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Marilyse Leroux

D’un livre l’autre 2017

Marilyse Leroux, née à Vannes en 1955, éditée depuis les années 80 en revues, recueils et anthologies, elle écrit principalement de la poésie, mais aussi des nouvelles. Elle est également critique et Texture est heureuse de publier ses articles.



Martine Roffinella : « Sang fille »



Avec cette longue nouvelle, Martine Roffinella nous entraîne dans une histoire terrible où souffle « le vent de la mort ». Il s’agit d’une relation délétère, véritable duel à mort entre un père et sa fille qui, à quarante ans passés, continue de l’attendre sur son manège de foire en espérant qu’il viendra la chercher, un cornet de glace à la main : « Papa, viens me chercher. » Le père, lui-même « enfant de personne, venu au monde par une sorte d’obligation naturelle dont nul ne peut s’expliquer la signification », a mis au monde une fille « dont il ne voulait pas » et dont « il suce le sang » jour après jour. Il « s’est retiré un enfant du ventre » comme nous le suggère l’homonymie du titre. Sa fille « flotte dans un mot vide » et il n’en a cure.
Absent aux autres car uniquement présent à lui-même, ce père condense tous les défauts d’un pervers narcissique qui détruit tout ce qu’il touche. Sa fille pourrait le lui pardonner « car il est fou », handicapé après une opération du cerveau, mais trop, c’est trop. Problème : la « petite poupée téléguidée » tient de son père alors qu’elle voudrait tant ne pas lui ressembler. Elle « vomit les liens du sang » tout en s’agrippant comme une mendiante à ce père qui la tue à petit feu. Pour couronner le tout, le vampire qu’elle « préfèrerait voir sous terre » s’accroche à la vie plus que de raison. Que faire contre « le germe de la survie » ? La sans-père aura sa solution. Malheureusement pour elle, les « trous dans le cerveau » se refilent d’une génération à l’autre. Pourtant elle n’avait pas eu « la chance d’être cancre », elle « connaissait les poètes et les philosophes », elle avait tout fait comme il faut. Trop, sans doute.
Pour raconter cette « bataille de têtes » violente et cruelle où chacun « cognait dans la direction de l’autre », l’auteure utilise le monologue intérieur dans une narration à la troisième personne au style volontairement haché. Elle s’affranchit des virgules pour mieux rendre compte du flux de la pensée. Elle utilise à plusieurs reprises la barre oblique pour coordonner des mots qui semblent former un tout inéluctable : « murmures funèbres / grondements / suppliques ». Car « si le père parle une langue morte / composée d’adjectifs désuets », elle, la fille, « a choisi le moderne et les phrases qui marquent tels des slogans ».
Le lecteur, dans ce récit âpre d’amour-haine, qui allie une écriture puissante, taillée au scalpel, et une composition maîtrisée, appréciera le renversement de situation final qui fait de ce texte une véritable nouvelle à chute. Il pourra recoller les morceaux de deux vies en miettes, non résilientes, grâce à une suite d’images qui montrent de façon saisissante un double cheminement vers la folie.

(Martine Roffinella : « Sang fille » Éditions Rhubarbe, Collection Livres à part, janvier 2017, illustration de Sophie Brassart, 53 pages, 5 euros.)



Éric Dubois : « Chaque pas est une séquence »



Le titre l’annonce clairement : on est ici dans la marche, l’avancée car « le poème ne tient pas en place ». La langue étant départ, on se fait dès les premiers vers « arpenteur du silence », mot qui revient tout au long du recueil comme « une proposition de sens ».
Pas à pas le poète interroge le langage car autour de lui « tout parle / se meut / explique ». Il suffit de rester ouvert aux liens qui unissent les forces, de quitter les bruits du monde pour se mettre à l’écoute des échos fertiles. Ceux du vent, par exemple qui « est une langue », capable de libérer « les mots enfermés ». Mais « quel territoire délimiter » puisque on avance « dans les cordes du néant », dans le rien du silence ? Comment se sentir unifié quand tout est morcellement ? « L’époque n’est plus / à compter les étoiles », il faut faire face au « sourire amer du quotidien / aux dents pugnaces » aux « yeux mornes des passants ». La langue, morcelée elle aussi, essaie de se frayer des passages, elle creuse, elle avance « à la recherche du sens  » car la beauté toujours « se toise / avec des yeux neufs / transforme parfois les choses  », ouvrant la voie aux émotions, aux sensations qui revivifient. « Le possible / cherche un monde ». Il y a tant de trous à combler qui attirent les mots inarticulés.
Attention cependant aux « idées sournoises », tout reste fragile, soi-même en premier. Comment alors continuer à « être l’écho / de quelque chose » ? Le poète s’efforce de parler avec « volonté et courage » « le silence des autres », « les mots des autres / les mots manqués  ». Sa parole, « adjuvant à l’être », reste « un fil blanc » pour lui qui essaie de dire l’essentiel, le vital, loin des « discours / comme tant d’autres ». Il avance seul « dans le collectif du monde » avec parfois une « main complice  », un coin de « toile cirée pour des souvenirs ensoleillés ». « Le mot est debout  » à ses côtés alors que lui doute à chaque instant, ressent sa défaite, vit son sursis, tiraillé entre soi et les autres « si proches, envahissants ». Il lui faudra « rêver encore / abandonner le paraître / fixer l’étoile », autant dire un long chemin. A jamais inachevé.
Éric Dubois avance dans ce recueil une suite de pas sous forme de distiques écrits dans une langue épurée, souvent lapidaire. Ses fragments, qui semblent autant de cailloux blancs sur le papier, toute trace intermédiaire gommée du parcours, entrent en écho les uns avec les autres dans un grand silence ménagé par de larges interlignes. Cette poésie, d’essence elliptique, se veut souvent aphoristique, tel ce dernier vers : « Il y a toujours un regard attaché à un autre regard / s’il n’est pas brisé ».
Une sagesse se cherche, à chaque séquence, à chaque pas. Réussite ou échec ? « La gloire a les épaules roides ». Qu’importe, puisque le poète l’affirme : « Seule compte la trajectoire. »

(Éric Dubois : « Chaque pas est une séquence » Éditions Unicité, 2016, 50 pages, 11 euros. Collage de couverture : Ghislaine Lejard)



Christophe Sanchez : « Morning à la fenêtre »



« Morning d’hiver. Durant dix semaines d’insomnie matinale, s’attacher à écrire le petit jour et les émotions qui pointent. Ce que disent, en quelques vers libres, les vagues qui poussent à la fenêtre l’âme des sans-réveils »  : la quatrième de couverture a tout dit ou presque.
Il s’agit pour l’auteur d’une gageure : écrire chaque matin, du 5 novembre 2015 au 13 janvier 2016, un poème sur « le jour qui vient ou celui qui passe, ou les deux » et le publier sur les réseaux sociaux. À ceci près que s’ajoute au défi une autre contrainte : celle de la forme à adapter au cadre. Soit, à chaque fois, deux courts poèmes de cinq vers terminés par un vers d’un ou deux mots, qui tombe, clac, comme une fenêtre sur les doigts. Les quintils, composés de vers très courts, secs comme de « l’eau / De vie », de moins de huit syllabes, débutent tous par une majuscule. A l’instar du regard qui balaie sa page de ciel, ils se promènent dans le blanc du papier, tantôt ici, tantôt là.
S’ensuit l’éphéméride de soixante-dix jours mornes à broyer du noir. On imagine le poète, entre nicotine et café, seul le matin à son « balconnet souillé » en train de consigner quelques bribes du dehors, celles qui s’offrent à son humeur chiffonnée d’insomniaque. Aucune ville n’est nommée. Mais on est au bord de la Méditerranée, avec ses vagues, ses goélands au « brame rauque », ses cormorans, ses toits de tuile, ses palmiers, ses mimosas… Palavas-les-Flots sans doute où vit le poète.
Ni la saison ni l’heure ne se prêtent à « l’espoir de lumière ». La « saison des cris » est loin maintenant. On est dans la brume, le froid, les nuages bas, la pluie, le gris, le silence, l’âme au diapason du temps et des événements : c’est « la saveur amère des songes » qui remonte en ressac, « le chagrin des jours / Nus. » Ça souffle des soupirs, ça suinte la peine, ça fait sa « gueule de croquemitaine, son ciel bougon ». On se traîne entre ciel et fiel dans des « rues vides de sens ». La nuit du 13 novembre avec ses « couloirs / Insanes glace d’effroi »
.
N’y a-t-il rien qui vienne réchauffer le « jour sale » sinon l’adoucir un peu ? Même pas « un parfum de printemps indu ? » Quand même, un matin, « Un ciel à crête de coq / Invite un soleil plein / Comme un œuf à s’em- / parer de la vie  ». Ici, on note un regain de battements / Embrasé, là des désirs de flots / En accord ». Mais l’hiver est long, on barre les jours sur le calendrier de « l’Im- / Patient  » jusqu’au matin où « Le jour borde la mer / D’un drap clair à poser ».
On remarquera les coupes finales, riches, ouvertes, qui donnent à voir en décroché d’autres sens possibles, parfois contraires. Christophe Sanchez, dans la masse de gris silencieux qu’il sonde, aime faire ricocher les mots, les laisser libres de dire autre chose, en jouant sur leurs césures inattendues (« La fenêtre s’ouvre à l’ani- / Mal félidé aux beaux yeux »), leur homophonie (« sternes / cernes, s’étale / létal, mordu / Morgue… »), leur polysémie. Les mots bougent et changent comme le ciel à la fenêtre.
La forme contrainte, en ce sens, ne fige pas, ne caille pas, elle brille parfois en éclats singuliers jusqu’au calembour même, tel ce « piaf sot et étourdi » qui « Se prend l’aile / À la cuistre »… Ou ce temps à se faire / Des vœux brouillés ». Le gris, au bout du compte, doit bien contenir d’autres lumières comme les mots d’autres mots.

(Christophe Sanchez : « Morning à la fenêtre » , éditions Tarmac, 80 pages, 11 euros.)


Lire aussi ici l’article de J. Ibanés.



Thierry Radière : « Copies »



Le titre polysémique, au pluriel détaché, dit autant qu’il cache. De quelles copies s’agit-il ? Peinture ? Impression ? Imitation ? Quoi ? Un livre de prof ! Encore un ! Pouah ! Mais non mais non ! Celui-ci est unique, atypique, jamais lu, original, inclassable. Et il fait un bien fou ! Pourquoi ? Parce qu’en premier lieu c’est celui d’un homme (la quarantaine) à qui il arrive la chose la plus extraordinaire qui soit : l’amour. Le vrai, celui qui soulève et emporte tout. Qui ouvre à la pleine conscience des choses, qui dilate et unit. Qui fait naître. Un amour comme une revisite, une irrigation de la vie. Cette force, jamais éprouvée, change tout chez l’auteur, jusqu’à la correction des copies de bacs de français que lui inflige rituellement au début de l’été son métier d’enseignant.
Le professeur exprime son désarroi profond, son impuissance devant le vide de ce qu’il lit, la paresse des esprits, le salmigondis nauséeux, la superficialité, le formaté au clinquant de la société, en un mot l’écart grandissant entre les élèves et lui, entre les élèves et les auteurs des programmes. Constat sans appel sur une société, une pédagogie, maintes fois lu, entendu. Bien réel. Ici, on aime la lucidité sans aigreur, sans l’aspect vindicatif, désabusé, cynique que l’on peut regretter parfois. Il s’agit de comprendre avec proximité et recul, humilité et humanité, ce qui se joue chez du professeur/écrivain pour qui la littérature est un enjeu vital − de la même nature que l’amour − et chez les élèves pour qui le monde est connecté à d’autres interfaces. Il faut du temps pour la mémoire, pour penser la mémoire, avec sagesse et authenticité, pour en saisir les méandres. Avec ces copies d’adolescents, on est dans le marasme, noir, bien noir, même si pointent ici ou là quelques lueurs salvatrices plus personnelles jusqu’à cette rareté : une copie extraordinaire qui soulève l’admiration. Miracle de l’unique.
L’amoureux des textes, lui, entre de plain-pied dans les mots des quatre auteurs proposés à l’examen de 2012, série ES et S (Chateaubriand, Nerval, Mallarmé, Green) sur le thème Les chemins de la mémoire : on se régale à lire ses différentes approches et songeries à l’aune de son expérience et de la sienne propre. Rêverie littéraire, résonance des textes au plus intime, les mots emmènent loin le correcteur, très loin, dans des ramifications inattendues, preuve que la littérature, ce n’est ni une dissection sur une copie d’examen, ni un corrigé, si brillant soit-il, mais de la vraie vie, que ça bouge, que ça fluctue, que ça envahit sans cesse, que ça entre en écho avec le quotidien, le concret. Que c’est un moteur de mémoire vivante. Un apprentissage d’amour. Miracle des mots.
L’amoureux tout court se trouve écartelé entre l’impatience de rejoindre sa bien-aimée et cette torture chronophage qui grève sa vie. Oh, le bel amour ! Qui vit la transcendance jusque dans la chair, le plaisir sensuel, le partage des passions, la complicité de chaque instant. Paradoxalement cet amour fusionnel, entravé par la tâche professionnelle mortifère, sert de révélateur, de revitalisant à tout le reste, et donc au métier. Ce livre n’aurait pu être écrit à un autre moment car il est le fruit d’une multiple conjonction : celle d’un amour indéfectible pour la littérature, du sort qui lui est fait dans les copies d’examen, du sujet même traité, la mémoire, et de l’amour nouveau, total, qui remet tout en perspective jusqu’aux souvenirs même qui s’éveillent enfin, l’auteur se disant jusque-là amnésique de son passé. C’est cet entrelacement sensible et raisonné qui fait toute la valeur de ce livre. Sa saveur aussi, unique. Un livre gigogne, foisonnant (sa recension ne peut être que partielle) comme la mémoire elle-même : à la fois réflexion sur l’enseignement, sur l’époque, sur la littérature, sur le rapport à la littérature, sur le sentiment amoureux et la mémoire d’origine sentimentale tout autant que sur soi-même. Le livre développe notamment les liens entre l’amour et l’imagination en soulignant leurs interactions incessantes. « Mon amour pour Françoise a d’étranges points communs avec mon goût pour la littérature. Tous les deux me permettent de vivre plus intensément les moments plats de mon existence sans en laisser un à l’ennui ». Tout prend sens désormais, contre le morcèlement de la vie. Miracle de l’amour qui impose les chemins de la mémoire.
L’auteur passe d’une réflexion à une autre, avec sincérité et naturel. On se plaît à suivre les richesses d’une pensée en mouvement, poétique dans son essence, tournée vers l’autre en soi, à surligner les formules bien senties qui l’expriment : « Plus je pense et plus j’aime. Plus j’aime et plus je pense ». Il y a de la vie, de l’intelligence dans tout cela, ultrasensible, sinueuse, authentique. Car, à l’instar de la mémoire, rien n’est figé, jamais. Autre miracle.

(Thierry Radière : « Copies » Jacques Flament Éditions, Collection Philosophies, 214 pages, 16 euros.)
Marilyse Leroux



Lire aussi :

« Grand A, petit m »

« Le temps d’ici »

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vendredi 6 janvier 2017, par Marilyse Leroux

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Marilyse Leroux

Marilyse Leroux est une poète et écrivain français, née en 1955 à Vannes, en Bretagne. Éditée depuis les années 80 en revues, recueils et anthologies, elle écrit des poèmes en vers et en prose, des chansons d’inspiration diverse, des nouvelles, des récits humoristiques, des jeux de langage, l’écriture pour elle ne connaissant pas de frontières.
Elle est membre de Donner à voir depuis 1986 et de l’Association des Écrivains Bretons. Elle anime depuis 1976 des ateliers d’écriture en poésie et en prose auprès de jeunes et d’adultes.
Ses poèmes ont été publiés dans plusieurs revues et anthologies (Donner à voir, Spered Gouez, Retroviseur, Décharge, Interventions à Haute Voix…) On peut retrouver ses nouvelles sur le site d’Harfang, dans les revues Kahel, Carré, etc.

Principaux recueils :

« Grand A, petit, m », nouvelles, (Stéphane Batigne éditeur, 2016).
« Le Bigre Bang, les Mystères de la Création », co-écrit avec Alain Kewes,(éditions Gros Textes, Les Tilleuls du Square, 2015).
« Blanc bleu », nouvelle, (Editions Rhubarbe, 2014). .
« Le temps d’ici » (Editions Rhubarbe, février 2013), extraits publiés dans Poètes de Bretagne, La Table Ronde 2008)
« Manoli, ciel et feu », inédit , automne 2011.
« Quelques roses pour ton jardin », (Atelier de Groutel 2011, collection « Choisi »).
« Le fil des jours » (Donner à Voir 2007)
« Grains de lumière » (L’épi de seigle, 1999)
« Herbes » (Donner à Voir, 1995)

Certains de ses poèmes ont été traduits en allemand par Rüdiger Fischer dans l’anthologie « Le temps de vivre, 21 poètes de Bretagne », éditions En forêt, Allemagne 2010.



Jacques Morin : « Carnet d’un petit revuiste de poche »

L’année 2017 s’ouvre, pour les abonnés de la revue Décharge, par un petit cadeau fort plaisant tombé dans leur boîte aux lettres : « Carnet d’un petit revuiste de poche », « petit » format en effet (10 X 14), 22 pages, dont 12 consacrées au sujet − autant que pour boucler une année de parutions.
Lire ici



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