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Jean L’Anselme

« Con comme la Lune » (poèmes)

Jean L’Anselme, qui nous a quittés à 92 ans en décembre 2011, ne se prenait pas au sérieux en se revendiquant « Con comme la Lune », titre d’un de ses recueils paru chez Rougerie éd. L’occasion de s’offrir un petit tour sur les chemins de traverse de cet auteur iconoclaste, inspiré par l’Art brut et les gens ordinaires, poète sans dieu ni maître, burlesque et goguenard.

Voici quelques poèmes extraits de son recueil.



Dans mon village on a mis
le commissariat rue de la Liberté,
le cimetière rue de l’Égalité,
l’École rue Joyeuse
et l’ Avenir en impasse...

Puis, moi, rue des Félibres
près de la rue Mistral
et de la rue de Provence !

Je n’invente rien.

Quand l’amour se rouille

L’ amour c’est un peu comme un col de chemise,
quand l’amidon s’en va le tissu devient mou,
piteux comme un torchon qu’on sort de la lessive
usé d’être mâché comme un caramel mou.
L’amour a le destin de ce col de chemise,
à quoi sert d’effacer l’effet des détergents,
quand il n’y a plus d’apprêt, ce n’est plus comme avant.

De fièvre ou de torture

Pour combattre la mort
faites la grève de la fin.
A tisonner le « feu »
on se retrouve en cendres.
À quoi sert de mourir,
il faut partir à point.

***

Don d’organes

Je donne ma main à ma sœur kinésithérapeute,
je donne mes tripes à Caen,
mon cœur aux restos,
mes reins sûrs aux caniveaux.
Je donne ma tête de lard à l’art,
je donne mon foie aux morues,
mes yeux à Michèle Morgan,
mes dents à Adam
et ma langue au chat d’Ève.
Je donne mon sang impur aux microsillons.
Je donne mon cul à ma chance qui en a besoin.
Je donne mes jambes à mon cou
et mes bras autour du tien.
Je donne mon dernier souffle au bouche-à-bouche,
je donne mon pied à ma maitresse,
je donne mon âme. Adieu.
Et ce qui reste aux chiens.
OU
COMMENT ÉCONOMISER
UN ENTERREMENT

***

Pendant 500 000 km, la fourgonnette 4 CV des Éditions Rougerie a sillonné les « quatre coins de l’hexagone » pour distribuer la production dans les librairies. Jean L’Anselme lui rend ainsi hommage :

LA LÉGENDE DE LA VIEILLE RENAULT

La vieille Renault de guerre revint,
portant ses tripes dedans ses mains.
Rougerie était sur le créneau
qui voit venir sa vieille Renault

Dites-moi, ma mère m’ami
que pleurent nos poètes ici ?
Ils pleurent la F4 des Rougerie
qui ne quittera plus son abri.

Et pourquoi, ma mère m’ami
Pour quat’ chevaux pleurer ainsi ?
Parce que si s’en va l’outil
Y aura plus de livres en librairie.

Dites-moi, mère m’ami
Pourquoi j’entends cogner ici ?
Ce sont les Rougerie nez dans le moteur
asticotant les ch’vaux vapeur.

Terre entends-tu, terre que crains-tu
pour cette vieille Renault fourbue ?
Que ses 500 000 au compteur
aux poètes ne portent plus bonheur.

POÉSIE- MODE D’EMPLOI (extraits)

La poésie, on ne sait pas ce que c’est, mais on la reconnaît quand on la rencontre.

La poésie, c’est mon cousin Anicet. Sa mère disait toujours de lui en levant les yeux : « C’est un poème », en prenant le ciel à témoin et sa tête entre ses mains.

Le poète c’est quelqu’un qui se lève la nuit pour écrire. D’autres se lèvent pour d’autres raisons mais l’envie est aussi urgente.

Le poète est bien placé pour vous dire qu’entre un méconnu et un mec connu, il y a tout un monde.

Le laid n’est pas si moche, c’est pas ce qu’il y a de pis, c’est avec du laid que je fais mon beurre.

La mauvaise poésie est très utile car elle met la bonne en valeur.

Si le style fait l’homme, le style haut ne fait pas l’auteur.

Langage châtié, langage châtré.

Si vous voulez échapper au convenu, aux convenances, au compassé, aux complaisances, au compliqué, aux conventions, au conformisme, aux contraintes, écrivez « con ».

Il faut garder au style ses saveurs naturelles. Vive le style « bio » ! Non au style ampoulé... aux hormones.

Ces poèmes sont extraits de "CON COMME LA LUNE" Rougerie éd.



Lire aussi :

Portrait de Jean L’Anselme

lundi 23 février 2009, par Michel Baglin

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Sa vie

Jean-Marc Minotte alias Jean L’Anselme flirte aujourd’hui avec les 90 printemps.
Né dans la Somme (« bête de somme », donc), le 31 décembre 1919, dans un milieu modeste auquel il est resté très attaché, il fut sportif de haut niveau (international de handball), entra dans la Résistance dès janvier 1941 (« pour éviter l’affluence de 44 »), devint instituteur puis passa 40 années au service du Livre au ministère des Affaires étrangères.
S’il a approché la poésie au contact des amis de l’École de Rochefort, côtoyé Éluard, Aragon, etc. c’est surtout sa rencontre avec Dubuffet, Gaston Chaissac et l’Art Brut qui a bouleversé et réorienté son écriture.

Ses œuvres principales

Chez Rougerie :
La danse macabre, 1950, épuisé
Clés de cadenas de la poésie, 1953
Au bout du quai, 1959
Du vers dépoli au vers cathédrale, 1962, épuisé
Mémoires inachevés du général Duconneau, 1969, épuisé
Les poubelles, 1977, épuisé La France et ses environs, 1981
L’Anselme à tous vents, 1984. Prix de la Société des Gens de Lettres
Pensées et proverbes de Maxime Dicton, 1991
Le Ris de veau, 1995, épuisé
La Chasse d’eau, 2001, épuisé
Ça ne casse pas trois pattes à un canard. Et après ?, 2005

Chez des éditeurs différents :

Poésie
À la peine de vie, L.E.C., 1947
Le Tambour de ville, L.E.C., 1948, Prix Apollinaire
L’Enfant triste, Éd. Pierre Seghers, 1955
The Ring around the world, Rapp and Carroll, Londres, 1957
La Foire à la feraille, Les Éditeurs Français Réunis, 1974, Prix de la Société des Gens de Lettres

Prose
Le Caleçon à travers les âges, Éd. Vodaine, 1966

Albums pour la jeunesse
On vous l’a dit, Éd. Robert Delpire, 1955
Pierre et le Hibou, Hachette, 1972
Qui parle de bonheur, École des Loisirs, 1977

Étude
L’humour raconté aux (grands) enfants, Éd. Enfance Heureuse, 1988

Monographie
Jean l’Anselme, aujourd’hui, Éd. Soleil Natal ; Coll. Fresque d’Ecrivain, 1997.

Colloque
Jean L’Anselme. Pour de rire et pour de vrai... Actes du Colloque de l’Université d’Angers. Presses de l’Université d’Angers, 2003.

Jean L’Anselme a obtenu le Prix Apollinaire dont il a été membre du jury.
Bien sûr, il figure dans de nombreuses anthologies, même s’il a déclaré :

« Quand une anthologie paraît, tout bon poète (ou mauvais) s’y précipite pour constater qu’on l’a oublié une fois de plus. »

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