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Jacqueline Saint-Jean

Chemins de lecture (2018)

Jacqueline Saint-Jean a publié plus d’une vingtaine de recueils de poésie, dont « Chemins de bord » (Le castor Astral) qui lui a valu le prix Max-Pol Fouchet en 1999. Mais c’est aussi une critique très fine qui donne de nombreux articles à diverses revues. L’équipe de Texture est heureuse de l’accueillir.




Eve Lerner : « Faites battre vos candeurs »



L’appel vibrant du titre donne la tonalité ardente, insoumise, de ce livre étonnant.
Écrit dans une prose souple, rythmée par les reprises, les modulations, les assonances, subtilement articulée, portée par le souffle et le songe, la scansion incantatoire. D’un lyrisme alliant la vigueur et la grâce, la sensualité et l’intelligence, le foisonnement et l’harmonie.
En trois volets, c’est une traversée intérieure débouchant peu à peu sur la volonté de réveiller les consciences, à commencer par la sienne. La première séquence médite sur le présent, fuyant, multiforme, extensible, tendu, brouillé, bref insaisissable. Des métaphores inventives affluent pour le saisir, car on peut aussi penser par images. Déjà s’opposent le présent stérile de l’époque « qui ne se connaît plus comme expérience », et l’instant qui s’ouvre soudain à l’infime comme à la réflexion, « la soie du pavot, le noir intense de son cœur », ou « la désunion de la matière et de l’esprit ». L’évocation de « nos yeux bouchés », « le lent poison de la fausse parole », la dérive du manque d’espoir, évoquent un présent en perte de sens, proche du « point de rupture », où l’on n’est plus qu’une ombre. Alors « une colère grande comme la nuit me saisit parfois », annonce le réveil à venir.
Mais il faut assumer sinon guérir le passé, les blessures, les échecs, les désillusions, « la fin d’un accord de chair », avant de pouvoir affirmer : « il y aura, je le sais, un autre commencement ». Et de lancer à chacun : « Réveillez les consciences. Nourrissez l’esprit. Nourrissez la terre ». Traverser cette épreuve où l’on se sent séparé de tout, où « le chagrin prend la courbure de la terre ». Où s’épuise la lutte « contre l’invasion du grand Rien ».
Comme en révélation soudaine, renversement de perspective, une danse ouvre le troisième mouvement, soulevé par une houle de vie renaissante, portée par l’essor, l’envol, la révolte. S’ouvrant à l’éveil, à la rue, à la vie plus vaste, à l’altérité, au champ des possibles, à la « portance » de l’utopie. Car il s’agit pour tous de « tenir tête à la débâcle », retrouver le fil de l’histoire, « sauter à l’indicatif de l’action ». S’élève alors l’hymne à l’invention qui « revient en force neuve », de cette « émergence que rien ne peut endiguer ».
Sans rien occulter de nos questions, contradictions, déchirures, pesanteurs et contagions de l’atone, Eve Lerner est de ces rares poètes qui en appellent avec ardeur et beauté à changer de vie et de monde.

(Eve Lerner : « Faites battre vos candeurs » Editions DIABASE, 10 euros)



Eric Barbier : « D’un silence inachevé »



En deux volets, d’un été l’autre, jusqu’à « l’épilogue d’août », d’une porte qui s’ouvre à celle qu’on referme, c’est un retour au lieu de mémoire, lieu d’attaches, de présences, de filiations. Un double mouvement anime ce rapport au lieu, qui habite le poète autant qu’il l’habite : « tu es le gardien d’une maison heureusement oublieuse », « mais la maison te garde ». Emergent par fragments vivaces le ruisseau, le piémont, le bois, le village, et plus près, la demeure, le balcon branlant, « l’établi dans l’atelier inutile ». Là, « le regard prend vie de toutes les formes », réveille les absents, « ceux qui ne vieillissent plus », « celle qui ne marchera plus vers toi ». Les anciens, « ceux qui lisaient sur les visages ». L’être s’ouvre au temps, proche ou lointain, « car tu as pour règne les milliers d’années qui composent la vie de chaque homme et pour territoire la vague venue après de lointaines falaises atlantiques ourler les ossements de ce coteau ». L’approche reste voilée, car ce « pays retrouvé » lui échappe, « à demi-inconnu » lui semble parfois « étranger », et le motif récurrent des vitres obscurcies, empoussiérées, embuées de pluies, se fait ici discrète métaphore de l’insaisi. Indéfini, il devient pour chacun « lieu de tous les lieux, âge de tous les âges ». Sans cesse traversé d’oiseaux, « « premiers messagers du monde ».
La relation au lieu s’entrelace intimement au soliloque incertain. « Car la science de l’œil implique trop de doutes ». Le poète se parle en silence, « je me suis dépeuplé de vous », s’interroge, médite sur la mémoire et l’oubli, nous interpelle parfois : « As-tu su garder les liens nécessaires ? ». Il dit son peu de pouvoir de saisir le monde et le temps : « Tu ne pourras que continuer à errer dans cette langue ».
Sensible et contemplative, habitée d’une nostalgie inquiète, l’écriture accueille la vie frémissante de la nature, « l’éphémère opulence du cerisier » ou « l’imperceptible frisson qui ride la terre ». Ses images unissent le corps et l’univers : « les lèvres saturées de ciel / A les baiser tu retrouves le goût des cailloux noirs qui tapissent cet autre ciel qu’est le lit cristallin du ruisseau… ». Entre dire et taire, elle garde ses secrets, sa part de mystère, sa tonalité singulière.
A lire et relire, un livre attachant qui nous questionne et nous redit que creuser le silence des lieux de vie et des êtres disparus reste toujours inachevé...
(Eric Barbier : « D’un silence inachevé », éditions Alcyone, 15 euros)

Jacqueline Saint-Jean



samedi 27 janvier 2018, par Jacqueline Saint-Jean

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