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Jacqueline Saint-Jean

Chemins de lecture (2018)

Jacqueline Saint-Jean a publié plus d’une vingtaine de recueils de poésie, dont « Chemins de bord » (Le castor Astral) qui lui a valu le prix Max-Pol Fouchet en 1999. Mais c’est aussi une critique très fine qui donne de nombreux articles à diverses revues. L’équipe de Texture est heureuse de l’accueillir.




Sébastien Minaux : « Le fruit des saisons »



Un beau « fruit », né de quatre saisons d’immersion dans les infinies métamorphoses de la nature, au cœur d’un lieu secret où la forêt, le lac, les champs et la maison rythment les pas et les mots. Comme « le chant des formes qui sous le regard se transmuent » (Pierre Oster).
Au centre, le lac, le « change » infini des eaux, tour à tour « bain de chrome pour la lune », « océan de clous », « secoué de spasmes » ou de « rictus ». Autour, la forêt , « prise d’une longue vibration », ou « qui s’étire dans un craquement d’os ».
L’écriture, fine et sensible, poreuse aux souffles du dehors, infusée d’ombre et de lumière, unit l’attention minutieuse au visible et l’intériorité méditative. Un regard de naturaliste émerveillé, qui sait les noms et les formes, « les lenticelles du sureau » comme « l’inflorescence globuleuse » du trèfle rouge. Qui sait encore les noms de ce que nous voyons ? Tout le corps est en accueil, dans un rapport sensuel au monde. Ici, l’œil se dilate, écoute la musique de l’espace ; les odeurs nous pénètrent, « notes tanniques entêtantes », « odeur verte des terres de roture ». Le lieu s’incarne, ainsi : « les prairies aux joues creusées par l’hiver ». Sans occulter la violence réelle, la curée des vautours, « leur cagoule de sang ». Mais la beauté émerge à chaque page. Les mots magnifient les apparitions, et le silure « affleure à la surface du temps, lissant iconoclaste ses barbillons à la face des dieux ». Le rythme, ample et musical, a des accents de Saint-John Perse pour annoncer le printemps. Un nous à la fois intime et vaste inclut ici le lecteur.
Dans cette relation fusionnelle naît la méditation, car « la forêt guide nos pensées jusque dans nos racines », nos âmes sont « ventées », nous sentons « la lumière tombée en nous », et parfois « un signe incertain dessine la voie d’un ailleurs qu’on désire ». Dans ce « face à face avec le temps », « … ventre au ciel il vient parfois une sorte d’apaisement ». Car « entre le feu et le fracas de l’eau se tient le grand registre des absents ». Et soudain « la face pourpre d’un disparu nous sourit » puis s’efface.
A travers « les psaumes des oiseaux », « les vagues psalmodiées de la pluie », l’alliance intime avec la terre éveille « le germe d’un chant en quête de lumière ». Pollen, graines, semences, égrenées au fil des textes vers la moisson finale, comme dans l’écriture du poème :
« chaque branche offre aux fruits l’extrémité de tout son être »

(Sébastien Minaux : « Le fruit des saisons ». éditions Alcyone, 2017, 15 euros )



Jean-Jacques Dorio : « Poèmes à ma morte »



Perdre celle ou celui qu’on aime étant notre lot commun, qui ne serait remué par ces « Poèmes à ma morte », où Jean-Jacques Dorio s’adresse à son épouse disparue au printemps cruel 2014. Mais comment évoquer celle qui n’est plus ? Raconter ? Témoigner ? Célébrer ? Se taire ? « Mais je persiste », « je ne me résigne pas à l’informulé ». Ici, ni récit de vie ni « tombeau », mais le poème, pratique quotidienne de l’auteur, qui seul selon lui s’approche de « la juste parole ». « Et lui écrire des poèmes – les yeux fermés – c’est affirmer encore sa réelle présence / comme on parle sans fin dans nos rêves… ».
Il faut une forme pour résister à la dérive intérieure quand « le temps déborde » (Eluard). Ce sera un abécédaire, comme on en revient à l’alphabet premier de l’essentiel, à la clé de l’écriture et du partage, aux lettres qu’elle faisait découvrir aux enfants. En 108 poèmes, d’Absence à Vuidité ( et non viduité), un mot qui n’existe pas, parce qu’il n’y a pas de mot pour ce qu’on vit.
Dans cette écriture d’une simplicité bouleversante se vit et s’enlace la présence-absence. L’absence creuse chaque poème, dans les mots, désarroi, désastre, désert, dans les objets « l’armoire fermée » ou « notre lit qui a perdu sa rive droite », dans l’imparfait nostalgique, les lettres du nom effacées dans un acrostiche de la disparition, et le grand silence qui règne dans le blanc. Il lui parle, il la « porte », « poursuit les soins », il l’« appelle », l’accompagne, lui donne les nouvelles, et la présence s’inscrit intensément dans le livre. Elle surgit en apparitions fugaces, familières, lumineuses. Elle « sort du cadre et lui parle », la voici, longeant la Tamise ou marchant dans la mer, ou relisant le texte par-dessus son épaule. A Epidaure « là haut assise sur l’ultime travée / J’étais descendu au centre de la scène / pour faire le test de l’allumette qu’on frotte…Tu t’es levée alors / et m’as fait un grand geste / Le soleil était au zénith ».
Ainsi le poème ouvre un espace de passage entre les vivants et les morts.
« Quand on ne pense plus aux morts / Qui sait combien ne reviennent plus »
Toujours nourri du dialogue avec ses lectures, Jean-Jacques Dorio tisse sa parole à celle des autres. Viennent vibrer en résonance, au seuil ou au sein du poème, les voix multiples d’écrivains, philosophes, chanteurs, qui font écho à cette traversée éprouvante, chambre d’échos où de l’un à l’autre se réverbère la douleur humaine.

(Jean-Jacques Dorio : « Poèmes à ma morte ». éditions L’Harmattan, 14 euros)



Eve Lerner : « Faites battre vos candeurs »



L’appel vibrant du titre donne la tonalité ardente, insoumise, de ce livre étonnant.
Écrit dans une prose souple, rythmée par les reprises, les modulations, les assonances, subtilement articulée, portée par le souffle et le songe, la scansion incantatoire. D’un lyrisme alliant la vigueur et la grâce, la sensualité et l’intelligence, le foisonnement et l’harmonie.
En trois volets, c’est une traversée intérieure débouchant peu à peu sur la volonté de réveiller les consciences, à commencer par la sienne. La première séquence médite sur le présent, fuyant, multiforme, extensible, tendu, brouillé, bref insaisissable. Des métaphores inventives affluent pour le saisir, car on peut aussi penser par images. Déjà s’opposent le présent stérile de l’époque « qui ne se connaît plus comme expérience », et l’instant qui s’ouvre soudain à l’infime comme à la réflexion, « la soie du pavot, le noir intense de son cœur », ou « la désunion de la matière et de l’esprit ». L’évocation de « nos yeux bouchés », « le lent poison de la fausse parole », la dérive du manque d’espoir, évoquent un présent en perte de sens, proche du « point de rupture », où l’on n’est plus qu’une ombre. Alors « une colère grande comme la nuit me saisit parfois », annonce le réveil à venir.
Mais il faut assumer sinon guérir le passé, les blessures, les échecs, les désillusions, « la fin d’un accord de chair », avant de pouvoir affirmer : « il y aura, je le sais, un autre commencement ». Et de lancer à chacun : « Réveillez les consciences. Nourrissez l’esprit. Nourrissez la terre ». Traverser cette épreuve où l’on se sent séparé de tout, où « le chagrin prend la courbure de la terre ». Où s’épuise la lutte « contre l’invasion du grand Rien ».
Comme en révélation soudaine, renversement de perspective, une danse ouvre le troisième mouvement, soulevé par une houle de vie renaissante, portée par l’essor, l’envol, la révolte. S’ouvrant à l’éveil, à la rue, à la vie plus vaste, à l’altérité, au champ des possibles, à la « portance » de l’utopie. Car il s’agit pour tous de « tenir tête à la débâcle », retrouver le fil de l’histoire, « sauter à l’indicatif de l’action ». S’élève alors l’hymne à l’invention qui « revient en force neuve », de cette « émergence que rien ne peut endiguer ».
Sans rien occulter de nos questions, contradictions, déchirures, pesanteurs et contagions de l’atone, Eve Lerner est de ces rares poètes qui en appellent avec ardeur et beauté à changer de vie et de monde.

(Eve Lerner : « Faites battre vos candeurs » Editions DIABASE, 10 euros)
Jacqueline Saint-Jean



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Eric Barbier : « D’un silence inachevé »



En deux volets, d’un été l’autre, jusqu’à « l’épilogue d’août », d’une porte qui s’ouvre à celle qu’on referme, c’est un retour au lieu de mémoire, lieu d’attaches, de présences, de filiations. Un double mouvement anime ce rapport au lieu, qui habite le poète autant qu’il l’habite : « tu es le gardien d’une maison heureusement oublieuse », « mais la maison te garde ». Emergent par fragments vivaces le ruisseau, le piémont, le bois, le village, et plus près, la demeure, le balcon branlant, « l’établi dans l’atelier inutile ». Là, « le regard prend vie de toutes les formes », réveille les absents, « ceux qui ne vieillissent plus », « celle qui ne marchera plus vers toi ». Les anciens, « ceux qui lisaient sur les visages ». L’être s’ouvre au temps, proche ou lointain, « car tu as pour règne les milliers d’années qui composent la vie de chaque homme et pour territoire la vague venue après de lointaines falaises atlantiques ourler les ossements de ce coteau ». L’approche reste voilée, car ce « pays retrouvé » lui échappe, « à demi-inconnu » lui semble parfois « étranger », et le motif récurrent des vitres obscurcies, empoussiérées, embuées de pluies, se fait ici discrète métaphore de l’insaisi. Indéfini, il devient pour chacun « lieu de tous les lieux, âge de tous les âges ». Sans cesse traversé d’oiseaux, « « premiers messagers du monde ».
La relation au lieu s’entrelace intimement au soliloque incertain. « Car la science de l’œil implique trop de doutes ». Le poète se parle en silence, « je me suis dépeuplé de vous », s’interroge, médite sur la mémoire et l’oubli, nous interpelle parfois : « As-tu su garder les liens nécessaires ? ». Il dit son peu de pouvoir de saisir le monde et le temps : « Tu ne pourras que continuer à errer dans cette langue ».
Sensible et contemplative, habitée d’une nostalgie inquiète, l’écriture accueille la vie frémissante de la nature, « l’éphémère opulence du cerisier » ou « l’imperceptible frisson qui ride la terre ». Ses images unissent le corps et l’univers : « les lèvres saturées de ciel / A les baiser tu retrouves le goût des cailloux noirs qui tapissent cet autre ciel qu’est le lit cristallin du ruisseau… ». Entre dire et taire, elle garde ses secrets, sa part de mystère, sa tonalité singulière.
A lire et relire, un livre attachant qui nous questionne et nous redit que creuser le silence des lieux de vie et des êtres disparus reste toujours inachevé...
(Eric Barbier : « D’un silence inachevé », éditions Alcyone, 15 euros)



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