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Béatrice Libert

D’un livre l’autre

Les notes de lecture de Béatrice Libert

Poète belge, mais aussi nouvelliste et romancière, Béatrice Libert vit en Wallonie. Elle est l’auteur de nombreux recueils parmi lesquels « le Rameur sans rivage » et « Être au monde » aux éditions de La Différence et « Un chevreuil dans le sang » aux éditions L’Arbre à paroles.
Elle est aussi lectrice et critique et nous propose ici des comptes-rendus de ses coups de cœur.



Jacqueline Held : « J’ai besoin de voix humaines »



Le titre dit tout. On ne changera jamais Jacqueline Held qui consacre toute son existence à la cause des enfants, des exclus, des fragilisés. Face à l’inhumanité qui nous empoisonne, sa colère est totale comme sa révolte qui soulève en elle des poèmes sans équivoque. Et sans éclat de voix, paradoxalement. En effet, elle ne se jette pas à corps perdu dans des formes à la mode, elle creuse, à voix continue et ferme, martelant de sa plume juste et acérée des vers qui nous parlent d’ici et maintenant, de Gaza et de Clignancourt, de Kovalum et de Ganesha, de « vies cabossées et d’espoirs en miettes ». Elle dénonce. Entre ses mains, le poème est une arme. Pacifique. Elle parle à hauteur d’homme.
Ses pages doivent être transmises aux enfants afin qu’ils les mémorisent et nourrissent leur compréhension humaine. Le poème n’est-il pas lien social, édification de l’être, maison où grandir ensemble, lumière dans l’obscurité, levier contre les manipulations de toutes sortes ?
Pour Held, le bonheur de chaque personne est lié au bien-être collectif. On ne peut être heureux seul.

« Dans ta pâleur d’enfant triste,
Petit trop longtemps privé de tout amour,
En un soupir et deux syllabes devinées,
Tu t’accroches à moi
Comme si un océan
Nous avait séparés
Des nuits et des semaines entières »


Mais le poème est là, cordon ombilical, pour nous convaincre qu’être humain, c’est partager
« Dans l’impuissance de l’âge / Que peut-on faire, mon cœur ? »
Lire et faire passer les poèmes de Jacqueline Held ! On a besoin de sa voix.

(Jacqueline Held : « J’ai besoin de voix humaines ». Gros textes, 2017 ; photographie de couverture de Sylvie Chaudoreille)
février 2018



Patricia Castex Menier : « Bleu Baleine »



On peut compter sur les éditions Henry pour proposer à la jeunesse de délicieux recueils de poèmes illustrés. Ainsi « Bleu baleine » de Patricia Castex-Menier accompagné des dessins de Céline Cristini.
On apprécie l’imaginaire bondissant de l’auteur, car « il existe,/ vois-tu,/ des baleines de chambre ». S’il se dégage, parfois, une philosophie de certaines pages, les jeux de langue ne manquent pas, permettant de loger des baleines dans les parapluies et même le soutien-gorge. N’est-ce pas amusant de faire semblant de croire qu’il s’agit de l’animal ? La poète s’interroge aussi sur le mauvais sort qui s’acharne parfois sur ce « zeppelin » des profondeurs, le poussant à se suicider, seul ou en bande, sur des plages.
La lecture aisée de ces historiettes permettra à l’enfant de tremper dans ce que la poésie a de plus porteur : une série de variations qui lui révèleront que tout sujet porte en lui d’autres pages, d’autres questions, d’autres morceaux de cette réalité complexe que nous tentons d’habiter… souvent très mal.
On connaît l’affection et la fascination des enfants pour les animaux, notamment quand ils sont immenses. Patricia Castex Menier le sait qui distille tendresse et humour, justesse et songerie, haussant ainsi le savoir de l’enfant à hauteur d’homme : « Chaque mot pour le poète est un océan ».
On peut donc confier « Bleue baleine » aux enfants ; ils en feront du bon humus poétique !

(Paricia Castex Menier : « Bleu Baleine ». Céline Cristini, images ; éditions Henry, Collection Bleu marine, 2016. 30 pages, 12€.)


Corinne Pluchart : « fragments »



Entre émerveillement, vertige, élan et chute, ainsi s’avance le poète dont « l’azur féroce » révèle les « fissures lentes / toutes cousues dans l’instant. »
Ce livre, « fragments », le premier de Corinne Pluchart nous touche d’emblée par l’écriture serrée sur une émotion contenue, mais vibrante. Nous entrons discrètement, soulevant un voile pudiquement jeté sur des faiblesses, des abîmes, des fulgurances, des alliances. L’âme ici a posé son sac de mots et l’a dénoué au bord du chemin, entre les herbes et sous la brise. « Il y avait eu une mer / un claquement sous l’écorce / et dans le soir / un lambeau de peau qui tombait ». Dans ‘Déflagration’, la première séquence, la poète révèle son sens du tragique, mais elle n’en fait pas commerce. Elle tresse des oppositions, des contradictions (fracassement><silence) comme pour mieux approcher la vérité de sa pensée ; de même alliant abstrait et concret (« étreinte lourde d’un ailleurs »). Elle excelle à dire la douleur, à révéler le choc entre intériorité et paysage contaminé par le désastre.
Pas de doute, nous avons affaire, ici, à une auteure dont l’œuvre promet. Exigence, profondeur de vue ; style net, elliptique ; peu de métaphores qui toutes tombent à propos (« Ta main / de fissures bleues / paumes interdites »).
Ces quelques réflexions pour évoquer trop brièvement ce livre où la mer et le corps sont prépondérants. Un bonheur de lecture à lire dans tous les sens et qui s’achève sur :
« parfois
tu traverses l’heure muette
posant dans la nuit ronde
la vague et le jardin
la main sur mon épaule. »

(Corinne Pluchart, « fragments », éditions Vagamundo, collection Boquim,
2016 ; ISBN 979-10-92521-17-7 ; 13€.)
12 janvier 2017.
Béatrice Libert



mercredi 28 février 2018, par Michel Baglin

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Béatrice Libert



Poète belge, mais aussi nouvelliste et romancière, Béatrice Libert vit en Wallonie. Longtemps professeur de français et de théâtre, elle a initié ses élèves à la poésie. Aujourd’hui, elle se consacre à l’écriture, anime des ateliers et dirige, chez Couleur livres, les collections « L’Horizon délivré » et « Carré d’as ». Elle est l’auteur de nombreux recueils parmi lesquels « le Rameur sans rivage » et « Être au monde » aux éditions de La Différence et « Un chevreuil dans le sang » aux éditions L’Arbre à paroles. Elle a également publié des essais, des nouvelles, des récits et un roman. Elle a reçu plusieurs prix dont le prix Jean Kobs de l’Académie royale de langue et de littérature françaises pour « Écrire comme on part » (Le Bruit des autres). Ses poèmes ont été traduits en plusieurs langues.



Gilles Brulet : « Es-tu mon frère ? »



« Bayer / aux métaphores des enfants », voilà le pari de Gilles Brulet et de ses 19 variations poétiques dont l’incipit commence invariablement par « je vais » pour s’achever sur une question. Une enfilade de tercets tissés par l’encre de Corvaisier dont les images respirent en blanc et bleu. Format accordéon pour décliner la cascade, à glisser dans la poche en vue d’une lecture en bus, en métro ou dans les embouteillages. Il ne reste au lecteur qu’à se dérouiller les phalanges en poursuivant la série afin de reprendre pied dans le poème, en cet hiver infiniment triste. L’ensemble forme une sorte de monologue que des élèves pourraient aussi faire passer, comme on chuchote à l’oreille : « je vais embrasser / le tendre du frêne // te reste-t-il un souhait ? »

(Gilles Brulet, « Es-tu mon frère ? », dessins, Laurent Corvaisier, Donner à Voir, 2016 ; ISBN 978-2-909640-95-2 ; 5€.)
janvier 2017.



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