Jacqueline Saint-Jean

Chemins de lecture

Jacqueline Saint-Jean a publié plus d’une vingtaine de recueils de poésie, dont « Chemins de bord » (Le castor Astral) qui lui a valu le prix Max-Pol Fouchet en 1999. Mais c’est aussi une critique très fine qui donne de nombreux articles à diverses revues. L’équipe de Texture est heureuse de l’accueillir.



Jean-Louis Bernard : « A l’ordre de l’oubli »



Si « l’écriture est l’expérience de l’oubli », selon Bernard Noël, Jean Louis Bernard
médite ici sur ce qu’il rend possible. Nous sommes tissés de mémoire et d’oubli, et c’est la mémoire qui ouvre le livre, à la fois silex qui « met le feu à l’enfance » et glycine enroulée au temps. Elle émerge dans les mots, réveille les lieux, les corps et les scènes. Et revoici « les ronces de l’enfance et les pins noirs », l’Océan initial, « les effluves d’étés perdus, un goût de meule et de foin. ». Elle donne à voir : « Place de l’absence / il y a des fontaines / et des ombres qui jouent / à la marelle ». Elle laisse « sur la table de l’absence/ le silence d’un verre / dans le déclin du jour ». Elle vibre en « ce lieu musicien / où infusait / une voix de traîne / comme on dirait du ciel ». Écoute la présence des morts « leurs voix réverbérées par le sang et le sel  ».
De ce retour au pays premier, seul reste ce qui s’incorpore au chemin de vie.
« Comme la feuille se détache de l’arbre / et l’oublie / le devenir a besoin de l’oubli » (Bernard Noël : « Le livre de l’oubli » P.O.L). Et le poète ici semble appeler à l’oubli. Lui qui a choisi la voie de l’effacement. « D’abord effacer le nom et le moi », être « juste une haleine / brassant l’errance / et la poussière ». Ne pas se lamenter de ces éboulis de pans entiers du vécu, des secrets et non-dits enfouis. Effacer jusqu’à ses empreintes. Effacer aussi les mots en trop. Car il y a « des oublis qui désaltèrent », libèrent. Alors « Ils ouvrent / le silence de leur corps / à celui du monde ». Ainsi délié : « J’avance, l’inachevé pour démiurge ». Cultiver la lenteur, l’attente sans but où vont surgir brèches, éclairs, saisie fugace de la beauté. Célébrer la terre. S’ouvrir à l’énigme, à « l’heure/ de fiancer les corps / et les mystères ». N’être plus que regard et résonance. Reviennent en leitmotivs les signes de l’œuvre entière, le feu et le vent, le silence, l’absence, le Temps immémorial, la nuit des origines.
Écriture vivifiante des errants, des « écoutants », d’une vigueur émouvante, cherchant l’épure du vivant, où chaque poème s’ouvre et bat au bord des limites. Comme « un geste vers le perdu ».

(Jean-Louis Bernard : « A l’ordre de l’oubli » Encre de Silvaine Arabo, éditions Alcyone 2016)



Stéphane Amiot : « A grands pas dans l’automne »



Ce n’est pas un romantisme à la Chateaubriand que ce titre plein d’élan annonce, mais le désir, la volonté de traverser intensément la troisième saison de l’existence. « Tourné vers demain », le poème se fait ici promesse, célébration, offrande. « Marcher / quand tout appelle à tomber ». Malgré les pesanteurs, les désertions, « l’usure du regard » et les routines. Malgré « les amis tôt partis », « ces enfants, ces femmes / ces doigts de misère / qui lavent et essuient ta poussière », et les foules hostiles.
« Mais quel autre guide / en ces temps de pitance / que la poésie aux côtes vides » ? Elle qui opte ici pour la vie, les mains ouvertes, l’amour, le feu des corps, « quand ton rayonnement / irradie mes molécules ».
L’écriture adopte une variété de forme et de ton qui peut surprendre, de la musicalité du poème à reprises au texte bref comme un haikai, un aphorisme, une définition dense « les poèmes / traces calcifiées / de nos envols », comme si le poète cherchait parfois à s’écarter de sa pente naturelle au lyrisme ? On aime « quand monte la nuit et ses entrailles brunes/ ses remous sa voix son lait noir », quand « s’enflamme / la veillée bleue des façades / dans le vertical épanchement de nos solitudes ». La fraîcheur du regard suscite des images neuves, insolites, ainsi « la Garonne en papier tue-mouches les badauds englués ». Tout ici prend corps, « la vulve des caves » ou « les jardins secrets comme un ventre de femme ». Le regard remonte loin et voit « l’écriture carpe millénaire » passer dans l’eau du temps.
Une poésie généreuse et sensuelle, portée par une ardeur mélancolique, où « la nuit du poème nous imprègne de sa douce lumière ».

(Stéphane Amiot : « A grands pas dans l’automne ». Encre de Silvaine Arabo, Editions Alcyone, 2016)



Tiodor Rosić : « La Robe de madame Kilibarda »



Si le fantastique nait d’ «  une déchirure, une irruption insolite, presque insupportable dans le monde réel » (Caillois), ce livre venu de Serbie appartient assurément au genre. Chacune des dix neuf nouvelles s’ancre en effet dans le quotidien de gens ordinaires, couturière ou standartiste, étudiant, locataire ou chauffeur de taxi. Dans un appartement, un autobus, une barque, un institut d’anthropologie, un monastère ou la morgue. Le plus souvent dans la grisaille de Belgrade. Un réalisme accentué par la notation des détails, précision des trajets, des menus, des mobiliers, des robes de madame Kilibarda !
Mais chaque fois, l’auteur nous fait basculer dans une autre dimension, un renversement vertigineux de l’ordre des apparences. Tantôt en brusque final, tantôt en diffusant peu à peu au fil du récit une étrangeté insidieuse. Les personnages semblent en proie à une menace vague, composition subtile qui déstabilise, trouble personnage et lecteur, amène à relire parfois pour comprendre l’inexplicable ! La mort rôde souvent, la frontière flotte entre humain et animal, réel et imaginaire, morts et vivants.
L’écriture excelle à infiltrer le prosaïque d’une étrangeté sans cause apparente :
regard maléfique d’une vieille à sa terrasse ou air de flûte lancinant, feulement de chat ou attaque de tiques, « lumière louche », odeur entêtante, envol des couleurs, tout se dérègle, on perd ses repères, et soudain on a « l’impression de ne plus être dans sa chambre ». D’autant que l’onirisme envahit la conscience. Ainsi l’angoisse s’empare du personnage, affronté à l’inconnu : la portière n’obéit plus, la raison non plus. Le plus inattendu, le plus angoissant, réside dans les perturbations temporelles.
Si on retrouve quelques ressorts classiques du fantastique, comme le double ou les fantasmes, le livre sait aussi renouveler le genre, créer des situations inédites, énigmatiques, des effets de surprise, dans une atmosphère de ville un peu crépusculaire. Il suscite des visions inquiétantes qui interrogent le lecteur ou le réjouissent !

(Tiodor Rosić : « La Robe de madame Kilibarda ». édition serge safran, traduit du serbe par Alain Cappon)



Michel Cosem : « Les soleils de la tourmente »

C’est en Cerdagne, dans la région des Albères, que se déroule ce nouveau roman, à la fin du XIX ème siècle. Près de la frontière, lieu de passages, de contrebandes, thème souvent présent dans d’autres romans ( L’aigle de la frontière). Séjours, marches, lectures et un récit d’Henry De Monfreid ont inspiré l’imagination fertile de l’auteur.
Deux vies s’y croisent, s’étreignent, s’éloignent, prises dans un « tourbillon » fatal. Celles d’Estelle, jeune villageoise de Cambreillou, et de Francisco, journalier espagnol. En trois livres : « premier soleil » de la jeunesse, de l’éveil à l’amour, « deuxième soleil » de la séparation et des épreuves, « troisième soleil  », temps du retour, du vieillissement.
Comme dans tous ses livres, l’écriture des lieux s’avère prenante, reflétant le regard et les émotions des personnages, motivée par l’attachement intime d’Estelle à sa terre. La montagne se fait ainsi tour à tour accueillante, complice, inquiétante, hostile, funeste. Ainsi sur les côtes : « dans un mouvement animal et monstrueux, elles plongeaient leurs pattes dans l’eau qui aussitôt blanchissait entre les ongles noirs et menaçants des caps »
La vie au village est dépeinte avec justesse : on s’épie, on se jalouse, on se venge, les ragots courent, la violence rôde, mais la fête rassemble autour de la sardane. Le quotidien difficile d’Estelle à la ferme, le père tyrannique, les rôles hommes-femmes, la traque des contrebandiers, rien n’échappe à l’auteur. Et l’imaginaire irrigue sans cesse le récit, celui d’Estelle enfant qui se crée un monde animiste bien à elle, les apparitions du cerf blanc, le dialogue avec les arbres, les animaux, celui de l’imaginaire collectif qui se perpétue dans les contes, les complaintes de brigands de grands chemins, les pratiques de sorcellerie.
Habilement préparé par les craintes et pressentiments de Francisco, les rêves nocturnes d’Estelle, les divinations de Germaine, une sorte d’engrenage inéluctable se met en branle et va « creuser un abîme » entre les deux amants. Il donne au roman sa force et son relief. Jusqu’au dénouement cruel.
Ces choix narratifs et les tourments de Francisco interrogent le lecteur sur l’usure du temps, les relations complexes entre « destinée » et liberté.

(Michel Cosem : « Les soleils de la tourmente » éditions De Borée)



Anna Jouy : « De l’acide citronnier de la lune »

Prenant les relais des éditions de l’Atlantique, les éditions Alcyone ont lancé leurs premières publications, prometteuses. Souhaitons leur vent favorable.
Je découvre cette écriture singulière, sa fièvre, son foisonnement d’images insolites. Nées des sensations « lasso de la bise qui serre son écharpe sur ma voix ». Des émotions, dans « l’alambic des ambivalences ». Des visions de songe « l’épuisement de la voix…cavalerie fantôme dans les steppes du chant ». Et de l’expérience de la langue où « les vibrisses de la parole se mettent en mouvement et dansent…corail ou…algues, agitées appâtées par les circulations invisibles des éléments ». Une note de distance et d’auto-dérision parfois.
A travers ce débordement métaphorique ou visionnaire, ce qui touche ici, c’est l’intensité de vie, tendue entre des forces contraires. Une lutte épuisante entre l’atonie blanche et l’ivresse, entre la perte et la soif de présence et d’horizon. Une aspiration éperdue à faire « lever l’aube ». Nait ainsi dans ces proses tourmentées un rythme épousant les fluctuations intimes, comme un tangage dans le flottement, entre creux et vague, entre l’aphasie et « l’éclosion des poudres noires, l’incognito du poème dans les deuils de la nuit ». Quitter les « terriers de la douleur  » pour « chercher une danse ». Intime chorégraphie où le corps s’ouvre au vent, tend les bras, se replie, s’enroule, se dresse, cavale, vibre, tombe, se tasse, s’aiguise, « a mal au bout des membres amputés, tente de saisir ou de s’appuyer sur l’infini ». Dans l’échange des règnes, où « le ciel montre les dents », où « l’anémone du dedans bat des cils ».
Dans cette traversée intérieure, «  accepter qu’écrire n’est pas la parole mais ce mouvement inversé, des mots qui construisent en soi son propre navire ». Dans le silence, attendre, créer « un vide salutaire », « changer la langue ». Fuir les enfermements. Ecrire pour « mettre l’accent sur ce ton diaphane de l’aube, la presser de me reconnaître, qu’elle me sorte de la nuit, qu’elle pèle mon obscurité, qu’elle me redéfinisse des humains et des vivants. »

(Anna Jouy : « De l’acide citronnier de la lune » éditions Alcyone)



Hélène Vidal : « Olivine »

Précédé d’un avant-propos de Thierry Le Saëc et d’une encre de Silvaine Arabo, tous deux bellement accordés au texte, le livre s’ouvre sous le signe de Paul Jean Toulet : « En Arles où sont les Aliscans … prends garde à la douceur des choses ».
« Olivine », prénom ou pierre semi précieuse, projette d’emblée un vert lumière doré sur les mots à venir. Pierre protectrice, dit-on, qui purifie, apaise, aide à lutter contre colère et tourments, aller de l’avant, à reconnecter des êtres qui se seraient déjà rencontrés dans une autre vie… Quoi qu’on en pense, étrange correspondance avec ces poèmes. Au cœur du livre un poème déploie ce vert végétal, « amical », nourricier, « un soin pour le mal des questions ». On en retrouve des échos dans « l’éclaté vert » des yeux ou « l’instant plissé en vague de jade », toujours mêlé au doré, au fauve, ou irriguant le bleu comme dans l’encre de Silvaine Arabo.
Ainsi baignée, l’écriture est ce recours, ce chemin vers une paix encore fragile, vers les instants sauvés des ombres. Rôdent encore « des bribes de passé », « la colère à piétiner », les obsessions à user… Il y faut écoute, « oreille absolue », « attente d’un ailleurs », franchir l’hésitation, marcher vers l’inconnu , « le ciel est à fendre aujourd’hui ». « Dételer le rêve », parier pour la vie. A petites touches délicates, « mezzo », sans rien qui pèse ou qui pose, déployant l’éventail sensoriel en images inédites, « le fou d’un parfum », « la griffe du bleu » ou la « cape du vent », en émois pudiques, peu à peu vient la plénitude de l’accord, « Il fait parfait ». Et « les mains se racontent ».
Poésie de l’éphémère, sensible et subtile, « dans ce mouvement solaire où le poème revient à nous, limpide et disponible », comme l’écrit Thierry le Saëc.

(Hélène Vidal : « Olivine » éditions Alcyone)



Michel Cosem : « Le berger des pierres »

Poète, directeur d’Encres Vives depuis plus de cinquante ans, Michel Cosem est aussi un romancier fécond.
« Le berger des pierres » tisse intimement le rapport à la terre et le rapport à l’Histoire à travers un triptyque qui relie trois époques, (conquêtes napoléoniennes en Espagne, Résistance, guerre d’Algérie), trois guerres, trois attitudes face à la violence des conflits où se trouvent plongés les personnages. Le lien d’une période à l’autre s’opère aussi par l’enracinement dans le Causse et le fil de l’imaginaire collectif, récits des « buveurs de vent  », légendes locales, rêves qui amplifient le vécu, nourrissent en profondeur le récit.
Les évocations puissantes du Causse le rendent intensément présent, avec sa rudesse âpre et sauvage, ses pierres, ses caselles, ses gouffres, les éléments déchainés qui le balayent. Nourries de sensations, elles disent « la fourrure » de la chaleur, « l’odeur des herbes sèches, des genévriers et des buis ». Elles prennent parfois une dimension fantastique, ainsi les troncs «  groupe de guetteurs en attente, fragiles coupeurs de route comme frappés d’effroi par leur propre audace ». Lieu central qui se fait lien, puisqu’il voit passer voyageurs, bergers, résistants, un déserteur, des amants, et dans la Braunhie pierreuse les errants, les réprouvés, les ermites…
Si chaque époque affronte les horreurs des guerres, évoquées avec un réalisme intense, on peut voir ici une sorte de roman d’apprentissage, d’émancipation humaine à travers cette fresque historique, en trois temps : celui qui se laisse envahir et détruite par l’horreur conquérante, devient un mort-vivant perdant son humanité, celui qui choisit la Résistance, celui qui milite contre la guerre « coloniale ». En ce sens, on peut voir la dernière partie comme une réponse à la première, une antithèse, un renversement de valeurs.
Un beau roman, où l’auteur conjugue avec force les dimensions de la nature, de l’histoire et de l’interrogation face à la violence.

(Michel Cosem « Le berger des pierres ». édition Lucien Souny)



Marie Hélène Prouteau : « La petite plage »

Chacun porte en soi l’empreinte du microcosme premier. Ici, c’est Kerfissien, « La petite plage », dont l’article défini affirme d’emblée l’ancrage identitaire.
C’est « la petite patrie », « un pays sous la peau » qu’on ne quitte plus.
Dans le corps se sont inscrits « l’horloge des marées », la poussée des vagues, les flux d’énergie. Une prose vibrante et sensuelle, une grande vitalité porte ici l’écriture des éléments, l’affrontement au vent « qui mène sa danse de vieux chaman », « la mutinerie des vagues » ou la pérennité des rochers, « gardiens postés dans les sables depuis des milliers d’années ». Lieu ouvert à tous les horizons, où viennent vibrer d’autres rives, d’autres voix venues d’ailleurs, Bucarest ou Timisoara, femmes afghanes ou naufragés de Lampedusa.
Lieu d’éveil à la beauté, célébration des couleurs, des métamorphoses, base d’envol des rêves.
Qui dit lieu, dit liens, et le livre se peuple de présences, de rencontres, qui résonnent à travers l’espace et le temps. Pêcheurs, sauveteurs, goémonières agrippées à leur râteau, peintres (Gauguin), calligraphe ou peintre chinois, musicien (Tiersen), cinéaste (Grémillon), et l’ombre de Segalen, qui révèlent, renouvellent, transcendent le réel. Mais aussi rencontres de hasard, comme cet expert financier qui a tout quitté pour la Côte des sables, renonçant au superflu, aux faux semblants. Et surtout la présence des proches, les récits familiaux, les hautes figures, les disparus, les éclopés des guerres, toute la lignée des ancêtres magnifiquement évoquée dans les pages consacrées à la grand-mère, dont les lignes de la main se font lignes de vie qui « ouvrent d’autres lignes, de vie en vie, celles-là même que je déroule sur ces rouleaux où s’inscrivent mes mots travaillés par le sel et le granit ».
Ainsi se forge, oui, une « tournure de l’âme » : adhésion à la vie qui pousse et se renouvelle, esprit de résistance pour « tenir tête » et « vivre debout », ouverture à l’autre, leçons d’humilité, et malgré la « douleur transfusée dans les veines », accueil de la beauté, du « rire de la mer ».
« Epicentre » de l’être, « la petite plage » rayonne.

(Marie Hélène Prouteau : « La petite plage ». éditions La Part commune)



Michel Dugué : « Tous les fils dénoués »

Michel Dugué arpente sa presqu’île, familière mais inépuisable. Son approche du lieu cherche « le son murmuré d’un juste accord ». L’intensité du regard capte l’instant où s’opère une sorte de symbiose fugace avec le paysage. Regard pénétrant de poète-peintre qui voit descendre le « frottis d’un noir de suie », trace « le vantail de plomb » de la mer, les envols, les griffures, une silhouette « charbonnée », suscite un espace mouvant, parcouru de frémissements, de souffles, d’eau remuée, dans le lent glissement des apparences. Qui sait capter la lumière, celle qui ouvre le livre, filtre et bouge à travers les pluies, révélant-réveillant les surfaces, celle des objets qui soudain s’éclairent, pomme qui rayonne, table qui s’illumine, planche oubliée ou « écuelle de lumière lapée de ronces noires ». Qui crée des images fortes, comme celle du sentier côtier « corde de pendu » sur le vide.
Fuir « l’encombrement général » et « les discours frelatés », retrouver patience et lenteur, attente et ferveur, éveil de tous les sens. « Redoubler d’effort », s’ouvrir au monde, à son mutisme, à son étrangeté, à « l’énigme de l’air » dirait Jacques Ancet. Accueillir en soi le songe « ce mouvement de rapatriement vers un rêve, une légende improbable, dont nous avons depuis longtemps désappris les mots ». Il faut parfois « rameuter les mots », les rassembler « en pont jeté sur le vide ». Ainsi : « Poésie aussi cela qui reprenant terre, s’ouvre au dehors, proche ou lointain, retrouve une assise ou affleure le dedans, l’intime du sujet » (Michel Dugué, spécial Encres Vives n° 445). Sans cesse interroger le monde et l’écriture, « l’indécision » des images, le défaut de la langue. Alors peut naître une sorte de consentement pacifié, un allègement, « tous les fils dénoués », qui s’approche parfois de la « joie ».
Lieu aussi du passage, de la fragilité humaine, où se profilent des silhouettes, humbles et chargées de sens, le passeur, le visiteur, l’homme qui boit à la rivière, en un geste sans âge. Précarité qui nous mène aux « Nocturnes », adressés à celle qui s’absente, les « yeux déshabités », final saisissant qui réverbère sur le livre l’ombre de l’inéluctable.
Mais face à la finitude, écrire serait ici, songe le lecteur, comme ces herbes folles, « un travail obscur pour un retour vivace ».

(Michel Dugué : « Tous les fils dénoués ». Editions Folle avoine)



Anne Moser et Jean-Louis Bernard : « Accueil de l’exil »

Dans cette nouvelle et belle collection accueillant le dialogue peinture-poésie, Jean-Louis Bernard inscrit ici ses mots dans les œuvres d’Anne Moser, espace habité de traces erratiques, sillages, pluies d’encre, courants d’énergie, sans doute très attirant pour celui qui écrit : « Tout est affaire de traces / et de lointains ».
Si les poèmes, parcourus de « vent d’ocre », de soleils griffés et de lumière noire, de sang et de limon, font écho aux couleurs et gestes du peintre, ils créent aussi leur propre univers, leur traversée de la blancheur première, neige, brume, givre « poussière blanche », où passent, autre palette, le bleu d’un fleuve, le violet du crépuscule ou « le vert antique des vagues ». « Tant de pinceaux dans la main qui farde le vide ». Il y projette ses « ombres en partance », y perçoit la musique du Temps, des « mille et un syrinx » au « clavier des vents…la cavatine des eaux illimitées ». Le livre s’ouvre sous le signe du Serpent, celui de la vie originelle obscure, émergé des eaux et du limon, à accueillir en soi pour plus de « sagesse »  ?
L’écriture semble souvent saisie dans « la sidération primale des origines ».
En cette plongée, à force de patience et de dénuement, « immédiat et présence prennent corps ». Il s’agit d’ « Etre juste / le reflet d’une voix / en route calme / vers l’inexistence / une voix réfractée / comme un très léger signe / sur le vent des ancêtres ».
Haute écriture, à la fois dense et trouée de silence, austère et sensible, zébrée de fulgurances, sans cesse au bord des limites, ouverte sur l’inconnu, le vide et la perte. Le poème ainsi frôle, enlace, secoue le corps, envahi de feu ou de froid, « lesté de plumes et de cendres ». La mémoire vibre, l’enfance resurgit, avec ses peurs, son microcosme. Des voix y tressaillent. Des scènes se réveillent, voluptés et fatigues. Des questions surgissent.
Le livre entier semble aspiré dans la soif de source et de fontaine, images focales récurrentes.
Les eaux, pluies, bruine, averse, rosée, larmes, viennent baigner l’errance aride et « les lèvres sèches », on cherche alors « l’humide des mots ». Et même si « l’exil est dans le verbe », on attend « toujours /les mots qui tanguent / au déserté des jours / pour que renaisse / sensible et dévasté / le poème ».

(Anne Moser et Jean-Louis Bernard : « Accueil de l’exil ». Les Lieux dits Editions, collection 2Rives)



Marilyse Leroux : « Le temps d’ici »


De Marilyse Leroux, je venais de lire « Blanc bleu » , une délicieuse nouvelle d’enfance, publiée aussi chez Rhubarbe.
Ouvrir « Le temps d’ici » , c’est sentir un souffle, une aile qui passe dans le bleu sans fin. Attente, lenteur d’accueil, « la patience est notre alphabet », jusqu’à ce que s’ouvre « une brèche dans l’épaisseur du monde ». Lumineuse, douce et fragile, aérienne, végétale, désirante, la parole voyage de page en page, de l’infime à l’immense, dirait Bachelard. Certes, il y a le poids des ombres, « l’à-pic du monde », les genoux repliés sur les chagrins, mais toujours renaissent ici ces matins du monde « où tout retourne à son origine ». Il y a ces instants « où le temps s’allège », nous soulève sur l’aile du possible, de l’appel, de l’accord au monde. Où les mots épousent les courbes du dehors, les orbes et les ondes. Où le corps poreux baigne dans la fusion des règnes. Car « le chant ne rompt pas / ne détruit pas / il épouse la matière / où se consume l’univers/ Il relie les formes, les êtres et les bêtes ».
Le tu et le nous s’unissent, cherchent ce qui rassemble, écoute, aime, monte, rêve.
Ici les mots jamais ne pèsent ou ne posent. Fraicheur et ferveur. Naissent des images neuves : « tu ramènes le silence / contre toi / comme une robe / pour le voyage ». On est toujours comme au seuil ou au centre d’une plénitude. Même la disparition s’ouvre au voyage…
Quelque chose de Jaccottet : même approche de l’Air, « qui aspire et appelle, ...parait tirer vers le rire, l’ardeur, l’essor, nous change en oiseaux légers » (Carnets). Regard purifié sur les arbres, les rivières, les riens ...et la « montée vers la lumière ».
Un beau livre, qui aide à respirer en ces temps oppressants, réveille « l’élan vital du langage » (Bachelard)

(Marylise Leroux : « Le temps d’ici ». édition Rhubarbe. Prix de poésie des écrivains bretons 2014)


lire aussi les articles de L Wasselin (ici) et de M. Baglin ( ).



Bruno Geneste : « Baltique oiseau du froid » & « Extension des forces errantes de l’Atlantique »

Bruno Geneste, créateur du « festival de la parole poétique », qui fête ses dix ans, et de la maison de la poésie de Quimperlé, déploie une énergie inlassable pour faire vivre sans frontière la poésie contemporaine. Son écriture est à l’unisson, animée de cette « force errante », de cette soif d’éveil magnifiée par Paul Sanda dans sa belle préface.
« Baltique oiseau du froid » nous plonge dans la lumière boréale. A le lire, on s’ouvre à la vaste respiration du grand Nord, à la nomination lacunaire du mouvant, aux signes fulgurants, aux traces de l’histoire humaine. On voit le temps qui sculpte les runes minérales, on sent vibrer des ondes de présences, des miroitements fugaces, la cendre des disparitions. La beauté nous aspire.
« Extension des forces errantes de l’Atlantique » , beau titre lui-même en extension du souffle. Ici se prolonge et s’approfondit la réflexion engagée dans « Fragments d’une poétique des contours ». Le long de la baie d’Audierne, des chemins côtiers de Kerfany à Trenez, ou des rives du Saint-Laurent, on retrouve son double chemin d’arpenteur méditant, croisant rivages et pages d’une vingtaine d’« alliés substantiels », « insurgés des lisières » qui éclairent et nourrissent sa vie et sa poésie, poètes, peintres, philosophes, dont Han Shan, Kenneth White, Saint-John Perse, Gabriel Lalonde, Pessoa, Mac Orlan, Morisset, Cendrars. Tout ce qui « jette en avant » et nous « illimite ». Il salue aussi les poètes disparus, Paul Quéré, Alain Jégou et Pierre Colin.
Ici la prose respire, épouse les variations de la lumière, la véhémence des éléments, les vibrations de l’univers, le questionnement du mystère, avec cette vigueur toute rimbaldienne qui le pousse vers l’avant, soulève la houle mentale, puise aux sources du temps, amplifie la vision, ouvre l’être à la vastitude.

(Bruno Geneste. « Baltique oiseau du froid ». Éditions Rafael de Surtis. « Extension des forces errantes de l’Atlantique », encres de fredofthewood.
Éditions Sauvages)



Robert Nédélec : « Quatre-vingt entames en nu »

Robert Nédélec, que je lis depuis plus de trente ans, construit peu à peu dans la discrétion une œuvre inclassable reconnue à juste titre par le Grand prix de poésie 2014 de la SGDL. L’objet livre est beau, comme toujours chez l’éditeur.
On entre ici dans une étrange galerie des métamorphoses à quatre entrées, où le mot NU se décline en NUage, NUances de noir, NUit, NUlle part. On n’y verra qu’ « Entames », morceaux de corps et de monde, blessures, cartes peintes jetées dans l’obscur.
On s’enfonce, on se perd dans une prose sans pareille, compacte, complexe, labyrinthique, mouvementée, peuplée d’images, de présences, « une prose peuplée d’haleines ». Tout égare le lecteur, une énonciation anonyme, ce « on » familier à l’auteur, le dédale d’une syntaxe multipliant les enchâssements, bifurcations, commentaires, incises, questions, obligeant parfois à des retours en arrière. Mais aussi le « regard qui s’égare », ces portes gigognes qui s’ouvrent et se referment, ces glissements d’images, surimpressions dans l’espace et le temps, ces visions soudaines saisissantes, d’où surgies, « morceau de femme anonyme », « spectacle silencieux de courses lentes », « fantômes inconnus sur les murs ». Une prose fascinante et superbe où se croisent violence et splendeur, barbarie et tendresse, éclats d’enfance, tristesse et dérision. On se sent par instants « frôlé par cet immense corps inconnu qui tourne autour du sien ».
Si le corps s’ennuage, se nuance de nuit, rêve ses nulle part en conditionnels lucides, il s’agit toujours, chez Robert Nedelec, du vertige de l’identité, de l’altérité, de ce jeu sans fin entre « masque et visage », de ses doubles, profilés derrière la vitre, l’écran, la haie, l’autre côté, où « mille sosies le regardent » - motifs récurrents dans son œuvre-. Il s’agit de la dérision de nos jeux de rôle, de la « pure illusion » du présent, où l’on n’est plus « qu’une moitié d’ombre dansante dans l’épaisseur de la nuit ». De l’écriture sous l’œil du soupçon, raillant ses « nus dont tu meubles ton vide » dit l’autre, ses débris, ses chimères, ses « oripeaux bizarres ». Mais, aussi fortement affirmée, de la nécessité de chercher, creuser, poursuivre dans les ruines ces fouilles impitoyables du dehors et du dedans, continuer à « brandir un mot comme un soleil éteint », dans cette tension blessée « vers quelque chose clair ».

(Robert Nédélec : « Quatre-vingt entames en nu ». Editions Jacques Bremond. Grand prix de poésie 2014 de la SGDL )



Erwan Rougé : « Passerelle » , carnet de mer

« Passerelle » de navigation, mais aussi mot léger et fragile, passage sur le vide, entre terre et mer, entre soi et l’autre, entre les mots et le monde, car « les mots sont des passerelles » (Octavio Paz), mais incertaines. Ce carnet de mer non daté va et vient du navire à la terre, à la maison de Loc Meven.
Le référent en italique situe les lieux, les rivages, les états de la mer et du vent, « brumes et boucailles », roulis, risques, tempêtes...
Jamais un décor, la mer intranquille remue sous la page ses lignes et rythmes, les « voix presqu’humaines » des vagues. Elle nous met face à face avec la profondeur, « l’insaisissable, l’imprévisible », la « présence d’un secret ».
L’autre, la femme restée à terre, proche et lointaine, habite sans cesse celui qui écrit. « Je ne crois plus qu’il soit possible de parler du réel de l’autre, tant il est différent et infini », mais « j’ai faim de ton secret ». Ecriture désirante, qui cherche à étreindre, l’instant, « l’étincelle », l’infime, « le fouillis et la merveille de l’autre », « l’âme d’autrui dans les bouts de mots ». Moments « d’extase ronde comme une gorge d’oiseau ». Tout ce qui va s’effacer soudain dans l’éclipse bouleversante de « la chambre blanche » lors d’une ischémie cérébrale, « un lent noir dans le cerveau », « un décrochement extrême », éprouvante traversée où tout est à réapprendre.
D’emblée, on reconnait cette écriture sensible, secrète, fiévreuse, habitée par ce qui tremble, ce qui vacille, ce qui frémit, ce qui bégaie… Une écriture du corps, «  animal d’odeurs, la peau, le sexe, la nuque », les eaux, les algues, le tanin, les racines. « Un travail physique », où « les mots crissent dans le cerveau, collent aux yeux, durcissent sur la peau ». Qui cherche à s’ouvrir à l’autre et à l’univers, violence et caresse, à s’alléger, aérien, pareil à l’oiseau, aspire à l’accord, à la transparence.
Proche parfois de Jacques Ancet, « être perdu entre lumière et peur ».
Ecrire pour rester fidèle « à cet inconnu que je regarde comme un intime », poursuivre, « continuer à croire à ce qui marche sur la page », « ouvrir l’éclair ».
Oui, Erwan Rougé, il nous faut de tels « livres de poésie pour revenir au monde ».

(« Passerelle », carnet de mer d’Erwan Rougé, édition L’Amourier, 2013, 12 euros)


Hélène Vidal : « L’indice des saisons »

Dans ce diptyque subtil, absence et présence jouent leur partition secrète. Variations accordées à « l’indice des saisons », au « mouvement du temps à marée basse », aux fluctuations intérieures.
Sur le fil fragile des mots, pas à pas, note à note, un peu balancée, comme en léger tangage intérieur, l’écriture est cette approche désirante, ce désir de capter « tout ce qui frémit », en puzzle incertain et scintillant, cette faim du monde qui dilate l’être, cherche une identité plus vaste, cette quête d’un allègement, malgré « ce qu’on traîne derrière », « cette ombre qui bascule », et «  les rats qui rongent », cette aspiration profonde au chant, même s’il « bégaie » et « s’efface »…
Mouvante, inventive, fragile, une écriture vive de souffles et de parfums, couleurs et saveurs, frôlements, frissons… Dont la syntaxe singulière laisse éclore l’imprévu, relie intimement les éclats du monde et de l’être. Des images étonnantes arrêtent le lecteur : « quand tu reviendras / le temps aura perdu son arbre »
Écriture « à tempera », « en touches minuscules », subtiles, sensuelles, intenses, dans l’œuf de plénitude où les corps s’accordent, où se profilent par instants les fêlures d’incertitude et de risque. Musique de l’instant.
Impressionnisme ? Oui, mais contemporain, qui sait fondre les sensations et les résonances, le dedans et le dehors, l’éphémère et la mémoire …

(Hélène Vidal : « L’indice des saisons » éditions Sac à mots, 2013, 64 pages)



Anise Koltz : « Soleils chauves »

Les lecteurs d’Anise Koltz le savent, ici l’écriture « n’aime pas les poèmes lâches / qui se bandent les yeux » ( L’avaleur de feu). D’où cette brièveté abrupte, tendue, toujours en alerte, animée d’une sorte de rage désespérée : « je crache mes poèmes avec le feu de l’enfer. »
Le livre s’ouvre et se referme sur le corps du poète, oiseau blessé puis rapace apportant sa pitance de mots au disparu. D’un poème l’autre, le je s’interroge, cherche « ses anciens visages », s’ouvre à l’autre, s’emplit des mémoires millénaires, s’amplifie dans une ascendance humaine remontant jusqu’à « l’unicellulaire ». Ici s’affrontent et s’étreignent les mots et le monde, le réel et les rêves, la vie et la mort « incrustée sous la peau », toujours « contenues dans ma parole ». Le dépouillement de la syntaxe redonne à chaque mot son poids, souligne l’irruption de raccourcis saisissants où se rejoignent le corps et le cosmos, le présent et les origines. « Je m’ouvre / à d’autres systèmes solaires ».
Des mots et motifs récurrents hantent le poème, qui traverse le « désert », écoute l’ « écho » qui traverse les corps, rencontre le « double » d’ombre qui surgit sans cesse sous les pas, les gestes, les mots, parle au disparu (« peu à peu tu deviens/ une migration douce de lumière /sur ma peau »), bute sur l’ « énigme » qui baigne le livre entier.
Ici sous les « soleils chauves » d’un monde finissant, privé de rayonnement, dans « les gémissements du siècle », désordre et chaos menacent une terre égarée, « éventrée ». Mais par l’acuité du regard – « les pores même sont un œil »  -, par les « portes tournantes » des rêves, par le questionnement incessant de l’inexplicable, par la quête du poème, Anize Koltz cherche à OUVRIR la conscience humaine.
Ainsi « la voix se soulève contre la mort », creuse vers l’inconnu ; ainsi « Je renais » ; ainsi « mes cendres inventeront un nouveau langage. »
C’est pourquoi cet âpre corps à corps avec notre condition mortelle demeure vivifiant.

(éditions Arfuyen)
Jacqueline Saint-Jean



Voir aussi :

Lecture de "Chemins de bord"

Portrait : A l’écoute de la « rumeur phréatique »


vendredi 2 octobre 2015, par Jacqueline Saint-Jean

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Portrait
de Jacqueline Saint-Jean



Jacques Ancet : « Chronique d’un égarement »

Poète, essayiste et traducteur, Jacques Ancet est l’auteur d’une cinquantaine de livres de poèmes et proses romanesques. Jacqueline Saint-Jean a lu « Portrait d’une ombre », une de ses dernières publications.


Jacques Ancet : « Portrait d’une ombre »

Auteur d’une cinquantaine de livres de poèmes et proses romanesques, Jacques Ancet vit près d’Annecy où il a longtemps enseigné l’espagnol dans les classes préparatoires aux grandes écoles. Également essayiste et traducteur, il a introduit en France l’œuvre de plusieurs poètes comme Luis Cernuda, Vicente Aleixandre, José Angel Valente, Saint Jean de la Croix, Xavier Villarutia, etc.
« Portrait d’une ombre » et « Chronique d’un égarement » sont ses deux dernières publications. Jacqueline Saint-Jean les a lues. Dans « Portrait d’une ombre », elle voit le titre emblématique d’une œuvre tout entière tendue vers l’insaisissable. Dans la lignée de « L’imperceptible » , mais dans une forme plus proche de « Chronique de l’égarement ».



Revue Autre Sud : dernier numéro

Dédié à Jean-Max Tixier, qui venait de nous quitter, le numéro 47 de la revue Autre Sud fut hélas le dernier, signant la fin d’une belle aventure commencée en 1998 dans la lignée des Cahiers du Sud (1914-1966), puis de la célèbre Sud , fondée par Jean Malrieu. Jacques Ancet est l’écrivain invité de cette ultime livraison.



Michel Baglin : « La Balade de l’Escargot »

A travers la première personne, nous entrons dans la conscience tourmentée du narrateur, architecte dont « la vie s’effiloche par tous les bouts », réfugié dans la double coquille de son camping-car et du silence. Très subtilement menée, l’intrigue diffuse ses révélations successives, sans artifices, avec un naturel confondant, imbrique les histoires les-unes dans les autres, tisse la toile des épreuves partagées.

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Anthologie poétique féminine : « Pas d’ici, pas d’ailleurs »

223 textes poétiques de 156 auteures nées dans 28 pays.

Longuement portée, mûrie, orchestrée, par Sabine Huynh, Andrée Lacelle, Angèle Paoli et Aurélie Tourniaire, préfacée par Déborah Heisssler, superbement éditée par Alain Blanc, cette anthologie poétique francophone de voix féminines contemporaines est au sens fort étonnante. Par sa problématique, son ouverture, sa conception, son ampleur (300 pages). Ici, pas de cloisonnements rituels ou parti pris d’école. Mais une composition en sept mouvements, sorte d’odyssée d’écritures, qui s’embarque « sous les cieux de l’errance », plonge « dans les flots du temps », s’enfonce « au royaume des ombres », fait halte au cœur d’instants solaires « dans l’île de la nitescence », explore « les contrées de l’intime », s’aventure « vers les caps de l’imaginaire », pour se réverbérer « sous une voûte de voix et d’encre ». Certes non exhaustive - c’est la loi du genre -, elle n’en ouvre pas moins un vaste espace polyphonique, où viennent vibrer, s’entrecroiser, se répondre, de multiples voix de femmes de tous horizons. « Nous avons opté pour la culture-monde » dit Sabine Huynh. La parole poétique interroge ici l’identité et l’altérité, l’errance, cet « appétit du monde » qui « nous préserve des pensées de système » (E.Glissant).
Mais « le lieu est incontournable » affirme aussi Glissant. Présent ou perdu, il s’inscrit ici fortement dans l’écriture, terres, rues, esprits du lieu, saveurs et blessures d’enfance, généalogies réelles ou imaginaires, sépultures, langue des pères, miroir des mères, mots oubliés, livres « comme des mains que je promenais sur le monde » (Sylvie Fabre). Mais aussi ses fixités, ses enfermements, « ce monstre du même » dont nous voyons toujours les ravages.
Alors, on part pour renaître, pour « déjouer la chaîne des parentés » (G Vidal-de Guillebon). L’ailleurs tend ses vertiges. Migrations. Exils. Mots déracinés. L’écriture a partie liée avec l’errance. Voyageuse immobile, on émigre parfois à l’intérieur. Mouvance. Fluidité. Métamorphoses. Toujours « inachevée », « l’identité, c’est un mouvement » dit Adonis. Entre deux terres, on tisse, on métisse des isthmes de mots. On s’écartèle, on s’amplifie. « Grande rapailleuse » d’Andrée Lacelle, « le regard germé de lieux et de temps ». (Florence Noël).
Parfois, ni d’ici ni d’ailleurs le texte ouvre un « transmonde » (Myriam Montoya), un Nulle part, ou l’appel des marges et lisières. Les mots se font demeure. « Poème, terre d’accueil et de retour » (Claudine Helft). Et « tu n’habites que ta voix » (Marlena Braster). Où se cherche parfois « une langue au souffle immense » (France Burghelle Rey).
Prose ou vers, lyriques ou conteuses, minimales ou foisonnantes, fluides ou éclatées, croisant l’ordinaire et l’onirique, introspectives ou intertextuelles, nourries de mythes et grands récits nomades, greffées d’autres langues, des écritures multiformes, en quête de « cette force du poème qui déplace les évidences et les frontières » (Aurélie Tourniaire).
Un très beau livre, à découvrir, à faire connaître, à offrir !

(« Pas d’ici, pas d’ailleurs ». éditions voix d’encre. 336 pages. 30 euros)



Luis Mizon - Alexandre Hollan : « Marée basse » suivi de « Six Arbres »

Après le roman « La mort de l’Inca », « L’éclipse » fut un coup de cœur, puis « La rumeur des îles blanches » (cf Rivaginaires 24 et 30). Depuis, je lis Luis Mizon.
« Marée basse », espace mis à nu, espace du poème. Lieu de traces, de bois flottés, de dévoilements, où le poète ramasse des offrandes de mer et « des morceaux oubliés de l’âme d’autrui ». Espace miroir où la mémoire afflue, où la vie se rassemble. Monde mouvant, tissé de correspondances, de synesthésies, où l’intime et l’immense s’unissent dans le corps, « peau sensible / aux baisers concentriques des étoiles / aux caresses des lucioles ». Où la langue cueille l’éclat fugace des couleurs. Où les variations de la lumière, tour à tour fauve, ultramarine, amère, noire, baignent mystérieusement les images.
Ici l’écriture rayonne d’un feu secret, sensuelle, cosmique, accordée au monde. Un peu sorcière, elle provoque des rencontres inédites : « la lune boulangère ou la mer provinciale qui cache ses mains dans son visage ». Entre blessure et caresse, fatigue et ferveur, mélancolie et merveille, elle reste tournée vers « les yeux du petit matin », vers « les fleurs de l’instant / leur beauté somnambule ». Elle s’inscrit dans le lignage humain, et qu’importe de vieillir « si je porte sur mon dos le corps d’autrui /usé par le lourd travail /de la tendresse ».
Même la mort retourne au monde : « nous serons cela / deux rides dans notre maison de sable ».
Suivent "Six arbres-poèmes" , recréant magnifiquement la symbolique multiple par son inscription dans l’histoire personnelle, l’osmose avec le végétal. Persiste sur la rétine l’image finale puissante de « l’arbre sans peur »

« illuminé par les phares de voiture
piaffant dans la rumeur du retour
la crinière de son feuillage
noire déployée sous la pluie
marchant contre le vent »


Face à la force étrange des créations d’Alexandre Hollan comme « taillées dans le bleu ».

(éditions Aencrages & co)



Pierre Colin : « Le Nord intime »

Pierre Colin vient de nous quitter. Il laisse une œuvre abondante, pleine de force et d’humanité. Je lui avais adressé ma lecture de son dernier livre « Le nord intime » .
Sous le signe de Taliesin se fait ici « l’adoubement de la parole ».
Retour au Nord intime, celui de la mémoire, de l’enfance finistérienne, barques et bois sacrés, fous de Bassan, route du Vent Solaire, mythes celtes. Mais le Nord est aussi ce qui dit la route et le sens. Et le poème interroge le chemin. Apprivoisant la distance et la patience du soir. Quand « il faut tout renommer, amour, tendresse, désespoir »
Au bord de l’adieu, frôlé par « les grands froids de la terre et des mots », quand s’épaissit le crépuscule et la barbarie du siècle, s’élève ici le chant profond des métamorphoses. Naissant d’une écriture immédiatement identifiable, charnelle, foisonnante d’images audacieuses, musicale, adagio mêlant force et douceur, percussions de sursaut, reprises de motifs fondateurs, car « tout retourne au bercail des langues ».
Mais si les hommes « répètent sans fin leur leçon de ténèbres », le poème sans fin accueille et suscite les éclairs de vie : passante de merveille, odeur des orangers, rouge-gorge des reviviscences. Car il s’agit toujours de renaître, de se recréer dans « l’argile des mots ». De ne pas renoncer. De faire face. Nostalgie future. D’en appeler à la vie, au rêve fécond, à l’impossible, à la beauté.
On garde en soi, au cœur d’un final émouvant : « Seulement l’oiseau du sourire qui nous vient de si loin que l’œil est sans pays et la main sans rivage »

(Pierre Colin : Le Nord intime. éditions D’autres univers, 2013, 8 euros)



Vénus Khoury Ghata : « La dame de Syros »

Dans une belle collection qui « confie au regard sensible d’un auteur » une œuvre d’un musée, Vénus Khoury-Ghata nous offre sa lecture d’une petite statuette des Cyclades, idole fémine nue aux bras croisés (2700 à 2300 av JC) bellement reproduite en couverture, dans le rabat et en page intérieure.
Si toute vraie lecture est rencontre, celle-ci se fait ardente, vibrante, troublante. A travers les strates de terre et de temps, à travers les sépultures, les siècles, les séismes, nous parvient une voix, lointaine et proche. Sur fond sonore, pioche et pelle, de la creusée désirante de l’archéologue, « l’homme qui parle avec ses outils », la statuette s’anime, parle, interpelle les vivants, ranime les vagues, les parfums, la rumeur des rues et de la mer. La fouille s’apparente ici à l’écriture, qui cherche à faire surgir l’enfoui, veut ressusciter la vie. Peu à peu s’opère une osmose troublante, le je se double, accueille celui de l’auteur, son histoire où passent l’ombre du frère perdu, la voix de la mère gardienne du foyer. Destins de femmes qui se mêlent à travers les millénaires. La description précise dévoile la perception du sculpteur qui l’a « ciselée »

« muette pour ne pas le contredire
bras croisés sur la poitrine pour éviter toute étreinte
cuisses soudées pour préserver ma virginité »

Telle Pygmalion, l’écriture, par sa vitalité rebelle, sa sensualité, sa liberté, son empathie, redonne vie au marbre, délivre les secrets enclos dans la matière, interroge l’art, son pouvoir et ses limites, va et vient entre créateur et créature, entre les vivants et les morts.

(38 pages. 10 euros. éditions invenit)



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