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Thierry Jonquet, portrait

Chroniqueur des temps modernes

« La Bête et la Belle », « Les Orpailleurs », « Rouge c’est la vie »

Thierry Jonquet est mort en août 2009 à l’âge de 55 ans. Il était reconnu comme un des auteurs majeurs de la littérature noire française. Inspirés de faits divers et de sa propre expérience, ses romans abordent les sujets d’actualité à travers des personnages marquants et des constructions aussi inventives que solides.



Décédé le 9 août 2009, Thierry Jonquet est reconnu comme un écrivain majeur, auteur de romans noirs - tendance « néo-polar » -, mais aussi de récits autobiographiques comme « Rouge c’est la vie » qui raconte son engagement chez les trotskistes de Lutte Ouvrière, puis à la Ligue Communiste Révolutionnaire dans les années 70-80, ou comme « Jours tranquilles à Belleville » .
Ses romans lui servent à aborder des sujets d’actualité et sont nourris de faits divers ou de ses propres expériences. Chroniqueur des temps modernes, il brosse à travers eux des tableaux très réalistes de la société contemporaine et témoigne de la misère, des dérives, de l’obscurantisme ou de la violence qui la gagnent. Ainsi en est-il de son dernier roman, « Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte » , une fiction poignante mais aussi un témoignage magistral et sans concessions sur les banlieues (lire la critique).
Son style ne s’embarrasse pas de fioritures mais est très agréable et d’une efficacité sans failles. Sa narration subtile, servie par une construction solide et souvent inventive, s’appuie sur des personnages auxquels on croit d’emblée, tant ils sont bien campés, et sur une documentation sérieuse. Thierry Jonquet, d’ailleurs, recourt peu à l’imaginaire, mais sait donner chair à ses propres souvenirs comme il sait donner vie aux scènes qu’il rapporte.
En somme Thierry Jonquet est un vrai conteur, ce qui fut perceptible dès ses premiers livres et lui valut un rapide succès.

« La Bête et la Belle »


Sous ce titre évoquant un conte, Thierry Jonquet, offrait en 1985 un roman noir de très belle facture. Il n’avait alors encore publié que quelques romans, « Mémoire en cage », « Le bal des débris », « Mygale » , mais quelle maîtrise dans la manière de raconter !
Mêlant les points de vue de ses divers personnages (l’enquêteur Gabelou, l’Emmerdeur, le Coupable, le Visiteur, le Gamin, la Vieille, le Commis-Boucher, la garce et surtout ce Vieux Léon dont la véritable identité constitue la surprise finale), il nous embarque dans une histoire de meurtres camouflés en suicides ou en accidents. On comprend très vite qu’il n’en est rien, à l’instar de Gabelou dont l’enquête piétine cependant. Pour le lecteur, c’est le monologue intérieur (notamment à travers ce que l’assassin confie jour après jour à un dictaphone) qui est le vrai mode de dévoilement.
Passablement dérangé, le Coupable vit (presque) seul au milieu des ordures qu’il entasse dans son appartement au point de ne plus avoir de place pour dormir. Il a la passion des trains miniatures et une femme qui le trompe. Mais aussi un confident, le vieux Léon, qui sait tout et ne dira pourtant rien au commissaire, parce qu’il a enfin trouvé un copain, un vrai…
Jeu de mensonges, de fabulation, d’évitement de la réalité, cet envoutant bouquin est aussi un reflet de la terrible solitude des êtres, dont beaucoup sont des éclopés de la société. La critique sociale et l’histoire y sont moins présentes que dans d’autres de ses romans, mais le charme de la narration et le talent de Thierry Jonquet jouant avec la compréhension et les intuitions de son lecteur, sont très opérants.

« Les Orpailleurs »


« Les Orpailleurs » est un de ses romans les plus connus.
Le corps d’une femme décomposée découvert dans un immeuble délabré de Belleville est le premier d’une série. Deux autres cadavres de femmes suivront avec, elles aussi, la main droite tranchée. Le meurtrier poursuit une vengeance qui vient de loin, l’enquête s’orientant peu à peu vers la Pologne. De Paris aux camps d’extermination, les personnages et le lecteur remontent ainsi le temps et pénètrent dans l’histoire par la mémoire de la Shoah.
La scène inaugurale de la découverte d’un cadavre en putréfaction, par son réalisme hallucinant, mais aussi par l’économie des moyens (pas de complaisance dans l’horreur, seulement les mots justes et l’art de rendre visuelle chaque scène) donne le ton du roman d’un écrivain accompli, dont les personnages ont une vraie épaisseur humaine. Le commissaire Rovère, la juge Nadia Lintz, le médecin légiste Pluvinage, Montagnac, Isy Szalcman et quelques autres sont d’ailleurs repris dans la série télévisée « Boulevard du Palais » : Thierry Jonquet, ne l’oublions pas, était aussi scénariste.

« La Vigie et autres nouvelles »


Neuf nouvelles sont rassemblées dans ce recueil, la plupart ressortissant du genre « noir », plutôt sarcastiques et empreintes d’humour.
« Trente sept annuités et demi » ouvre la marche, Jonquet nous y embraque dans l’administration pour railler le fonctionnaire creux et misérable, le chef de service qui lui a fait abandonner jadis l’Éducation Nationale. Féroce et hilarante, elle est sans doute la plus réussie de l’ensemble. Avec « Le témoin », c’est un jeune beur qui dénonce avec une belle verve les agissements de petites frappes locales, ce qui nous vaut en portrait en creux du locuteur, et une peinture des cités. « Automne », en une page à peine, annonce la terrible noirceur qui sera celle du dernier roman de Jonquet. « Natalya » nous fait flirter avec les héros de la littérature d’espionnage pour finalement nous amener d’une pirouette sur un terrain plus drôle et malicieux. « La bataille des Buttes-Chaumont » est plus longue et met en scène, en 2028, la guerre livrée par Garry, contre les étrangers, qu’il juge être tous des envahisseurs squattant le quartier de Belleville. C’est également par anticipation, avec « Les gars du 16 » que l’auteur fait le portrait des dernières heures d’un vieil enfant de 68 dans un futur où plus personne ne connait le moindre slogan révolutionnaire ni ne sait seulement lire… « La colère d’Adolphe » nous emmène au paradis où Beethoven, Homère, Mozart, des jazzmen et Adolphe Sax entrent en dialogue, alors qu’avec « That’s Entertainment », c’est l’Enfer qui reçoit un Capone jaloux de tous les dictateurs bien mieux vus que lui en pareil endroit... Enfin, « La Vigie », conte la série de morts violentes qui, en 1995, suivent le décès d’un ancien poilu avant la commémoration de l’armistice dans un petit village martyrisé en 14/18…
L’art de la nouvelle prend ici des formes variées pour témoigner d’une autre facette du talent de Jonquet.

« Rouge c’est la vie »


Thierry Jonquet avait 14 ans en Mai 68. Dans ce roman très largement autobiographique, il raconte à travers son héros, Victor, ses années d’apprentissage de militant d’extrême gauche : premières révoltes du lycéen et premières manifs, puis recrutement par Lutte Ouvrière dont le sectarisme et l’organisation très « verticale » finissent par le rebuter. Il passe alors chez le concurrent trotskiste, le journal Rouge (et le Secours Rouge), qui donna naissance à la LCR. De 68 à 73, dans une période politique particulièrement riche et agitée, Jonquet décrit avec minutie et une grande fidélité la vie du militant de base : manifs bien sûr, et bagarres avec l’extrême droite des groupes d’Occident, mais surtout vente du journal, distribution des tracts devant les usines, formation au marxisme par les lectures incontournables de Marx, Engels, Lénine, Trotski, et les discussions programmées dans les cafés avec les « liaisons » et les « contacts », recherche d’informateurs dans les boîtes, rédaction des articles, etc.
Qui a vécu ces années de ce côté de la frontière (partageant une époque il est vrai très manichéenne) ne peut que s’y reconnaître et reconnaître la ferveur, la révolte, les espoirs, le lyrisme utopique qui les ont marquées. Sans oublier le sacrifice de son temps au profit d’actions souvent répétitives, la naïveté, voire la crédulité pouvant conduire aux simplifications abusives comme au happening parfois un peu parano…
La construction du récit témoigne comme toujours chez Jonquet, d’une belle maestria. Pour regarder dans le rétroviseur en évitant les flashes-back, l’auteur invente l’administration des Hautes Autorités Aléatoires régentant le destin des mortels. Le livre raconte donc les prémisses d’une histoire d’amour, celle qui le lie à sa femme rencontrée dans ses années-là.
Jeune juive ashkénaze, Léa s’était engagée dans l’expérience des kibboutz et de l’utopie communautaire des jeunes juifs d’extrême gauche. Avec la même sincérité et la même énergie que Victor dans la lutte révolutionnaire. Puis les mêmes désenchantements. Leurs chemins, a priori très peu faits pour se croiser, vont pourtant se rapprocher insensiblement jusqu’à se rejoindre à la fin du livre. Un même dégoût de l’ordre établi, un même désir de justice sociale et de dignité ont orienté leurs parcours.
Mais dans l’un et l’autre cas, ils n’auront pas cessé d’exercer leur regard critique sur leur propre engagement. Non sans conserver quand même une tendresse pour un romantisme révolutionnaire qui fait paraître bien fade le temps présent.

Michel Baglin



Lire aussi :

« Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte »

« Jours tranquilles à Belleville »



jeudi 2 septembre 2010, par Michel Baglin

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Thierry Jonquet

Thierry Jonquet est né le 19 janvier 1954 dans une famille ouvrière du XIème arrondissement de Paris. Il se passionne très tôt pour le cinéma et pour les livres En 68, âgé de quatorze ans, il découvre la vie, l’amour, les manifs, la shoah, et dans la foulée milite chez les trotskistes de Lutte Ouvrière, puis à la Ligue Communiste Révolutionnaire.
Il suit des études de philosophie et d’ergothérapie, et enchaîne les petits boulots avant de travailler à l’hôpital, dans les services de gériatrie et de psychiatrie. Cette expérience l’amènera, un peu par hasard, a écrire ses premiers romans, notamment « Mémoire en cage » et « Le bal des débris », inspiré par la littérature noire qu’il découvre alors et notamment par Jean-Patrick Manchette. Quelques années plus tard, en 1984, il cesse toute activité professionnelle pour se consacrer à l’écriture.
Toujours militant, il quitte cependant la Ligue en 1992, ses engagements consistent alors en des participations ponctuelles aux actions de l’association Ras Le Front ou à l’aide apportée aux sans papiers.
Son dernier roman, « Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte », a paru en 2006. Il y décrit la violence qui s’installe dans les banlieues avec les mafias et l’intégrisme religieux.
Thierry Jonquet est mort le 9 août 2009 à Paris à l’âge de 55 ans.

Bibliographie

Mémoire en cage, Albin Michel, 1982 ; Série noire n° 2397, 1995
Du passé faisons table rase, Albin Michel, 1982
Le Bal des débris, Spécial-Police n° 1848, 1984
Mygale, Série noire n° 1949, 1984 ; Folio n° 2684, 1995
Cours moins vite, camarade, le vieux monde est devant toi ! Fleuve noir GF, 1984
La Bête et la belle, Série noire n° 2000, 1985
Le Manoir des immortelles, Série noire n° 2066, 1986
Le Secret du rabbin, Clims, 1986
Comedia, Payot, 1988
Le Pauvre nouveau est arrivé, Manya, 1990
Quelques dimanches au bord de Marne, Amattéis, 1990 (avec Patrick Bard)
Les Orpailleurs,Série noire n° 2313, 1993
La Vie de ma mère ! Série noire n° 2364, 1994
La Banlieue des quatre dimanches, Le Parcours, 1996, (avec Patrick Bard)
Moloch, Série noire n° 2489, 1998
Rouge c’est la vie, Seuil, 1998
Jours tranquilles à Belleville, Méréal, 1999.
Ad vitam æternam, Seuil, 2002
Mon vieux, Seuil, 2004
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, Seuil, 2006



« Mygale ».


« La piel que habito » , le dernier film de Pedro Almodovar, serait adapté du polar de Thierry Jonquet, « Mygale ». Je n’ai pas vu le film et ne sais donc ce qu’il en est. Mais on nous dit que ce film du réalisateur madrilène concentre à peu près toutes ses obsessions : frontière entre identités sexuelles, séquestration, travestissement, manipulation, vengeance et rédemption. Tout cela est bien dans le roman de Thierry Jonquet, un roman noir à quatre personnages dont on ne comprend que très progressivement ce qui les lie : l’horreur répétée, le cauchemar de la violence, appelant la vengeance. Mais aussi et en dépit de tout, un espoir vraiment très incertain, une flamme vacillante, celle de la pitié ici ou de l’amour renaissant là… au cœur des êtres sans doute pervers mais jamais tout à fait perdus ?...



« Consterné par la violence »

Dans un entretien réalisé par Maya Szymanowska en mars 1999 pour Fluctuat.net, à la question « Qu’ajoute un roman noir à ce que l’on lit dans la presse ? », il répondait :
"Pas grand chose. En lisant les journaux je suis consterné par la violence qu’ils décrivent, par la barbarie de notre monde. Au lieu de ruminer cela tout seul dans mon coin, j’écris des romans à partir de ce matériau de faits divers. Cela me permet d’évacuer mes angoisses. Cela permet au lecteur de retrouver les problèmes de l’actualité à travers une histoire romancée."
Lire l’entretien complet

Hommage

On trouve un bel hommage de Thierry Jonquet après son décès sur Rue 89. Lire.

Site

Thierry Jonquet avait un site officiel, toujours consultable. Voir



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