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Jacques Ancet

« Chronique d’un égarement »

Poète, essayiste et traducteur, Jacques Ancet est l’auteur d’une cinquantaine de livres de poèmes et proses romanesques. « Portrait d’une ombre » et « Chronique d’un égarement » sont ses deux dernières publications. Jacqueline Saint-Jean les a lues.

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Jacques Ancet à Marrakech.
Photo IsabelleLagny

« Perdu… perdu…je suis perdu… » syllabes obsédantes jetées au fil du texte, dans tous ses livres, ici multipliés, cailloux blancs sur la voie de l’égarement (1). Dans le suspens, l’intervalle, entre le connu et l’inconnu, entre ce qui vient et ce qui s’en va... Écriture du passage, « là où l’éphémère souffle ». « Aux lisières, là où tout s’illimite et se confond » (3). Là où l’attente se tend à se rompre. Où nous sommes pris dans le flux naissant de la voix, sa poussée incessante, fiévreuse, désirante, vertigineuse. Écrire, s’égarer. Perdu. Éperdu. Saisir est son désir, saisir est son tourment. Être saisi. Être avec. Faire corps. Frémissante quête d’un accord impossible. Toujours recommencée. D’une fenêtre ouverte à la même fenêtre en final. En douze vagues, nombre du cycle et du devenir. Cherchant désespérément sa place, son identité obscure, cherchant à voir au-delà des noms, à pénétrer « l’énigme de l’air »(2). Accrochant le regard à quelques signes récurrents pour baliser la brume du monde, tronc et clôture structurant l’espace familier, bulldozer, mouche, main, pied. Au-delà de la perception domestiquée, retour à l’œil sauvage, danse des couleurs, abstraction des formes, poudroiement du jour. Retour à l’étrangeté de tout.
Quelque chose de l’enfance, dirait-on, « venant réanimer l’adulte comme on réanime une marionnette » (Deleuze) : désir et peur de se perdre, d’aller vers la forêt de l’inconnu, ennui vacant des jours solitaires, manière de vivre à cheval sur le présent, découverte de l’étrangeté du corps, comme Rilke sa main ou Alice son pied lointain, volonté d’ouvrir l’opacité des objets, jeux de syllabes. Et surtout, ce désir de commencement.
Des bribes de dialogues, comme surgies du vide ou du trop plein, se greffent dans ou entre les séquences de prose, elles-mêmes suspendues dans l’incertitude temporelle. Voix de proches, voix du « contradicteur » (dirait Char), méditation, questions, constats, reproches, bruits du monde dix mille morts, propos de passants, bribes éparses de la polyphonie du dehors et du dedans.
Une sorte de hâte fébrile brûle dans l’écriture, « le compte à rebours a commencé », lutte contre les forces d’inertie, la « fatigue grise », la perte de tout, le froid qui gagne, la nausée, le monde qui tombe en morceaux « les cris les crises le sang ». La peur que bientôt la voix ne s’éteigne, la peur de ne plus savoir se perdre « et que rien ne m’arrive ». Prêt à basculer, perdant le fil, la main, la tête. Images de morcellement, de démembrement d’un corps « qui n’est pas le mien ».
Tenace pourtant, la voix s’obstine, car il y a chez Jacques Ancet « cet emportement de vivre et d’écrire comme un seul mouvement interminable, irréversible »(3). Alors « la main poursuit son travail obstiné d’accueil et de regard », suscitant l’ouverture soudaine, magnifique et pleine :
« Alors, je déterre la lumière. Je lui rends sa splendeur… Je reprends mon souffle. J’ouvre les bras et tout s’y loge : l’espace, la violence et la douceur, le ciel blanc, la stupeur de la montagne, un bougé de feuilles, le cri passant d’invisibles oiseaux, la douleur et le chant, l’amour et ce qui nous déchire. Je ris. L’air me traverse. Je traverse l’air. Nous sommes le même éclat, la même transparence. »

Jacqueline Saint-Jean

1 La voix de l’égarement, la voie de l’égarement, Jacqueline Saint-Jean, Autre Sud n°47 consacré à Jacques Ancet.
2 "Énigme de l’air", très beau livre d’artiste et CD Yves Picquet
3 Entretien avec Jacques Ancet, Laurent Mourey, Autre Sud 47

Jacques Ancet

Jacques Ancet est né à Lyon le 14 juillet 1942.
Après des études secondaires et supérieures dans cette même ville, il fut lecteur de français à l’Université de Séville, puis agrégé d’espagnol. Il a enseigné plus de trente ans dans les classes préparatoires aux grandes écoles avant de se consacrer à son travail d’écrivain et de traducteur près d’Annecy, où il réside.

Auteur d’une cinquantaine de livres (poèmes, proses romanesques, essais), il a traduit parallèlement à son travail d’écrivain, quelques-unes parmi les plus grandes voix de la littérature hispanique comme Jean de la Croix, Francisco de Quevedo, Ramón Gómez de la Serna, Jorge Luis Borges, Vicente Aleixandre, Luis Cernuda, María Zambrano, Xavier Villaurrutia, José Ángel Valente, Antonio Gamoneda, Juan Gelman, etc.

Il a obtenu de nombreux prix : le prix Hérédia de l’Académie française, le prix de poésie Charles Vidrac de la SGDL, le prix Guillaume Apollinaire, Prix européen de littérature, etc.



Voir aussi :

« L’âge du fragment »

« Entre corps et pensée »

« Les livres et la vie »

« Huit fois le jour »

« Portrait d’une ombre »

« Chronique d’un égarement »

Jacques Ancet dans la revue "Autre Sud"



dimanche 4 décembre 2011, par Jacqueline Saint-Jean

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Jacques Ancet
Chronique d’un égarement


Lettres Vives éd.

Bibliographie

Poésie
Les travaux de l’infime, coll. PO&PSY in extinso, Érès, 2012
Portrait d’une ombre, coll. PO&PSY, Érès, 2011
Chronique d’un égarement, Lettres Vives, 2011
Puisqu’il est ce silence, Prose pour Henri Meschonnic, Lettres Vives, 2010
Les morceaux de l’image, avec Colette Deblé, Ficelle, 2010
Portrait du jour, La Porte, 2010
L’amitié des voix : I Les voix du temps II Le temps des voix, publie.net, 2009
L’Identité obscure, Lettres Vives, 2009
L’orage vient, La Porte 2009
Journal de l’air, Arfuyen, 2008
Entre corps et pensée, anthologie composée par Yves Charnet, le Dé Bleu, 2007
L’Heure de cendre, Opales, 2006
N’importe où, La Porte, 2006
Diptyque avec une ombre, Arfuyen, 2005
Un morceau de lumière, Voix d’encre, 2005
Sur le fil, Tarabuste, 2006
La Dernière Phrase, Lettres Vives, 2004
Le Fil de la joie, La Porte, 2003
La Brûlure, Lettres Vives, 2002
On cherche quelqu’un, Dana, 2002
Le jour n’en finit pas, Lettres Vives, 2001
La Cour du cœur, Tarabuste, 2000
Vingt-quatre heures, l’été, Lettres Vives, 2000
L’Imperceptible, Lettres Vives, 1998
A Schubert et autres élégies, Paroles d’Aube, 1997
Silence corps chemin, Mont Analogue Éditeur, 1996
La Chambre vide, Lettres Vives, 1995
Le Bruit du monde, Paroles d’Aube, 1993
Sous la montagne, Messidor, 1992
De l’obstinée possibilité de la lumière, Éliane Vernay, 1988
Lisières, Dominique Bedou, 1985
Passé composé, Le Verbe et l’empreinte, 1983
Avant l’absence, Éliane Vernay, 1979
Courbe du temps, Éliane Vernay, 1975
L’Autre Pays, Plein Chant, 1975
Silence corps chemin, Thomas, 1973 et 1975
Le Songe et la blessure, Plein Chant, 1972 et 1974

Prose
Obéissance au vent
I — L’incessant, Flammarion, 1979.
II — La mémoire des visages, Flammarion, 1983.
III — Le silence des chiens, Ubacs, 1990, réed. publie. net, 2009.
IV — La tendresse, Mont Analogue Editeur, 1997, rééd. publie.net, 2011.
Le dénouement, Opales, 2001.
Image et récit de l’arbre et des saisons, André Dimanche, éditeur, 2002.
La ligne de crête, Tertium éditions, 2007.

Essais
• L’amitié des voix : I Les voix du temps II Le temps des voix, publie.net, 2009
• La voix de la mer, publie.net, 2008
• Chutes, Alidades, 2005
• Bernard Noël ou l’éclaircie, Opales, 2002
• Un homme assis et qui regarde, Jean-Pierre Huguet, 1997
• Entrada en materia, Cátedra, 1985
• Neuf poètes espagnols du vingtième siècle, Plein Chant, 1975
• Luis Cernuda, Poètes d’aujourd’hui, Seghers, 1972

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