Max Alhau

Choix de poèmes

Max Alhau a publié des nouvelles et des essais, mais il est d’abord poète, avec plus de vingt recueils édités.
Voici quelques-uns de ses poèmes.

On marche, mais sans se rendre compte du voyage ; dans les lointains, c’est une autre terre que l’on aperçoit, comme une étape sans cesse différée. Derrière soi, le paysage s’est effacé, ma­gnifié par un feu invisible.

Là-bas, d’autres lieux nous appartiennent dont l’énigme n’est jamais résolue. Nul n’habite que l’éphémère, le frémissement de l’eau sous le vent. Pourtant au seuil de ce pays, la mort s’en­racine et les choses rendues à leur présence pas­sent outre le temps, les saisons dont la naissance est illusion.

La plaine devient le calque d’un ciel déses­pérément bleu.

On naît d’un lieu trouvé à force de quête patiente, attendu depuis toujours. Il y a dans cette rencontre la reconnaissance du corps envers la terre, l’alliance avec les arbres, les pierres. Même la lumière est racine qui parfait l’équilibre.

Le long des chemins, chaque pas recrée sa propre légende, inversant les données de la réa­lité, des paysages. Dans la transparence de l’air, sous la trouée du vent commence, sans jamais s’achever, un voyage qui tient lieu de reconnais­sance.

L’étendue de la plaine, l’abrupt des cimes, les pas s’y fondent et la piste autrefois parcourue impose de nouveau sa présence. A la place d’un arbre foudroyé éclate l’incendie, fût-il de courte durée. La forêt livre passage à l’ombre. Le corps, lui, a disparu depuis longtemps. A la force des liens s’oppose le libre accès vers ce qui semble hors d’atteinte.

Extraits de « Les mêmes lieux ». Rougerie éd.[/

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Nous sommes là, attendant au bord du chemin l’éclair ou la foudre. Nous nous souvenons du regard premier porté sur ces espaces. La brûlure n’a pas cessé, nous ne prétendons plus à rien, simplement à nous avancer davantage pour percer une quelconque énigme.

Sur un tronc d’arbre, une encoche signale le passage d’un promeneur attentif à son absence. L’ordre n’est pas établi : la source s’empare du fleuve tout entier, il y a lieu de poursuivre.

Extraits de « L’inaccompli ». Sud éd.

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Derrière la fenêtre et bien au-delà, on distingue des images vacillantes qui font tache sur le paysage, témoignant d’un temps a ras de mémoire.

De ces silhouettes, de ces horizons, de ces voix, chacun mesure la force, le pouvoir.

On tente de retenir ces mirages avec une rage vaine ou trop de nostalgie, comme si l’on inscrivait leur marque sur l’écorce d’un arbre appelé à grossir le feu.

Extraits de « A là nuit montante ». Voix d’encre éd.

Qu’as-tu retenu de cette aventure, à part quelques bribes d’une légende distillée par des voix maintenant hors d’atteinte ?

L’horizon a été ta toile de fond ; au bout du promontoire, tu n’as jamais aperçu le port voilé par la brume : tu étais englouti dans un songe prémonitoire.

Rien ne t’a été dérobé. Tes récoltes ont poussé sur des terres infertiles : tu les as engrangées pour des saisons de famine. Tu en as fait parfois l’offrande à des dieux exilés, à des étrangers sans patrie.

Tu marches, tu emplis le silence et le sentier que tu suis se ferme derrière toi.

Le nom d’une femme, une lumière qui hésite sont tes points de ralliement. Rien ne te manque pour accomplir ton voyage, les faiblesses et les hésitations, les fatigues et les faux-pas.

Nous surveillons une présence, une enfance qui persiste. Ni espérance, ni faux-semblants, mais une incroyable volonté d’accueillir ce qui fut, d’inventer ce qui subsiste.

Les paroles, l’imagination prolongent l’allé­gresse provoquée par la perspective d’une colline, par les remous d’une forêt. La nuit même semble radiée ; seule s’impose l’aube après laquelle tout est possible. Aucune attente ne sollicite notre hâte.

Au-dessous de nous, un oiseau s’égare dans son vol. Le bûcher conservera trace de son passage. La cendre sera son or, son éternité.

Se taire, se terrer puisque parler offense le silence, ébruite les secrets. Au désert, le gel, la nuit éprouvent le corps, le défraient de ses craintes. De cela également il est vain de rendre compte.

Les étoiles se souviennent peut-être de leur éternité maintenant révolue.

Ici, un âge sans mesure s’interpose entre le vent et le sable, le mirage et la réalité. Le jour peut éclore au moindre souffle.

Extraits de « Sous le sceau du silence ». Rougerie éd.

Celui qui interroge les arbres, les rochers attend-il une réponse ? Il se contente de regarder avant de s’abîmer corps et biens dans cet univers qui se résume à quelques hectares de terres et de rêves. Il n’est déjà plus ici mais dans des territoires que nulle frontière n’enclot et dont il partage l’étendue, herbe parmi les herbes, feuille parmi les feuilles. Ainsi un paysage n’abuse personne : il s’offre à qui veut bien l’appréhender.

Dire encore l’émerveillement face à un paysage, l’impression qu’en lui est résumé l’essentiel de l’existence. Le regard se porte, incessant, sur ce qui le compose : arbres, terre lourde, herbe soyeuse et sur l’horizon qui bleuit avec le ciel. Puis, soudain, le heurt brutal avec la réalité, le temps qui brise l’élan et brouille la vue, la blessure qui s’ouvre, le brouillard nappant ce tableau, s’enfonçant lentement dans les ténèbres, engloutissant celui qui s’était rallié au rêve, par inadvertance.

Que l’on songe à un paysage et aussitôt des images se bousculent, invisibles à l’œil mais tellement présentes.

Dans cette succession, l’autre est toujours le même, un chemin sous le soleil, au loin des montagnes qui voisinent avec le ciel, des sapins, des épicéas : pourtant cet ensemble n’est pas uniforme ni anonyme. Il se rattache à des terres précises, naguère parcourues. Tel est le pouvoir de ces souvenirs dont personne ne sait d’où ils renaissent, pareils à un feu soudain, à un orage imprévisible. Est-ce cela l’histoire de celui qui erre en lui-même afin de ne pas se perdre, de ne pas céder au vide pour que les mots soient ce cours rapide qu’il convient de saisir, de maîtriser ?

Un paysage et rien de plus, avec cette impression d’habiter à distance un royaume pas tout à fait perdu mais hors de portée, accessible seulement en ces instants d’un rappel inattendu.

Un paysage où l’on est prêt à s’aventurer une fois encore à travers les sous-bois de la mémoire

Extraits de « Proximité des lointains ». L’Arbre à paroles éd.

Les choses nous assignent à résidence
plus que les êtres et leurs paroles.
Nous disposons d’une patrie
que nous peuplons à notre gré.
Les arbres, les montagnes, un étang
nous incitent à l’indulgence.
Nous existons peut-être par défaut
et nous louvoyons corps et ombre
à la merci de toute erreur.

Ne médis pas des bourbiers, des marigots
et autres lieux sans histoire
ni intérêt comme on le croit.
Les paysages qui te sont concédés,
approche-les avec des gestes d’apprenti :
tu ne les oublieras plus.
Si tu t’engages dans des terres d’exil
ou dans des voies plus délicates,
continue de restituer au monde
ses élans d’une jeunesse foisonnante.
Il se trouvera toujours quelques anges
aussi noirs que le soleil
pour t’escorter vers le terme du parcours :
tu les remercieras d’une poignée de vent


Extraits de « Le bleu qui précède la nuit ». L’Arbre à paroles éd.



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Choix de poèmes



vendredi 22 mai 2009, par Michel Baglin

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Max Alhau est né le 29 décembre 1936 à Paris.
A u cours de son service militaire, il rencontre Gérard Le Gouic (photo ci contre).
Reprend des études de lettres à Paris puis à Toulouse, Licence, D.E.S. consacré à Alain Borne sous la direction de Michel Décaudin. C.A.P.E.S. de Lettres modernes.
Il enseigne dans la banlieue parisienne puis au C.N.E.D. de Rennes. En 1982, sous la direction de Michel Décaudin, thèse de doctorat : Gabriel Audisio, un écrivain méditerranéen.
Son temps se partage entre voyages, écriture, traductions de l’espagnol de quelques poètes et participation à plusieurs revues.

Sa bibliographie

Poésie :

Le Jour comme un ressac, Guy Chambelland, 1964,
Le Pays le plus haut, Guy Chambelland, 1966,
Le Temps circule, Subervie, 1968, Prix Voronca,
Itinéraire à trois pronoms, Guy Chambelland,
L’Espace initial, Guy Chambelland, 1975,
Trajectoire du vent, Brandes, 1979,
Passages, Rougerie, 1980,
Les Mêmes lieux, Rougerie, 1982,
L’Instant d’après, Brandes, 1986,
Ici peut-être, Rougerie, 1987,
L’Inaccompli, Sud, 1989,
D’un pays riverain, Rougerie, 1990,
Sous le sceau du silence, Rougerie, 1995, Prix Artaud,
Le Fleuve détourné, L’Arbre à paroles, 1995,
Le Bleu qui précède la nuit, L’Arbre à paroles, 1998,
Cette couleur qui impatiente les pierres, Voix d’encre, 1998,
Ocre, La Porte, 2001,
Interroger la terre, La Porte, 2002,
Á la nuit montante, Voix d’encre, 2002,
Nulle autre saison, L’Arbre à paroles, 2002,
Nommer la nuit, La Porte, 2003,
Horizons et autres lieux, Encres vives, 2004,
Proximité des lointains, L’Arbre à paroles, 2006, Prix Charles Vildrac de la S.G.D.L.
D’asile en exil, Voix d’encre, 2007, Prix Georges Perros.
Du bleu dans la mémoire, Voix d’encre, 2010.
Aperçus - Lieux - Traces, éditions Henry, 2012.
Le temps au crible, L’herbe qui tremble, 2014.

Nouvelles :

Le Chemin de fer de petite ceinture, Le Temps qu’il fait, 1986,
La Ville en crue, Amiot-Lenganey, 1991, Grand prix de la nouvelle de la S.G.D.L.
La Falconnière, Editinter, 2000,
Une ville soudain désertée, Editinter, 2004,
L’État de grâce, Le Petit Pavé, 2009.
Ailleurs et même plus loin, éditions du Revif, 2012

Prose :

Retour à Lisbonne, Tertium éditions, 2007.



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