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Les critiques de Lucien Wasselin

Chemins de lecture 2018

Lucien Wasselin est poète, auteur d’une douzaine de recueils, publiés notamment au Dé Bleu. Mais c’est aussi un infatigable critique qui a multiplié les collaborations, articles, notes critiques, chroniques et dossiers dans ses domaines de prédilection : poésie, littérature générale, arts plastiques, musiques... et pour de nombreux journaux et périodiques. Revue-texture a aussi le grand plaisir d’accueillir ses notes de lecture depuis des années.



Christine Spengler : « Série indochinoise (Hommage à Marguerite Duras) »



Je dois l’avouer d’emblée : je n’ai jamais réussi à lire Marguerite Duras : « Un barrage contre le Pacifique » m’est tombé des mains. Ce qui ne prouve rien ! Et voilà que je reçois en SP « La série indochinoise » de Christine Spengler, reporter de guerre. J’ai ouvert avec curiosité l’ouvrage car je n’aime pas rester sur un échec. Le livre est collectif : il s’ouvre sur une litanie de Fanny Ardant, qui m’a laissé de marbre. Puis, ça continue par une étude d’Alain Vircondelet qui a consacré à Duras une dizaine d’ouvrages, qui est président d’honneur de l’association Marguerite Duras qu’il a co-créée : ce qui n’est pas rien ! Je relève dans son texte ces quelques mots : « Le même portrait, soigneusement inséré dans des ruissellements de fleurs, de plumes, de bijoux, surgit ainsi comme une énigme indéchiffrable… » (p 11). Mais voilà, quelques ligne plus bas ces autres mots : « C’est peut-être là que réside l’incroyable coïncidence entre la vie et l’œuvre de Marguerite Duras et celles de Christine Spengler » (id). Vircondelet trace entre les deux femmes un parallélisme étrange, celui-même de la mort du « petit frère ».
Puis, Joëlle Pagès-Pindon revient sur la disparition des deux frères, elle approfondit le parallèle. Cette mort sonne comme une invitation à (re)lire Marguerite Duras… Enfin, les textes et les photographies de Christine Spengler ; tout d’abord du texte sur la réception du télégramme fatidique annonçant la mort du frère adoré et ensuite les images de La Série Indochinoise. Puis elle raconte ses débuts de reporter de guerre (en particulier au Viet-Nam). À ces souvenirs se mêlent ceux de ses rencontres avec Marguerite Duras et sa découverte des clichés qui donneront naissance à la série La Série Indochinoise et l’histoire des enluminures… Les photographies de Christine Spengler sont d’un style un peu kitsch. Mais elles sont accompagnées en regard d’un extrait d’une œuvre de Marguerite Duras, ce qui témoigne de la part de Joëlle Pagès-Pindon d’une belle connaissance de l’œuvre de Duras. Les photographies représentant Marguerite Duras sont toutes identiques : il s’agit de tirages argentiques N et B réalisés par un photographe anonyme de Vinh Long ; ce livre-objet, très beau, se présente sous une couverture cartonnée recouverte de tissu rouge, comme la dominante rouge de la plupart des images de la suite…. Il est en tout cas une belle invite à relire Marguerite Duras.

(Christine Spengler : « Série indochinoise (Hommage à Marguerite Duras) ». Le Cherche-Midi éditeur, 72 pages, 25 euros. En librairie.)



Guénane : « Tangerine éclatée ».



Guénane est une grande voyageuse et dans Tangerine il y a Tanger ! Mais voilà, cette plaquette publiée par La Porte dans la collection La Poésie en Voyage parle des Açores dès le vers 3 du premier poème ou de la première page. Je me plais à imaginer que Tangerine est le nom que donne Guénane à cet archipel, voire un îlot, une sorte de petite Tanger… À l’appui de cette hypothèse, ces vers : « Tangerine couleur flamme / mandarine éclatée / neuf quartiers / neuf îles ». Tangerine vient du nom du fruit, mandarine, et de celui du port de Tanger qui, selon Wikipédia, fut « le principal port pour l’exportation de ce fruit » et les Açores comptent neuf îles… Mais là n’est pas l’important qui réside dans la façon qu’a Guénane de décrire les Açores : Guénane évite la poésie touristique ou descriptive.
Grâce à la métaphore du feu, grâce à la lutte de l’ombre et du feu, grâce à la lutte de la lave et de la poésie car Guénane sait écrire de façon imagée la nature par l’élégance de sa poésie. L’Histoire n’est pas absente (« caravelles ») ; mais c’est aussi l’histoire de la végétation. Les prières sont parodiées : « Îles pleines de grâce / le fruit de vos entrailles est confus ».
L’actualité rattrape la description sans la nier : « Le Parti des Travailleurs / a collé des tâches rouges / affiches de feu dans le froid du monde ». Mais là où Guénane donne du sens à ses poèmes, c’est quand elle note : « À quelle couleur se vouer / à quelle sainte quelle sirène / quand cette gémellité étouffante / vous emballe comme un paquet ? » L’économie n’est pas ignorée : le pétrole, la pêche au harpon, le cachalot, la baleine… Le port de Horta et le mont Pico sont présents ; Guénane s’intéresse à la réalité géographique des Açores pour la transfigurer : « tout s’effacera du port de Horta » ou « Le Pico dénude son téton noir », la poésie est traversée par les images.
L’histoire littéraire n’est pas oubliée puisque Chateaubriand est cité par deux vers, le Pico est à la fois un volcan et une île de cet archipel rappelant ainsi l’origine de ce dernier… Mais Guénane s’interroge aussi sur la liberté dont ces îles sont le symbole : « Je suis une île sur une île / la liberté n’est pas un rêve ». Il est bon que la plaquette se termine par un poème en hommage à Antero de Quental et la mort qu’il se donne le 11 septembre 1891 de deux balles de révolver dans la bouche : « Vol de milans noirs / Açores éclatées sous ciel inquiet. » La boucle est bouclée.

(Guénane : « Tangerine éclatée ». La Porte éditeur, non paginée, PNI.)



Jacques Darras  : « Du Cloître à la Place publique »



« Du Cloître à la Place publique » est une anthologie de poètes médiévaux du Nord de la France (XII ème - XIII ème siècle) choisis, présentés et traduits par Jacques Darras.
J’avais jusque maintenant dans ma bibliothèque « L’Introduction à l’Histoire de la littérature française » d’Edmond Jaloux, publiée en 1946 à Genève par les éditions Pierre Cailler. Je me reportais au tome I quand je voulais trouver des renseignements sur Adam de la Halle, Richard de Fournival, Conon de Béthune et Jean Bodel (pour ne citer que ceux-là qu’on trouve dans l’anthologie de Jacques Darras)… Et voilà que celui-ci donne une anthologie des poètes médiévaux du Nord de la France des XII ème et XIII ème siècles. Je connaissais les « Fatrasies d’Arras » car j’ai fait mes études secondaires dans cette dernière ville avant de partir pour Lille et ses universités.
Jacques Darras, qui présente dix poètes et une école anonyme, oppose dans sa préface, ces poètes médiévaux de langue d’oïl aux poètes de l’amour courtois de langue d’oc : « La littérature apparue dans la ville à ce stade [Arras] traite pour la première fois, des questions d’argent, de liberté et de santé. Et n’a plus rien à voir avec la poésie lyrique des petits seigneurs féodaux du Sud de la France, ces codificateurs de l’amour courtois. Non plus qu’avec la mystique royale bretonne issue des monastères anglo-normands… » (p 7). Si Jacques Darras s’attache à traduire les 273 douzains octosyllabiques du Miserere du Reclus de Molliens ou L’Art d’aimer et les Remèdes d’Amour de Jacques d’Amiens, il n’ignore pas cependant les célébrités locales comme Jean Bodel ou Adam de la Halle… Il faut lire avec attention sa préface courant sur 16 pages qui dresse un tableau convainquant du Nord de la France au XII - XIII ème siècle. Il est vrai que dans une précédente vie, il anima la revue In’Hui qui, dans son n° 20 (publié en 1985 !) témoignait déjà d’une belle connaissance de la poésie du Reclus de Molliens puisque cette livraison était intitulée « Dans la Nuit de l’Europe ». Mais à trop vouloir déterminer ce qui fait l’originalité de la poésie picarde du Moyen Âge, Jacques Dardas en vient à oublier quelque peu l’autonomie de l’œuvre d’art. Quelque peu… Qu’on en juge : Arras « pratiquait aussi la banque, le commerce de l’argent, grâce aux chartes octroyées par les comtes des Flandres et, en 1194 par Philippe Auguste en personne » (p 6). À moins de supposer que cette part d’autonomie réside dans la forme versifiée adoptée par les poètes ici rassemblés comme Jacques Darras invite le lecteur à le faire ou dans le vocabulaire scatologique (le pet et la vesse tiennent une place très large dans les « Fatrasies d’Arras ») …
Mais là où je me sépare de Darras, c’est quand il oppose la poésie de langue d’oïl à celle de langue d’oc ; Edmond Jaloux n’écrit-il pas en son ouvrage que je citais dans la première phrase de cette étude : « Nous savons aujourd’hui que la poésie de langue d’oïl […] a subi l’inspiration des pays de langue d’oc » (p 144). Voilà pour le lyrisme amoureux et l’amour courtois : Edmond Jaloux cite même Conon de Béthune (p 145), ce qui n’empêche pas Jacques Darras de reproduire dans son anthologie des chansons de ce Conon de Béthune comme il le fait pour Philippe de Rémi… Où l’amour courtois apparaît clairement. Edmond Jaloux ne note-t-il pas : « C’est sous la forme de chansons, de refrains que la poésie apparaît d’abord » (p 144). Une lecture nuancée de cette préface est donc nécessaire. Mais Jacques Darras a choisi parmi les poèmes représentatifs de Conon de Béthune, son Moult me convie l’amour à être en joie dans lequel ce dernier défend la langue d’oïl (pp 92-93)… Le même Conon mêle dans son Amour, hélas, quelle dure séparation ! amour courtois et départ pour la Croisade (pp 93-95)… Histoire et langue picarde définissent donc la poésie de langue d’oïl. D’autant plus qu’à l’amour courtois succède l’amour déloyal, d’autant plus que Conon de Béthune règle ses comptes, via le poème, avec ceux qui n’acceptent pas ses décisions (pp 100-104) quant à la femme recherchée ou désirée…
Richard de Fournival semble s’inscrire dans une lignée qui va des différentes branches du Roman de Renart au poète Jean de la Fontaine, pour l’usage qu’ils font des animaux. Mais Jacques Darras ne manque pas d’indiquer que l’amour « s’exerce dans le cadre d’un débat, voire d’un combat entre les sexes qui semble préfigurer les violents affrontements peints par […] Choderlos de Laclos, dont les Liaisons dangereuses, au XVIIIe siècle, camperont une société en voie de dissolution religieuse quasi totale » (p 107)… En tout état de cause, Richard de Fournival se sert des animaux pour décrire les rapports entre l’homme et la femme dans les jeux de l’amour de son Bestiaire… Animaux présents dans la nature (comme le lion ou le loup) et animaux mythologiques (comme la sirène ou la caladre) se mêlent dans ces proses comme il sied à l’époque. Ultime pirouette, la dame répond aux remarques et explications de Richard de Fournival, ce qui ne va pas sans humour…
Mais je ne vais pas ainsi continuer à passer en revue les auteurs présents dans cette anthologie sauf pour affirmer quelques vérités premières : que j’ai été sensible à la modernité de Hélinand de Froidmont qui, dans ses Vers de la Mort, revendique son athéisme (ou ses doutes ou son aspiration à plus d’égalité…) à une époque où simplement l’écrire pouvait le conduire au bûcher : « Les mieux vêtus les plus gras / Dépouillent désormais les pauvres en pain / Les pauvres en draps mais cela est preuve / Que Dieu sans faille ou bien n’existe pas / Ou bien… » (p 512), celle de Jacques d’Amiens qui, dans L’Art d’aimer », abonde en bons conseils que d’aucuns entendent toujours : « Si tu veux bien mon conseil croire, / Tu dois donc peu manger peu boire, / Afin de bien garder le sens, » (p 191). Je ne dirais rien d’Adam de la Halle que Jacques Darras traduit admirablement, ni de Baude Fastoul dont Les Congés me ravissent, certes pour l’érudition sans failles de l’excellent picardisant qu’est Jacques Darras, mais pour l’originalité de la forme… Mais l’important n’est pas là : il réside dans cette anthologie de poèmes qui permet d’avoir les textes sous les yeux dans l’excellente traduction, faut-il le répéter, de Jacques Darras. Un ouvrage à précieusement conserver dans sa bibliothèque et ce n’est pas rien !

(Une anthologie des poètes médiévaux du nord de la France choisis, préfacés et traduits par Jacques Darras. Éditions Gallimard, collection Poésie n° 524, 560 pages, 9,90 euros. Avec un cahier central d’illustrations en couleurs qui donne une idée de la somptuosité des manuscrits… )
Lucien WASSELIN.



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jeudi 4 janvier 2018, par Lucien Wasselin

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Lucien Wasselin

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Photo Marc Lepage / CCAS.

Né en 1945, Lucien Wasselin vit dans le Nord de la France. Poète, il collabore par ses articles et notes de lecture à plusieurs publications (revues, hebdomadaires...). Il fut chroniqueur à la revue de poésie Rétro-Viseur, membre des comités de rédaction d’Espaces Marx (où il tient la rubrique poésie), de Faîtes Entrer L’Infini (où il a publié plusieurs études), de La Revue Commune..
Il a coordonné des dossiers Ilse et Pierre Garnier, Max Alhau, Gérard Le Gouic et publié en revue des études sur Alin Anseeuw, Louis Aragon, René Crevel, Pierre Dhainaut, Eugène Guillevic, Ivar ch’Vavar, Léon Moussinac, Armand Olivennes, Jean Prévost...
Co-fondateur d’OrpailleuR-éditions en 1991 (livres d’artistes et estampes originales), il a participé à l’animation de cette structure jusqu’en 2007.



Michel Baglin : « Lettres d’un athée à un ami croyant »


Michel Baglin n’est pas de ces athées sectaires, il est tolérant mais ferme sur ses principes dont le principal est sans doute que les textes sacrés autorisent une double lecture : un dieu bienveillant tout d’amour et un dieu de haine. Partant de là, certains hommes veulent imposer à tous leur « sacré ». C’est la notion même de sacrilège qui est ainsi remise en cause car la liberté ne se divise pas

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Marc Dugardin : « Notes sur le chantier de vivre »



C’est un livre difficile que propose Marc Dugardin, non qu’il soit difficile à lire mais bien plutôt dans sa compréhension, de le saisir dans sa singularité. Je m’explique : pour ne citer qu’un exemple, la culture musicale de Marc Dugardin est réelle mais à l’opposé de la mienne ; j’aime Vivaldi, la musique des Croisades, du Moyen-Âge (et ce n’est pas un hasard si j’ai dans ma discothèque de nombreux enregistrements de Jordi Savall). Je prends donc pour argent comptant ce que Dugardin affirme de Beethoven ou de Glen Gould pour ne citer que ces deux là… Et je relève page 12 de ces notes, ces mots : « le peu de place qu’il reste encore à la poésie ». Vous est-il encore utile ou nécessaire d’écrire des poèmes et de réfléchir sur cet attachement à une activité en pleine déconfiture ? Sans doute oui, cette dernière question s’adressant tant à moi qu’au lecteur, puisque je consacre une part non négligeable de mon temps à lire et à écrire de la poésie. Mais sans doute, cette auto-référence ne vaut-elle rien ? Cependant cette remarque fait preuve d’une belle lucidité que je partage et il y aurait tant de choses à dire sur ce peu de place accordée à la poésie.
J’ai été sensible à de nombreux aspects de ce livre : l’alternance des textes lus (lettres d’autres poètes, carnets, poèmes) et de fragments musicaux entendus et brièvement abordés ou résumé, la place importante des rêves dans ces notes de Marc Dugardin… Comme je l’ai été du fait suivant : Dugardin ne cesse de s’interroger sur son goût de la musique, ce qui ne l’empêche pas de passer sans transition d’un paragraphe sur Glenn Gould interprétant Brahms à un autre dans lequel il note qu’il a revu sa (vieille ?) voisine sans son chien : « Qui va, pour elle, crier sa hargne à présent ? Mais peut-être est-ce seulement mon imagination qui construit là quelque chose dont en fait je ne sais rien » (p 53). À lire ce passage, on comprend mieux la démarche de Dugardin écrivant des poèmes : il fait preuve d’imagination, il invente sans vergogne… À rapprocher de cette remarque (je ne peux m’empêcher de faire ce rapprochement !) : « La publicité n’est qu’une forme de démagogie, qu’il s’agisse de commerce ou de politique » (p 57).
Il faudrait encore parler de l’athéisme éventuel (?) de Marc Dugardin : « Il n’y a personne à l’autre bout de la prière. Je ne prie donc pas » (p 30). Je n’irai pas jusqu’à prononcer le mot d’athéisme mais il y a là quelque chose qui m’interroge. Du fait que le poète est un homme comme les autres en proie aux maladies, aux opérations : « … après une semaine passée en clinique, car les douleurs que je ressentais dans la poitrine depuis quelque temps étaient bel et bien annonciatrices d’un infarctus » (p 40). Sur les hésitations, sur les repentirs (Marc Dugardin ne manque pas de franchise quant à cet aspect de son écriture), les rencontres… Etc !
Bref, on n’en finirait pas. C’est un ouvrage à picorer car chaque lecteur y trouvera de quoi alimenter sa réflexion…

(Marc Dugardin : « Notes sur le chantier de vivre ». Co-édition Rougerie et Centrifuges, 194 pages, 13 euros. En librairie.)



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