livre atypique, différent de ses précédents. Réflexions sur l’écriture poétique ou sur la vie ? Art poétique ou art de vivre (en poésie) ? Les deux à la fois sans doute.

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Patrice Delbourg : « Solitudes en terrasse »


On retrouve dans ce recueil de poèmes de Patrice Delbourg, l’amoureux de Paris qui apparaissait dans ses derniers romans (de « L’Homme aux lacets défaits » au « Cow-boy du bazar de l’Hôtel de ville »). Mais cette fois-ci, ce ne sont plus des originaux ou des inventeurs qui sont croqués, mais des écrivains, des poètes surtout : Patrice Delbourg revient à ses premières amours qu’il n’a jamais quittées puisque, depuis 1976, sa bibliographie mêle vers et prose.

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Jacques-François Piquet : « Que fait-on du monde ? »

« Que fait-on du monde ? » est une réédition. Ce recueil de proses était paru en 2006 chez le même éditeur, sous-titré « Élégie pour quarante villes ». » Lucien Wasselin l’a lu.

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Cora Vaucaire : « Ses plus jolies chansons »

Il en est de la chanson comme de la communication où une information chasse l’autre. Les modes font et défont les chansons. La mémoire étant oublieuse, bien des chansons de valeur n’atteignent jamais les oreilles de l’auditeur ou passent à la trappe de l’oubli. C’est ce que je me dis en écoutant les meilleures chansons de Cora Vaucaire que vient de publier le label EPM. 

Lire l’article



Gérard Bayo : « Neige » suivi de « Vivante étoile »

Ce recueil, prévient l’éditeur, est « une anthologie regroupant des poèmes de 1975 à nos jours, ainsi que des inédits ». Mais, c’est une erreur, affirme-t-il par un courriel daté du 11 novembre 2015 et par un erratum glissé dans les exemplaires qui restent : tous les poèmes étant inédits… Il ne faut donc pas tenir compte de la fin de la quatrième de couverture et acheter ce livre pour découvrir de nouvelles pièces de vers.

Lire ici



Nicole Drano-Stamberg : « … s’il n’y avait pas d’herbe, si la poésie n’existait plus… »

C’est un recueil rigoureusement construit que donne à lire Nicole Drano-Stamberg : il est divisé en cinq chapitres semblablement sous-titrés, « Jardins » suivi de trois noms de fleurs ou de plantes. Chaque chapitre est composé de six poèmes en vers libres et de trois proses composées inégalement de plusieurs textes facilement identifiables car imprimés sur une page, toutes consacrées à un jardin désigné par un titre qui en précise la localisation physique ou sentimentale...
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Revue Infinie géolocalisation du doute n° 1


Misère de l’édition de poésie ! Je suis toujours scandalisé par les émissions littéraires à la télévision, scandalisé par la pauvreté des rayons poésie en librairie et par le succès commercial de certains qui vendent des dizaines de milliers d’exemplaires d’ouvrages quelconques… Aussi faut-il signaler comme il se doit le courage de Denis Heudré qui a décidé de diffuser gratuitement sur internet ses poèmes et ses notes de lecture. Cette nouvelle revue intitulée IGD (Infinie Géolocalisation du Doute) est diffusée par courriel au format pdf. C’est une excellente idée que de détourner ainsi les outils technologiques à la pointe ou à la mode ! Il suffit de s’abonner auprès de Denis Heudré (denisheudre@gmail.com ) ou d’aller faire un tour sur facebook à l’adresse suivante : http://www.facebook.com/IGD-Infinie-Geolocalisation-du-Doute-377025209302967 : j’espère bien ne m’être pas trompé ! Denis Heudré publiait déjà certains de ses recueils sur son site personnel. Avis aux amateurs ! Une nouvelle revue de poésie en ligne : Infinie Géolocalisation Du Doute C’est gratuit !



Jacques Canut : « Idas … y vuelta  » & « Ricochets »



Jacques Canut est né en 1930 : il n’en fait pas un mystère puisqu’il écrit dans « Idas y vuelta » (« Allers et retours ») : « mais constellation illuminant / mon grand âge ». Le grand âge, parlons-en ! Jacques Canut est jeune bien que conscient de son âge : s’il éprouve regrets des « être chers aujourd’hui disparus », il sait aussi s’émouvoir de la beauté d’un « verger de délices / et de rêve ». Les poètes ne sont pas absents de ces évocations : ainsi Jorge Guillén… Cette plaquette bilingue est trop mince : on en redemande, car Canut parle de tous les humains !

« Ricochets »

Il s’agit du n° 48 des « Carnets confidentiels » auxquels Jacques Canut a habitué son lecteur. On y retrouve les chats, le temps qui passe inexorablement, les notations de rien qui ne manquent pas de profondeur, la verdeur du poète… Un pêle-mêle de bon aloi qui est un portrait fidèle de l’auteur : Jacques Canut possède un regard aigu et il sait s’égratigner : « Mon esprit éprouve autant de douleur / à aligner quelques mots / que mes jambes à me transporter / sur quelques pas ». Comment ne pas apprécier une plaquette qui se termine par ces deux vers : « Aurai-je l’ultime chance de croire / en moi-même ? »

Jacques Canut : -« Idas… y Vuelta (Allers… et Retours) ». Édition bilingue espagnol/français, Cálamo éditeur, 16 pages, PNI. « Ricochets », Carnets confidentiels n° 48, 12 pages, PNI. Jacques Canut. 19 allées Lagarrasic. 32000 Auch.



Revue Cabaret n° 17


Je suis souvent mal à l’aise avec les revues, voulant les lire de la première à la dernière page… Alors que je devrais me contenter de picorer selon mon humeur du moment. Quitte à recommencer plus tard quand l’humeur aura changé ! Que dire de cette dix-septième livraison de la revue Cabaret ? Intitulée « Mode et travaux », elle est exclusivement remplie de textes de femmes et se singularise par une extrême diversité des écritures (ce qui ne facilite pas la tâche du critique). J’ai particulièrement apprécié Géraldine Serbourdin qui utilise les mots picards pour donner du sens à son poème ou à sa réflexion et non pour faire pittoresque ou populaire ! Apprécié aussi Marlène Tissot pour sa franchise et le montage ambitieux de son poème « Le chemisier ». Apprécié encore Hélène Bishoffe qui me bluffe quand elle réussit à exprimer son mal-vivre alors qu’elle a tout pour être heureuse aux yeux de certains… Et enfin Annie Hupé pour ses deux versions d’un même sonnet : la première en prose et la seconde dans le plus parfait (mais malicieux) respect des règles de la versification.
Ce à quoi il faut ajouter l’aspect de cette revue qui se donne avec délectation des allures de fanzine !
(Ce n° : 2,5 €. Abonnement à 4 n° annuels : 10 €. chèque à l’ordre du Petit Rameur. Revue Cabaret ; 31 rue Lamartine. 71800 LA CLAYETTE. site : www.revuecabaret.com).



Spered Gouez n° 21 : La poésie ramène sa science


Spered Gouez donne à lire sa livraison annuelle dont le thème est dédié aux rapports entre la poésie et la science. Je me souviens d’avoir lu quelque part, il y a longtemps, que Paul Éluard et Frédéric Joliot-Curie avaient eu le projet d’écrire un essai ou une étude montrant que les deux genres avaient le même objectif : percer le réel et ses mystères. Je n’ai jamais retrouvé cette information, ai-je rêvé ? En tout cas, l’étude n’a jamais été publiée à ma connaissance… Dans ce n° 21, Spered Gouez donne la parole à Basarab Nicolescu, physicien quantique et poète, tandis que Jacqueline Saint-Jean signe une note de lecture relative à l’essai « Illuminations, cosmos et esthétique » de Jean-Pierre Luminet, (dont on apprend qu’il est directeur de recherche au CNRS et astrophysicien à l’observatoire de Meudon, mais qu’il a publié plusieurs livres de poésie). Dans un dossier intitulé « La poésie ramène sa science », Marie-Josée Christien réunit une trentaine de poètes qui se confrontent aux diverses disciplines scientifiques dont les plus représentées sont l’histoire de l’univers et celle de la Terre (et ce n’est pas un hasard, car ce sont celles qui recèlent le plus de mystère). Et la matière noire qui devient une métaphore de l’écriture. Ah, ces « sédiments de l’éternité [qui] se déposent doucement / là / où des questions s’envolent » (Maurice Couquiaud, p 76) ! Comme à son habitude, Spered Gouez accorde une large place aux revues et plaquettes parues depuis un an et donne des notes de lecture plus ou moins longues signées par divers critiques. Marie-Josée Christien, la cheville ouvrière de Spered Gouez, s’entretient avec Claire Fourier et signe par ailleurs une étude consacrée au poids économique de la petite édition. On y apprend que les éditeurs indépendants représentent 25% des titres publiés, qu’en-dehors des auteurs à succès les écrivains « reconnus » vendent environ 500 exemplaires de leurs titres (ce qui est aussi le chiffre moyen des ventes de livres publiés par les petits éditeurs, ajoute-t-elle). D’où sa conclusion sur le poids économique de la petite édition. Ses conclusions, devrais-je écrire, car elle ne manque pas de noter que la disparition des petits éditeurs créera « le grand désert culturel qui condamnera notre société à une mort intellectuelle lente… » (p 14). Un article très intéressant et qui remet les choses en place.

Spered Gouez, ce n° 21 : 154 pages, 16 €. On peut commander à l’adresse suivante : 7 allée Nathalie-Lemel. 29000 QUIMPER. (ajouter 2,50 € pour le port en écopli). Chèque à l’ordre de EGIN.

lire aussi l’article de M. Baglin



Françoise Favretto : « L’arrachoir 2 »


Avec Françoise Favretto, c’en est fini des apparences et des convenances, la normalité devient source d’étonnements, voire de remise en cause de ce qui est vu ou vécu. Ainsi avec « Hôtel-délire », le lecteur s’interroge : qu’ont à payer ces locataires de quelques nuitées qui repeignent de couleurs à la mode un mobilier vieillot ? Qui est cette Annabel qu’on attend, comme Godot qui, sur d’autres scènes, n’arrive jamais ? Quid de ce vieux gardien d’hôtel qui nie l’évidence ? D’où la réponse de la narratrice qui est désarçonnée comme le lecteur : « … est-ce qu’il n’y avait pas une caméra dans le hall… et qui tournait un drôle de film ? » Le mystère demeure.
Mais le ton se fait plus grave avec « Banque, yaourt et programme télé » dont le titre dit la solitude et l’indifférence qui gangrènent la société contemporaine. Et ce ne sont pas l’électronique et l’informatique qui combattront efficacement ces deux tares ! Françoise Favretto n’écrit-elle pas : « Quant à la banque, rien ne la dérangeait. Elle amassait sans y prendre garde un menu pactole qui a fini par payer les débarrasseurs de maison et les obsèques, le reste reversé au Trésor Public. Monsieur L. ne payait pas d’impôts. Il recevait peu de courrier : depuis sa mort, les trois lettres de l’amie d’enfance qui a déclenché la recherche, et simplement des avis bancaires mensuels… » C’est l’amitié, cette qualité si rare, qui est à l’origine de la macabre découverte. L’informatique ne connaît pas l’inquiétude, l’amitié si… Rien que pour ce texte, il faut lire « L’arrachoir 2 » …
Et entre les deux ? Le tout sécuritaire et la hantise du terrorisme basané instillée à petites doses dans les esprits font oublier le terrorisme économique plus feutré ! Pour preuve « Le rond-point ». L’humour n’est pas absent comme dans « Les preuves » : mais cet humour n’apparaît que lors de la chute du texte. Nouvelle ou récit ? Allez savoir : Françoise Favretto brouille les genres… Dans « V’lan la pierre », la haine est parfaitement décrite dans ses divers louvoiements, on a un bel exemple de totale incorrection duquel la narratrice tire une signification générale : « Après cela, je ne m’étonne plus de voir les peuples se dresser les uns contre les autres dans le même pays ». Françoise Favretto joue habilement sur deux registres : le récit direct et l’entretien avec un psychothérapeute. Mais le réel est complexe et c’est là qu’elle est le plus habile quand elle trace un parallèle entre l’analyse fine du psychologue et la confession recueillie par un prêtre ! La fin rassurante, empreinte de consumérisme, ne fait que renforcer les choses…
Tous ces textes ont cependant un point commun : la chute. En une phrase ou en un paragraphe, le récit (ou la nouvelle) est bouclé, toujours de façon inattendue. Ce qui montre l’inanité de la distinction entre récit et nouvelle (la couverture de l’ouvrage indique le genre : « Récits et nouvelles »). D’ailleurs, la définition la plus courante de la nouvelle affirme qu’elle n’est qu’un récit court ! Ce livre n’est pas admirable (clin d’œil du signataire de ces lignes à la page 40 !) : il est simplement (et ce n’est pas rien) intéressant à lire car il fourmille de remarques rares qui décodent une réalité qu’on prétend nous faire accepter comme incontournable, comme disent les gens bien en cour !

(Françoise Favretto : « L’arrachoir 2 ». Atelier de l’agneau éditeur, 74 pages, 14 €.)


Jean-François Mathé : « Retenu par ce qui s’en va »


Un recueil de Jean-François Mathé est chose remarquable ; « Retenu par ce qui s’en va » ne fait pas exception à la règle, même si plusieurs des poèmes ici regroupés ont déjà paru sous des formes souvent différentes dans diverses revues. Outre le fait que chacun n’a pas lu toutes ces publications et les versions étant différentes, la lecture de ce recueil peut être une découverte. Jean-François Mathé dit avec beaucoup de pudeur la fin inéluctable et le temps qui passe : il faut attendre les pages 14 et 15 pour que les mots cercueil et morte apparaissent, et encore s’agit-il de « cercueil du regard » et d’une « nudité morte ».
Ces poèmes sont une ode au moment présent, cet instant fugitif qui s’en va et que retient le poète car celui-ci attend toujours le « retour de [la] beauté réelle ». Non que Jean-François Mathé soit dupe des pouvoirs de la poésie qui ont leurs limites car le vent pousse la « balançoire / qui ne reviendra jamais ». D’où ce ton nostalgique, voire élégiaque qui sourd des poèmes. Il ne faut dès lors pas s’étonner que nombreux sont ceux dédiés à un contemporain : poète, éditeur ou plasticien… Comme si la création, sous tous ses aspects était l’unique moyen de conjurer le sort, de faire la nique à l’inéluctable.
Restent ces poèmes, particulièrement touchants, qui disent la fin qui a eu lieu ou celle qui approche et qui va briser le couple dont la corde « ne fut même pas assez longue / pour nous lier ». C’est qu’il faut « vivre de rien et de vent », même et surtout si, partout, on ne vend plus que de la nuit ; oui, encore le dur désir de durer… Car le souvenir d’un chat mort traverse parfois le poème : « L’ombre du chat passait. / Mais le chat était mort hier. » C’est que le temps est toujours d’hier, il faut alors attendre, pour sortir, « la porte qui parfois s’absente » : tout est dit dans cette absence qui ne coïncide jamais avec le vivant, mais qui coïncide avec le poème.

(Jean-François Mathé, « Retenu par ce qui s’en va ». Éditions Folle Avoine, 40 pages, 9 €.)


Louis Dubost : « Tout ça à cause du cochon »


On l’oublie souvent : Louis Dubost fut auteur avant d’être éditeur. C’est l’école primaire qui lui a inculqué le goût des mots. Depuis qu’il a cessé toute activité (professionnelle ou éditoriale), il revient à son penchant et donne à lire, ici ou là, des textes de sa composition dans lesquels il illustre les idées qui lui sont chères. C’est le cas avec « Tout ça à cause du cochon » . Une histoire d’apprentissage (de la vie) où il met noir sur blanc un souvenir (véridique ?) dans lequel se mêlent l’enfance dans un hameau du Brionnais et l’école primaire qui l’a formé… Mais une formation qui n’est pas que celle de l’adulte inséré professionnellement mais aussi celle de l’homme qu’il est devenu. Louis Dubost est né en 1945 et il se souvient (comme le signataire de ces lignes) de cette enfance où la guerre scolaire faisait rage jusqu’au plus profond des campagnes. Non qu’elle n’existe plus aujourd’hui, mais elle a pris des formes plus feutrées qui permettent à ceux qui sont bien nés d’échapper à la carte scolaire ! Son histoire ne se résume pas (ce serait un crime), elle se lit. Elle explique pourquoi, par la grâce d’un bonbon offert par une de ces filles « publiques » qui fréquentait l’école laïque, il n’a que mépris pour « le quolibet fétide d’un fanatique » ou pour « le boniment méphitique d’un idéologue ». Une belle leçon d’humanité (tiens, le titre d’un journal « communisse » !) ou de tolérance. On en redemande… Et en plus, c’est bien écrit : c’est de la littérature qui n’oublie pas de parler du monde réel… On se construit toujours contre !
(28 pages, 5 €. les Éditions du Petit Rameur. 31, rue Lamartine. 71800 La Clayette)



Revue Cabaret n° 15.


Toujours publié par les Éditions du Petit Rameur (sises à La Clayette, où est né Louis Dubost, le « hasard » faisant parfois bien les choses !), vient de paraître le n° 15 de Revue Cabaret. Le cabaret : un lieu de perdition qui est en train de disparaître pour le plus grand bien de cette morale étriquée qu’on cherche à nous imposer, la société actuelle ne supportant pas le « salon du pauvre » … Le thème en est « Histoires d’eau ». Le clin d’œil est évident à ce roman à succès, « Histoire d’O » de Pauline Réage (Pauvert, 1954). Ces « histoires d’eau » sont dues à des femmes peu connues, voire inconnues (sauf qu’on a pu les lire parfois dans diverses petites revues ou chez des éditeurs confidentiels)… Proses ou vers… Proses, oui mais : poèmes en prose ou quoi d’autre ? Finalement, je ne sais pas ce que je préfère, « Histoire d’O » lue jadis ou ces « Histoires d’eau  » que je découvre. Mais la revue est à encourager, ne serait-ce que pour son format qui rappelle celui de La Corde raide…
(Revue Cabaret et Les Éditions du Petit Rameur : 31, rue Lamartine. 71800 La Clayette. On peut s’abonner à la revue : 10 € pour 4 n° (chèque à l’ordre du Petit rameur).



Elodia Turki : « Mains d’ombre »


Pour reprendre les mots de Pierrick de Chermont dans son étude « L’appel de la muse chez Elodia Turki », cette dernière « est née dans une prison espagnole à la fin de la guerre d’Espagne, où sa mère antifranquiste militante était enfermée et condamnée à mort. Au bout de dix mois, elles rejoignirent la Tunisie où son père se trouvait déjà ». Ce qui explique peut-être son goût pour la culture arabe et, en partie, la présente publication de « Mains d’ombre » (déjà édité en 2011 à la Librairie-Galerie Racine) où ses poèmes en français dialoguent avec la traduction en arabe due à Habib Boulares.
« Mains d’ombre » est un chant d’amour. Un chant d’amour à la graphie arabe car Elodia Turki écrit dans son avant-propos (qui est un hommage à Habib Boulares) à cette édition : « Je sais que la traduction qu’il a faite des poèmes de mon recueil "Mains d’ombre" est non seulement fidèle, mais, aux dires de ceux qui ont comparé les textes dans les deux langues, il y a tellement de poésie dans sa proposition que l’on oublie très vite qui a écrit et qui a traduit ». Nous voilà loin du vieil adage qui assimile la traduction à une trahison. Ne connaissant pas l’arabe, je n’ai rien à ajouter à ces mots…
Mais chant d’amour également dans les poèmes d’Elodia Turki dont l’écriture rend fidèlement une perception originale de l’amour. Si l’obscurité n’est pas absente de ces textes, le dialogue amoureux que le lecteur devine traduit la vocation ultime de la femme qui est l’amour. Là encore, la culture arabe (et je suis conscient que cette dernière expression manque de précision) qui érige l’amour en règle n’est pas loin : Elodia Turki a publié en 1999 un recueil intitulé « Al Ghazal », ce qui rappelle au lecteur occidental qui est familiarisé aux genres poétiques définis par des règles de construction très strictes que le ghazal (dépositaire de la poésie amoureuse dans la culture arabe) ne renvoie pas aux formes comme dans la poésie occidentale mais au thème abordé. D’où l’extrême liberté de ton d’Elodia Turki.
Mais il faut aussi s’arrêter à l’iconographie de ce recueil. Pour remarquer tout d’abord que l’illustration de couverture (reprise sur la page de titre) est différente, quant au style, du frontispice. Ce qui prouve que la culture arabe n’existe pas, mais qu’il existe des cultures arabes… Cependant ces deux illustrations représentent un couple, amoureux (?) dans un jardin. Dans les deux cas, la femme tient un flacon ou une carafe. Sur la couverture, la femme a dans la main droite une coupe dans laquelle elle semble avoir servi un peu du breuvage de la carafe pour l’offrir à l’homme face à elle. Comment interpréter ces éléments visuels ? Il faut se souvenir que dans la culture arabe, on trouve de nombreux jardins dédiés au plaisir et de nombreuses représentations de ces jardins. On n’est pas loin, dans certains, cas, du jardin d’amour auquel font penser ces illustrations. Si chez les musulmans l’alcool est frappé d’interdit, le vin est considéré comme la récompense suprême au Paradis : « Les Purs seront abreuvés d’un vin rare » (Le Coran, Sourate LXXXIII, 25). Et dans l’histoire, les époques où les poètes (Omar Khayyam en est un bel exemple), chantèrent le vin et l’ivresse ne sont pas rares.
De là à penser que ce recueil s’inscrit dans cette tradition particulière, il n’y a qu’un pas facile à franchir… Elodia Turki ne nomme jamais l’objet ou le sujet de son amour. Et elle se situe comme l’égale de l’homme : « Tu succombais aux mots / je t’offrais l’hésitation du rêve ». Ces mains d’ombre sont des mains faites pour la caresse, pour l’interrogation. Ce que résume admirablement ce vers « Elle vers lui avançait une esquisse ». Pierrick de Chermont dit d’Elodia Tirki qu’elle a « une foi sans Dieu ». Ses poèmes ruissellent d’une foi très forte mais quant au Dieu, ne parle-t-elle pas de « croix sans Christ » ? Au-delà de ces affirmations, « Mains d’ombre » est un beau livre à la poésie subtile, en même temps qu’un bel objet…

(Elodia Turki, « Mains d’ombre ». Traduction en langue arabe par Habib Boulares, préface (en arabe) de Raja Farhat ; Librairie-Galerie Racine éditeur, 120 pages, PNI.)



Gérard Cléry : « Roi nu(l) »


Belle plaquette dont le titre « Roi nu(l) » rappelle un conte d’Andersen « Les habits neufs de l’empereur ». L’expression « le roi est nu » est passée dans le langage courant pour désigner des apparences trompeuses. Gérard Cléry, avec « Roi nu(l) », réunit deux ensembles poétiques affirmant que l’amour laisse celui qui le vit ou l’éprouve nu et nul, le poète ne cherchant pas à tromper qui que ce soit, il aime et c’est tout.
Le premier ensemble, qui donne son titre à la plaquette, commence par ce vers « Ici roi nu » qui sonne comme le début d’une conversation téléphonique. D’ailleurs, un peu plus loin, un autre poème commence par ces mots : « Quand le téléphone n’est plus le téléphone »… Sans doute Gérard Cléry utilise-t-il, quand il en a envie, la parabole du téléphone pour dire ce qu’il ne peut directement à l’aimée. La succession des deux ensembles ne laisse pas d’étonner. Si le second est un chant d’amour, le premier est plutôt un constat sombre de ce que peut devenir l’amour, le temps passant. Si l’on remarque, d’une suite à l’autre, le même vers (en gros, de l’hexasyllabe à l’alexandrin, les deux vers qui se suivent étant toujours séparés par un blanc, contrairement aux proses), la première suite donne aussi à lire une écriture plus torturée, plus écorchée : prose trouée de blancs (p 20) [signe que « les mots renâclent à passer la gorge » (p 13)] ou brisée quant au sens (p 24) comme si le constat aboutissait à l’impossibilité ; même si les choses sont énoncées clairement : les morts qui se sont accumulées, les ruptures et les rencontres avortées, ce moment où « le manteau de la tendresse / glisse des épaules se déchire ». Alors que la seconde suite semble plus épanouie, plus charnelle ; il est vrai que ces vers « et l’amoureuse / feu rêvant / enlumine l’amant » (p 42) poussent à une telle lecture.
Il faut enfin signaler que ce livre se termine par une postface de Guy Allix dans laquelle je relève ces mots : « Parole de roi nu. De roi humble. Parole oxymore en quelque sorte. » Et Allix d’ajouter que ce que laisse le roi après son passage, c’est « presque rien, mais l’essentiel ». Pour mieux montrer ensuite le « double geste de monstration subliminale » et en arriver ensuite à ce constat que « Roi nu(l) » est un « poème d’amour au fond »… Et pour terminer, relever enfin ces mots : « Qui ne sait aimer ainsi, n’a jamais aimé, n’aimera jamais ».

(Gérard Cléry, « Roi nu(l) ». Librairie-Galerie Racine éditeur, 60 pages, 15 €.)



Perrine Le Querrec : « Pieds nus dans R. »


28 pages en édition bilingue (français et anglais), un seul texte, quelques phrases assez longues et une courte. Qu’est cette ville de R. « bien plus éloignée, on le sait, que B. ou même L. » ? Sans doute la métaphore d’une ville où la liberté n’existe pas, et quand j’écris liberté, j’entends la liberté vraie, celle de dire non et d’être écouté, de n’être pas d’accord, de rêver à un autre monde et de changer le monde dans lequel on vit… Les pieds nus n’étant que la métaphore de ce qui précède. À l’appui de ces dires, ce fragment : « R. […] est une ville où nul ne marche pieds nus, nul pèlerin, nul vagabond, nul nomade dans R. qui se targue d’être la Ville, une ville de chaussures, de pieds affairés, d’échanges policés, de rigueur… ». On aura reconnu à ces mots le délire technocratique ou journalistique d’une ville monde ou d’un village planétaire que le capitalisme entend imposer à tous et à chacun. Alors que la révolte gronde, mais pas encore la Révolution… Alors que cette « nation d’ordre, de discipline » est condamnée à disparaître dans le vide et l’oubli. Mais il faut espérer que nos descendants n’oublieront pas !
Perrine Le Querrec ne veut pas « marcher au pas », ne veut pas vivre sous « les atrocités racistes, les bombes fascistes, les délations cruelles ». Voilà ce que dit, à mon sens, ce texte salubre et inclassable.

(Perrine Le Querrec, « Pieds nus dans R. » Éditions Les Carnets du Dessert de Lune, 28 pages, PNI. Les Carnets du Dessert de Lune : 67 Rue de Venise, B. 1050. Bruxelles)



Gérard Le Gouic : « Je voudrais que quelqu’un »


Deux ensembles de poèmes composent ce recueil : « Je voudrais que quelqu’un » et « Le Chemin du Moustoir ». Le premier donne son titre au recueil, mais l’inachèvement de ce titre reste mystérieux et il faut attendre le poème de la page 51 pour que ce titre se complète et connaître ainsi le vœu de Gérard Le Gouic : « … / se souvienne de moi / qu’une femme me pleure, / oh, pas très longtemps »… Raisonnable et de peu d’ambition ce vœu, mais irraisonné et fou quand on sait que son épouse est décédée voilà quelques années. D’ailleurs, la seconde suite lui est dédiée et une toile de Lucie Cadoret-Le Gouic est reproduite en couverture, un bouquet de fleurs qui fait écho à ce vers du poème qui parle du « jardin de mon éternité »… Ce n’est pas un signe de cruauté que de rappeler que Gérard Le Gouic est né en 1936 car il n’a jamais dissimulé sa date de naissance : ce souvenir est nécessaire pour apprécier « Je voudrais que quelqu’un »… C’est dire que ce livre est empli de nostalgie sans que Gérard Le Gouic n’y sombre réellement ; les souvenirs affluent mais le présent est toujours là qui le rattache à la vie : le bruit du réel le rassure (« comme si j’assistais / à l’assemblage du toit du monde ») et le transporte. Le poète ne s’est jamais remis de la disparition de la femme aimée, de celle qui fut la compagne de toute une vie et la poésie est devenue une tentative de conjurer le sort, ce qui explique la composition de cet ensemble. La première suite fait appel aux formes traditionnelles de la poésie : si le vers libre domine, le lecteur trouve cependant le poème en prose, le sonnet et le haïkaï tandis que les poèmes libérés du carcan de la forme fixe se donnent des allures de complainte par leur tonalité spécifique ou par le jeu des répétitions… Alors que la seconde - dédiée à Lucie, faut-il le rappeler ? -, exclusivement écrite en vers libres est plus émouvante et plus libre de ton : les vers semblent couler de source et s’enchaînent parfaitement. « Le Chemin du Moustoir » fait référence à la demeure du poète et cède à une certaine mélancolie de bon aloi : « La photo au jardin » fait allusion aux proches disparus dont il faut citer les plus célèbres : Xavier Grall, Georges Perros, Glenmor… Mais cette ode à l’amitié se termine par l’évocation des survivants… Alors que le poème précédent se termine par ces vers : « À l’endroit où se fanera la dernière [fleur] / je souhaite partager ce lopin avec toi / et m’allier les nuits des froids d’enfer / au tocsin des choucas / et des chouettes qui te veillent ». C’est la dernière strophe d’un poème intitulé « Le diable à Burthulet » (1). Si vivre fatigue, vivre est aussi difficile…


Note. (1). Ce poème évoque la légende bretonne selon laquelle le diable serait mort de froid à la chapelle de Burthulet, par ailleurs classée monument historique et célèbre par son enclos (cimetière).

(Gérard Le Gouic, « Je voudrais que quelqu’un ». Éditions Telen Arvor, 96 pages, 12 €.)



Pierre Soletti : « Quand le vent chante »


Changement de registre avec Pierre Soletti. Tous les « poèmes » de ce recueil commencent de la même façon : « Quand le vent / chante », le « poème » faisant entre 4 (souvent) et 9 « vers » (rarement). J’emploie des guillemets car je m’interroge : un mot suffit-il pour faire un vers ? Ou encore : un poème n’est-il qu’une phrase complexe (relativement), composée d’une subordonnée temporelle et d’une proposition principale ? C’est d’ailleurs dans les poèmes les plus longs (divisés en deux « strophes ») que ça devient intéressant : la seconde strophe constituant la traduction métaphorique de la première. Certes, la phrase complexe offre de belles réussites sur le plan poétique (à condition d’essayer ensuite de définir la poésie) : « Quand le vent / chante / le zèbre rêve / en couleur » ou « Quand le vent / chante / les cantatrices / s’enrouent / autour de / leur écharpe ». Faut-il prévoir une progression allant de la maternelle à l’entrée au collège ? À quelle tranche d’âge ces poèmes sont-ils destinés ? Etc… Certes, on peut affirmer que les jeunes lecteurs (ou les plus jeunes qui ne savent pas encore lire) ont besoin d’une telle attaque (Quand le vent chante…) pour apprécier le poème et qu’ils deviendront plus tard des lecteurs assidus de poésie… Sauf que l’expérience prouve que les lecteurs ne sont pas au rendez-vous des poètes ! Alors ? Le problème de la poésie-jeunesse reste entier…Il faut donc ne pas bouder le plaisir qu’on peut retirer de la lecture de ce recueil, tout en se posant de multiples questions…

(Pierre Soletti, « Quand le vent chante », illustrations de Sylvie Durbec. 56 pages, 8 €. Les Carnets du Dessert de Lune : 67 Rue de Venise, B. 1050. Bruxelles)



Michaël Glück : « Prova d’orchestra »


J’avais lu, lors de sa parution, « Rouges » de Michaël Glück et j’avais été séduit par la révolte et l’espoir qui se dégageaient de ses poèmes. Aussi est-ce avec confiance que j’ai ouvert « Prova d’orchestra ». Et je n’ai pas été déçu par ce recueil d’aphorismes très différent de « Rouges ». Michaël Glück réunit dans ce petit recueil une série d’aphorismes ayant tous trait, de près ou de loin, à la musique sous différentes formes : instrumentistes, écriture, instruments, genres musicaux, marques, compositeurs, etc. Rien de mieux que de citer quelques exemples : calembour (« sol, fais-je »), remarque ironique mais frappée de bon sens (« Arrive-t-il à un violoniste de pisser dans son instrument ? ») qui démystifie l’expression usuelle, ironie grinçante aux connotations politiques (« La musique du Front National n’est-elle écrite qu’avec des blanches ? » ou « Le mot partition est banni du vocabulaire des musiciens juifs hostiles à la politique menée par l’État hébreu »), trait d’esprit (« La prochaine fois que vous adresserez une Lettre à Élise, n’oubliez pas le timbre »)… Ou encore : jeux de mots (« Les plus grands joueurs de flûte viennent de Champagne »), exploitation de l’absurde (« Imagine-t-on de combien d’opéras nous eût encore gratifiés Jean-Baptiste Lully, s’il avait lâché sur son pied une baguette viennoise ? »), voire cruauté (« Chanter à tue-tête, est-ce une variante de la roulette russe ? »)… C’est un moment de récréation : c’est varié, c’est plaisant et c’est sans prétention… Mais toujours juste.

(Michaël Glück, "Prova d’orchestra ». Même éditeur, 40 pages, 7 €. Les Carnets du Dessert de Lune : 67 Rue de Venise, B. 1050. Bruxelles)



Gaston Criel : « Popoème »


« Popoème » de Gaston Criel est un livre mythique de la petite édition. Mais voilà, après deux éditions (la première en 1976 chez Millas-Martin, la seconde en 1988 au Rewidage augmentée de 4 poèmes), une troisième est livrée aux lecteurs car ce recueil était devenu introuvable même si sa renommée était telle qu’il n’était pas oublié. Sans doute, celle-ci devait beaucoup (mais je me trompe peut-être !) à la photographie « Gaston anadyomène » qui illustrait l’édition de 1976. L’adjectif qualificatif anadyomène, bien oublié de nos jours, signifie sorti des eaux. Ce cliché était un pastiche jubilatoire de la « Vénus anadyomène » qui fut un thème récurrent de la peinture occidentale et, au-delà, de l’art européen, voire nord-américain. Qu’on en juge : il représentait, ce cliché, Gaston Criel nu, sur une plage, devant un amas de bois flottés ( ? ). Les Éditions du Chemin de fer proposent donc une troisième version de ce texte introuvable (qui suit la seconde édition), illustré de la photographie de 1976. L’occasion est donc belle de (re)lire aujourd’hui « Popoème » pour ce qu’il représente en 2016…

« Popoème » est un jeu de massacre poétique. Gaston Criel condamne la société de consommation, les loisirs, le « travail sans fin », la télévision, la guerre, la publicité (qu’on appelait alors réclame) : toutes plaies toujours bien réelles malgré le développement du chômage de masse ; c’est que le responsable de tout cela, c’est le système économique. Mais dans ces poèmes, il ne se contente pas d’une condamnation ex abrupto de la dite société, il met en évidence les procédés utilisés pour faire acheter. Si certaines marques ont disparu, il suffit de les remplacer par celles qui paradent sur le devant de l’estrade du marché ! Ce recueil est on ne peut plus actuel. Je me souviens d’une publicité placardée en 3 mètres x 4 sur les murs de nos villes : « Votre argent m’intéresse ! », un doigt accusateur désignant la volaille qui allait se laisser plumer… C’était au milieu des années 70 ; les choses ont, depuis, empiré, la course au profit facile est devenu un sport national. : « Signer, c’est payer… Le Crédit Lyonnais se charge du reste et sait mieux profiter de votre agent » ; cette charge est toujours de mise ! Hélas : les frais bancaires augmentent sans cesse pour éponger les pertes des banques qui jouent à la Bourse avec notre argent ! Ce n’est pas l’escroc yankee Bernard L. Madoff qui viendra démentir ces propos : le système de Ponzi est toujours utilisé de nos jours…
Dira-t-on que j’exagère ? Qu’on lise « Popoème »  ! La pièce intitulée « Espoir triste » égratigne (et c’est peu dire) les post soixante-huitards : « Espoir des jeunes vieillards de mai 68, mariés en 69 (sans plus de 69) […] casés sur le train de famille en voyage de noces… », toujours dans ce même poème, Criel vise, sans le faire exprès, les travers des nos contemporains : « Libération de la Femme ! Où voyez-vous ça les amis ? Dans les canards, à la TV ? Bien sûr ! Arthur Martin vous en donne plus. La B.N.P. aime votre agent… Le bain moussant vous met le cul ailleurs le temps d’un bain… Mais s’arrête là notre nouvelle Société Fric and C°… Quant à la Libération de la Femme… elle porte pantalon sur idées en crinoline… en droite ligne des fils nidificateurs de Mamie ! » Etc… Gaston Criel est moderne dans le fonds et, bien que certains de ses poèmes ici réunis rappellent la complainte (il faut lire et relire « Les enfants qui prient »), dans la forme également… « Popoème » est l’antidote à l’idée même de régression !

(Gaston Criel, « Popoème ». Éditions du Chemin de fer, 58 pages, 9 €. En vente dans quelques excellentes librairies ou sur le site www.chemindefer.org)



Hommage à Kijno


Pierre-Louis Carlier est architecte et c’est à ce titre qu’il fut l’un des concepteurs de la façade qui acheva la cathédrale Notre Dame de la Treille à Lille à la fin du XXème siècle, l’édification de l’édifice ayant commencé en 1856. Cette façade est un revêtement en pierre de Soignies (une petite ville francophone de Belgique) soutenu par une ossature métallique. La rosace imaginée par Kijno, un des peintres majeurs de ce dernier siècle qui fit une partie de ses études à Lille, troue d’un œil de lumière cette face. La conception de cette dernière est résolument moderne : outre la rosace de Kijno, il faut aussi signaler le portail en bronze de Jeanclos et le travail de Peter Rice qui contribua à sa réputation de spécialiste des structures en acier…
Pierre-Louis Carlier a profité d’une visite de contrôle de l’ouvrage les 17 et 18 décembre 2015 et de la nacelle motorisée montée sur un camion pour prendre quelques photographies de la cathédrale et de Lille telles qu’on ne les a jamais vues, à l’exception de la rosace qui figure dans divers catalogues comme celui de rétrospective du peintre en 2000 au Palais des Beaux-Arts de Lille ou celui de l’exposition qui s’est tenue à Passy en 2014, pour ne citer que ceux-là… Car Pierre-Louis Carlier est aussi photographe…
L’intérêt de ce petit album est de montrer à la fois Lille vue des airs, la cathédrale de la Treille telle qu’elle n’a jamais été montrée mais aussi des vues de travail ou de l’envers du décor. Car le travail n’est pas rien et méritait bien quelques images… L’ouvrage est malheureusement hors commerce mais il est un hommage lumineux à Kijno.

(Pierre-Louis Carlier, architecte : 18 rue Jean Moulin. 59800 Lille.)



Ingrid Naour : « Les trous de conjugaison »


Les trous de conjugaison ne sont pas des erreurs ou des oublis dans l’emploi des verbes ! Ce sont des espaces compris entre les pédicules de deux vertèbres successives, espaces qui permettent la sortie des racines nerveuses rachidiennes… Mais c’est aussi (et surtout) le titre d’un roman d’Ingrid Naour, un roman qui n’a rien de réaliste malgré les apparences, un roman héneaurme qui dépasse les limites du vraisemblable et à l’humour décapant…
L’intrigue est des plus minces : une veuve plutôt âgée hérite d’une petite maison qui va lui permettre de quitter le Nord pour aller vivre près de Louviers. Mais elle est obligée de quitter ses deux amies, ce qui ne va pas sans un déchirement certain. Le petit village de Normandie où elle va s’installer est commun mais elle y découvre quelques originaux qui se sont mis en tête d’organiser une rencontre festive de fanfares. Entretemps, Trinité a rencontré un couple qui possède un chien en cure psychanalytique, une rhumatologue alcoolique qui se déplace à trottinette et un kiné hypocondriaque… Mais cette intrigue ne se raconte pas, elle n’est qu’un prétexte à décrire la société pour Ingrid Naour…
Trinité, la narratrice, n’a pas sa langue dans la poche ; elle vit à Seclin - tout comme Gaston Criel (1) y a vécu - rue des Comtesses (comme le même Criel avec qui j’ai correspondu jadis !). Elle a un avis sur tout : parlant de ses contemporains, elle proclame : « Ils sont tous emmurés vivants derrière leur télé, leur ordinateur et ils ont un téléphone portable à la place du sexe » (p 41). Elle picole pas mal et a « été élevée à la tartine de saindoux » (id). Elle a quasiment pour devise : « Qui ne consume pas sa vie la laisse s’éteindre » (p 59). Le roman est émaillée de citations de Léo Ferré : « Le rouge pour naître à Barcelone, le noir pour mourir à Paris » ou « Le bonheur, c’est du chagrin qui se repose » et les chiens « dressés comme des hommes » … Le climat de ce livre est rouge et noir : Ingrid Naour oscille sans cesse entre la fête de l’Huma et une atmosphère anarchiste, ce qui change agréablement le lecteur du roman petit-bourgeois !
« Les trous de conjugaison » , c’est un roman politiquement incorrect. S’il fallait le caractériser par une boutade de la narratrice, ce serait « Rien de plus triste que de mourir en bonne santé » ! On rit souvent, les personnages sont truculents… Ingrid Naour renoue, non sans brio, avec la tradition de la farce ou de la sotie tout en dénonçant les travers de la société dans laquelle elle vit : « Je ne crée pas pour alimenter le marché de l’art mais pour exprimer les tumultes qui sont miens » fait-elle dire à l’une des héroïnes de son roman. Ailleurs, la narratrice s’exclame : « Sous le règne de l’argent-roi, la gratuité est considérée comme un attentat à la pudeur ». Lisez-donc « Les trous de conjugaison » . Même s’il faut l’acheter ! Et donc enrichir un éditeur…

Note : 1. Gaston Criel (1913-1990) : écrivain atypique et marginal (il a fait cent métiers, plus improbables les uns que les autres), il fut romancier et poète ; sa vie est une légende. Son « Popoème » vient d’être republié par les éditions du Chemin de fer, un recueil dans lequel il crie tout le mal qu’il pense de la société…

(Ingrid Naour, « Les trous de conjugaison ». Le Cherche Midi éditeur, 112 pages, 11,80 €.)



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