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Eugène Guillevic, portrait

Creuser pour « prendre pied »

Lectures de Michel Baglin

« Le poème est là où les mots sont debout », proclame Eugène Guillevic. Cette définition dynamique dit toute l’ambition poétique d’un auteur qui se fit connaître, en 1942, avec « Terraqué » et dont l’œuvre compte parmi les plus importantes de la poésie contemporaine.
Sa poésie qui se propose d’« Aller toujours plus profond » se demande comment parvenir à être ici et maintenant, dans un réel et un présent qui seuls lui importent. Une quête qui procède par « creusements », pour mieux habiter la terre, « prendre pied » au cœur du monde - ce qui constitue le sens profond de l’œuvre.



« Présent »

Eugène Guillevic nous a quittés en 1997. Après « Quotidiennes » , un deuxième recueil posthume a paru chez Gallimard, sous le titre de « Présent ». Sa dernière compagne, Lucie Albertini, y a réuni des poèmes inédits de 1987 à 1997, classés par année à l’exception de la suite « Vieillir », qu’elle préface et annote. Cent soixante et onze textes – brefs, évidemment, comme Guillevic nous y a accoutumés – qui sont de tonalités différentes, mais nous renvoient toujours à un poète debout (n’affirmait-il pas que « le poème est là où les mots sont debout » ?). Un poète conservant la même faim du monde : « De plus en plus / Je savoure pleinement / La vie dans la vie », proclamait-il à 88 ans !
Comme si l’âge n’avait su entamer cette volonté farouche de présence que tous ses recueils, depuis « Terraqué » , répètent :

« Vieillir, / Préserver, accroître / En soi le désir / D’embrasser l’univers, / De se l’incorporer. »

Ni diminué cette curiosité toujours en éveil :

« Et la présence au monde / Pose toujours les mêmes questions, / Anime les mêmes envies. »

La concision ni la forme ramassée des fragments (ses fameux « quanta ») n’ont jamais empêché Guillevic d’atteindre cette sorte de vision cosmique où, du grain de sable à l’étoile, entre deux infinis, il semble toujours chercher, par forages successifs, « comment tient le monde ».
Pour habiter la Terre, « prendre pied » au cœur de l’univers (ce qui constitue le sens profond de l’œuvre), le poète doit creuser, explorer les failles, faire alliance avec la pesanteur. Il affirmait jadis : « Je creuse le réel, mon poème est le pic du carrier ». Ses derniers poèmes répètent ces mêmes « creusements ». Car si le monde s’impose à Guillevic, il reste difficilement accessible, tels ces rocs clos sur eux-mêmes, plantés dans leur mutisme et dont on ne connaîtra jamais l’intérieur, l’intimité.
L’objectivité se dérobe, et soi-même dans la glace : « Plus tu te regardes / Moins tu te vois », note-il.

« – Du brin d’herbe
A la cathédrale,
Avec quoi n’es-tu pas
En communion ?
– Avec moi-même
Parfois. »


L’aveu n’a rien de pathétique au demeurant pour qui se disait « un poète sans hiérarchie, un poète sans nostalgie » et qui affirme ici : « Pour qui l’aime / Notre monde suffit ». L’important restant qu’il nous tienne éveillé, vivant, par sa richesse même.
Vivant, c’est-à-dire questionnant, sans cesse ni lassitude. L’univers, avec lequel le désir d’être en communion ne sera jamais totalement exaucé, reste la source de la vitalité et du bonheur. Le constant soucis d’un homme dont Lucie Albertini nous dit qu’il évoquait son « angoisse existencielèterre » pour dire sa passion du monde. Ce qui échappe met en marche, comme la poésie elle-même :

« La poésie, c’est la recherche
Passionnelle et comblée
De quelque chose que l’on sait
Ne jamais atteindre. »


Ce qui n’empêcha pas Guillevic d’écrire aussi ; « La poésie est le seul moyen d’aborder par les mots, quand on sait le faire, le son intérieur de tout réel. »
Ces derniers éclats d’une des œuvres poétiques majeures du XXème siècle nous aideront en tout cas encore longtemps à mieux fouler la terre.

(Eugène Guillevic. « Présent » Gallimard. 220 pages. 18,5 euros)




A propos de « Motifs » et « Creusement »


Ci-dessous, un article que j’ai publié à l’occasion de la sortie de ces deux recueils (« La Dépêche du Midi » 6 décembre 1987).
A 80 ans, Eugène Guillevic a conservé toute sa verve et nous le prouve par deux recueils qu’il vient de publier chez Gallimard : « Motifs » et « Creusement » .
Sous La forme ramassée des fragments (ses fameux « quanta ») qui lui sont devenus familiers, Guillevic a composé « Motifs » de vingt et une suites. Le « je » n’y renvoie pas à la personne du poète mais aux êtres auxquels il prête la parole, tantôt rivière, tantôt forêt, ou puits, ou arbre... Le poète épouse ainsi un point de vue extérieur pour mieux comprendre le monde. Ainsi du clocher :
« Autour de moi, ce qui ne voit pas, aussi loin que moi »,
ou des menhirs :
« Nous sommes de l’immobile en mouvement, nous traversons la durée ».
On reconnaît ainsi l’art de Guillevic qui consiste à renouer avec les vérités élémentaires, les évidences oubliées pour entrer dans l’intimité des choses.
Dans « Creusement » , en revanche, le « je » renvoie à l’histoire personnelle de l’auteur. Les poèmes, de formes très variées, y témoignent une fois encore de cette volonté de creuser le réel pour mieux l’habiter. Guillevic pour qui « Rien n’est fini, tout est à dire, tout est à faire », formule ainsi notre devoir d’homme : « Aller toujours plus profond ».

A propos de « Maintenant »


Un autre article, publié peu après :
Avec « Maintenant » , son dernier recueil, Eugène Guillevic ne déroge pas à sa règle du poème bref qui tâche de serrer au plus près le réel. Avec concision (« comme s’il s’agissait / de tout réduire au point »),

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Discussion avec Michel Baglin en 1987

mais aussi une sorte de vision cosmique, du grain de sable à l’étoile, entre deux infinis, toujours cherchant « comment tient le monde ». C’est bien de Guillevic lui-même qu’il s’agit lorsqu’il écrit : « Tu rappelles aux choses / qu’elles font partie d’un tout. »
Cette mise en perspective de l’homme dans un « univers qui nous écrase et nous exalte » ne l’abstrait pas pour autant, bien au contraire ; elle le rend solidaire de tout ce qui est, ici et maintenant. « Maintenant / c’est présence », affirme-t-il avec cependant cette interrogation à la clef : « Maintenant est ici / mais le saisir ? »
Guillevic s’y efforce depuis des décennies avec les mots justes du poème et cette volonté d’être au monde qui le conduit à cette belle profession de foi : « Ma terre me suffit ».

Michel Baglin



Lire aussi :

« La terre est mon bonheur »



dimanche 4 avril 2010, par Michel Baglin

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Eugène Guillevic

Eugène Guillevic est né en Bretagne, à Carnac (Morbihan), le 5 août 1907. Les aléas de la vie professionnelle de son père, marin puis gendarme, conduisirent la famille à Jeumont (Nord) puis à Ferrette, dans le Haut-Rhin.
Le poète des « Euclidiennes » a passé un baccalauréat de mathématiques, et a été reçu au concours de l’Administration de l’Enregistrement. De fait, il a passé toute sa vie professionnelle dans les administrations, devenant même membre des cabinets de deux ministres communistes de 1945 à 1947, François Billoux (Économie nationale) puis Charles Tillon (Reconstruction). Il prend sa retraite en 1967.
D’abord catholique, Eugène Guillevic devient sympathisant communiste au moment de la Guerre d’Espagne, puis adhère en 1942 au Parti communiste. Dès avant guerre, il était devenu l’ami de Jean Follain puis du groupe de l’École de Rochefort. Il se lie avec Éluard et participe aux publications de la presse clandestine.
Son œuvre, abondante, est reconnue comme l’une des plus importantes de la seconde moitié du XXe siècle. Il a reçu le Grand Prix de poésie de l’Académie française en 1976, le grand Prix national de poésie en 1984, et le Prix Goncourt de la poésie en 1988.
Il est mort à Paris le 19 mars 1997.



Bibliographie


Terraqué, Gallimard, Paris, 1942.
Elégies, avec une lithographie de Jean Dubuffet, Le Calligraphe, Paris 1946
Fractures, Éditions de Minuit, collection L’Honneur des poètes, Paris 1947
Exécutoire, Gallimard, Paris, 1947.
Gagner, Gallimard, Paris, 1949.
Terre à bonheur, Seghers, Paris, 1952 ; édition augmentée d’ Envie de vivre, Seghers, Paris, 1985.
31 sonnets, préface de Aragon, Gallimard, Paris, 1954
Carnac, Gallimard, Paris, 1961.
Sphère, Gallimard, Paris, 1963.
Avec, Gallimard, Paris, 1966.
Euclidiennes, Gallimard, Paris, 1967.
Ville, Gallimard, Paris, 1969.
Paroi, Gallimard, Paris, 1970.
Encoches, Editeurs français réunis, Paris, 1970.
Inclus, Gallimard, Paris, 1973.
Du domaine, Gallimard, Paris, 1977.
Étier, poèmes 1965-1975, Gallimard, Paris, 1979.
Autres, poèmes 1969-1979, Gallimard, Paris, 1980.
Trouées, poèmes 1973-1980, Gallimard, Paris, 1981.
Guitare, avec des bois en couleurs de Gérard Blanchet, Les Bibliophiles de France, 1982
Requis, poèmes 1977-1982, Gallimard, Paris, 1983
Timbres, Ecrits des Forges, Trois-Rivières, 1986
Motifs, poèmes 1981-1984, Gallimard, Paris, 1987
Creusement, poèmes 1977-1986, Gallimard, Paris, 1987
Qui, L’Instant perpétuel, Rouen, 1987
Art poétique, poème 1985-1986, Gallimard, Paris, 1989
Le Chant, poème 1987-1988, Gallimard, Paris, 1990
.
Impacts, Deyrolle Editeur, Cognac, 1990
Maintenant, poème 1986-1992, Gallimard, Paris, 1993
Possibles futurs, poèmes 1982-1994, Gallimard, Paris, 1996
Proses ou Boire dans le secret des grottes, Fischbacher, Paris, 2001
Quotidiennes, poèmes 1994-1996, Gallimard, Paris, 2002.
Présent, poèmes 1987-1997, Gallimard, Paris, 2004
Pas si bêtes !, Seghers Jeunesse, 2004,
Relier, poèmes 1938-1996, Gallimard, Paris, 2007
Humour blanc et autres fabliettes, Seghers Jeunesse, 2008



Lire aussi :

« Guillevic, les noces du goéland » de Marianne Auricoste
Comédienne, Marianne Auricoste sert notamment la poésie. Il faut dire qu’elle a été à bonne école puisqu’elle fut la compagne d’Eugène Guillevic. Elle écrit aussi. Dans son dernier livre, « Guillevic, les noces du goéland » paru chez l’Harmattan, elle raconte un séjour en Bretagne lors duquel elle fait revivre la mémoire de l’auteur de « Terraqué » . Et sa poésie avec beaucoup de pertinence. Lire ici.

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