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Jean Chatard & Jean-Claude Tardif

« Choisir l’été »

Double lecture de Lucien Wasselin et georges Cathalo

Deux poètes amis croisent leurs poèmes pour un seul recueil.



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(Jean Chatard & Jean-Claude Tardif : « Choisir l’été… » Préface de Werner Lambersy, À l’index éditeur, collection Les Nocturnes, 106 pages, 15 €.)

C’est sans doute le dernier livre de poèmes de Jean Chatard, ainsi que celui-ci me l’annonçait dans une lettre de juillet 2015… Chatard, après avoir bourlingué sur les mers et bourlingué en pensée dans les transports parisiens (qu’il ne quittera qu’à la retraite) a toujours servi la poésie. Il a choisi pour son coup d’adieu (mais sait-on jamais ? ) l’un des exercices les plus difficiles : ce recueil, « Choisir l’été », est écrit avec Jean-Claude Tardif, les poèmes de Chatard figurant sur les pages de tribord et ceux de Tardif sur celles de bâbord… Comme l’ancien animateur du Puits de l’Ermite me l’écrit dans sa dédicace. On peut donc lire cet ouvrage à son gré : uniquement les poèmes de Chatard, suivis d’une lecture de ceux de Tardif (à moins que ce ne soit l’inverse) ou alors en continu. J’ai commencé par la seconde.

Disons-le tout de suite : l’exercice tenté par les deux poètes me laisse perplexe. J’ai eu quelques difficultés à entrer dans ce dialogue. Je ne saisis pas toujours en quoi l’un répond à l’autre, est-ce une affaire de pudeur ?
Sans aller jusqu’aux Texticules du hasard où la référence était le centon (1) c’est-à-dire de citer des mots des textes lus pour fabriquer son poème, j’aurais aimé un rapprochement plus étroit entre les poèmes de Tardif et ceux de Chatard… Certes, parfois (comme pp 16 et 17), les deux poètes donnent l’impression de dialoguer le temps du poème : sans doute est-ce dû au thème du poème et à l’adresse de Chatard à Tardif … Ou comme aux pages suivantes où la confiture de l’un répond aux faims de l’autre. Souvent, un mot suffit pour que l’autre rebondisse (chemins / sentier, ou je la regarde / je regarde les hommes, ou encore nuit / ombre…). Mais ça reste fugitif, c’est que le lecteur découvre deux univers poétiques très prenants.

J’ai retrouvé l’univers propre à Jean Chatard, ce que quelqu’un appelle le surréel, un surréel traversé de marins, de navires et de mirages. L’enjambement, fréquent, laisse à supposer que Chatard court après je ne sais quoi ; un plus de réalité ? Il faudra, un jour, écrire une étude sur l’art de l’enjambement chez Jean Chatard.
Je suis moins familiarisé avec celui de Jean-Claude Tardif, beaucoup moins : je crois me souvenir n’avoir lu qu’un recueil de lui (assez atypique me semble-t-il). Ce qui est trop peu : c’est donc plus une découverte que de véritables retrouvailles. Je trouve un poète soucieux de ses mots qui captent le réel au plus près sans ignorer l’échappée sur l’ailleurs : on croit presque sentir le jardin ou le soleil, on croit voir « le trait argenté de la truite »  ! Les quatre premiers vers du poème de la page 42 sont éclairants : « Le poème dort dans l’épaisseur du vent, / sous l’ourlet de la terre / dans la chaleur des mots / qu’on oublie de bercer. » J’aime cette approche du poème, même si ce dernier est avant tout un travail, beaucoup de travail ; même si le poète finit par ne plus s’en rendre compte.
Werner Lambersy, dans sa préface, a raison de souligner ce que le livre doit à « la bannière rouge de l’urgence à combattre jusqu’au bout pour le profit d’amour et le butin de cœur du genre humain, ce mauvais genre parfois si généreux, souvent même génial ! » C’est peut-être là que se trouve le dialogue entre Tardif et Chatard.

Alors, quelle lecture privilégier ? Aucune sans doute : « Choisir l’été » sera sans doute l’un des rares recueils à lire deux fois ! Car il est une histoire d’amitié entre deux hommes qui partagent « les alcools » de la poésie et les « croûtes de pain » du poème.

Lucien Wasselin.

(1). Centon : poème constitué d’éléments extraits d’un ou plusieurs autres et réarrangés de manière à former un nouveau poème. Paul Quéré donna lors des années 1970 dans les Texticules du hasard, la revue qu’il avait fondée, la consigne aux poètes invités de composer un centon à partir des textes lus…



Une lecture de Georges Cathalo


La pratique régulière de l’écriture poétique est une expérience généralement individuelle mais il arrive parfois que, grâce à des liens amicaux, deux poètes mettent en commun leur créativité pour composer un recueil dit « à quatre mains ». C’est le cas avec ce beau livre qui réunit les poèmes de deux amis de longue date. En croisant habilement leurs textes, ils ouvrent de nouvelles perspectives, tracent des sentiers inédits et témoignent de façon concrète qu’il est possible d’avancer face aux fracas du monde actuel. Encore faut-il avoir le courage de ces deux auteurs pour s’efforcer de changer « en or le bel ennui des habitudes ». Alors, « le jour avance plus vite / que ne le veulent les mots / ceux du poème que j’essaie d’écrire » et ceux qui tentent de faire le contrepoids au rouleau compresseur du temps qui passe.
La préface de Werner Lambersy invite le lecteur à une fructueuse découverte en prenant « la direction à suivre pour s’égarer », en s’aventurant sur « des terres poétiques souvent inexplorées ». Le préfacier n’hésite pas à rappeler le fertile parcours de ces « pirates d’abordage en hautes mers  », car, à un moment donné, il faudra « choisir l’été pour maintenir le rêve / son équilibre / face à la mort qui vient », choisir l’été pour « sentir monter le soir / le long des roses noires », choisir l’été pour plus tard, quand l’hiver sera venu. On ne peut que s’accorder avec cette belle initiative « qui nous tient debout avec nos métaphores, nos rêves », car choisir l’été c’est aussi choisir la vie et choisir la poésie.

Georges Cathalo



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Jean Chatard, Un revuiste au long cours

Jean-Claude Tardif & Jean Chatard : « Choisir l’été »



mardi 16 août 2016, par Lucien Wasselin

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Jean Chatard, marin, poète et revuiste

Jean Chatard est né le 12 février 1934 dans le Bordelais, à Sainte-Terre, entre les vignobles de Saint-Émilion et Saint-Michel de Montaigne, sur les bords de la Dordogne..
Nourri d’histoires de pirates et de flibustiers durant son enfance, il entre à 15 ans à l’École des Pupilles de la Marine, à 16 ans à l’École des Mousses et signe un engagement de cinq ans dans la Marine Nationale. Divers voyages, tant sur le voilier l’Étoile que sur le cuirassé Richelieu. Séjour de plus de deux ans à la "Marine aux Antilles".
À 22 ans, il quitte la Marine et entre dans les Transports parisiens pour y demeurer jusqu’à la retraite. Il se retire alors en Normandie.
Parallèlement, Jean Chatard s’est investi pleinement dans le domaine poétique avec l’ami des bons et des mauvais jours, Robert Momeux, avec lequel il fonde en 1965 "Le Puits de l’Ermite", aventure qui aboutit à un numéro spécial Raymond Roussel (repris par la revue de J.J. Pauvert Bizarre), puis à un numéro spécial : Domaine poétique international du Surréalisme (n° 29 — 30 — 31) de la revue "Le puits de l’Ermite", préfacé par Philippe Soupault. Puis il fonde "Soleil des loups" (24 numéros parus), avec la complicité de Michel Héroult et de Jean-Claude Roulet, puis de Jacques Simonomis.
Il a rédigé des centaines de notes de lecture et collabore à une vingtaine de revues par le biais de portraits, de chroniques, de compte-rendus, etc. Il est par ailleurs traduit en allemand, anglais, arabe, espagnol, polonais, portugais, roumain. Les peintres et illustrateurs Gabrielle Rigo, Charles Bézie, Hélène Roy, Claudine Goux, Patrick Guallino, Michel-François Lavaur, Cercl. D’Arganthe, Gérard Sendrey, Claude Caumel, Philippe G. Brahy, lui firent le plaisir d’illustrer ses textes.
Lors de fréquents voyages au Québec, il a travaillé avec la peintre Hélène Roy et en Europe essentiellement avec Claudine Goux. De 1967 à 2010, il a publié une quarantaine de recueils ainsi qu’une anthologie "Les archives de la nuit" (éditions de l’Arbre à paroles).
On lira également avec intérêt le n° 173 de la revue de Michel-François Lavaur, "Traces" (" spécial Jean Chatard ").



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