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Les critiques de Lucien Wasselin

Chemins de lecture 2018

Lucien Wasselin est poète, auteur d’une douzaine de recueils, publiés notamment au Dé Bleu. Mais c’est aussi un infatigable critique qui a multiplié les collaborations, articles, notes critiques, chroniques et dossiers dans ses domaines de prédilection : poésie, littérature générale, arts plastiques, musiques... et pour de nombreux journaux et périodiques. Revue-texture a aussi le grand plaisir d’accueillir ses notes de lecture depuis des années.



Eric Chassefiere : « S’achèvent murmurés »



J’aime ce recueil pour le troisième vers du poème liminaire : « le chat ferme les yeux » ; le vers suivant ajoute « humant l’écoute ». J’aime cette quasi-synesthésie : d’ailleurs, les chats traversent de nombreux poèmes de ce recueil. Eric Chassefière n’oublie cependant pas le « silence sous la langue des mots » (p 20) comme il n’omet pas la « rupture des mots » (p 21). C’est écrit dans un style imagé et elliptique à souhait ; le vers est réduit, le plus souvent, à des groupes nominaux, voire à des verbes : c’est la façon qu’a Eric Chassefière de capter « l’absence / l’éphémère / la profondeur » (p 27), les jours d’hiver…
Le poète cherche à écrire « l’ombre / à la naissance des mots » (p 31) : mais qui est ce « rideau / qui vole son grain » (id) ? Tout le mystère est là, dans la maison du père, sans doute ? Et c’est une ode à la beauté du monde (p 35) ! D’ailleurs, Eric Chassefière dans Cantique (la deuxième partie du recueil, facilement identifiable par ses textes en colonnes, deux par page) adhère pleinement à ce monde naturel et ce Cantique est écrit en vers très courts (2 ou 3 mots) : c’est ainsi qu’il trouve ses termes… Juillet fait son apparition dans ce chant : Chassefière se laisse envahir par le monde, par « ce silence vivant / qui me parle » (p 52).
Eric Chassefière semble abandonner le confort de son bureau universitaire pour retourner dans la maison familiale (les références au père et à la mère sont là pour y faire penser). Poèmes colonnes qui captent efficacement cette lumière d’août. C’est un moment rare et précieux d’épanouissement : « où le vent suspendu / joue dans l’oreille / où la joie soudain / amassée dans la poitrine / se libère » (p 58). Le poète vit alors en accord avec le monde, avec son enfance, avec ses vacances à la mer : poésie de l’émerveillement qui termine ce recueil, merveille d’un instant « jamais réalisé / toujours naissant » (p 60). Comment s’étonner alors que « le jardin tout entier est écriture » (p 64) ? Et encore, « celle qui équeute les haricots » : le bonheur, quoi (id) !

(Eric Chassefière : « S’achèvent murmurés ». 82 pages, 17 euros. Illustrations : Emmanuelle Boblet. Editions R de Surtis : 7 rue St Michel. 81170 Gordes sur Ciel).



Marguerite Charbonnier : « Terres Liberté »



Marguerite Charbonnier aime tout : la nature (champs, forêts, herbes folles ou non, prés, montagnes, paysages…), les saisons (leur rythme, les mois toujours renouvelés…) : c’est une poésie de la célébration. Peut-être y a t-il trop de rosée (qui brille ou molle rosée)… Si Marguerite Charbonnier déteste le « dur obstiné et minéral / (le) règne qui me déplaît / et qui blesse et qui détruit », p 28, (à propos du solstice d’été), c’est pour mieux mettre en évidence que l’aspect provisoire et que la « vie verte végétale / de plantes infiniment croissantes » sont bien présents. On passera pudiquement sur l’abus d’adjectifs qualificatifs (plus de 50 dans ce poème !). Mais Marguerite Charbonnier dit parfaitement (et avec beaucoup de délicatesse), l’amour de l’être avec qui elle vit : « le souffle dans ton avenir / de nos deux vies entremêlées » (p 37). Même l’hiver (p 44) a droit à un poème : c’est pour mieux célébrer le renouveau et partager l’amour dans le chant poétique. Cependant l’occasion est donnée à Marguerite Charbonnier de montrer sa proximité (sinon sa solidarité) avec les vendeurs de jonquilles du coin des rues, véritables laissés pour compte de la société de consommation (p 47)…
Je m’oblige sans doute à lire trop de plaquettes de vers mais j’aime, malgré ses faiblesses, la poésie de Marguerite Charbonnier pour sa délicatesse, sa sensualité et sa simplicité d’écriture. Car c’est écrit simplement, à l’opposé de la poésie torturée vers laquelle penchent de nombreux poètes… Mais les faiblesses sont bien réelles : trop de qualificatifs, trop d’âme, trop de rosée. J’attends avec confiance son prochain recueil.

(Marguerite Charbonnier : « Terres Liberté ». Interventions à Haute Voix, 72 pages, 10 euros. Sur commande chez l’éditeur, MJC de la Vallée, Maison pour tous de Chaville ; 25 rue des Fontaines Marivel. 92370 Chaville. L’édition de cette plaquette comprend une liste des recueils disponibles que l’on peut commander…)



Marie-Hélène Archambeaud : « Van »



Marie-Hélène Archambeaud est née d’une mère suédoise et d’un père français : on ne s’étonnera pas que ce recueil de poèmes soit, en partie, consacré à la Suède car il ressemble à un journal intime fait de voyages, de recettes de cuisine, de potions, de listes de mots… dont les dates (mais l’année est curieusement absente) servent de titres (parfois, est ajouté un nom de lieu ou une expression descriptive, mis entre parenthèses). Voyages à travers l’Europe essentiellement mais aussi à travers le monde… C’est écrit dans une langue torturée, volontairement gauche, qui cherche ses mots, semblant traduire une hésitation sur le terme précis, des ruptures de tonalité, pour ne pas dire plus : « … un autre je le préfère en terre (du Japon) comme rose à la flamme inégale comme en-dessous l’ont léché, mais des craquelures aussi partout, l’ont voulu (ceux qui l’ont fait)… » (p 14)… Ce livre de poèmes s’ouvre sur un exergue de Tomas Tranströmer, qui est connu comme un écrivain suédois (le plus célèbre ici ?). Un van est un véhicule utilitaire qui sert surtout de camping-car ou à visiter d’autres contrées…
Liste de mots disais-je plus haut… Allusions aux dictionnaires ? Franco-suédois (voir le poème intitulé Pain de Noël, pp 16-18) ou franco-italien (lire le poème Retour de Venise, pp 34-36) ? Marie-Hélène Archambeaud, en tout cas, a le don des langues comme elle l’avoue à la page 31 : « Le don des langues reçu par eux, serait-ce de comprendre les gens ? ». M-H Archambaud affirme (p 22) : « celle qui m’aimait bien »… Cela concerne-t-il celle qui n’aimait pas ? Ce livre serait alors celui d’une quête d’amour à travers les souvenirs. Mais le bouclier scandinave (p 23) rappelle qu’un livre est fait de mots ou d’expressions. Le vêtement, le paysage, les potions, les mots, les oiseaux migrateurs montrent les centres d’intérêt de Marie-Hélène Archambeaud pour la Suède, mais pas exclusivement. Venise, Paris (où elle vit et enseigne) le prouvent… La description de Paris est une des plus précises que j’ai lues…
Les poèmes diraient-ils alors la situation des hommes et des femmes qui peuplent le monde ? L’ars poetica de Marie-Hélène Archambeaud repose sur l’idée que l’utilité du poème ne cesse de changer ; d’où cet aspect particulier…

(Marie-Hélène Archambeaud : « Van ». Editions mémoire vivante, 84 pages, 16 euros.)



Michel Baglin : « Arbres »



Michel Baglin donne à lire une plaquette rare, car tirée à très petit nombre d’exemplaires. Qu’on en juge : quinze poèmes tenant sur une page au format demi A4… Michel Baglin dresse un portrait double des arbres, à la fois anthropomorphique (pour ce qu’ils représentent pour l’homme : le menuisier, une vision de l’élève par la fenêtre de la classe, une idée de meuble, un motif pour l’aquarelliste…) mais aussi vision réaliste (pour ce qu’ils sont : il faudrait citer tout le troisième poème !) Je relève ces vers : dans le premier texte « L’arbre n’est arbre / que par son nom / lui se croit peut-être / buissons de cris / fouillis d’oiseaux » ou dans le quinzième « le bourgeon des promesses / défie l’hiver / de toute éternité » . Le reste du recueil est ainsi bien encadré !

(Michel Baglin : « Arbres ». 20 pages, 10 euros Les Carnets du Douayeul. 196 avenue Denis Cordonnier. 59500 Douai)



Guy Allix : « Au nom de la terre »



Au nom de la terre a reçu le Prix Paul Quéré en 2017-2018 et c’est mérité ! Paul Quéré (que j’ai connu à l’époque des Texticules du hasard), Paul Quéré pour qui Marie-Josée Christien m’a demandé un texte d’hommage pour l’ouvrage qu’elle prépare afin de continuer (et de conclure) le cycle commencé en 2014 avec les « Poèmes Celtaoïstes »… Compte avait déjà été rendu, il y a quelque temps du premier recueil qui ait été honoré de cette distinction, celui de Denis Heudré, « Sèmes semés ». Alors écrire quelques lignes sur celui-ci, celui de Guy Allix…
« Au nom de la terre » n’est pas facile d’accès : il regorge de mots rares (comme avitailler, page 11), il mêle poèmes brefs écrits en vers et bribes écrites en prose. Mais c’est une ode à la terre qui s’ouvre sur un exergue de Jean-Louis Clarac : « Tu viens d’une terre / Qui est ta langue ». Tout est dit dans ces deux vers du projet de Guy Allix. La polysémie du mot vers entraîne la comparaison entre le sillon du paysan et la page du poète : « Ce miracle d’une levée végétale, comme un premier vers qui vient après la nuit » (p 52).
C’est également une ode à la lenteur : « Ils t’ont oublié, ils vont trop vite. Ne savent plus ton rythme et ta patience. Ils t’ont profanée, déversant du poison dans tes entrailles » (p 65). C’est ainsi une certaine agriculture industrielle qui est vouée aux gémonies… Peut-être se prend-on à regretter que le parallèle entre le sillon et la page ne soit pas davantage exploité ?

(Guy Allix, Au nom de la terre. Prix Paul Quéré ; éditions Sauvages, collection Ecriterres ; 78 pages, 12 euros : sur commande aux Editions Sauaves, Ti ar Vro, Place des Droits de l’Homme 29270. Carhaix. http://editionssauvages.monsite-orange.fr )


Lire aussil’article de Jacmo



François Xavier : « Elégies du chaos (Dialogue avec Julius Baltazar) »


Cela commence fort, très fort même : page 24, Ben et Buren sont traités d’apparatchiks de l’art et de mystificateurs. L’art est objet de contemplation, non de spéculation : à chaque fois que j’ai vu du Ben ou du Buren, j’ai été déçu… Le rôle de l’observation est bien noté : « C’est là toute la magie du génie baltazarien, laisser sa main décanter à partir de l’observation du réel, (re)faire à partir d’un rien, rendre à la beauté sa place sa place originelle dans l’espace infini bien au-delà du cadre » (p 30). La notion de plan d’action prend alors toute sa valeur. Ailleurs, François Xavier éclate à propos de Julius Baltazar « Le voilà partie intégrante du réel, maître de son idée au sein de l’univers agrandi pour accueillir l’espace déterminé » (p 35).
Où l’on apprend que l’artiste pratique la répétition. Julius Baltazar peint sur papier par souci de conservation nous dit François Xavier. Mais Julius Baltazar « refuse que l’art soit soit au service d’une vérité supérieure car ne visant pas l’outre-monde, mais l’ici-bas » (p 46). Mais il ne manque pas d’émailler son récit ou sa description d’anecdotes qui révèlent son incorporation dans le milieu des vrais peintres… Baltazar peint des paysages abstraits, de grandes nappes colorées pas si éloignées que cela du réalisme : François Xavier va jusqu’à noter (p 43) : « Il s’agit là de signe abstrait-figuratif ». Page 60, revient la notion de chaos qui donne son titre à l’ouvrage : « D’un côté, ce qui peut paraître dramatique, cette fin du monde ou ce chaos originel ; de l’autre, une pratique ancestrale et une technique millénaire maniée avec respect et une pointe d’insolence qui transforme les monstruosités en chefs-d’œuvre » (c’est moi qui souligne !).
« Soyons honnête : il y a pléthore de peintres, alors d’où vient cette magie qui opère sur certaines toiles, offrant sur quelques élus le pouvoir de montrer la Beauté dans toute sa splendeur ? » (p 79). Dès lors, François Xavier va s’employer à trouver réponse(s) à cette question dont la principale est à trouver dans « une extrême sensibilité en relation avec ce Tout ce qui nous effraie » (id). Il y a une véritable osmose qui s’établit quand on contemple les toiles ou les papiers de Julius Baltazar. Il va sans dire que j’adhère totalement à ce que François Xavier dit page 114 : « Oserai-je paraphraser André Breton quand il écrit […] l’arrivée d’un nouvel esprit. Lequel est bel et bien ancré dans les mœurs du XXI ème siècle qui continue sa politique de destruction du Beau par la promotion de l’AC, cet art contemporain, ce divertissement sans intérêt, loin de se soucier de qualité mais seulement de rentabilité et/ou de discours creux et pompeux. De ce monde dédié au libéralisme débridé qui vénère la mondialisation comme l’idéologie suprême … ». Cela ne va pas sans efforts si on refuse de rejoindre le troupeau de ceux qui encensent Koons et Cie : « Car chercher la beauté nue pour ressentir sa force brute demande quelque effort, un esprit de contradiction, un appétit sans limite pour affronter l’incohérence contemporaine » (p 122). La peinture de Baltazar, au moment où elle se fait, est résolument hors marché…

(François Xavier : « Elégies du chaos. Dialogue avec Julius Baltazar ». Plus de 150 pages avec les annexes, Co-édition Les éditions du Littéraire & L’Atelier d’artistes, 20 euros. En librairie ou sur commande cher l’éditeur Les éditions du Littéraire ; 70, rue de l’amiral Mouchez. 75014 Paris ; nombreuses illustrations.)



Revue La Corne de brume n° 14.



La Corne de Brume est l’organe du CRAM (Centre de Réflexions sur les Auteurs Méconnus). Bernard Baritaud, son infatigable animateur, vient d’envoyer en SP les exemplaires du n° 14 de la revue. Il s’ouvre par un éditorial intitulé « Littérature et idéologie » sur lequel je ne me prononcerai pas. J’ai en effet participé au n° 11 par un papier sur Paul Colin qui avait obtenu le Prix Goncourt en 1950 pour « Les jeux sauvages », un soixante-huitard invétéré à l’époque où je l’ai connu, puisqu’il mit en application le retour à la terre en achetant avec ses droits d’auteur un propriété vinicole et avait écrit en 1959 « Terre Paradis » (toujours édité par Gallimard) avant de publier en 1970 « Les Princes des Nuées »… Je n’en dirai rien, il suffira au lecteur intéressé de se reporter à ce n° 11.
Le sommaire est composé d’écrivains du XXème siècle si l’on excepte Edouard Estaunié (1862-1942) et le surréaliste Jacques Abeille (né en 1942 et qui continue à écrire). Mais Bernard Baritaud écrit dans son éditorial que « Le dossier qui constitue la plus grosse part de ce numéro reprend les actes du colloque Méconnus du XXe , prophètes du XXIe siècle… », ce qui explique certaines allusions que le lecteur découvre dans les études. Quoi de commun entre les surréalistes et l’abbé Wartelle ? Quoi de commun entre Gilson, Audiberti, écrivains de dimension nationale, et Pourrat qualifié de régionaliste ? Quoi de commun entre le gaulliste R Gary et E Estaunié qui vota Maurras à l’Académie française ? Jamais la remarque de Bernard Baritaud n’a paru aussi juste : « J’entends que La Corne de Brume soit une revue ouverte [ … ]. Ce qui a été pris en considération, ce sont leurs livres. » Ajouterai-je que je suis au comité de rédaction de Faîtes Entrer L’Infini, la revue semestrielle de la Société des Amis de Louis Aragon et d’Elsa Triolet, qu’Aragon fut l’ami de François Nourissier, écrivain classé à droite ? Faut-il le rappeler : Aragon démissionnera du jury du Goncourt, le prix n’ayant pas été attribué à Nourissier ?
Si Alain Lavanère commence ce numéro par une étude sur Edouard Estaunié (iI eut sa part de célébrité car il fut élu à l’Académie française en 1923), Ilda Tomas s’intéresse à Paul Gilson, bien oublié de nos jours, et plus précisément à un livre, qui regroupe « A la vie à l’amour », « Au rendez-vous des solitaires » et « Ballade pour fantômes » et entend tirer « des anecdotes qui émettent des sons de guerre et de massacre » de ces poèmes. Cette (re)lecture est très attentive et sauve « du cauchemar de l’extermination sociale » une bonne part de la poésie de Paul Gilson… Eliane Masselin s’interroge sur l’absence d’Eugène Ionesco des publications des éditeurs pédagogiques des mises en scène de « Tueurs sans gages ». Christian Pelletier étudie le Prix Goncourt 1946 décerné à Jean-Jacques Gautier pour « Histoire d’un fait divers » car les prix littéraires passent mais les œuvres restent… Pelletier, dans sa critique, met en évidence l’analyse psycho-sociologique à laquelle il se livre pour connaître les mobiles de l’auteur du meurtre. L’auteur du roman relate l’intrigue dans laquelle est plongé Lucien Cappel, un galibot, dont le porion s’appelle Houdain : on reconnaîtra dans ce patronyme le nom d’une localité voisine d’Auchel où réside Cappel. Mais je ne vais résumer l’intrigue de la fiction… Cependant la lecture que fait Pelletier du roman de JJ Gautier est étonnamment moderne : pas de dénonciation, pas de thèse (compréhension ou accusation, p 71). A discuter ! Didier Dental fait de Pourrat un écologiste avant l’heure, en prenant soin de distinguer cette appellation de l’écologisme (p 74) qui n’est qu’une idéologie… Dental analyse finement les procédés stylistiques de Pourrat cependant il y a beaucoup de mystique chrétienne dans son discours, beaucoup trop : on peut lire Pourrat tout en étant athée !
Mais je me refuse à passer en revue les interventions des uns et des autres… Jacques Penet étudie Le Maître de Milan de Jacques Audiberti, Bernard Béritaud, lui-même, parle de l’Education européenne de Romain Gary, André Nolat cause d’En quatrième vitesse de Mickey Spillane et du film qu’en tira Robert Aldrich trois ans plus tard (Nolat insère dans son exposé un topo sur Mac Carthy), Henri Cambon présente le roman de Roger Dévigne Ménilmontant… Guillaume Norguet, après avoir présenté Jacques Abeille, mène avec ce dernier un entretien assez long qui court sur 17 pages. Jacques Abeille est né en 1942 et il lui faudra attendre l’âge de 60 ans pour accéder à une certaine notoriété. Je relève de la présentation de cet écrivain par Guillaume Norguet qu’il est bâtard, qu’il fut influencé par le surréalisme (il ne cessera pas de publier plusieurs recueils de poésie pendant ces années), quant à son œuvre romanesque pour laquelle il est surtout connu, les maîtres mots qui la caractérisent sont la difficulté de trouver un éditeur, les incidents de publication de son premier roman, une écriture difficile (Guillaume Norguet parle de « style proustien, émaillé de subjonctif imparfait, de vocabulaire suranné, de mises en abyme et de phrases s’étendant sur plusieurs lignes… ») : « Jacques Abeille semble être un écrivain anachronique en décalage avec les préoccupations plus matérialistes de ses contemporains qui tendent à s’éloigner […] d’une écriture exigeante » (p 164).
La Corne de Brume 14 se termine par un Dictionnaire d’Humeur de la Littérature du XX ème siècle (lettres Q à W) et par un article intitulé André Breton l’écologiste, signé Christian Pelletier.

(La Corne de Brume est hors commerce, elle est réservée aux membres du CRAM (la cotisation est de 20 euros par an). On peut se renseigner chez Bernard Baritaud, appt 19, 7 rue Bernard de Clairvaux. 75003 Paris.)



Jeanpyer Poels : « La mort et la vie se mentent »



Petite plaquette de vers comme l’éditeur, La Porte, en a l’habitude. Mais entrelardée de citations et de poèmes. Le sujet est grave car il s’agit de la mort omniprésente même si « La mort détourne les circonstances et met / les points sur les i d’un mot qui n’en finit pas ». Camus écrit dans « Le mythe de Sisyphe »  : « La mort exalte l’injustice, elle est le suprême abus ». C’est que nous vivons comme immortels. Cela ne va pas sans une certaine obscurité inhérente à la poésie, qu’on en juge par le bref poème de 4 vers intitulé Camp : « Le mot camp ne s’évade pas du dictionnaire / si ne s’agrippent pas ses significations / aux horribles palissades qui se cantonnent / au seul usage d’une survie de ses grands airs ».
Que faire de cette plaquette sinon la relire jusqu’à ce que la lumière du sens éclate… Mais la mort est-elle à l’ordre du jour ? Reste peut-être à traquer ce mensonge que le titre du livret annonce ; ultime pirouette du poète, la plaquette se termine par une citation de Raphaële George que je ne connais pas !

(La Porte : abonnement à 6 n° pour 22 euros, port compris. 4 euros ce livret. Yves Perrine, 215 rue Moïse Bodhuin. 02000 Laon.)



Revue Interventions à Haute Voix n° 58 : Le Silence.



Une nouvelle parution anthologique pour IHV consacrée au silence, un thème vers quoi doit tendre la poésie… Il faut dès l’abord remarquer que la parité hommes/femmes est quasiment respectée, ce qui vaut au lecteur une poésie délicate et non pesante, comme il sied au thème imposé. Ma préférence va à Béatrice Gaudy pour son vers « Des millions d’Incas exterminés  » dans son poème Le silence des Cumpi (ou comment une langue disparaît faute de locuteurs, ce qui est une manière originale d’évoquer le silence qui règne sur certaines contrées depuis la conquête européenne !), à Chantal Couliou pour son poème des 11 et 12 mars 2017 pour sa simplicité car la mort déborde d’émotion (et elle la dit avec beaucoup de retenue), à Eliane Biedermann, à Marie-Josée Christien… Mais elle va également à Basile Rouchin pour son humour quand il écrit « Traduction libre : avec respect, je vous tue.  », à Ferruccio Brugnaro pour son évocation des morts au travail (p 51) : jamais l’expression perdre sa vie à la gagner n’a eu autant de sens ou d’échos… Mais voilà que je suis sur la voie de respecter cette parité ! Encore que…
Cette livraison d’IHV se termine, comme d’habitude, par des Chroniques et Notes de lecture qui sont dues à Eliane Biedermann, Patrice Perron, Laurent Bayssière, Jean-Louis Bernard, Jean Chatard, Alain Callès et Marie-Josée Christien. Eve Lerner rend hommage à Hervé Mesdon, disparu voici un an (c’est le propre de la revue de prendre du retard ! Mais mieux vaut tard que jamais !). Basile Rouchin et Gérard. Faucheux passent en revue les périodiques contemporains de poésie. Chatard dit de « Refrains  » de Bernard Grasset que c’est « un livre à l’intelligence communicative  » ; Marie-Josée Christien attire l’attention du lecteur sur une petite maison d’édition bretonne, Vagamundo, espérons qu’elle vende plus de recueils qu’elle ne reçoit de manuscrits, ce qui dit long sur le marché de la poésie…

(Ce n° 58 d’IHV : 104 pages, 12 euros. IHV : MJC de la Vallée, Maison pour tous. 25 rue des Fontaines Marivel. 92370 Chaville.)



Alain Clastres : « En Chemin »



Le poème dépasse rarement les 5 vers composés de 5 ou 6 mots au plus, souvent moins. Mais un mot précédé d’un article, voire d’une préposition, ne suffit pas à constituer un vers. Cependant, il faut reconnaître à Alain Clastres le goût du haïku qui vise à capter l’essence du réel dans un minimum de vers car le poète est à l’affût du silence et de la tranquillité comme il le dit si bien dans les poèmes liminaires de ce recueil et consacrés à des philosophes grecs de l’Antiquité ou indiens du début de ce millénaire… Quand ce n’est pas la lumière, la beauté, la paix ou les éléments déchaînés (Alain Clastres vit à Nouméa).
Mais l’intérêt de ce qui ressemble plus à de brèves notations qu’à de véritables poèmes, c’est d’offrir une vision cohérente du monde et de la nature. Qu’on en juge avec ces deux vers (?) qui terminent le second poème de la page 32 (à propos des primevères) : « Mais que seraient-elles sans l’abeille / et elle, que serait-elle sans elles ? » C’est là que réside le meilleur d’Alain Clastres, dans cette jubilation face à « une brume d’or » (p 35), ce qui ressemble bien à un certain amour de la nature. Soyez sans crainte : je ne vous referai pas un beau discours écologique à la mode politicienne ! Alain Clastres sait capter l’éphémère, l’infiniment discret, le « sans-temps » (p 40). Ce dernier concept fait déboucher la poésie sur la philosophie et, dès lors, il n’est pas étonnant que le recueil s’ouvre sur une évocation de quelques philosophes anciens. Je ne sais pas ce que vaut cette évocation ; mais à trop entendre les discours convenus des journalistes et des politiciens dans leur ensemble sur les ondes de la radio ou de la télévision, je ne suis pas loin de penser qu’il y a là une vraie fraîcheur.
Mais j’aime moins (et c’est peu dire) la fin de la plaquette qui donne l’impression d’être bâclée (à partir de la page 61) : le vers réduit à un mot ne fait pas poème et les réflexions sur la poésie sont d’une banalité affligeante…

(Alain Clastres, « En chemin ». Editions Unicité, 80 pages, 13 euros ; Sur commande chez l’éditeur : 3 sente des Vignes. 91590 St-Cheron.)



Revue Cabaret n° 24 : Petites nouvelles des étoiles.



Après un éditorial qui reprend des vers et des titres des poèmes qui suivent, après les renseignements de mise (en p 3) pour se procurer la revue, commence la découverte des textes en page 4. On l’aura compris : ces poèmes sont une invitation au voyage, à l’ailleurs inédit… Pour une fois que l’auteur de la préface semble avoir lu ce qui suit ! Mais la mort est là (in Roule, p 5).
Mes préférences vont à Marilyse Leroux pour son opacité - toute relative : le lecteur peut nommer indifféremment cette chose trouvée en bord de mer (?) - et la résistance de sa prose qui se laisse percer, ou à Ferruccio Brugnaro pour son sens cosmique de l’amour. Mais je laisse au lecteur de cette livraison de la Revue Cabaret liberté pleine et entière de préférer d’autres poèmes !

(Revue Cabaret n° 24 : « Petites nouvelles des étoiles ». Ce n° de 20 pages : 2 euros, 50. 31 rue Lamartine, 71800 La Clayette. Abonnement à 4 numéros annuels : 10 euros)



Actes du Forum « Arts plastiques et visuels »



Le 10 octobre 2016 s’est tenu à Lille (en la gare Saint-Sauveur) un forum intitulé « Pratiquer la ressource - Ressourcer les pratiques  ». Il réunissait quatre écoles d’Art : le Château Coquelle de Dunkerque, l’Ecole d’Arts plastiques de Denain, le Centre d’Arts Plastiques et Visuels de Lille et l’Ecole d’Art de Saint-Omer ainsi que deux chercheuses, Frédérique Joly et Marie Vitali-Volant, toutes deux spécialisées dans la pratique de la recherche action, un classique des recherches sociologiques.
Ces 4 écoles revendiquent fièrement leur statut amateurs (on ne vit pas de l’art comme on ne vit pas de la poésie, pour reprendre, et se limiter, à ce domaine, même si le désir d’en vivre doit être à l’origine des combats car il n’y a pas de raisons pour que les seuls à en vivre soient les imprimeurs et les marchands de peinture, pour ne prendre que ces deux catégories, au demeurant fort respectables… Le point de vue avec la pratique « amateur  » vient colorer diversement cette plaquette. Je suis né en 1945 : on ne s’étonnera donc pas que le signataire de ces lignes reste attaché à la forme tableau et à l’objet livre (même s’il a évolué au cours de ces dernières années).
La différence entre amateurs et professionnels n’est pas aussi tranchée que cela dans le créneau des arts plastiques. Pour ne prendre que ce cas, Augustin Lesage est-il un professionnel ou un amateur ? Sa reconnaissance par le milieu artistique et celle des collectionneurs doivent beaucoup au dit milieu (celle des surréalistes en particulier). Autre exemple : celui de la multiplication des « petits  » éditeurs de littérature générale et, singulièrement, de poésie. S’il est vrai que le meilleur côtoie souvent le pire, il n’en demeure pas moins vrai que le succès de certains « amateurs  » vient prouver le côté « flou  » et artificiel de ces limites… C’est ainsi que F Joly note le rôle économique des amateurs d’arts (p 16) et elle va jusqu’à remarquer que « ces pratiques dites de loisirs apparaissent comme le lieu de la genèse au monde professionnel  » (id). Au delà de ces deux exemples, il faut souligner la vérité de l’importance des Ecoles d’arts : « les professionnels des secteurs artistiques ont tous commencé par une pratique amateur encadrée ou non  » (p 18). L’enjeu est bien d’envisager la création artistique sous d’autres formes (ibidem) : c’est la notion de professionnel-amateur qui est en jeu aussi (p 19). Marie Vitali-Volant interroge la notion de cabinet de curiosités ; d’où des notations subtiles sur les plasticiens contemporains : « Ces ponts offriront de nouvelles définitions à l’art désormais plus orienté vers l’intelligence que vers la catégorie du beau…  » (p 22). C’est le statut même du cabinet de curiosités de la Renaissance qui change : d’où cette nouvelle définition du centre de ressources documentaires propre aux Ecoles d’art. Tout évolue écrit en substance Marie Vitali-Volant : en un mot, le cabinet de curiosités doit changer pour devenir le centre documentaire des Ecoles d’art… Et la formation des personnels de ces derniers… La chercheuse n’ignore pas la complexité de la tâche qui attend ces établissements aux statuts divers. A l’exact opposé « de l’acquisition « classique  » des savoirs  » (p 24).
Suivent alors des relations d’expériences. Frédérique Pol, documentaliste au Centre d’Arts plastiques et visuels de Lille, se propose de démontrer que le lieu ressources du centre accompagne et développe les pratiques amateurs en arts plastiques. Cela commence par une citation d’un ancien ministre de la culture qui risque fort d’être un cache-misère. Et cela continue par un inventaire chiffré des richesses du centre de ressources, ce qui n’est pas un cache-misère. De fait, « cette diversité des usages fait se côtoyer des publics très divers, du novice au professionnel de la culture, de l’autodidacte à l’étudiant, des curieux  » (p 28 ). Donc à la diversité des usages répond la diversité des publics et à l’intérieur de cette dichotomie le rôle du documentaliste n’est pas oublié. Une bibliographie de plus de deux pages complète cet article. Ensuite, c’est une intervention de Jean-Baptiste Lemoine, pratiquant au Centre de Lille, et artiste plasticien. Il met en évidence que le centre de ressources est un lieu de rencontres, d’échanges, d’apprentissage et d’études plastiques  ; c’est qu’il utilise le centre de ressources façon personnelle, autonome… JB Lemoine met l’accent sur « ressourcer la pratique  » car devant l’utilisation du numérique, il s’interroge sur la notion d’amateur (p 36). Puis, vient l’intervention de Ludovic Linard, professeur à l’Ecole d’Art de Saint-Omer. Il entend montrer les notions d’auto-formation, de plaisir, d’évolution… Je couche sur ma préférence de la forme tableau et de l’objet livre mais je suis convaincu par ces démonstrations des uns et des autres…
Les bibliothèques et les centres de ressources ont tendance à se multiplier dans ce monde de la marchandise. J’hésite encore à les appeler « cabinets de curiosités  » tant l’expression est datée. Cela commence par l’inventaire des ressources existantes y compris les livres d’artistes. La rareté de certaines de ces sources constitue la ressemblance avec les cabinets de curiosité de jadis. Les questions et les remarques sont nombreuses : la numérisation ne se substitue pas au catalogage (p 42). Mais je ne m’étendrai pas sur les problèmes rencontrés : je signalerai plutôt l’intérêt des interventions des uns et des autres : La ressource vivante de Frédérique Joly, Amateur 2.0 de Xavier Geneau et de Paul Leroux (l’autodidaxie désigne l’auto-documentation, pour dire choses vite)… Il faut lire absolument les actes de ce forum Arts plastiques et visuels.

(Actes du forum ォ Arts plastiques et visuels サ. La plaquette de 60 pages peut 黎re obtenue gratuitement aupr鑚 de l帝diteur, s誕dresser aux Editions du Ch穰eau Coquelle ; Le Ch穰eau Coquelle, rue de Belfort. 59240 Dunkerque.)



Max Alhau : « En cours de route »



Max Alhau est un grand marcheur : il traverse ses régions de prédilection. Mais c’est un recueil paradoxal (illustré par les peintures abstraites de Marie Alloy, en fait des aquarelles sur papier, qui ponctuent quasiment les suites de cet ouvrage) qu’il signe : pas de poèmes descriptifs qui prétendent saisir la réalité ; « pour redonner à ce parcours / un semblant d’exactitude / malgré les erreurs, les mensonges / qui le disputent à vérité » (p 17). Le ton est annoncé : plutôt que le réel, c’est la vérité que veut traquer Max Alhau. Toute la vérité est dans cette strophe : « Rien n’est si proche / que ce jour qui s’éloigne. / Ces terres que tu parcours / sont à portée de souffle / mais lointaines sur les cartes » (p 18).
C’est l’occasion pour Max Alhau de s’interroger sur son identité : « Serais-tu ce voyageur / qui aborde des rives / aux noms tenus secrets ? » (p 23). C’est aussi l’occasion de traverser des « lieux relégués vers l’invisible » (p 25) qui ne sont que « miroirs brisés » (p 31). Cependant Max Alhau sait profiter du présent qui est éphémère car le poète sait bien que le pas « ne conduit jamais au-delà de soi » (p 29). Sans doute la mort vient-elle conclure ce « périple qui s’achève ». Max Alhau ne manque pas de conseils sous forme lapidaire à l’adresse de ses collègues marcheurs : « Qui s’écarte de son nom, / de son ombre a relégué ses peurs » (p 34). Mais, c’est un leurre qui signifie que le marcheur a atteint les terres « où la naissance et la mort / se confondent enfin et à jamais » (idem). Le lecteur n’est pas loin de penser que la marche, c’est la vie, la vraie, celle qui tient debout le marcheur : un simple quartier de lumière suffit à rassurer contre la mort qui arrive.
C’est que Max Alhau entend percer le secret de la marche : pourquoi marche-t-on ? Trouver une réponse est sans doute l’objet du poème : marche et poésie semblent faire bon ménage. Je n’aurais pas la prétention de mettre au jour ce secret ; mais il faut lire ce recueil de poèmes car les réponses (ou les hypothèses de réponses) abondent dans les vers… C’est pourquoi cette tentative ne connaît pas de fin : la marche est peut-être cette activité qui suscite la méditation, la production de ces hypothèses ; peut-être ? Si le vent « invite à côtoyer / d’autres éternités » (p 50) cela ne va pas sans obscurité, une obscurité lumineuse… Le poème de la page 53 dit parfaitement cette obscurité : « Nous sommes d’un pays / où le feu ne tarit jamais, / nous, hommes pourtant éphémères / pour qui tout éclair ravive l’éternité / et rejoint sa naissance ». Oui, pourquoi marche-t-on ? Peut-être pour ce que disent ces vers…
Trois autres suites complètent cette interrogation qui ne connaît pas de fin, à partir de la page 59. Dans la première (Paysages et autres lieux), Max Alhau décèle dans ses petits pavés de prose ce que le paysage ne dit pas : un visage, une grève, un souffle, une vie antérieure… Il écrit qu’il « reste encore à marcher pour nous rejoindre et ne plus désirer nous dérober à ce monde » (p 66). Mais Max Alhau continue de s’interroger : « Peut-être habitons-nous entre deux espaces, entre deux éclairs : ce que nous apercevons n’est que le calque d’une réalité trop vite disparue » (p 72). Toujours le réel qui bascule et qui se réduit ! Ces notations sont précieuses…
De la deuxième suite (Le Temps secret), je retiens ce fragment « L’éphémère, dans son vol, que sait-il de l’éternité ? » (p 89). En fait, la poésie de Max Alhau (qui est intimement liée à la marche) semble travailler l’opposition éphémère / éternel. Pour que les choses soient claires, le poète ajoute : « Pourra-t-on dire « plus tard », puisque le temps te fait défaut et que tu doutes de son éternité ? » (p 95).
La troisième suite (Pour Elle) est sans doute la plus émouvante : le féminin qui revient sans cesse incite à penser qu’il s’agit de la femme aimée ; mais peut-on le deviner ? La retenue invite à la prudence … Il n’en demeure pas moins que la fin du recueil se termine par ces mots : « Pour que tu sois, invisible, celle qui donne à l’aube le droit d’écarter à jamais la nuit ». Reste à espérer que le poète continuera à marcher…

(Max Alhau : « En cours de route ». L’Herbe qui Tremble éditeur, 120 pages, 14 euros. Commande chez l’éditeur (25 rue Pradier 75019 Paris), sur le catalogue de l’éditeur ou en librairie.)

Voir aussi l’article de M. Baglin



Saïd Mohamed : « Paroles et Chansons comme ci - comme ça »



L’éditeur, Gros Textes, continue ses publications avec les moyens du bord (à la cave, comme il est indiqué en page 67). Ce titre parle de soi ! C’est une poésie sans prétention, bourrée de coups de pattes, d’attaques et de vitriol… C’est émaillé de rimes parfois occasionnelles et convenues en fin de vers, de rimes intérieures tout aussi occasionnelles… et des idées d’une banalité exemplaire pour le lecteur boulimique que je suis. Mais voilà, tout y passe : les étrangers (qui ne le sont pas autant que cela !), les filles de mauvaise vie (!), les poètes officiels (eh oui, ça existe !), la mort (devant qui nous sommes tous semblables !), la religion, les enfants atypiques (parce que nés de parents différents !) … Et puis, il y a le ton relâché, pince sans rire ; et puis, il y a ce que promet le titre : on pense alors aux chansons de Renaud (je sais que ce n’est pas un compliment : il suffit de lire le poème, Nos grandes icônes nationales, pp 40-41), ou au poème (pardon, la chanson !) sur la religion (Dix Pater cinq Ave) qui dit raisonnablement les espoirs du poète… Et ce n’est pas un hasard si chaque strophe commence de la même façon, Notre père qui êtes aux cieux, ainsi que dans ce texte des pages 31 & 32… Ce vers fonctionne comme un refrain (d’où le titre de Paroles et Chansons donné au recueil), ainsi le poème Au caboulot du radoub  (pp 36-37)… On entend comme un écho aux chansons populaires (p 44) ou la poésie (Allo Papa Tango Charlie). Et encore il y a la fantaisie verbale comme dans « les voyelles, les voyous » sur un air de Jacques Brel. Mais tout cela n’empêche pas Saïd Mohamed d’être lucide : ainsi ces vers d’une chanson dédiée à Paul Déroulède (par le titre) remarquent-ils que les fils d’ouvriers servent de chair à canon mais non les fils de généraux, de ministres ou de banquiers !
La politesse des rois, c’est la postface que signe le poète dans laquelle il présente Pierre Lebas et ses dessins qui ponctuent le recueil de Saïd Mohamed. Et qui disent la nécessité de la révolte contre ce monde qui nous est imposé

(Saïd Mohamed : « Paroles & Chansons comme ci - comme ça  ». Gros Textes éditions, 68 pages, 8 euros. Couverture et dessins de Pierre Lebas. sur commande chez l’éditeur à Fontfourane 05380 Chateauroux des Alpes ou sur le catalogue de Gros Textes http://sites.google.com/site/grostextes + port).

Lire aussi l’article de G. Cathalo



Gérard Clery : « Parfois minuit parfois matin  »



La qualité d’une plaquettes de vers ne se mesure pas à sa minceur. Elle se mesure au plaisir qu’on prend à la lire et à la rareté du tirage. Et c’est le cas avec « Parfois minuit parfois matin » de Gérard Cléry… Quelques poèmes (huit seulement) ! Mais accompagnés d’aquarelles de Michel Le Sage ; on connaît depuis longtemps la perfection du travail de Lydia Padellec, à l’enseigne des éditions de la Lune bleue. Les poèmes de Gérard Cléry, plutôt descriptifs, sont cependant traversés d’une sombre inquiétude. Un petit livre précieux à conserver soigneusement dans sa bibliothèque. La couleur ne rend pas compte de la somptuosité du recueil comme elle ne dit rien des aquarelles de Michel Le Sage…

(Gérard Cléry : « Parfois minuit parfois matin  ». Editions de la Lune bleue, non paginé, PNI. (Lydia Padellec, éditions de la Lune bleue, on peut commander à l’éditrice via : editionsdelalunebleue@yahoo.fr )



Jean-Louis Rambour : « Faire-part  »



Comme à son habitude l’éditeur Gros Textes édite des plaquettes de petit format mais soignées. C’est le cas ici avec « Faire-part  » de Jean-Louis Rambour dont j’avais apprécié les précédentes publications…
Cette plaquette mêle anonymes et célébrités, qu’on en juge : des sdf, des résistants-déportés inconnus surtout quand ils sont d’origine italienne ou des incidents ferroviaires ayant entraîné la mort et des musiciens ou interprètes à la mode, politicien(ne)s car le genre ne fait rien à l’affaire quand il s’agit de mourir ou spécialiste de l’art topiaire inconnu du grand public ! L’humour (vulgaire mais lucide et un tant soit peu revanchard) ne manque pas à ces petites proses nécrologiques : « Et si la vulgarité vous tente, n’hésitez pas à faire publiquement un doigt d’honneur à l’heure des funérailles de ladite Margaret.   » ou pince-sans rire « Seul R.W. défia le bon goût et la bienséance une canette de Blanche de Bruges à la main » ou encore un rien politique : « Il [c’était à l’époque où Hollande était président de la République] a rechaussé ses lunettes embuées et a regardé partir le cercueil recouvert du drapeau tricolore du pays. Notre pauvre président ! Si sa cote de popularité baisse, que dire de sa vue et de sa raison ? » , en conclusion d’une rubrique consacrée à Hugo Chavez (mort le 5 mars 2013) et à Stéphane Hessel (mort le 27 février 2013).
Mais l’émotion est au rendez-vous avec les anonymes : j’aime cette remarque de Jacques Darras qui se penche vers Jean-Louis Rambour pour lui confier ces mots « Nous ne sommes pas faits pour la mort  », comme j’aime Tchot-Père ou Kocham… Ou encore Martin Shakeshaft le mineur licencié ou le métèque décédé le 23 mai 2013 ou encore Julia Lamps que je découvre moi qui ai fait mon service militaire à Amiens en 1968 ! Ce sera le mot de la fin de cette note de lecture…

(Jean-Louis Rambour : « Faire-part  ». Gros Textes éditeur, 68 pages, 6 euros. Sur commande chez l’éditeur Fontfourane 05380 Chateauroux les Alpes ou sur le catalogue https://sites.google.com/site/grostextes/ + port).



Didier Malherbe : « Escapade en Facilie  »



Que des sonnets : mais voilà, Didier Malherbe prend quelques libertés avec les règles. Qu’on en juge : au lieu de la forme abab cdcd efef gg (ou abba cddc effe gg), Didier Malherbe opte pour la forme aabb ccdd eee eff ou d’autres, il ajoute des lettres (non sans humour) à la fin du sonnet, il divise son poème en deux quatrains et deux tercets, il utilise des rimes pauvres (à l’opposé des riches !) comme lasser / facilité… Il prend des libertés avec les rimes, avec les mètres utilisés, quant au nombre de vers (quinze au lieu de quatorze, p 21 !). D’autant plus que le mot facile et ses dérivés comme facilité abondent, ce qui donne un côté humoristique à ce recueil… « Façonner des sonnets sur la facilité, / Facile, ce n’est pas, mais je l’aurai tenté !  » (facile !)… Le poète utilise des mots tirés du vocabulaire médical (p 14), il arrive même à transformer en vers des paroles de Clémenceau (p 31), c’est hilarant et très libre de ton.
Les caractéristiques générales du recueil sont : l’humour voire le burlesque (« Je suis […] un serpent à sonnets  », p 39), une bonne connaissance de la littérature (Balzac, Joubert, Piron, Saint-Amant, de Parny, Jean-Baptiste Rousseau François de Malherbe, Jean Tardieu, Jacques Delille, Tristan Derême, Jacques Bens, Kirkegaard, Maïakovski (immense poète), etc…) : Didier Malherbe rend ainsi hommage à ces poètes de l’absolu tout en passant en revue les grandes questions philosophiques, la fantaisie (les allitérations en f, ainsi p 55) ; mais cela n’exclut pas la leçon entre utilité et facilité : « Car : se laisser aller à la facilité / Facilite le laisser-aller (signé Pierre Dac)  » (p 65), toujours placée sous le signe de l’humour ! L’humour toujours : Didier Malherbe s’en tire par une pirouette avec les chevilles, ainsi avec divineux (p 76) ou comme ce néologisme dégrimpe (id) même si ces mots sont en italiques… C’est à une satire souriante du monde tel qu’il (ne) va (pas) que se livre Didier Malherbe grâce à la fantaisie : même si le poète touche à la philosophie, comme un sonnet ressemble parfois à un calligramme. Didier Malherbe pose faussement de bonnes questions auxquelles il répond, sur le mode de la fantaisie (voir plus haut), en même temps qu’il refuse d’y répondre.
On le voit, le sonnet ne se refuse rien, avec Malherbe il aborde tous les rivages… C’est cette absolue liberté avec les règles qui fait le charme des sonnets de Didier Malherbe qui ne respecte rien en-dehors des citations… Le sonnet est suffisamment malléable pour répondre à toutes les questions que le poète se pose, même les plus improbables.

(Didier Malherbe, « Escapade en Facilie  ». Le Castor Astral éditeur, 144 pages, 14 euros. En libraire, diffusion Interforum/Volumen).

Lire aussi l’article de Jacmo



Jacques Canut : « Chassés-Croisés » et « Souffles ».



La première plaquette, avec ses notes vives et bien senties, constitue-t-elle encore des poèmes ? Tant la succession de ces notations fait poème… On retrouve les thèmes habituels de Jacques Canut : les chats, l’érotisme, le silence…
Canut donne, pour une fois, dans le spatialisme avec ses parallèles (représentées) sur lesquelles il s’interroge : vont-elles « dans la même direction ou en sens opposé » ? En tout cas, ça fait un beau nano-poème comme disait Pierre Garnier, l’inventeur du spatialisme…

La vieillesse est là avec la seconde plaquette ! Même la pluie est insupportable dans la mesure où elle remet le soleil à plus tard. Mais le souvenir est là et Jacques Canut sacrifie à son pêché mignon : la galanterie. Restent l’amour des chats, la (fausse) amitié, le peu qu’est la vie : a-t-on vraiment vécu semble se demander Jacques Canut…

(Jacques Canut : « Chassés-Croisés » et « Souffles ». Chez l’auteur : 19 allées Lagarrasic. 32000 Auch.)



Laurent Fourcaut : « Or le réel est là… »



Ce recueil de sonnets élisabéthains est la suite du premier dont j’ai déjà rendu compte précédemment ici-même… Il me faudra écrire quelques lignes sur le sonnet, l’occasion m’en sera donnée avec « Escapade en Facilie » de Didier Malherbe dont je parlerai bientôt. Mais tout de suite, je veux dire avec « Or le réel est là… » que ce recueil de sonnets de Laurent Fourcaut me fait penser (allez savoir pourquoi, est-ce pour le titre ?) au cycle romanesque d’Aragon, « Le Monde réel ».
Sans doute est-ce pour ces bribes que je relève dans la postface qu’a rédigée Laurent Fourcaut avec William Cliff : « … prendre la mesure de l’aptitude cette forme [le sonnet] à embrasser tout le réel [c’est moi qui souligne], ce réel qui est là et qui frappe à la porte… » (p 200). Oui, sortez le réel par la porte et il rentre par la fenêtre ! Philippe Fourest ne remarque-t-il pas (Aragon, « Œuvres Romanesques Complètes ». Gallimard, 1997 ; Bibliothèque de la Pléiade, tome 1, p 1258. Notice de Philippe Fourest relative aux Cloches de Bâle).) : « Le temps du surréalisme est révolu. Le temps du réalisme commence ». Et Aragon lui-même ne note-t-il pas en postface aux « Beaux Quartiers » (Aragon, Postface des « Beaux Quartiers », Denoël, 1956, réédition Gallimard, col Folio, p 627) : « L’entrée du monde réel où cela vaut la peine de vivre et de mourir ». Certes les notions de réel et de réalisme évolueront dans l’œuvre romanesque d’Aragon mais ces remarques valent la peine d’être rapprochées de la démarche de Fourcaut… Oui, le réel est pris sérieusement en compte dans ces sonnets. Rien n’est épargné aux lecteurs : de l’ambiance des bars au tiercé, de la publicité récitée à la faune estudiantine, de la Leffe que semble affectionner Laurent Fourcaut aux infos généreusement offertes à tous. Mais las ! les bistrots et autres bars ne sont plus fréquentés par les mêmes : le poète en profite pour dire son dégoût de l’engeance humaine et de ce que le grand capital (p 14) en fait… Autres temps, autres mœurs !
La deuxième section, A cru, est marquée par le fait qu’un homme qui ne se souvient pas n’est pas humain car Laurent Fourcaut se souvient de la misère de l’enfance, de la succession des saisons même si un certain érotisme vient colorer le distique final comme ici : « peut-être une gourmande à la bouche écarlate / qu’enfin de notre vie quelque chose s’éclate » (p 59). Des basses températures ambiantes, de la tonte de la pelouse et de ses nuisances, de la dégustation d’un bon vin quand il pleut comme un éléphant qui pisse (p 73), de milles choses ordinaires que vient tempérer une sagesse rassise…
La troisième suite, En Islande, est un moment de vacances car le poète-professeur à la Sorbonne en prend, même si son goût pour les breuvages alcoolisés ne se tarit pas. La quatrième, joliment intitulée L’Orientaliste, regroupe des sonnets ayant tous pour thème l’orient, Gabès le plus souvent, mais aussi l’Arabie ; une sorte d’ode à Victor Hugo et ses « Orientales »… La cinquième, intitulée Acédies, mérite une explication : l’acédie est un manque d’enthousiasme, un abattement, un dégoût… Acédies regroupe donc des sonnets traitant de ce thème ce qui ne va pas sans humour : « au fond du bol il ne reste que quatre amandes / encor trois deux une et je serai à l’amende » (p 115). Manière originale de parler de la mélancolie ou de la tristesse, sentiments bien poétiques ; ça ne manque pas de mots rares ou savants comme cruralgie ou anciens comme cestui-ci : Laurent Fourcaut continue sa déambulation dans les bistrots et restaurants qui ont l’air d’être ses lieux de prédilection. Comme dans le sixième ensemble qui a pour titre Vénus mon amie, la drague en plus ou les regards insistants, ce qui ne va pas sans humour : « mais le premier venu égal entre les ploucs / à baver sur Vénus ratant sur fesse bouc » (p 144). D’ailleurs, la caractéristique générale de cette section est l’impuissance relative ou la rebuffade ! Reste ce trou qui fascine tant les hommes mais les sonnets nomment les maladies dont souffre (ou semble souffrir) le poète : où la libido se niche-t-elle ? Vient alors la septième section, A Blanc, dans laquelle se mêlent poésie savante par ses multiples références aux choses de l’art et érotisme populaire, notations prosaïques comme la fuite dans la toiture (p 175) et comparaisons intellectuelles… Enfin Or le réel est là… vient clore le recueil : où « la machine désirante // excède de tous côtés Praxitèle » (p 191).
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L’agencement des groupes lexicaux, le mot coupé en fin d’alexandrin pour la rime, l’élision de certains termes… ne facilitent pas la lecture ; mais c’est sans doute le revers des choses : on n’écrit pas (et on ne lit pas) impunément des sonnets ! Mais au-delà de cette remarque, il faut souligner que le sonnet et le réel sont peut-être une façon de réconcilier le lecteur avec la poésie, ce genre méconnu et si décrié de nos jours… Tant une vision éthérée des choses de la vie a contribué à cet éloignement. Et surtout, Laurent Fourcaut réinscrit cette poésie très actuelle dans son histoire. Le réel est là, et qui frappe à la porte : les méfaits du capitalisme, la liberté sexuelle par exemple (« les canons de la morale ordinaire sont malmenés » avoue Laurent Fourcaut, page 200). La morale et la bienséance en prennent pour leur grade ; le miracle (!) est que les règles du sonnet sont respectées. Il est vrai que le poète n’est qu’un rat qui souhaite sortir du labyrinthe que lui-même construit. Ou se perd : c’est-à-dire se libère des carcans… Mais il faut lire la postface que Laurent Fourcaut écrit avec William Cliff. <br /

(Laurent Fourcaut, « Or le réel est là… » Le Temps des Cerises. Collection le Merle moqueur. En librairie ou sur commande chez l’éditeur, 208 pages, 12 euros )



Laurent Fourcaut : « Joyeuses Parques »



Difficile de parler de ce recueil de sonnets (divisé en huit parties) tant la note d’intention jointe au SP (que j’ai bien reçu !) est claire et nette. Cette note présente excellemment la démarche de l’auteur. Qu’ajouter alors à ces mots qui l’ouvrent, « Ce livre de sonnets élisabéthains » ? Me voici condamné à répéter ce que l’auteur dit fort bien ou à traquer ce qu’il a oublié !
Le titre est mis en capitales d’imprimerie à la fin du poème. Si le sonnet élizabéthain est le sonnet régulier d’origine pétrarquiste qui comporte trois quatrains à rimes croisées différentes à chaque quatrain, puis un distique final à rimes redoublées (abab, cdcd, efef, gg) ici l’on a abab, abab, cdcd, ee : première différence ! On le voit : Laurent Fourcaut prend des libertés par rapport au modèle du sonnet élisabéthain. La rime est malmenée : rimes pour l’œil, rencontre de mots inattendus, fausse rimes (crasse/crache), recours aux mots coupés, assonances, etc… Si le sonnet élisabéthain est l’occasion d’un langage soutenu, ici le familier ne manque pas : je relève l’expression « rouler une pelle » (p 18) ou le mot « nase » (p 23) et ce ne sont que des exemples ! Ce qui n’empêche pas le voisinage du « velgum pecus » (p 13) : ah, le latin qui fait savant ; ce qui prouve que l’humour ne manque pas au poète…
Mais l’essentiel est ailleurs : Laurent Fourcaut se sert du sonnet pour dénoncer les tares du monde contemporain : l’alcool, les jeux, le PMU, la publicité, la récupération intéressée, la consommation à outrance, la pollution, bref tout ce qui fait l’horreur du capitalisme. On sent, on voit que c’est inspiré par les fréquentations quotidiennes de ceux qui sont des zombies (le poète se partage entre la Normandie où il vit et Paris où il enseigne, il est professeur émérite à l’université de Paris-Sorbonne) : « Les jeunes gars au bar très laidement vulgaires / pourris d’alcool de frustration et de tabac / pas trente ans collés au zinc tropisme grégaire / cheveu terne teint ruiné le morne sabbat » … (p 24). Si les vacances sont une horreur, un poème comme Retour au bled (p 44, dans la deuxième section, Un octobre à Guelma) le prouve… Les références aux poètes ne sont pas rares : Corbière (p 28), Apollinaire (et son Soleil cou coupé, p 35), Ponge (p 50), Prévert (p 100 : je me souviens d’avoir vu sa tombe à Omonville-la-Petite, dans la presqu’île du Contentin, en Normandie), Verlaine, Mallarmé, Baudelaire… De même que celles aux peintres (Brueghel, Fragonard, Poussin, ), aux écrivains (Giono, Sartre, Flaubert, Quignard, Stendhal, Huysmans…), aux compositeurs ou interprètes (Bach, Haydn, Casals…). Laurent Fourcaut raconte dans la suite, Des Femmes, ses déambulations de dragueur impénitent dans les bars de Normandie. Mais jamais cet érotisme n’est vulgaire car Fourcaut dit sa soif de breuvages alcoolisés, son désir avec (im)pudeur et l’on apprend que le poète préfère la « Leffe paysanne et racée ». Rien n’est épargné au lecteur : ni les coups ratés, ni les esbrouffes…

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Laurent Fourcaut travaille à sa façon au renouvellement du sonnet qui est en cours depuis quelques années (pour nommer, quelques auteurs : Jacques Réda (les « Sonnets dublinois »), Alain Anseeuw, Didier Malherbe, les « Trente et un sonnets » de Guillevic…) tout en se mettant à la portée du lecteur en adoptant un langage familier ; peut-être est-ce là l’occasion de combler le fossé entre les amateurs potentiels de poésie et ce genre littéraire si décrié de nos jours… Il y
a aussi ce mélange de langage régional ou négligé (« je n’avons pas… ») et de vocabulaire soutenu (« oncques ») qu’on ne trouve que dans la poésie des siècles passés… Ce qui n’empêche pas l’aspect géographique : la baie d’Ecalgrain (p 101) se trouve sur le littoral de la péninsule du Cotentin au large d’Omonville-la-Petite… Laurent Fourcaut maîtrise parfaitement l’art de la chute avec le distique final mais cela ne va parfois sans amertume comme à la page 132 : « dans ton bureau muet où tu brasses des noms / il faut bien enchanter la vie vide sinon ».

(Laurent Fourcaut : « Joyeuses Parques ». Tarabuste éditeur, 212 pages, 18 euros. En librairie ou sur commande chez l’éditeur, via son catalogue, à l’adresse suivante [www.laboutiquedetarabuste.com/], onglet La Boutique de Tarabuste, se connecter…)



Jean Esponde : « Le Desert, Rimbaud  ».



Le dernier livre de Jean Esponde est difficile à lire par un amateur de poèmes car il ressemble à un récit d’exploration comme on en écrivait au XIXème siècle. Mais voilà, il parle d’un poète, et pas n’importe lequel : Arthur Rimbaud et de son séjour dans la Corne de l’Afrique.
Jean Esponde passe du coq à l’âne : il a une approche pointilliste d’Arthur Rimbaud passant de Roche dans les Ardennes à Aden, mêlant proses personnelles et fragments d’ « Une Saison en Enfer »… Il y a une énigme Rimbaud qui est à l’origine de nombreux ouvrages. Mais, remarque Jean Esponde, peu de choses sur le désert. Et pourtant il y a dans cette approche un renouvellement du monde et, pour Rimbaud, « l’accomplissement de ce qu’il avait pressenti ». Ce n’est pas le ? qui termine la phrase qui me fera changer d’avis. Ni non plus ce qu’affirme Georges-Emmanuel Clancier dans son panorama critique « De Rimbaud au Surréalisme  » (éditions Seghers, 1964) à la page 24 (note en bas de page) : « M. Bouillane de Lacoste, se basant sur des études graphologiques, juge la «  Saison » antérieure aux « Illuminations ». Pourtant par ses références à un passé de magie poétique qu’elle abandonne et condamne, la « Saison » me paraît bien conserver son sens d’ultime adieu.  » Et G-E Clancier d’ajouter : « Mais, cette quête d’un âge d’or qui ne se pourrait retrouver que par une recréation s’est muée en une chute infernale. « Une Saison en enfer » semble ainsi être le sombre verso des « Illuminations », et l’adieu de Rimbaud à la poésie  » (pp 23 et 24). Il est vrai que les deux recueils ont été « écrits  » à quelque mois d’intervalle : fin juillet 73 pour la « Saison » et « mise au net  » fin mars 74 pour « Les IIluminations »). Sans qu’il soit possible, à mes yeux, d’établir l’antériorité de l’une sur l’autre… Le rythme des parutions ne coïncide pas avec celui de l’écriture : voilà plusieurs années que je suis en train d’écrire « Ephéméride de l’horreur », ce qui ne m’empêche pas d’écrire en parallèle des poèmes appelés à composer d’autres recueils.
Jean Esponde scrute attentivement l’œuvre rimbaldienne et il reconstitue les voyages dans la Corne de l’Afrique dans lesquels il mêle considérations historiques, économiques, entomologiques, botaniques, quotidiennes, etc, ce qui contribue à rendre son récit particulièrement vivant… Où l’on apprend (p 66) qu’en octobre 1885 Rimbaud va « s’associer à une livraison d’armes destinée à Ménélik II, roi du Choa et bientôt empereur d’Ethiopie  ». Peut-être s’agit-il là de l’origine de la légende du Rimbaud trafiquant d’armes que Jean Esponde met à mal ? L’auteur ne dissimule rien (p 77) des problèmes encourus par les Européens dans cette région de l’Afrique : monter une caravane devient de plus en plus difficile. Mais Esponde ajoute : « En demandant l’autorisation de traverser un territoire à ses habitants, en prenant le temps de négocier avec ses chefs, les choses peuvent bien se passer  » (id). La chronologie est minutieuse, Rimbaud fait avec les habitudes vénales des autochtones, il s’adapte aux us et coutumes des pays ; côté commerce des esclaves, Rimbaud ne trafique pas : Esponde s’intéresse de près à la chronologie rimbaldienne et il remarque qu’en 1888 se trouve au Harar (p 89) : « Nous sommes ici en présence d’un curieux phénomène littéraire : on peut se montrer capable d’exigeants commentaires sur le plan poétique, et en même temps avaler et répercuter n’importe quelle absurdité concernant la Corne d’Afrique. C’est sans doute lié aux deux Rimbaud auxquels tiennent beaucoup d’auteurs.  » Et il ajoute (p 90), citant Alain Borer : « Rimbaud était du côté du libérateur de l’Etat éthiopien à travers la figure de Ménélik  » qui lui commande officiellement des armes !
Esponde est particulièrement convaincant. « Le désert est la continuation de la poésie par d’autres moyens  » (p 94). C’est juste et novateur ! Il y a aussi la découverte de la Corne de l’Afrique, une partie inconnue ou peu connue, du continent africain. Julia Kristava est même convoquée, fugitivement, comme en passant pour expliquer ces mots de Rimbaud (à moins qu’ils ne soient de Mallarmé ?) : « la banque et la poésie séparées l’une de l’autre retrouvent leur équilibre comme tel  » (p110). Et ça pour annoncer que sa décision est prise : « il retourne chez lui, c’est à dire à Harar  » (p 111). Esponde n’oublie pas de citer Pierre Petitfils, l’un des biographes de Rimbaud : « Pendant trois années, il va occuper à Harar, plaque tournante entre la côte et le Choa, une situation de premier plan  » (p 135). Rien n’est épargné au lecteur, surtout pas la famine indescriptible qui se développe… Esponde précise : la marche du caravanier est « le langage par lequel l’être poétique parle à son corps » (p 143). Dont acte ! Mais ce discours au corps s’arrêtera bientôt : Arthur Rimbaud embarque en catastrophe pour la France après avoir réglé ses comptes et soldé ses affaires.
Le corps n’en peut plus et ce sera la mort à l’hôpital de la Conception à Marseille : la boucle est bouclée, reste le mythe. « Le genou devient pierre comme une protestation désespérée du corps  » (p 151) : c’est avec ces mots d’Esponde qu’il faut lire le mythe Rimbaud, c’est en tout cas, avec ces mots présents à l’esprit, qu’il faut lire « Le désert, Rimbaud  »…

(Jean Esponde, « Le désert, Rimbaud  ». L’Atelier de l’agneau, éditeur. Récit, 166 pages, 17 euros. En librairie.)



Jacques Darras  : « Du Cloître à la Place publique »



« Du Cloître à la Place publique » est une anthologie de poètes médiévaux du Nord de la France (XII ème - XIII ème siècle) choisis, présentés et traduits par Jacques Darras.
J’avais jusque maintenant dans ma bibliothèque « L’Introduction à l’Histoire de la littérature française » d’Edmond Jaloux, publiée en 1946 à Genève par les éditions Pierre Cailler. Je me reportais au tome I quand je voulais trouver des renseignements sur Adam de la Halle, Richard de Fournival, Conon de Béthune et Jean Bodel (pour ne citer que ceux-là qu’on trouve dans l’anthologie de Jacques Darras)… Et voilà que celui-ci donne une anthologie des poètes médiévaux du Nord de la France des XII ème et XIII ème siècles. Je connaissais les « Fatrasies d’Arras » car j’ai fait mes études secondaires dans cette dernière ville avant de partir pour Lille et ses universités.
Jacques Darras, qui présente dix poètes et une école anonyme, oppose dans sa préface, ces poètes médiévaux de langue d’oïl aux poètes de l’amour courtois de langue d’oc : « La littérature apparue dans la ville à ce stade [Arras] traite pour la première fois, des questions d’argent, de liberté et de santé. Et n’a plus rien à voir avec la poésie lyrique des petits seigneurs féodaux du Sud de la France, ces codificateurs de l’amour courtois. Non plus qu’avec la mystique royale bretonne issue des monastères anglo-normands… » (p 7). Si Jacques Darras s’attache à traduire les 273 douzains octosyllabiques du Miserere du Reclus de Molliens ou L’Art d’aimer et les Remèdes d’Amour de Jacques d’Amiens, il n’ignore pas cependant les célébrités locales comme Jean Bodel ou Adam de la Halle… Il faut lire avec attention sa préface courant sur 16 pages qui dresse un tableau convainquant du Nord de la France au XII - XIII ème siècle. Il est vrai que dans une précédente vie, il anima la revue In’Hui qui, dans son n° 20 (publié en 1985 !) témoignait déjà d’une belle connaissance de la poésie du Reclus de Molliens puisque cette livraison était intitulée « Dans la Nuit de l’Europe ». Mais à trop vouloir déterminer ce qui fait l’originalité de la poésie picarde du Moyen Âge, Jacques Dardas en vient à oublier quelque peu l’autonomie de l’œuvre d’art. Quelque peu… Qu’on en juge : Arras « pratiquait aussi la banque, le commerce de l’argent, grâce aux chartes octroyées par les comtes des Flandres et, en 1194 par Philippe Auguste en personne » (p 6). À moins de supposer que cette part d’autonomie réside dans la forme versifiée adoptée par les poètes ici rassemblés comme Jacques Darras invite le lecteur à le faire ou dans le vocabulaire scatologique (le pet et la vesse tiennent une place très large dans les « Fatrasies d’Arras ») …
Mais là où je me sépare de Darras, c’est quand il oppose la poésie de langue d’oïl à celle de langue d’oc ; Edmond Jaloux n’écrit-il pas en son ouvrage que je citais dans la première phrase de cette étude : « Nous savons aujourd’hui que la poésie de langue d’oïl […] a subi l’inspiration des pays de langue d’oc » (p 144). Voilà pour le lyrisme amoureux et l’amour courtois : Edmond Jaloux cite même Conon de Béthune (p 145), ce qui n’empêche pas Jacques Darras de reproduire dans son anthologie des chansons de ce Conon de Béthune comme il le fait pour Philippe de Rémi… Où l’amour courtois apparaît clairement. Edmond Jaloux ne note-t-il pas : « C’est sous la forme de chansons, de refrains que la poésie apparaît d’abord » (p 144). Une lecture nuancée de cette préface est donc nécessaire. Mais Jacques Darras a choisi parmi les poèmes représentatifs de Conon de Béthune, son Moult me convie l’amour à être en joie dans lequel ce dernier défend la langue d’oïl (pp 92-93)… Le même Conon mêle dans son Amour, hélas, quelle dure séparation ! amour courtois et départ pour la Croisade (pp 93-95)… Histoire et langue picarde définissent donc la poésie de langue d’oïl. D’autant plus qu’à l’amour courtois succède l’amour déloyal, d’autant plus que Conon de Béthune règle ses comptes, via le poème, avec ceux qui n’acceptent pas ses décisions (pp 100-104) quant à la femme recherchée ou désirée…
Richard de Fournival semble s’inscrire dans une lignée qui va des différentes branches du Roman de Renart au poète Jean de la Fontaine, pour l’usage qu’ils font des animaux. Mais Jacques Darras ne manque pas d’indiquer que l’amour « s’exerce dans le cadre d’un débat, voire d’un combat entre les sexes qui semble préfigurer les violents affrontements peints par […] Choderlos de Laclos, dont les Liaisons dangereuses, au XVIIIe siècle, camperont une société en voie de dissolution religieuse quasi totale » (p 107)… En tout état de cause, Richard de Fournival se sert des animaux pour décrire les rapports entre l’homme et la femme dans les jeux de l’amour de son Bestiaire… Animaux présents dans la nature (comme le lion ou le loup) et animaux mythologiques (comme la sirène ou la caladre) se mêlent dans ces proses comme il sied à l’époque. Ultime pirouette, la dame répond aux remarques et explications de Richard de Fournival, ce qui ne va pas sans humour…
Mais je ne vais pas ainsi continuer à passer en revue les auteurs présents dans cette anthologie sauf pour affirmer quelques vérités premières : que j’ai été sensible à la modernité de Hélinand de Froidmont qui, dans ses Vers de la Mort, revendique son athéisme (ou ses doutes ou son aspiration à plus d’égalité…) à une époque où simplement l’écrire pouvait le conduire au bûcher : « Les mieux vêtus les plus gras / Dépouillent désormais les pauvres en pain / Les pauvres en draps mais cela est preuve / Que Dieu sans faille ou bien n’existe pas / Ou bien… » (p 512), celle de Jacques d’Amiens qui, dans L’Art d’aimer », abonde en bons conseils que d’aucuns entendent toujours : « Si tu veux bien mon conseil croire, / Tu dois donc peu manger peu boire, / Afin de bien garder le sens, » (p 191). Je ne dirais rien d’Adam de la Halle que Jacques Darras traduit admirablement, ni de Baude Fastoul dont Les Congés me ravissent, certes pour l’érudition sans failles de l’excellent picardisant qu’est Jacques Darras, mais pour l’originalité de la forme… Mais l’important n’est pas là : il réside dans cette anthologie de poèmes qui permet d’avoir les textes sous les yeux dans l’excellente traduction, faut-il le répéter, de Jacques Darras. Un ouvrage à précieusement conserver dans sa bibliothèque et ce n’est pas rien !

(Une anthologie des poètes médiévaux du nord de la France choisis, préfacés et traduits par Jacques Darras. Éditions Gallimard, collection Poésie n° 524, 560 pages, 9,90 euros. Avec un cahier central d’illustrations en couleurs qui donne une idée de la somptuosité des manuscrits… )
Lucien WASSELIN.



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jeudi 4 janvier 2018, par Lucien Wasselin

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Lucien Wasselin

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Photo Marc Lepage / CCAS.

Né en 1945, Lucien Wasselin vit dans le Nord de la France. Poète, il collabore par ses articles et notes de lecture à plusieurs publications (revues, hebdomadaires...). Il fut chroniqueur à la revue de poésie Rétro-Viseur, membre des comités de rédaction d’Espaces Marx (où il tient la rubrique poésie), de Faîtes Entrer L’Infini (où il a publié plusieurs études), de La Revue Commune..
Il a coordonné des dossiers Ilse et Pierre Garnier, Max Alhau, Gérard Le Gouic et publié en revue des études sur Alin Anseeuw, Louis Aragon, René Crevel, Pierre Dhainaut, Eugène Guillevic, Ivar ch’Vavar, Léon Moussinac, Armand Olivennes, Jean Prévost...
Co-fondateur d’OrpailleuR-éditions en 1991 (livres d’artistes et estampes originales), il a participé à l’animation de cette structure jusqu’en 2007.



Michel Baglin : « Lettres d’un athée à un ami croyant »


Michel Baglin n’est pas de ces athées sectaires, il est tolérant mais ferme sur ses principes dont le principal est sans doute que les textes sacrés autorisent une double lecture : un dieu bienveillant tout d’amour et un dieu de haine. Partant de là, certains hommes veulent imposer à tous leur « sacré ». C’est la notion même de sacrilège qui est ainsi remise en cause car la liberté ne se divise pas

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Jean-François Mathé : « Prendre et perdre »



Trois suites de poèmes composent ce recueil au beau titre qui dit bien les choses : aux cartes, précisément au tarot ou à la belote, ces deux verbes ont une importance certaine, même si parfois ils sont désignés différemment…
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Jean-Louis Rambour : « Tombeau de Christopher Falzone »



Le titre du récent recueil de poèmes de Jean-Louis Rambour peut paraître énigmatique à qui ne connaît pas Christopher Falzone. C’est un pianiste qui est né en 1985 et qui s’est donné la mort en 2014 à Genève en se jetant du dixième étage de l’Hôpital de cette ville. Ainsi s’explique le vers suivant : « [Il a] seulement deux jours à vivre » (p 9). Si la sylphide désigne dans les mythologies celtes et germaniques un génie féminin ailé qui vit dans les airs, Jean-Louis Rambour s’intéresse aux circonstances de la mort de Christopher Falzone,

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Marie Desmaretz : « Les lettres-poèmes de Marie »


Ces lettres-poèmes sont placées sous le signe de l’amitié et je n’écris pas ces mots parce que la dédicace de Marie Desmaretz comporte l’expression quelques amis qu’elle m’invite à reconnaître. Le lecteur assiste au passage de la douleur (consécutive à la perte d’un être cher) à la tendresse (pour les survivants). Non que la douleur soit abolie, mais elle sait faire place aux ami(e)s…
J’ai bien aimé La lettre-poème à Jeanne Maillet (p 19) pour ce qu’elle dit du passé auprès de Bernard Desmaretz trop tôt disparu : « Lui et moi / on regardait les étoiles sans faire de vœux / … car on avait tout ». La sincérité est là, sans partage… Mais surtout parce que ce poème parle de l’été alors que de très nombreux textes de ce recueil disent l’hiver. Mais Marie Desmaretz écrit ces deux vers : « tu devines qu’’hormis l’escale des parfums / cet été d’ici n’a rien gardé du bel autrefois ». C’est que la disparition de Bernard a laissé un trou béant que rien ne peut combler !
L’hiver semble être la saison de prédilection de Marie Desmaretz, celle où elle écrit car l’été est la saison réservée au jardin et à ses soins. Une belle suite de poèmes, par ailleurs, n’est-elle pas intitulée La cinquième saison ? Même au printemps et à l’automne, elle se souvient de l’hiver. Cette sensibilité à l’écoulement du temps vaut au lecteur ce qui traverse ces poèmes… Marie Desmaretz écrit sans doute ses poèmes en fonction de cette disparition. Même La lettre-poème à Muriel Verstichel évoque une amie disparue, une certaine Chantal dont j’ignore tout… Mais elle sait, Marie Desmaretz, que grâce à Bernard elle est ce qu’elle est, elle sait ce qu’il a fait d’elle. Mine de rien…

(Marie Desmaretz, « Les Lettres-poèmes de Marie ». Éditions du Petit Pavé, collection Le Semainier, 56 pages, 8 euros. Sur commande chez l’éditeur : BP 17, Brissac Quincé. 49320 Saint-Jean des Mauvrets.)

Lire aussi l’article de Georges Cathalo



Guénane : « Ma Patagonie »



La Patagonie ? Une « Étrange plaine / entre océan et cordillère » (p 8). Réalité géographique. Mais que représente la Patagonie pour Guénane qui désigne son recueil sous le titre de «  Ma Patagonie » ? Le vent ? Le souffle ? C’est une longue région à cheval sur le Chili et l’Argentine, l’une des moins peuplées du monde. La mer qui la borde est peuplée de baleines et c’est l’une des dernières régions à se protéger des « barbares excursionnistes » (p 13). Guénane aime sincèrement « ce monde / cette vie pas encore perdue » (p 14). c’est une ode à la liberté qu’écrit Guénane, cette « liberté qui n’aime pas être enfermée / même dans les livres » (p 15).
Le vers « Patagonie aux grands pieds » (p 15) fait allusion à l’étymologie du mot Patagonie : Guénane ne manque pas de donner quelques renseignements à l’occasion. Mais elle ne se se contente pas de décrire : « le bout du monde ressemble au début du monde » (p 17). Ce n’est pas que Guénane se limite à jouer avec les mots, elle entend aller plus loin que les apparences : Antoine de Saint-Exupéry est évoqué avec son « Vol de Nuit ». Mais la forme ne s’arrête pas là : il y a aussi les otaries, les manchots de Magellan, les nandous…
C’est un carnet de bord de son exploration de la Patagonie que lit, mine de rien, l’amateur de poésie. Cela va jusqu’aux fossiles enchâssés le long de la piste : mais ce n’est pas que simple description ; on peut lire ces deux vers : « Il faut en soi dégager des estrans / pour laisser s’insinuer la libre démesure » (p 21). Relation dialectique ? Poésie descriptive donc, contrairement à ce que j’écrivais à propos de « Tangerine éclatée  », mais entorse de taille à cette règle, Guénane englobe l’histoire géologique, l’histoire de la délimitation des frontières… : « le tourisme calibré / les souvenirs pré-agencés » (p 33) s’opposent à la mort des indigènes, au massacre des couples de castors jugés responsables d’une catastrophe écologique, à l’implantation d’un bagne qui provoqua la mort d’un coupeur de hêtres… Oui, la Patagonie est bien le bout du monde, là où « le formol de la science / parfois désinfecte les consciences » (p 39) : à ne pas oublier !

(Guénane, « Ma Patagonie ». La Sirène étoilée éditeur, 48 pages, 12 euros. Sur commande chez l’éditeur : 13 Hent Ar Stankennig. 29910 Tregunc.)



Jacqueline Saint-Jean : « Entre sable et neige »



Publié dans la collection Parcours, que dirige Marie-Josée Christien, cet ouvrage est consacré à Jacqueline Saint-Jean, née en Bretagne en 1935 mais qui vit dans les Pyrénées depuis 1968 : elle est donc comme le lien entre la poésie bretonne et l’occitane …
Il s’ouvre par une anthologie dont je ne dirai rien ou si peu… Elle va d’« Isthmes » à « Solstice du silence » que complètent quelques poèmes inédits en recueils. C’est dire qu’elle s’étend des années qui précèdent 1994 à 2016. C’est une poésie singulière qui se donne à lire dans ces textes, une voix originale : Marie-Josée Christien parle « d’une œuvre profonde et authentique de premier plan, parmi les plus représentatives de notre époque » (p 13). Cette anthologie est donc une bonne manière de découvrir Jacqueline Saint-Jean pour celles et ceux qui ne la connaîtraient pas…
Puis suit un entretien qui court de la page 71 à la page 94. Dans lequel je retrouve des poètes que je lis depuis longtemps, avec qui j’ai été en relation épistolaires, que j’ai rencontrés à plusieurs reprises… Parfois les trois conditions sont remplies, ainsi avec François Laur sur qui j’ai publié un essai ! Des chanteurs appréciés comme Gilles Servat ou Glenmor dont j’ai encore des microsillons et des CD… Des revues de poésie auxquelles je suis abonné ou que je reçois en SP, des éditeurs présents sur les rayonnages de ma bibliothèque, des poètes et des prix littéraires qui m’ont fait rêver, etc… Je me retrouve donc en territoire connu et ce n’est pas une simple affaire de générations ! J’ai apprécié cet entretien car j’y retrouve nombre de poètes dont je citerai un seul, Guillevic, dont j’ai (presque) tous les recueils et les livres. Apparaît aussi dans ses propos son goût de la lecture, les poètes lisent trop peu les autres poètes ; aussi je fais miens ces mots : « Écrire sa lecture, c’est l’approfondir, la faire sienne, ouvrir une porte sur un univers, une écriture singulière » (p 90).
Pouvait-on rêver plus bel hommage, plus beau livre qui, par la confrontation des poésies régionales, a su accéder à l’universel ? On pense bien sûr à la collection « Poètes d’aujourd’hui » des éditions Seghers : si l’entretien remplace l’essai, les choix anthologiques se ressemblent… Seule différence, la dernière partie intitulée « Approches, articles et commentaires » qui donne le point de vue des pairs de Jacqueline Saint-Jean.

(« Jacqueline Saint-Jean entre sable et neige ». Editions Spered Gouez, collection Parcours (avec le concours de Marie-Josée Christien). 130 pages, 13 euros. Sur commande à Marie-Josée Christien ; 7 allée Nathalie-Leumel ; 29000 Quimper. Chèque à l’ordre d’EGIN, ajouter 3 euros pour le port. On peut aussi télécharger le bon de commande (et découvrir les autres publications des éditions Spered Gouez) à l’adresse électronique suivante : http://speredgouez.monsite-orange.fr. )

lire aussi l’article de Michel Baglin



Christine Spengler : « Série indochinoise (Hommage à Marguerite Duras) »



Je dois l’avouer d’emblée : je n’ai jamais réussi à lire Marguerite Duras : « Un barrage contre le Pacifique » m’est tombé des mains. Ce qui ne prouve rien ! Et voilà que je reçois en SP « La série indochinoise » de Christine Spengler, reporter de guerre. J’ai ouvert avec curiosité l’ouvrage car je n’aime pas rester sur un échec. Le livre est collectif : il s’ouvre sur une litanie de Fanny Ardant, qui m’a laissé de marbre. Puis, ça continue par une étude d’Alain Vircondelet qui a consacré à Duras une dizaine d’ouvrages, qui est président d’honneur de l’association Marguerite Duras qu’il a co-créée : ce qui n’est pas rien ! Je relève dans son texte ces quelques mots : « Le même portrait, soigneusement inséré dans des ruissellements de fleurs, de plumes, de bijoux, surgit ainsi comme une énigme indéchiffrable… » (p 11). Mais voilà, quelques ligne plus bas ces autres mots : « C’est peut-être là que réside l’incroyable coïncidence entre la vie et l’œuvre de Marguerite Duras et celles de Christine Spengler » (id). Vircondelet trace entre les deux femmes un parallélisme étrange, celui-même de la mort du « petit frère ».
Puis, Joëlle Pagès-Pindon revient sur la disparition des deux frères, elle approfondit le parallèle. Cette mort sonne comme une invitation à (re)lire Marguerite Duras… Enfin, les textes et les photographies de Christine Spengler ; tout d’abord du texte sur la réception du télégramme fatidique annonçant la mort du frère adoré et ensuite les images de La Série Indochinoise. Puis elle raconte ses débuts de reporter de guerre (en particulier au Viet-Nam). À ces souvenirs se mêlent ceux de ses rencontres avec Marguerite Duras et sa découverte des clichés qui donneront naissance à la série La Série Indochinoise et l’histoire des enluminures… Les photographies de Christine Spengler sont d’un style un peu kitsch. Mais elles sont accompagnées en regard d’un extrait d’une œuvre de Marguerite Duras, ce qui témoigne de la part de Joëlle Pagès-Pindon d’une belle connaissance de l’œuvre de Duras. Les photographies représentant Marguerite Duras sont toutes identiques : il s’agit de tirages argentiques N et B réalisés par un photographe anonyme de Vinh Long ; ce livre-objet, très beau, se présente sous une couverture cartonnée recouverte de tissu rouge, comme la dominante rouge de la plupart des images de la suite…. Il est en tout cas une belle invite à relire Marguerite Duras.

(Christine Spengler : « Série indochinoise (Hommage à Marguerite Duras) ». Le Cherche-Midi éditeur, 72 pages, 25 euros. En librairie.)



Marc Dugardin : « Notes sur le chantier de vivre »



C’est un livre difficile que propose Marc Dugardin, non qu’il soit difficile à lire mais bien plutôt dans sa compréhension, de le saisir dans sa singularité. Je m’explique : pour ne citer qu’un exemple, la culture musicale de Marc Dugardin est réelle mais à l’opposé de la mienne ; j’aime Vivaldi, la musique des Croisades, du Moyen-Âge (et ce n’est pas un hasard si j’ai dans ma discothèque de nombreux enregistrements de Jordi Savall). Je prends donc pour argent comptant ce que Dugardin affirme de Beethoven ou de Glen Gould pour ne citer que ces deux là… Et je relève page 12 de ces notes, ces mots : « le peu de place qu’il reste encore à la poésie ». Vous est-il encore utile ou nécessaire d’écrire des poèmes et de réfléchir sur cet attachement à une activité en pleine déconfiture ? Sans doute oui, cette dernière question s’adressant tant à moi qu’au lecteur, puisque je consacre une part non négligeable de mon temps à lire et à écrire de la poésie. Mais sans doute, cette auto-référence ne vaut-elle rien ? Cependant cette remarque fait preuve d’une belle lucidité que je partage et il y aurait tant de choses à dire sur ce peu de place accordée à la poésie.
J’ai été sensible à de nombreux aspects de ce livre : l’alternance des textes lus (lettres d’autres poètes, carnets, poèmes) et de fragments musicaux entendus et brièvement abordés ou résumé, la place importante des rêves dans ces notes de Marc Dugardin… Comme je l’ai été du fait suivant : Dugardin ne cesse de s’interroger sur son goût de la musique, ce qui ne l’empêche pas de passer sans transition d’un paragraphe sur Glenn Gould interprétant Brahms à un autre dans lequel il note qu’il a revu sa (vieille ?) voisine sans son chien : « Qui va, pour elle, crier sa hargne à présent ? Mais peut-être est-ce seulement mon imagination qui construit là quelque chose dont en fait je ne sais rien » (p 53). À lire ce passage, on comprend mieux la démarche de Dugardin écrivant des poèmes : il fait preuve d’imagination, il invente sans vergogne… À rapprocher de cette remarque (je ne peux m’empêcher de faire ce rapprochement !) : « La publicité n’est qu’une forme de démagogie, qu’il s’agisse de commerce ou de politique » (p 57).
Il faudrait encore parler de l’athéisme éventuel (?) de Marc Dugardin : « Il n’y a personne à l’autre bout de la prière. Je ne prie donc pas » (p 30). Je n’irai pas jusqu’à prononcer le mot d’athéisme mais il y a là quelque chose qui m’interroge. Du fait que le poète est un homme comme les autres en proie aux maladies, aux opérations : « … après une semaine passée en clinique, car les douleurs que je ressentais dans la poitrine depuis quelque temps étaient bel et bien annonciatrices d’un infarctus » (p 40). Sur les hésitations, sur les repentirs (Marc Dugardin ne manque pas de franchise quant à cet aspect de son écriture), les rencontres… Etc !
Bref, on n’en finirait pas. C’est un ouvrage à picorer car chaque lecteur y trouvera de quoi alimenter sa réflexion…

(Marc Dugardin : « Notes sur le chantier de vivre ». Co-édition Rougerie et Centrifuges, 194 pages, 13 euros. En librairie.)



Nicolas Vargas : « Emovere »



Je ne connais pas Nicolas Vargas, je ne connais pas le Pascal Castets à qui le livre est dédié : je me sens d’autant plus à l’aise pour dire tout le bien que je pense de cette plaquette. Car c’est une poésie originale, comme j’aime…
Tout d’abord remarquer que le personnage principal (l’émotion) traverse de part en part ce poème-récit. Mais le corps est aussi associé comme si Nicolas Vargas voulait à tout prix insister sur le matérialisme qui entoure la naissance de l’émotion. Les détails réalistes ne manquent pas, et ce, dès la première page : coucher les échelles, nettoyer le matériel, dépoussiérer les bouquins… Peut-être l’origine de ce matérialisme (écrire le corps) se trouve-t-elle dans la rencontre avec Sabaline Fournier, chorégraphe et danseuse, qui allie écrire le corps et danser l’image : les détails réalistes évoqués plus haut sont comme un écho de la chorégraphie car l’étymologie nous l’apprend, le mot émotion viendrait de l’ancien français du XIIIème motion (c’est-à-dire mouvement), le cercle est ainsi bouclé… Mais le Littré affirme que le terme viendrait du latin emovere : d’où le titre du poème… Nicolas Vargas cherche la meilleure définition entre le poème et la chorégraphie. Les moyens de cette recherche sont multiples. L’humour n’est pas absent : « on a pensé à du toutou dans le canapé / de la coccinelle sur la vitre / une carte postale de la région / un chat qui bisou… » La construction du poème est syncopée pour mieux rendre compte de la chorégraphie…

(Nicolas Vargas : « Emovere ». La Boucherie littéraire éditions, collection « Sur le Billot ». Non paginé, 10 euros. En librairie.)



Guénane : « Tangerine éclatée ».



Guénane est une grande voyageuse et dans Tangerine il y a Tanger ! Mais voilà, cette plaquette publiée par La Porte dans la collection La Poésie en Voyage parle des Açores dès le vers 3 du premier poème ou de la première page. Je me plais à imaginer que Tangerine est le nom que donne Guénane à cet archipel, voire un îlot, une sorte de petite Tanger… À l’appui de cette hypothèse, ces vers : « Tangerine couleur flamme / mandarine éclatée / neuf quartiers / neuf îles ». Tangerine vient du nom du fruit, mandarine, et de celui du port de Tanger qui, selon Wikipédia, fut « le principal port pour l’exportation de ce fruit » et les Açores comptent neuf îles… Mais là n’est pas l’important qui réside dans la façon qu’a Guénane de décrire les Açores : Guénane évite la poésie touristique ou descriptive.
Grâce à la métaphore du feu, grâce à la lutte de l’ombre et du feu, grâce à la lutte de la lave et de la poésie car Guénane sait écrire de façon imagée la nature par l’élégance de sa poésie. L’Histoire n’est pas absente (« caravelles ») ; mais c’est aussi l’histoire de la végétation. Les prières sont parodiées : « Îles pleines de grâce / le fruit de vos entrailles est confus ».
L’actualité rattrape la description sans la nier : « Le Parti des Travailleurs / a collé des tâches rouges / affiches de feu dans le froid du monde ». Mais là où Guénane donne du sens à ses poèmes, c’est quand elle note : « À quelle couleur se vouer / à quelle sainte quelle sirène / quand cette gémellité étouffante / vous emballe comme un paquet ? » L’économie n’est pas ignorée : le pétrole, la pêche au harpon, le cachalot, la baleine… Le port de Horta et le mont Pico sont présents ; Guénane s’intéresse à la réalité géographique des Açores pour la transfigurer : « tout s’effacera du port de Horta » ou « Le Pico dénude son téton noir », la poésie est traversée par les images.
L’histoire littéraire n’est pas oubliée puisque Chateaubriand est cité par deux vers, le Pico est à la fois un volcan et une île de cet archipel rappelant ainsi l’origine de ce dernier… Mais Guénane s’interroge aussi sur la liberté dont ces îles sont le symbole : « Je suis une île sur une île / la liberté n’est pas un rêve ». Il est bon que la plaquette se termine par un poème en hommage à Antero de Quental et la mort qu’il se donne le 11 septembre 1891 de deux balles de révolver dans la bouche : « Vol de milans noirs / Açores éclatées sous ciel inquiet. » La boucle est bouclée.

(Guénane : « Tangerine éclatée ». La Porte éditeur, non paginée, PNI.)


Revue Spered Gouez n ° 23 : Viv(r)e l’utopie !



Cette revue qui ne paraît qu’une fois l’an fourmille de renseignements utiles au chercheur comme à l’amateur de poésie. Si cette livraison s’ouvre sur un papier recensant les poètes qui nous ont quittés en 2017, la suite est heureusement plus gaie car elle donne à lire des textes proposés par les (sur)vivants, textes dont Marie-Josée Christien apprend aux lecteurs qu’ont été éliminés ceux relevant de la dystopie plutôt que de l’utopie.
La première étude présente un entretien avec un traducteur (Pierre Delgado) qui revient sur un poète portugais contemporain que je découvre : Alberto Pimenta. Dans la deuxième, Ghislaine Lejard analyse la vie et l’œuvre d’Hélène Cadou, inséparable de René-Guy Cadou. Puis suivent les nombreuses notes de lecture dues à Marie-Josée Christien, Eve Lerner, Gérard Cléry et Guy Allix. Place est faite aux poètes contemporains peu connus, voire inconnus (de moi) mais aussi aux grands oubliés dont se souviennent les anciens lecteurs (comme Angèle Vannier ou André Malartre qui anima la revue …) Marie-Josée Christien continue avec sa revue des revues : on ne dira jamais assez que la revue de poésie constitue le banc d’essai de nombre de poètes contemporains, débutants ou confirmés…
Jean Bescond signe un coup de cœur : il revient sur les relations d’Armand Robin à travers les écrits de Georges Brassens. On sait que les deux furent anarchistes. Cette étude a beau se terminer par les mots fatidiques « à suivre », elle donne envie de lire les livres du chanteur à la pipe… Puis vient l’anthologie poétique qui donne son titre à cette livraison de Spered Gouez ! Marie-Josée Christien donne une préface qui fait un détour par l’histoire littéraire pour aboutir à cette double conclusion, l’utopie est : « ce qui n’est pas encore advenu » (p 84) et elle est « l’urgence poétique la plus accomplie » (p 85). Pouvait-on dire mieux ? Certains poètes cultivent l’utopie à la mode bretonne (ainsi Sydney Simonneau). Des réflexions en prose (« Combien d’utopies d’hier qui sont des réalités d’aujourd’hui ? » p 108) côtoient des poèmes… Prouvant ainsi la véracité du progrès historique sur une longue période, du moins à certains égards… J’apprécie les poèmes de Mireille Fargier-Caruso : ils témoignent d’une terrible lucidité. J’apprécie également celui de Chantal Dupuy-Dunier… Ce qui ne prouve évidemment rien à propos des autres ! Comme le dit si bien Guy Allix : « … le meilleur de la vie / N’est que dans l’appel à la vie » ( p 124).

(Spered Gouez n° 23 : Viv(r)e l’utopie. Ce numéro : 150 pages, 16 euros. Sur commande à Marie-Josée Christien ; 7 allée Nathalie-LEUMEL. 29000 Quimper. Chèques à l’ordre de EGIN, ajouter 3 euros pour le port. On peut aussi télécharger le bon de commande -et découvrir ainsi les autres publications de Spered Gouez- à l’adresse suivante : http://speredgouez.monsite-orange.fr )



Revue Cabaret n° 25 : Mes nuits sont plus belles que vos jours



Il faut lire les notes présentant les femmes et le seul homme de la revue Cabaret qui sont des habitués des revues… Où l’on apprend que Corinne Le Quérec écrit dans les phares (et où j’apprends que je ne sais rien, car ces poètes me sont parfaitement inconnu(e)s)… J’apprécie particulièrement son poème « Le phare » qui exploite aussi les nuits passées dans ces édifices maritimes (ou comment les habitudes d’écriture rejoignent un thème imposé !) J’ai aussi apprécié le poème du seul homme présent dans ces pages, Olivier Maillot, et plus assurément ce vers (?) : « Trésors cachés dans l’inconscient de la nuit ». S’agit-il des rêves ? Par ailleurs, j’ai bien aimé le poème de Marine Gross dans lequel « Coule chaude et visqueuse / L’eau du dedans », pour la part de mystère relatif que recèlent ces vers. J’aime bien aussi la façon qu’a de décrire l’amour Céline Escouteloup. Et voilà, comment se termine, ce parcours de dilettante, comme il se doit d’une revue, fût-elle la plus petite…

(Revue Cabaret n° 25 au format d’un quart de page A4, 22 pages, 2,50 euros. Abonnement 4 n° : 10 euros à l’adresse suivante Revue Cabaret ; 31, rue Lamartine. 71800 La Clayette. chèque à l’ordre du Petit rameur).



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