Retour à l’accueil > Auteurs > WASSELIN Lucien > Chemins de lecture 2017

Les critiques de Lucien Wasselin

Chemins de lecture 2017

Lucien Wasselin est poète, auteur d’une douzaine de recueils, publiés notamment au Dé Bleu. Mais c’est aussi un infatigable critique qui a multiplié les collaborations, articles, notes critiques, chroniques et dossiers dans ses domaines de prédilection : poésie, littérature générale, arts plastiques, musiques... et pour de nombreux journaux et périodiques. Revue-texture a aussi le grand plaisir d’accueillir ses notes de lecture depuis des années.



André Darle : « Le Fabliau des allées perdues »



André Darle cultive le souvenir de son épouse, Juliette Darle, poète de renommée, disparue en 2013. Le n° 30 du Courriel du Temps des Poètes vient de sortir : on y trouve un poème de Juliette Darle, intitulé « Plongées » et dédié à Michel Butor dont, sur la page suivante, on peut découvrir une photographie de Claude Bouquin (de Butor encore imberbe) à Nice en compagnie de Juliette Darle.
On trouve également, dans ce numéro, (en-dessous du poème) la reproduction d’un dessin de René Aberlenc (1920-1971), peintre quelque peu oublié de nos jours : un dessin qui recherche la vérité intérieure de Juliette Darle… On trouve aussi un cliché montrant André Darle en compagnie du poète Philippe Jaccottet et de la plasticienne Anne-Marie Jaccottet, (image malheureusement non datée).
André Darle en profite pour donner à lire son « Fabliau des Allées perdues  » à l’enseigne du Temps des Poètes. Où l’on apprend que le trou des halles (qui a laissé des traces dans la mémoire !) fut remplacé par un « jardin […] avec des allées dédiées à des poètes (sur une idée de Pierre Emmanuel et de Pierre Seghers, dit-on, ajoute prudemment André Darle…) . Mais cela ne devait durer que quelques décennies ». C’est l’histoire que raconte André Darle, en se focalisant sur l’allée Louis Aragon. Un document de premier ordre…

(Le Temps des Poètes : André Darle ; 7 rue Henri Poincaré. 75020 Paris)



Revue Cabaret n° 22 : Îles et Elles



Cabaret joue sur l’homophonie îles et ils, ce qui donne un beau titre signifiant. La tradition (toute jeune) est respectée : que des textes de femme sauf un, l’éditorial, dû à un mâle, Walter Ruhlmann… qui démonte et démystifie le mythe de l’insularité. Si Murielle Compère-Demarcy abuse de rejets et de barres de scansion, cela n’empêche pas son poème d’être intéressant. J’apprécie la concision des deux premiers poèmes de Muriel Carrupt. Je vis à la campagne, dans un minuscule village, une sorte d’île dans un continent ! Mais je suis sensible à Bejisa, la description que fait Sophie Boisson de la tempête qui s’apprête à ravager l’île… Mais je ne veux pas imposer mes préférences. Le lecteur aura toute latitude pour aimer d’autres textes ! D’autant que certains disent l’amour…

(Revue Cabaret n° 22, Îles et elles. 31 Rue Lamartine 72800. La Clayette. Ce n° 22 : 2,50 euros. Abonnement pour 4 n° annuels : 10 euros ; chèque à l’ordre du Petit rameur.)



Antoine Carrot : « Silence habité »



Je relève le début d’un poème d’Antoine Carrot : « Que savons-nous / Que voyons-nous / Dans une cuisine où l’éternité / Devient une forme de vie ». Qu’importe à l’athée que je suis si le poète relit la Bible, Antoine Carrot interroge un silence habité qui est le sien. Il excelle à dire le temps qui passe, l’insatisfaction et l’inquiétude de l’assurance … Les occurrences sont nombreuses à le dire : « Si je te dis que tu te trompes / que pourrai-je te prouver pour inquiéter ton assurance » (on ne sait à qui il s’adresse, à lui-même ou à son lecteur ou à qui d’autre ?) ou « un moyen se propose pour détruire / l’inexacte appréciation du vent » ou encore « prudence à petits fils / cousus sur le revers du temps »…
Atmosphère de fin du monde : car nous connaissons tous la fin de notre monde ou du moins la vivons-nous… Antoine Carrot nous a quittés en 1996, Michel Baglin, en 2009, avait publié un choix de poèmes précédé d’une courte introduction ; j’ai appris que Carrot avait publié ses poèmes dans de nombreuses revues. Et c’est donc à sa fille, Guylaine Carrot, que nous devons ce « Silence habité ». Je relève encore ces vers : « Nous traçons un trait par défi / Ou par humeur inconsciente / Ainsi se dressent les barrières / Qui protègent les libres troupeaux », vers prémonitoires s’il en est, je me sens donc proche du poète : la liberté n’est qu’une illusion, c’est ce que je veux retenir. La piété, la croix et l’ âme ne sont que des épiphénomènes que je respecte…
Il est un terme qui revient souvent : « la brûlure ». Je la partage, même si elle est suivie de ces mots « des âmes curieuses »… Nous nous heurtons à la présence des choses ou au mystère du monde : peu importent alors les solutions divergentes que nous adoptons. Ceci dit, ces autres vers nous confortent dans nos positions : « Si nous nous trompons dans nos calculs / Que deviendront nos certitudes / Topographie nouvelle / Ou simple envie d’accrocher / L’imperméable aux patères du vestibule ». J’aime cette incertitude.
Poésie dense dont il faudrait interroger chaque mot, chaque image. Mais le monde tel qu’il est (intéressé, à la recherche du profit rapide…) est cruellement absent : mais ce n’est sans doute pas le souci de Carrot, à chacun ses contradictions ! Ce vers « L’esprit suit l’esprit précède » est-il d’ailleurs un exemple de contradiction ou de dialectique ? Antoine Carrot semble avoir trouvé sa terre d’élection au village mais qu’on ne s’y trompe pas, les inquiétudes demeurent, l’insatisfaction domine : le village agresse par ses bruits…Et puis, il y a ce ton où les souvenirs professionnels affluent, où la fausse victoire s’étale, où « Les dominos de l’espace bousculent nos mises » : il faut faire avec ! C’est à travers le filtre de la religion qu’Antoine Carrot voit la nature : le soleil est une « hostie solaire » : et si la religion (la croyance) était l’origine de cette inquiétude ? Car il faut bien un jour quitter ce monde…
Seul défaut (tout relatif) de cette poésie attachante : elle a parfois une lointaine tendance à une procrastination qui ne dit pas son nom. (Je ne me hasarderai pas à faire une étude psychologique du procrastinateur, car je ne suis pas psychologue !). On le voit, mes propos sont prudents ! Mais la limite est de taille, elle réside dans ce distique « Le poème de l’imprévu / Décide à notre place » ; c’est la caractéristique de cette écriture : leçon de sagesse ? C’est en tout cas ce qui fait le charme de ces poèmes qui ne se contentent pas de jouer avec la musique ou le sens, qui entendent se donner un aspect de pensée sur la vie ou sur les choses.

(Antoine Carrot, « Silence habité ». Les Cahiers bleus. Non paginé, 13 euros.)



Thierry Renard : « Cannibale Bambou ».



Thierry Renard publie un recueil l’année de ses cinquante ans : l’occasion lui est donnée de faire le point sur son activité professionnelle (il est animateur de l’Espace Pandora) et poétique (il se définit, pour reprendre le beau mot de Pier Paolo Pasolini, comme un « poète civil »). Ses poèmes sont plutôt longs (jamais moins de deux pages) comme si lui était nécessaire l’espace pour dire les choses…
Je retiens d’emblée ces quatre vers : « Hier j’ai eu cinquante ans / Et tant pis si je n’ai toujours pas / de Rolex au poignet / Je ne pense pas avoir raté ma vie pour autant ». Dont acte ! Suivez mon regard ! Mais c’est pour ajouter aussitôt : « Cinquante ans l’âge de la sagesse est venu » (p 17). De fait, les poèmes de ce recueil sont ceux de « la lucidité essentielle matérialisée » (p 18). Certes, les temps ont changé, mais l’âpre réalité reste la même. Reste aussi l’insatisfaction sexuelle (« le pire mon amour c’est de ne pas se sentir fortement désiré », p 21). De quoi rappeler que ces poèmes sont une ode à l’amour physique, que « rêver est l’une des premières qualités » de Thierry Renard (p 22). Reste que Follain et Cendrars sont en concurrence avec un film pornographique. « On ne peut pas tuer le rêve » proclame Renard quelques pages plus loin ! Il faut rêver même si « le présent ne dure jamais » (p 39). L’avenir est ce que nous en ferons, non pas ce qui serait écrit…
Cela n’empêche pas les conseils de bon sens sur les mots ou sur la langue, ce qui amène Thierry Renard à se situer dans une lignée qui passe par Péguy ou Jaurès, car « L’époque sent mauvais » (p 61). Se mêlent alors vision politique et point de vue amoureux ; il faut rêver disait l’autre ; mais je fais confiance à Renard car il est sérieux avec l’objet de ses rêves. Cela ne va pas sans désillusions à l’égard du monde tel qu’il (ne) va (pas)… Le vers du poème se réduit parfois à une simple accumulation de noms propres désignant les phares qui nous guident dans la nuit… Deux slogans demeurent vivants chez Thierry Renard : « le changer la vie d’Arthur Rimbaud / & le transformer le monde de Karl Marx » (p 82). Le poète l’avoue après s’être interrogé sur le livre qu’il porte en lui, c’est cela « faire de la politique » (p 98) quand tout se mêle.
Thierry Renard signe là un beau recueil de poèmes pour son demi-siècle ! Et s’il termine sur l’art d’être grand-père, ce n’est sans doute pas par hasard. Car le poète se bat pour que le monde devienne plus supportable : « Tu es là Mylie / parmi nous ». Ce sera le mot de la fin…

(Thierry Renard : « Cannibale Bambou ». Gros Textes éditeur, 116 pages, 10 euros. Pour commander : Gros Textes ; Fontfourane ; 05380 Châteauroux-les-Alpes.)



Vilhelm Moberg : « La femme d’un seul homme »



Le monde du travail manuel est étrangement absent de la production littéraire actuelle (du moins de celle qui se vend en librairie !). Mais pas tant que cela car la littérature fait partie des armes idéologiques dont se sert le pouvoir dominant pour continuer à régner… À cela, on peut trouver diverses raisons dont la principale est sans doute que le travail intellectuel tient une place de plus en plus importante dans le dit travail manuel. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Il exista une littérature prolétarienne au début du XXème siècle (vers 1930 pour être précis) due à l’instigation d’Henry Poulaille dont les caractéristiques sont, pour les auteurs, d’appartenir à la classe des ouvriers ou des paysans, d’être autodidactes et de témoigner des conditions sociales de leur milieu d’origine. On lira d’ailleurs avec intérêt l’article « Littérature prolétarienne » de Wikipédia…
Ginkgo éditeur publie la collection L’Élan (dirigée par Thierry Maricourt) qui redonne à lire de grands textes de littérature prolétarienne. « La femme d’un seul homme » (traduit du suédois par Marguerite Gay) est de ceux-là. « La femme d’un seul homme » décrit les dures conditions de travail des paysans du Småland (au sud de la Suède). On peut ainsi y découvrir le labeur de Märit Gertsson, la jeune épouse de Påvel nouvellement installé dans cette région, qui tisse une pièce de lin pour en faire des draps ; les conditions de travail, les rapports sociaux entre les exploitants agricoles et les propriétaires fonciers ne sont pas oubliés : c’est ainsi que le voisin des Gertsson, Håkan vient emprunter à Påvel ce qui lui manque… Ni les conditions de la découverte de l’amour (car Håkan est célibataire) et du pêché ( ? ) qui dès lors tient une large place dans le récit de Moberg : « Une épouse qui se conduit mal perd la paix morale dans cette vie et le bonheur éternel dans l’autre. Quoi qu’il advînt, elle protégerait son honneur contre Håkan. Il ne s’approcherait jamais d’elle » (p 51). Car le ménage nouveau laisse insatisfaite Märit qui ne devient pas enceinte et qui est en proie au désir… Mais la morale est rigoriste…
Le poids des convenances ou de l’oppression est le prix à payer pour cette passion amoureuse : l’oppression tant morale (la religion) qu’économique (la terre et ses propriétaires) ! Sur fond de sagesse ( ? ) : « sans doute, son père allait bientôt mourir, mais c’était le sort de tous les parents » (p 87). C’est le début de la spirale du mensonge ou du soupçon. L’huissier vient saisir les biens de Håkan, ce qui n’empêche pas le romancier de donner son avis sur l’acquisition de la terre, l’habileté de Vilhelm Moberg est de faire passer Påvel, le cocu, pour un saint ! Märit finit par tomber enceinte mais elle ne sait pas qui est le père ; « cette paternité restait un mystère » (p 136). Les cancans finissent par faire éclater la vérité au plein jour… Mais Håkan rend sa liberté à Märit qui lui avoue tenir à Påvel et à la sécurité qu’il lui apporte. Peut-être lui manquait-elle la liberté (sexuelle ?) : « Seulement, il voulait aussi régner sur elle, il voulait partir et l’emmener. Elle ne lui obéit point, elle se donna à l’autre » (p 163). Mais je ne dirai rien du coup de théâtre final : autres temps, autres mœurs ? Ou la conquête de la liberté ?
Si ce roman est une réussite, voire un morceau de bravoure, il me faut signaler deux défauts pour terminer. D’une part, le caractère, trop petit, utilisé pour l’impression de l’ouvrage, est une gêne pour la lecture (ou alors ma vue baisse ! ). Et d’autre part, l’introspection à laquelle se livre Vilhelm Moberg rend le rythme lent alors que le lecteur est habitué à plus de nervosité…

(Vilhelm Moberg , « La femme d’un seul homme ». Ginkgo éditeur, collection L’Élan, 192 pages, 19 euros. En librairie.)



Dominique Sutter : « Géodes »



Le second poème du recueil est placé sous de mauvais auspices : lumière divine et âmes sont convoquées, à moins que je n’aie mal lu… Reste que la mythologie grecque est très présente : la deuxième suite n’hésite-t-elle pas entre deux sous-titres : « Brillance métaphysique ou Chronos irisé » ? Chronos, faut-il le rappeler, est le dieu du Temps (et de la Destinée) chez les Grecs Anciens ?
Que penser de tout cela ? Heureusement, Dominique Sutter vient troubler tout discours convenu : ne donne-t-il pas la parole, dans le premier poème de la deuxième suite, au vieux Malgache « Qui vient guincher / Tous les samedis soirs / Dans le temple du Meringue ». (Mais, qu’est ce temple du Meringue ?). C’est que l’infiniment petit et l’infiniment grand (le cosmos) se rejoignent : « Alors peut-être nous laisserons-nous / Atteindre par le rayon lointain / Qui a traversé les espaces glacés / Entre les galaxies / Et perforé les trous noirs » (p 22). L’adjectif qualificatif « pantocrator » ne vient-il pas rappeler (p 26) que son sens est double : maître de tout et tout puissant. Dès lors, Dominique Sutter va interroger toutes les significations liées à Chronos car il s’agit de savoir qui va payer « l’ardoise du temps qui passe » (on pardonnera la trivialité de l’expression).
Dans la troisième suite (car troisième suite il y a, comme il en existe une quatrième), « Poscere Fata », le poète rappelle à sa façon qu’il est latiniste et, surtout, le titre de ce poème de la quatrième suite (Carte d’embarquement immédiat) rappelle que « philosopher c’est apprendre à mourir » (p 55). Et tout ça, pour en arriver à cette conclusion : « Mais avons-nous pensé à éteindre nos feux » ? On le voit, un certain humour noir ne manque pas ; et si Dominique Sutter se posait, de manière personnelle, le problème de notre passage sur terre ? Loin de toute religion ?

(Dominique Sutter : « Géodes ». La feuille de thé éditeur. 64 pages, 20 euros. En librairie.)



Guénane : « En rade 4 » (Brèves de cale)



Voilà le tome 4 de « Brèves de Cale » : on y retrouve les mêmes personnages (Loulou et René les deux frères pêcheurs, le facteur…) et, faut-il le rappeler, la cale est le plan incliné qui, dans un port, sert à mettre à l’eau ou au sec les navires, ainsi qu’à débarquer leurs cargaisons. C’est donc un lieu de rencontres et d’écoute de ce qui s’y dit : Guénane, connue comme poète, semble fréquenter assidûment un tel lieu…
Ses personnages sont volontiers misogynes (voir page 56, Midi de chien) ; mais elle a l’art du mot de la fin qui peut remettre les choses en place : « Là, toute femme rêverait d’être le griffon légendaire aux griffes ravissantes » (fin du même texte). Les boissons alcoolisées coulent à flots, du moins dans les propos tenus par Loulou et René, les deux frangins. Les fontaines ne désaltèrent pas seulement, elles ont d’autres vertus, parfois cachées… Guénane ne manque pas d’humour : c’est ainsi que page 65, le lecteur trouvera ce jugement sur Loulou : « Étienne me glisse à l’oreille : - Ne le répétez pas mais c’est le responsable de la com chez Leclerc ! // Loulou spécialiste de la réclame éclair. » Guénane s’en donne à cœur joie en rapportant les propos des blagueurs de la cale et c’est communicatif. C’est parfois bio car Guénane adhère a l’air du temps comme à la page 73 ! C’est incorrect à souhait mais pourquoi sourit-on quand c’est incorrect socialement ou individuellement (le dentier !) ? C’est parfois scatologique comme la page 90… Guénane ne dédaigne pas les termes techniques comme décapeler (page 111). Etc. !
La cale finit par être victime des bureaucrates de Bruxelles ou d’ailleurs, ce qui laisse présager la fin de cette série ! Des culs de lampe, signés Pascal Demo et Killian Duviard, agrémentent la lecture faisant de cet ouvrage un livre agréable à tenir dans les mains ; on les trouve toujours à la fin de chaque brève et ce sont des dessins réalistes et sans prétention…

(Guénane, « En rade 4 (Brèves de cale) ». Éditions Chemin faisant, 156 pages, 10 euros. En librairie.)



Jacques Morin : « Quelques éléments à connaître… ».



Sans doute faudra-t-il, un jour ou l’autre, écrire différemment l’histoire de la poésie au XXème siècle et en ce début du XXIème grâce aux revues de poésie qui ont mené un combat exemplaire contre la pratique du compte d’auteur. Décharge est de celles-là. Aussi ces « Quelques éléments à connaître sur les débuts de la revue Décharge à l’usage des lecteurs et des abonnés en particulier » (beau titre à rallonge comme en une époque pas si ancienne que cela ! et je passe sous silence le « suivi de… ») sont-ils les bienvenus. Mais Jacques Morin ne se contente pas de raconter l’histoire de Décharge car celle-ci se mêle inextricablement à l’histoire de l’édition de poésie dans ce pays-ci, à la notion de rubrique, à l’opposition papier / écran, aux concepts de revuiste et de poète qui se confondent souvent dans le même individu, à l’absence de gains financiers que suppose une revue… Etc… D’où le choix de quelques chroniques relevées dans la collection de la revue en fin de livret…
Non seulement, c’est réjouissant et c’est instructif. Mais ce qui aurait pu n’être qu’un article méritait bien cette mise en valeur … D’autant plus que l’humour n’est pas absent !

(Jacques Morin ; « Quelques éléments à connaître sur les débuts de Décharge à l’usage des lecteurs et des abonnés en particulier » suivi de « Quelques chros ». Gros Textes / Décharge éditeurs, 60 pages au format 10,5 x14,5 cm. 6 euros. Décharge, 4 rue de la Boucherie. 89240 Egleny.)

Lire aussi



Jean-Claude Bailleul : « Derrière la porte »



L’auto-édition et les petites revues ne sont pas à négliger. C’est ce que je me dis en lisant « Derrière la porte » que Jean-Claude Bailleul auto-édite à l’enseigne des éditions de Kerdenot, petit hameau où le jeune retraité s’est retiré après une carrière passée dans l’enseignement public. Voilà ce que je pense à l’heure où les poèmes se publient bien, à défaut de trouver leurs lecteurs.
Titre quelque peu énigmatique qui désigne sans doute l’accumulation des années car Jean-Claude Bailleul avoue dès le troisième poème : « Derrière la porte / Il y a mes années / La poussière et la joie ». La vieillesse a beau arriver un jour sans crier gare, elle n’en demeure pas moins inacceptable tant que l’esprit fonctionne correctement : reste alors à observer « Les gestes disparus / Les ultimes illusions ». Le thème de la porte revient sans cesse en même temps que celui du poème à écrire : « TROP DE SOLEIL encore / Pour jeter l’encre / Du stylo » proclame fièrement le poète. C’est qu’il s’agit de « tromper la mémoire », c’est là certainement l’émouvante définition du temps qui a passé et la musique aide à tromper la mémoire, signe que tout va bien, que tout demeure une fois pour toutes…
Et puisqu’il est question d’émotion, sans doute faut-il signaler ce permanent va-et-vient entre le passé et le présent, entre la vie et la mort symbolisé admirablement par ces « fleurs fanées / Qui baissent la tête / Ras le vase ». Que vient contredire « la mésange espiègle / Sur une boule de graisse ». Jean-Claude Bailleul aime les oiseaux, tous les oiseaux et ce n’est pas rien. On a beau connaître la fin inéluctable, on écrit toujours car « La porte ne claque pas ».
Jean-Claude Bailleul n’oublie pas l’Artois où il a passé une bonne partie de son existence. C’est pourquoi la plaquette se termine par ces « (premières) lignes de vie » rédigées au temps d’Horizons 21 auquel il ajoute un inédit écrit à la même époque. L’essentiel n’est-il pas d’avoir une vie bien remplie ?

(Jean-Claude Bailleul, « Derrière la porte ». Éditions de Kerdenot, non paginé, 4 €. Sur commande chez Jean-Claude Bailleul. Kerdenot. 56550 Locoal-Mendon).



Valérie Canat de Chizy : « L’écriture la vie »



Un recueil typiquement féminin : les poèmes sont écrits par une femme, la préface par une femme, l’illustration de couverture (une encre) est réalisée par une femme et le prière d’insérer par une femme ! Ces 15 poèmes mettent en lumière le ton d’évidence et l’art de la chute que maîtrise parfaitement Valérie Canat de Chizy. Ce ton de l’évidence est-il dû à l’infinitif, au présent de l’indicatif ? Sans doute y concourent-ils. Quant à la maîtrise de la chute, est-elle due à la remarque finale (« dans la chaleur du foyer / où le chat dort ») ou aux questions posées in fine (« sont-ce des nuages / des plombs logés / dans les bras ») ? Sans doute jouent-elles leurs rôles…
Dans les quelques lignes qu’elle offre au dos de cette plaquette de vers, Mireille Desdiro propose ces mots qui me semblent résumer la démarche de Valérie Canat de Chizy : « Écrire apaise le sentiment d’inexistence ». Le titre rappelle que l’écriture et la vie sont inextricablement liées ; Sanda Voïca remarque dans sa préface que « l’origine de la vie est trouvée et la poésie est le cheminement vers cette origine ». Les poèmes sont comme gauchis et le mystère de la vie, comme celui de la poésie, sont préservés.
Faut-il citer un poème in extenso ? Je le pense : « ainsi tout barré figé / de silhouettes de murs / l’oiseau chante / sur le toit du cœur / il attendait ma venue / assise à côté de lui / je l’écoute ».
Que Valérie Canat de Chizy continue à écouter le réel et à l’écrire…

(Valérie Canat de Chizy, « l’écriture la vie ». Les Éditions du Petit Rameur, 28 pages, préface de Sanda Voïca, illustration de couverture de Sophie Brassart, 5 €. Sur commande chez l’éditeur : 31 rue Lamartine. 71800 La Clayette.)



Gérard Le Gouic : « Passant »



C’est un recueil atypique que donne Gérard Le Gouic avec « Passant ». Trois suites le composent. La première, « Enclos » regroupe de brèves proses, des bribes parfois, qui ont toutes en commun de parler de cet élément de l’architecture funéraire bretonne. Faut-il le rappeler, l’enclos désigne en Bretagne un cimetière entouré d’une enceinte. Le Gouic semble ne s’être pas remis de la disparition de celle qui a partagé sa vie (d’ailleurs s’en remet-on un jour ?). Il écrit : « On mesure sa solitude au nombre des tombes à fleurir ». Mais ce ne va pas sans humour : « La femme du fossoyeur est enceinte » ou « Le mur d’enclos prend aussi du ventre, preuve d’une vie après la mort ».
La deuxième, « Passant », réunit des adresses versifiées au passant nommé le plus souvent dans le premier vers. Mais le lecteur ne doit pas s’y tromper ; ces poèmes (très courts) parlent tous de la mort. Comme si Gérard Le Gouic cherchait à l’apprivoiser.
La troisième enfin, « Éloge des veuves » est ironiquement dédiée à ma veuve. À moins que ce ne soit pour conjurer le sort ou ce qui en tient lieu. Gérard Le Gouic semble s’élever contre l’adversité qui le frappe : en effet, l’espérance de vie des femmes dépasse d’environ sept années celle des hommes. Or c’est son épouse qui s’en est allée la première. Là encore, l’humour et la lucidité sont présents : « Veuve est un métier, ou un patrimoine, transmissible de bouche à oreille » ou « Le veuvage est régi par des règles, des contraintes, des honneurs, des revenus. La veuve ne se dispenserait d’aucun » ou encore « La veuve évoque son défunt comme le sportif ses coupes, le fantassin ses médailles ». L’humour comme antidote à la mort ?
En tout cas, ce petit recueil est jubilatoire à souhait et il est traversé par une amertume de bon aloi. Il faut passer outre l’apparent prosaïsme de ces poèmes pour en apprécier la justesse de ton.

(Gérard Le Gouic, « Passant, précédé de Enclos suivi de Éloge ». Telen Arvor, 88 pages, 9 €. Sur commande chez l’éditeur : Éditions Telen Arvor ; Le Moustoir. 29140 Kernevel Rosporden.)



Josiane Gelot : « Au désordre du monde »



Ce n’est pas tant le désordre du monde contemporain que capte dans ses poèmes Josiane Gelot mais bien le souvenir, l’enfance, la vie et la mort, cette vie qui ne tient pas les promesses de l’enfance, voire l’inégalité entre l’homme et la femme (pudiquement, comme en passant : page 10). Rien n’est simple : proses et vers se mêlent, poèmes brefs et plus longs… comme la vie est faite de choses positives et d’autres négatives car l’enfance explique l’état adulte. Josiane Gelot s’attache à mettre en évidence la douleur du monde, ce qui ne va pas de soi dans cet univers et dans le présent…
C’est écrit en vers libres standard plus ou moins longs, ce qui n’est pas très original, même si à l’occasion, il y a de véritable trouvailles comme celle-ci : « Et la neige dégorge l’eau / Dans laquelle elle se noie » (p 31). Ma préférence va à ces poèmes qui sont de véritables photographies du monde contemporain, « Une mouche titube dans le froid… » (p 32), « Les couloirs de métro » (p 26) en dépit de ses vers restreints parfois à un seul mot (un procédé dont il ne faut pas abuser), « Sur les bancs » (p 35)… Là où toute la misère du monde se dit comme à la page 37… C’est à dire des poèmes de dénonciation, de révolte aux vers qui ne se réduisent pas à un mot isolé…
Si IHV a eu raison de publier ce recueil, Josiane Gelot doit encore confirmer cet essai. « Au désordre du monde » est traversé de poèmes, mais la voix doit s’assurer… Car « raboter le silence » (p 62) est une pépite trop rare desservie par un poème qui traîne en longueur…

(Josiane Gelot, « Au désordre du monde ». Intervention à Haute Voix éditeur, 72 pages, 10 €. Sur commande : MJC de la Vallée. 25 rue des Fontaines Marivel. 92370 Chaville).



Jacques Canut : « Soir » et « Dualités »



Jacques Canut a décidé de mettre fin à ses Carnets confidentiels : c’est ce qu’il m’annonce dans une lettre accompagnant ces n° 49 et 50 et « Dualités » le confirme par un laconique suite et fin à la page 11. Peut-on le croire ? Quand tant de poètes annoncent leur sortie définitive pour mieux rentrer… N’écrit-il pas dans le n° 49 de ses Carnets confidentiels ces vers : « Pourrai-je supporter de me taire / si je persiste à penser ? » Je ne me prononcerai pas.
À quoi se résume une vie ? À peu de choses, nous dit Jacques Canut. Éternel révolté, né en 1930, il a publié à ce jour environ une centaine de minces plaquettes. Dans « Soir » et dans « Dualités », il convoque ses souvenirs : chats, femmes, livres, voyages… Et c’est d’un ton apaisé, mais quelque peu ironique, qu’il fait le bilan de sa vie.
Les poèmes sont en vers libres, comme à son habitude. La tonalité se fait désabusée, mais peut-on lui faire confiance quand il écrit ce distique : « On a fait le plein de sa vie ; / plus rien ne s’y passe » ( n° 49, p 11) ? Et je ne parle pas à la légère de désabusement ; les poèmes traversés par les chats qui ont scandé sa vie sont mélancoliques à souhait : « Un chat / qu’on laisse / orphelin désemparé / quand viendra l’heure de partir » ou (s’adressant à un chat) « La nuit ton ombre veille » ou encore (s’adressant à un autre chat) « Après tant d’assidus bonheurs, / la brutale et irrémédiable absence ». Vers que confirment ces propos : « Vieillir si profondément / à ne pas se reconnaître ».
J’espère recevoir encore d’autres Carnets confidentiels…

(Jacques Canut : 19 Allées Lagarrasic. 32000 Auch)



Dominique Maurizi : « La Lumière imaginée »


La poésie de Dominique Maurizi résiste à la lecture : le sens de ces proses n’est pas donné, au lecteur de le créer. On se demande ce qui a bien pu arriver à ce trio composé du père, de la mère et de la fille. Car la mère chasse la fille : « demain tu pars » est-il écrit à la page 19 et, comme si Dominique Maurizi craignait que le lecteur ne comprenne pas, elle ajoute dans la même prose : « Maman pose devant la porte une valise ». Car une mère ne chasse pas sa fille… Mais Dominique Maurizi ajoute un peu plus loin (p 29) : « Le type à côté d’elle [la mère] ne me plaît pas. (…) Je n’aime pas ses yeux, son front, son regard. Il avance sa bouche, glisse encore une fois sa main sur le bras de ma mère. Maman détourne la tête, me regarde, puis se redresse avant de l’embrasser ». Qu’est-ce qui se joue là ? Et l’ordre des proses a-t-il une importance ? Le père joue un rôle trouble, il menace : « Ne bouge pas fille de pute ou je réduis ta tête et ton corps en poussière » (p 31). Reste un noyau insécable où le mystère demeure entier…
Mais tout ceci n’est peut-être qu’une fiction… Comme le laisse entendre le titre de ce recueil : « La Lumière imaginée ». Je souligne le mot imaginée. Sans doute à cause de l’alternance de proses longues (qui font le récit de ce qui est advenu) et de proses brèves (où Dominique Maurizi écrit qu’elle tape au clavier ses poèmes)… La lumière naîtrait-elle de la poésie ? L’écriture saccadée et répétitive contribue certainement au mystère et au malaise ressentis par le lecteur et rend insupportable (au bon sens du terme) la lecture de ces poèmes en prose.

(Dominique Maurizi, « La Lumière imaginée ». Éditions Faï fioc, Montpellier, 2016, 56 pages, 8 €. En librairie ou sur le site editions-faifioc.fr pour une commande directe.)



Yves Boutroue : « Dépit du bon sens »



Un homme qui dédie un de ses poèmes au grand Nazim Hikmet peut-il être mauvais ? Je ne le pense pas car il faut aujourd’hui un courage certain pour affirmer qu’on respecte la mémoire de Nazim ! Un homme qui (c’est la quatrième de couverture qui le dit) a fait trente-six métiers depuis bûcheron jusqu’à professeur de philosophie, depuis manutentionnaire jusqu’à fonctionnaire, un homme qui avoue aimer la bonne chère, le vin, l’alcool et la bière mérite assurément qu’on lise ses poèmes.
Le vers est bref, les poèmes se présentent volontiers en suites ou sont isolés (ce qui n’est pas original !). Sa poésie résiste volontiers à la lecture, le sens n’est pas immédiatement donné : on pense alors à un épigone lointain du surréalisme (n’écrit-il pas : « Je frotte des herbes en sueur / sur tes reins », page 25)… Un poème semble révélateur de l’approche du réel d’Yves Boutroue, c’est celui des pages 29 et 30, il est intitulé « Héritage ». Et comme souvent, il est composé de plusieurs poèmes, deux exactement ici. On reconnaît ce qui donne naissance à la suite : une fontaine solitaire dont la situation n’est pas précisée. Mais rapidement le rêve vient bousculer la réalité : « le cyprès toscan règne traître / sur nos rêves de tombe ». De brèves notations viennent alors explorer ce que voit le poète comme dans ce vers « Ah ! Familles entre cendre et flammes » (on remarquera les allitérations). Le second poème est exactement consacré au mystère ; le vers devient bref, les regroupements strophiques qui ne dépassent pas le cadre du quatrain le disent sur un ton élégiaque. Le poème est alors la marque de ce qui est affirmé dans la quatrième de couverture : « déchiré à jamais entre l’univers rigoureux, diaphane et étourdissant de la poésie et la recherche d’une jouissance charnelle et verbale ». Mais il me faut arrêter car je risque de sombrer dans l’explication de texte scolaire !
La métaphore se fait volontiers réaliste : « C’est comme un pain / si dur / qu’on ne le partage plus / dans les hameaux désertés » (p 31). Les dédicaces (comme celle à André Laude) disent bien les goûts d’Yves Boutroue et ce ton halluciné. C’est que le poète « cherche l’exubérance des voix perdues » (p 33). À noter les poèmes en prose qui se donnent l’allure de vouloir traquer autre chose, l’écriture peut-être ? Le recueil est complété par une longue suite (Vingt-neuf poèmes relativement courts et aux vers brefs), « Guérisons », que le poète définit comme un « journal poétique ». Journal d’une errance qui commence dans un hôpital d’Oslo, continue en Suisse, à La Gomera (une des îles principales des Canaries), aux Cyclades, l’archipel grec bien connu de tous, (si l’on prête attention aux didascalies poétiques qui indiquent en tête du poème et en italiques les lieux), journal qui n’ignore pas les personnes et qui est dédié à « Sofia rédemptrice »… Sans que l’on en sache plus : au lecteur de créer du sens. Journal de vacances (le mot île est présent dans le dixième poème, Hautacuperche dans le seizième…), journal amoureux (comme semble l’indiquer la dédicace) ?
Tout est dans ces points d’interrogation. Au lecteur de leur trouver une signification…

(Yves Boutroue : « Dépit du bon sens ». Librairie-Galerie Racine éditeur, 114 pages, 15 €.)



Jean-Pierre Chambon : « Matières de coma »


Jean-Pierre Chambon maîtrise une écriture à la fois clinique et poétique. Est-ce le récit (fantasmé ? ou littéraire ?) d’une opération moderne avec tout l’appareillage nécessaire ? Ou est-ce un essai pour capter la vie d’avant la naissance avec toutes ses approximations, car nul, y compris le poète, n’est là pour en rendre compte dans ses moindres détails ? Je ne sais trop mais l’écriture semble parfaitement adaptée au projet de Jean-Pierre Chambon, une écriture qui est aussi cosmique : « … les débris de la foudre, les membranes du ciel touché une fois par l’électricité » (p 25). On ne sait pas, là non plus, s’il s’agit d’un simple avatar chirurgical ou d’un aléa quelconque. Certes, ce n’est pas d’une rigueur scientifique car le sang (?) est mélangé « aux liquides des œufs morts depuis dix ans » (p 26) - d’ailleurs, s’agit-il bien d’acquérir un savoir scientifique ? Ça fonctionne concentriquement, par approches successives d’un centre qui toujours s’échappe. Les pavés de prose sont sans alinéas comme si l’essentiel était ailleurs, dans la résistance ou dans la confusion : « Peu à peu, le temps quitté les lieux, a abandonné les horloges aux aiguilles vives, aux chiffres sans cesse arrachés à la chair… » (p 71).
La première suite qui porte le même titre que le recueil est suivie d’une seconde, « Dépouilles ». De la prose toujours, mais avec un titre à chaque fois… La différence est de taille : l’allitération fait sens comme ici dans ces mots « Passent les grains de peau au moulin, à la meule du malin qui raccommode » (p 84). Mais encore, un corps se dit ; le corps de la langue qui est fouillé, fouaillé… Un poème comme « Gisants aux quatre coins » cerne la mort (une mort accidentelle ou criminelle) au plus près : « Mais aucun frisson ne parcourt le visage, ne perturbe la tête qui flotte immobile parmi la chevelure éclatée, tandis que les jambes happées par l’implacable tourniquet se tordent » (p 94). C’est le poète qui parle et le lecteur ne s’étonnera pas de sa vision cosmique : « Paupières ombrées de mauve, les yeux sont clos. Ou grand ouverts fixant un point immobile du plafond, l’ampoule contenant le ciel » (p 93). Vers la fin, on pense au « Dormeur du val » de Rimbaud et la différence éclate. Ce n’est pas l’horreur de la guerre qui se dit mais la quête (aboutie) de l’indicible : c’est-à-dire la mort de la langue. Même si « La mort ne s’écrit pas » comme le dit Jean-Pierre Chambon (p 100).
Un corps inouï se dit donc. L’organique se dit aussi. Étrangement mais lucidement. Jean-Pierre Chambon parvient-il à réellement percer le mystère de la langue et du corps qui parle ? Je ne sais. Mais ce dont je suis sûr, c’est que cette écriture est prenante.

(Jean-Pierre Chambon : « Matières de coma » suivi de « Dépouilles ». Éditions Faï Fioc, 120 pages, 10€. Postface de Bernard Noël (en fait, une note de lecture de 1984 rédigée lors de la première publication de ce recueil chez UBACS). Sur commande chez l’éditeur : 34 avenue de Lodève ; 34070 Montpellier ou sur le site www.editions-faifioc.fr. Ou en librairie.)



François David : « Puis plus pluie »



Hubert Haddad ne facilite pas le travail du chroniqueur en disant tout dans sa préface à ce recueil de François David : l’angoisse (distanciée) de la mort, les références à Jean Tardieu, la métaphysique des ténèbres… Mais c’est une raison de relever le défi !
Si la pluie (la dernière pluie) est bien la métaphore du temps (qui passe) comme l’écrit le préfacier, François David ne néglige pas pour autant les références à certaines expérimentations de la poésie du XXème siècle : c’est ainsi que de la page 27 à la 32, on trouve le même poème répété (avec une légère variante à la dernière page), on pense alors aux « Persiennes  » d’Aragon ou à Pierre Garnier ! L’humour n’est pas absent de ce recueil : « sans corps mais non sans goût / d’en rire / encore » écrit François David (p 40). Ce qui ne l’empêche pas, sur la page d’à côté, de dénoncer les folies meurtrières des hommes et des gouvernants ; reste alors la mort individuelle et c’est là que François David balance entre rire (« dans mourir / rire ») et se révolter (« l’instant / tranchant / l’éternité ») tant cette dernière est bien chevillée au corps de celui qui vit… L’humour est parfois noir quand le poète aborde l’épineuse question du paradis : « enfin mort / au paradis promis / on me dit non / pardon petit / défaut dans le programme / publicitaire ») : tout est alors dit, tranché ! Ou dans cet autre poème : « plus de corps / plus de mots / d’esprit / ça rigole / pas dans l’Hadès ». Un certain « formalisme » de bon aloi semble être du goût de François David : nombreuses allitérations, brièveté du poème qui confine parfois à l’aphorisme, couples répétition / changement qui signifient bien l’existence du moins métaphoriquement (p 59), citations transformées (Apollinaire)…
Je ne sais pas quel effet la mort peut me faire, je ne sais pas si on peut l’accepter, sinon l’apprivoiser, car on meurt toujours seul, dans la nudité la plus totale. Mais ce que je sais, c’est que François David donne avec ce livre une leçon de vie et de poésie. C’est pourquoi, il faut lire et apprécier « Puis plus pluie »…

(François David, « Puis plus pluie ». La feuille de thé éditeur, 82 pages, 20 €. Avec le soutien de la Région Normandie. Dans les bonnes librairies ou sur le site de l’éditeur www.lafeuilledethe.com ).
Lucien Wasselin.



Lire aussi :

Chemins de lecture 2017

Chemins de lecture 2016

Chemins de lecture 2015

Chemins de lecture 2014

Chemins de lecture 2013

Chemins de lecture 2012



vendredi 6 janvier 2017

Remonter en haut de la page



Lucien Wasselin

JPEG - 26 ko
Photo Marc Lepage / CCAS.

Né en 1945, Lucien Wasselin vit dans le Nord de la France. Poète, il collabore par ses articles et notes de lecture à plusieurs publications (revues, hebdomadaires...). Il fut chroniqueur à la revue de poésie Rétro-Viseur, membre des comités de rédaction d’Espaces Marx (où il tient la rubrique poésie), de Faîtes Entrer L’Infini (où il a publié plusieurs études), de La Revue Commune..
Il a coordonné des dossiers Ilse et Pierre Garnier, Max Alhau, Gérard Le Gouic et publié en revue des études sur Alin Anseeuw, Louis Aragon, René Crevel, Pierre Dhainaut, Eugène Guillevic, Ivar ch’Vavar, Léon Moussinac, Armand Olivennes, Jean Prévost...
Co-fondateur d’OrpailleuR-éditions en 1991 (livres d’artistes et estampes originales), il a participé à l’animation de cette structure jusqu’en 2007.



Michel Baglin : « Lettres d’un athée à un ami croyant »


Michel Baglin n’est pas de ces athées sectaires, il est tolérant mais ferme sur ses principes dont le principal est sans doute que les textes sacrés autorisent une double lecture : un dieu bienveillant tout d’amour et un dieu de haine. Partant de là, certains hommes veulent imposer à tous leur « sacré ». C’est la notion même de sacrilège qui est ainsi remise en cause car la liberté ne se divise pas

Lire ici



Pierre Dhainaut : « Un art des passages »


Pierre Dhainaut est un passeur : ne note-t-il pas en sous-titre de son nouveau recueil : « rencontres, poèmes, études » ? Cette énumération caractérise bien l’art du passage tel qu’il le conçoit.



Louis Dubost : « Fin de saison »

Le jardinier rappelle qu’il est aussi poète : l’un comme l’autre sont de durs métiers. Mais faire son jardin alimente la poésie (et le poète). Le lecteur s’interroge. Qu’est-ce qui mène à la sagesse, qui fait dire à Louis Dubost « la mort n’est pas / un problème », du jardinage ou de la poésie ?

Lire ici



Pierre et Ilse Garnier : « Japon » 1 & 2


C’est un point particulier de l’œuvre de Pierre et Ilse Garnier que présente Marianne Simon-Oikawa : celle du Japon dans leurs écrits. Une étude en deux tomes, parue à L’herbe qui tremble éd. et dont nous parle Lucien Wasselin.

Lire



Jean-Claude Pirotte : « Jours obscurs »


Jean-Claude Pirotte nous a quittés en mai 2014. Mais il est toujours présent par ses publications. C’est ainsi que le Cherche-Midi donne à lire ses poèmes inédits réunis sous le titre de « Jours obscurs ».

Lire



Michèle Bernard : « Sur l’infini des routes »

Le label EPM vient d’avoir l’excellente idée de sortir une anthologie sonore de Michèle Bernard, « Sur l’infini des routes », Michèle Bernard qui a la sagesse d’écrire : Anthologie de trois disques ; Le métissage et l’exil pour le premier, L’amour et L’espoir et le quotidien pour les deux autres…

Lire ici



Jean-Claude Pirotte : « Traverses »


Jean-Claude Pirotte est disparu en 2014. Mais de juin 2010 à juin 2011, il noircit des Carnets : c’est l’objet de « Traverses » que publie le Cherche-Midi éditeur en vente en ce début 2017.

Lire



François Rascal & Arnaud Méthivier : « Passeurs de souffle »

Ce CD se définit comme « une immersion musicale dans la poésie d’aujourd’hui et quelques vers plus anciens ».



Revue Cabaret n° 20.



Ça devient une habitude : que des poèmes féminins ! Ou presque, car pour me faire mentir, Alain Crozier publie une page de François Sénéchal composée de quatre brefs poèmes à la chute inattendue. Sinon toutes ces femmes ont en point commun d’avoir été publiées par la petite édition (qui vaut bien la grande, c’est-à-dire la commerciale). Mais il est vrai que, comme me le dit Crozier, l’écriture des femmes est traversée par la sensualité et surtout que les mâles sont majoritairement partout aux commandes, ou que les hommes sont sur-représentés au sommaire des revues de poésie (encore que c’est plutôt la parité au sommaire de Jointure, pour ne parler que de celle-ci puisque j’ai reçu cette revue quelques jours avant Revue Cabaret). Cependant une femme n’est pas meilleure qu’un homme quand il s’agit de faire des conneries : la politique en est la preuve ! Mais je ne veux pas polémiquer davantage car nous sommes d’accord sur l’essentiel ! Et surtout, je ne veux pas gâcher le plaisir pris à la lecture de ce n° 20...
La modestie de la réalisation de cette revue interdit l’usage de la couleur : est-ce pour cette raison que les illustrations (j’entends l’original) est en noir et blanc ? Reste à conjurer le sort comme le dit si bien Muriel Carrut dans son éditorial. Est-ce parce que je connais les Éditions de la Lune bleue que j’aime les poèmes de Lydia Padellec ? Je l’ignore mais je me dis que les encres de Sophie Brassart dialoguent merveilleusement avec tous les poèmes…

(Revue Cabaret n° 20. Ce n° (20 pages) : 2,50 €. Abonnement à 4 n° annuels : 10 € chèque à l’ordre du Petit Rameur ; contact : 31 rue Lamartine. 71800 La Clayette ou sur le site www.revuecabaret.com)



Revue La Corne de Brume n° 13.


Numéro annuel de La Corne de Brume consacré aux auteurs méconnus (ou oubliés) ! L’éditorial, intitulé « Nous avons perdu le Nord » se termine par une dénonciation vigoureuse du changement de nom de la région Nord-Pas-de-Calais qui s’appelle désormais « Les Hauts de France ; un nom qui conviendrait d’avantage à un grand magasin de frivolités dans les Rougon-Macquart »… Las : la réalité dépasse la fiction ; c’est celui que portait une chaîne de coopératives agricoles et c’est pire !
La couleur est annoncée et ça commence par l’évocation de la décentralisation théâtrale à travers les expériences de Jean Dasté et d’André Barsacq, héritiers d’un certain Jacques Copeau… Margaret Holmes, dans la foulée, s’intéresse à Nino Frank et donne à relire L’Avertissement que Frank signait lors de l’édition de sa pièce, Le Buveur émerveillé… où le lecteur découvre l’activité de résistant de Dasté. Les voies du théâtre sont impénétrables ! Christian Pelletier, à travers son étude consacrée au poète solognot Paul Besnard, revient sur la recette de la tarte Tatin et son histoire. C’est réjouissant, même quand on a lu les textes de la poésie patoisante ! Le goût des livres, des mots et de la langue semble être l’apanage d’Annie François au fil du récit qu’en dresse Laurent François… Est-ce parce que j’ai lu, il y a longtemps, « Du rififi chez les hommes » ou « Razzia sur la chnouf » que j’ai toujours le goût du polar : je ne compte plus les romans « policiers » que j’ai dévorés, jusqu’à ceux de Jean-Claude Izzo ! Tout ça pour dire que j’ai apprécié l’étude d’André Nolat de « Le Rouge est mis » d’Auguste Le Breton et de ses « Mémoires », une étude qui attire l’attention du lecteur sur un auteur aujourd’hui injustement oublié.
Marc Hanrez, dans ses poèmes, fait preuve d’une belle indépendance d’esprit à l’égard de l’idéologie dominante : ne fait-il pas l’éloge du tabac (in « Ode aux fumeurs de pipe ») ou de la conduite automobile (in « D’une Aston l’autre ») ? C’est réjouissant : crever pour crever, ne vaut-il pas mieux mourir (puisque la mort est l’issue inéluctable) en refusant d’engraisser les industriels et autres lobbies anti-tabac ou anti-voitures ? Qui n’ont d’autres raisons d’être que de vendre des cigarettes électroniques pour vapoter ou des voitures hybrides voire électriques … Seul bémol que je me permettrai d’apporter, c’est que Nelly Sanchez, dans son étude consacrée à Huguette Garnier oublie Aragon (que je tiens pour un immense styliste) parmi les romanciers des années 20. Ce qui n’enlève rien au talent de madame Garnier que je n’ai jamais lue ! Pour le reste, trop d’idéalisme, trop de poète dans l’âme : on appréciera ou non. Mais je ne veux pas juger car je ne connais ni Bernard Marcotte, ni bien d’autres. Il ne faut pas s’arrêter à ces réticences et lire cette nouvelle livraison de La Corde de Brume car chacun peut y trouver son grain à moudre.

(La Corne de Brume n° 13. Revue hors commerce, réservée aux adhérents du Centre de Réflexion sur les Auteurs Méconnus. La cotisation est de 20 € par an ; on peut se renseigner auprès de Bernard Baritaud, appartement 19, 7 rue Bernard de Clairvaux. 75003 PARIS).



Revue Cabaret n° 21 (Le train).



Ce numéro aurait pu être intitulé « Rames » ! Ancienneté et modernité sont symbolisées par le métro et le TGV. Qui est moderne ? Qui est ancien ? On ne sait. Écrite en prose et en vers libre, cette anthologie thématique ne laissera pas le lecteur indifférent. Pour ma part, ma préférence va aux petits pavés de prose de Lydia Padellec pour ses fulgurances qui s’ouvrent, malgré tout, dans un monde convenu. Ou au récit d’un crime (fantasmé ?) que cherche à oublier (mais le peut-elle, même dans le cadre d’une fiction ?) Céline Maltère. Homme libre toujours tu chériras les voyages  ! Ou encore aux vers de Nicolas Grenier qui donne à lire une poésie savante aux multiples échos. L’ensemble est émaillé de photographies réalistes (de Jany Pineau) qui font rêver…

(Ce n° 21 du printemps 2017, 22 pages, 2,50 €. Abonnement à 4 n° annuels : 10 €. Chèque à l’ordre du Petit rameur. Revue Cabaret, 31 rue Lamartine 71800 La Clayette ou sur le site www.revuecabaret.com)



Miloud Keddar : « Belle immanence »



Quatrième titre de la collection de plaquettes que publient Les Éditions du Petit Rameur qui semblent avoir adopté une certaine division technique du travail : revue entièrement (ou quasiment) consacrée à des poèmes de femmes et plaquettes réservées aux hommes. Jusque quand ? Miloud Keddar donne ici « Belle immanence » prouvant ainsi que la poésie peut être philosophique tout en étant charnelle. L’immanence, faut-il le rappeler, appartient au domaine de la philosophie, elle désigne le caractère de ce qui trouve son origine en soi-même par opposition à la transcendance…
Ces poèmes sont alimentés par le souvenir : la vie dans le désert, Mamo (qui est-elle ? la grand-mère ?), les rencontres, les amitiés, l’amour… La difficulté vient de ce que Miloud Keddar procède par ellipse, il ne dit pas tout, il laisse au lecteur le soin de faire des hypothèses. Alain Wexler, dans sa préface, affirme que « Miloud Keddar décrypte le monde, la vie, le passé ». Il n’a pas tort même si (et surtout si) chaque lecteur pourra interpréter ce que le poème dit. Car l’écriture de Miloud Keddar paraît polysémique comme une grande partie de la poésie contemporaine. C’est une prose que je préfère, celle où le poète s’adresse au Ténéré. Surtout parce qu’elle se termine par cette notation énigmatique : « C’est de ta chevelure excoriée que naîtra l’eau qu’il me faudrait enlacer et mourir ! » C’est la porte ouverte à tous les rêves mais qu’on ne compte pas sur moi pour livrer la clé des songes !

(Miloud Keddar, « Belle Immanence ». Les Éditions du Petit Rameur, 32 pages, 5 €. Sur commande chez l’éditeur : 31, rue Lamartine. 71800 La Clayette).



-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0