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Marilyse Leroux

D’un livre l’autre 2017

Marilyse Leroux, née à Vannes en 1955, éditée depuis les années 80 en revues, recueils et anthologies, elle écrit principalement de la poésie, mais aussi des nouvelles. Elle est également critique et Texture est heureuse de publier ses articles.



Adeline Baldacchino : « 13 poèmes composés le matin (pour traverser l’hiver) »


Adeline Baldacchino aime les chiffres, « parfois », est-il précisé en quatrième de couverture, en tout cas ceux à portée symbolique, poétique, nourricière, comme le montrait déjà le précédent recueil publié en 2015 aux éditions Rhubarbe : 33 poèmes composés dans le noir (pour jouer avec la lumière). Ces deux titres en écho disent à eux seuls ce qu’est la poésie pour Adeline Baldacchino : une aide à vivre, une expérience de tout l’être, une respiration de l’âme et du corps contre la souffrance destructrice, contre la mort (ici celles de son père et de sa grand-mère tendrement aimés).

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Estelle Fenzy : « Mère »



Estelle Fenzy, avec ce nouvel opus, feu couvé sous sa livrée rouge orange, propose un recueil autobiographique dédié à sa mère et à ses trois enfants, deux filles « belles et rondes » et un fils l’« enfant clair ». Cette suite poétique parlera à nombre de femmes et d’hommes car il s’agit de rendre compte de l’expérience de la maternité devenue un état, une seconde nature, comme le rappelle le vers répété à chaque fin de poème « je suis mère ». Une affirmation, dix-neuf fois scandée (faut-il y voir une signification symbolique ?) qui étonne autant qu’elle émerveille. Durée non sécable, miracle qui dure dont le mantra semble protéger la magie, l’aura sacrée, l’amour maternel étant vécu comme « abri, asile, envol », présence qui envahit tout, les autres aspects de la vie de la mère étant passés sous silence, vie personnelle et professionnelle.
Le recueil progresse de façon linéaire depuis la conception du premier enfant à 28 ans jusqu’au nouveau cycle de la génération suivante, tant l’amour est mouvement, projection, présent qui marche, moteur d’avenir. C’est d’abord l’accouchement, une « poussée de ciel », dans « un grand tremblement de chair », puis la vie quotidienne, patiente et répétitive, avec son lot de soins, de soucis, de joies, de peurs et d’épuisements. Être mère est un emploi à temps complet comme l’exprime le calligramme central : difficile pour elle de s’appartenir, de se recentrer sur soi seule lorsqu’elle est happée de toutes parts, nuit et jour, 24 heures sur 24. C’est que « cet amour long qui sait beaucoup pardonner » comble et dépossède tout à la fois car le temps manque et la fatigue menace. Un jour, la femme a peine à se reconnaître : « je ne me ressemble plus. », elle s’est diluée « dans les eaux de lessives ». Mais l’amour, la vitalité des enfants emporte tous ses doutes, toutes ses fatigues.
Les « dévoreurs de rêves » grandissent vite « couvés, nourris sans relâche » et ce sont déjà d’autres désirs, d’autres exigences à satisfaire. Alors l’angoisse monte d’autant, incontrôlable, devant les dangers qui guettent. Puis c’est l’heure du départ, l’absence, la maison vide où chaque jour prend la forme d’un « petit escalier, avec en haut une porte close ». Mais la vie ne cesse de courir, toujours en avance d’un avenir : bientôt la mère voit sa fille devenir mère à son tour, « donner de sa vie, donner sa vie ».
Estelle Fenzy relate avec simplicité, émotion maîtrisée et pudeur, son bonheur de mère dans une langue sensible, épurée qui ne craint pas les écarts grammaticaux porteurs de sens : « Au milieu de la nuit enfant pleure », [elles] « se déchaussent et promènent rossignols la chanson de leur jeune âge ». L’absence de déterminants ou de prépositions crée paradoxalement dans la collusion des termes un écart fertile à la création, à la parole secrète nourrie de silence, de ténacité, comme un « corps sacré, caché, mystère ». La forme resserrée de la phrase ouvre un espace préservé, une bulle d’amour dans l’amour qui inonde la mère, corps et âme, avant-après, et l’aide à repartir « pieds nus » pour « traverser à gué » de nouvelles rivières.
Le temps a passé, mais l’amour non. Les enfants ont grandi, sont partis mais leur mère peut dire : « il fait encore jour dans ma vie. Je la laisse prendre de la place. Regagner ses vigueurs. » Malgré son cœur qui bat « à rebours », elle la sent qui remonte sous les « sédiments ». Il y a là de la volonté, de la sérénité, une sorte de détachement ardent à poursuivre le travail d’enfantement. L’amour maternel, nous dit Estelle Fenzy, est un don total, comme l’écriture, comme la poésie. Une création permanente pour les autres et pour soi.
Bel amour en effet celui qui « prépare » pour chacun « la faim d’aimer » sans rien abdiquer de soi-même.

(Estelle Fenzy : « Mère » la Boucherie littéraire, Juin 2017, 14,50 euros.)

lire aussi l’article de France Burghelle Rey



Gérard Le Gouic : « Passant, précédé de Enclos suivi de Éloges »



Après son ouvrage « Nous avons la douleur de vous faire part » paru aux éditions des Montagnes Noires en 2012 et « Comment allez-vous » aux éditions La Porte en 2014, Gérard Le Gouic, « promeneur de lisières » nous entraîne à nouveau dans le voisinage de la mort. Vient un âge en effet où « on mesure sa solitude au nombre de tombes à fleurir ».
Les cimetières, ces « enclos » dont les murs n’empêchent pas « le regard des défunts de nous atteindre » offrent en effet un « périmètre où l’on peut énoncer des certitudes » et approcher l’essentiel. Le repos y est éternel certes, mais réduit en poussière. Et s’il existe une vie après la mort, elle tient davantage dans le ventre rond de la femme du fossoyeur auquel le mur d’enceinte semble faire de l’œil. Aucune concession sur les concessions, on est très loin dans ces pages de la compassion de circonstance, pleurs et autres condoléances. Cette suite de pensées, réflexions, aphorismes et brèves interrogations résonnent tout au contraire du réalisme noir, incisif, lucide, propre à l’auteur : « Condoléances. Enfant, je croyais à des félicitations. J’étais d’une clairvoyance précoce. »
Parler de sa tombe est impossible, autant prendre les devants et s’adresser à ce passant futur qui arpentera les allées du cimetière jusqu’à sa dalle mortuaire, le titre ici étant à prendre avec sa virgule comme un vocatif, une interpellation au « Passant » de cette vie vécue comme un roman « unique et triste. Désespéré. » La mort a ses avantages : avec elle, la vie atteint une dimension jamais approchée ! Surtout que ce passant ne s’arrête pas trop longtemps, le poète étant « ailleurs » sa « présence gît / au-delà de la montagne », il parle « un langage de pétales / D’étamines et de corolles » que les vivants ne comprennent pas.
Dans le troisième ensemble, Éloge, le poète parle de lui-même au passé, dans une adresse à toutes les femmes veuves, « pléonasme » dit-il, la sienne en premier. Fi de la douleur, on est dans une « première naissance », une sorte de grâce ailée, de rayonnement serein, à cultiver avec ses intérêts bien compris, le tout étant pour la veuve de « ne jamais renoncer la première, si inégale paraisse la lutte avec l’époux. »
Gérard Le Gouic nous dresse ici une sorte de typologie de la veuve, son comportement au cimetière, chez elle, en voyage, avec ses enfants, ses souvenirs, ses projets… Sa « douleur est publique », mais « sa satisfaction intime. » Le veuf, quant à lui, « est un mort qui s’est ravisé », « un usurpateur », un « imposteur » ! Le regard que le poète porte sur ces femmes enfin libérées reste là encore inattendu, politiquement incorrect, voire iconoclaste.
Outre le sujet, c’est le constat mordant, décalé, sans illusions qu’on appréciera dans ce petit livre noir qui tient du cercueil et de la pierre tombale avec son titre en épitaphe, ses exergues en ex-voto, son écriture lapidaire. Plaise toutefois aux passants que nous sommes de garder en vie la parole du poète : « Seule la mort / Accorde au temps sa nudité. »

« Passant, précédé de Enclos suivi de Éloges ». Telen Arvor, février 2017, 88 pages, 9 euros. )



Valérie Canat de Chizy : « Je murmure au lilas que j’aime »



« Je pèse le pour et le contre du silence. Je m’immerge dans ce monde vivant et dénué de son. Je plonge dans la mer des songes. Infinitude. » Tout est dit dans le poème de la page 5 cité en quatrième de couverture, il s’agit ici d’une immersion dans le silence avec ses remontées imprévues, souvent douloureuses.
D’abord il convient de se mettre à l’écoute sous le soleil ou sous la pluie, afin de « s’ouvrir au-dedans, comme une coque ». Du « vide sans vide » remontent des bruits d’enfance, des images qui reprennent vie « dans le champ cinématographique » de l’intériorité. Pour descendre en soi, quel meilleur vecteur que le parfum du lilas qui « embaume de tous côtés » ?
Le monde du silence qui vient de s’ouvrir est double, à la fois « beau et menaçant ». Il saigne sur les lilas blancs, faisant remonter à la mémoire des images insupportables qui obligent à reprendre pied « à grands coups de respiration et d’accomplissements », l’eau en aide matricielle. À un autre moment, c’est la figure du père qui émerge de ce monde du silence, « l’oiseau intérieur » le ramenant avec sa tombe « sur laquelle nulle fleur ne s’épanche ».
Le silence devient rapidement « césure », « vivace au creux des chairs ». Il faut alors revenir dans le « cocon » d’autrefois « au bord de la nappe cirée » et se protéger sans bouger, « bien sage, appliquée immobile oui » de « toutes les agressions ». Mais la douleur ne laisse pas dormir, elle se vit « dans une bulle » où tout rétrécit. « Parfois il faut si peu pour que tout se fissure et que l’on perde pied ». Comment se rassurer ? À quoi tenir si ce n’est à un rai de lumière, à un feu, aux ressources de son imagination ?
La mémoire, « jonction entre le monde des vivants et celui des morts », a remonté une autre expérience traumatisante dont on comprend bientôt la teneur. Le vide originel se creuse, difficile à combler, « des paroles inaudibles ne se communiquent qu’à l’âme et au cœur », l’être plonge, « aiguilles dans la chair », dans une solitude extrême où tout « part en lambeaux », où le corps se délite de partout, comme épluché de l’intérieur.
Les poèmes en prose de Valérie Canat de Chizy, ramassés dans leur forme, interrogent le cœur du silence à travers « de fines tranches découpées dans la clarté des jours ». C’est un chemin sensible et douloureux que celui de l’auteur, un double apprivoisement murmuré à tout ce qu’elle aime. (Dans cette veine, on pourra lire aussi « l’écriture la vie », éditions du Petit Rameur, mars 2017, illustration de Sophie Brassart, préface de Sanda Voïca.)

(Valérie Canat de Chizy : « Je murmure au lilas que j’aime » Éditions Henry, 8 euros, 48 pages.)



Charles Madézo : «  Rose Ressac »



L’auteur nous propose ici, en 47 proses poétiques, l’épopée onirique d’un homme qui, ayant décidé « de rompre tout contact avec le monde », vit en retrait sur un banc public face à la mer « bien calé entre les tamaris à l’angle nord-est de la plage », une façon pour lui d’inventer sa vie et de « se préparer à la mort » qu’il acceptera « sans panache ni jérémiades ». Il lui suffit, pour fuir la tentation régressive du noir, d’appuyer sur « un jeu de leviers qui lui permettent de maîtriser l’enchaînement des événements ». Avec lui, entre fantasmes et fantômes, visions et délires hallucinatoires, ruses et constructions mentales, « l’éternité tient dans une heure ». L’attente apprend « à posséder le temps ».
A l’instar du héros sumérien Gilgamesh, cet homme, grand séducteur qui ne souhaite pas perdre son élan vital, s’est lancé de son « désert avide » dans une quête d’amour où son désir se mêle intimement au paysage marin, très érotisé (cf. l’anagramme du titre Éros caresse), et aux silhouettes féminines qu’il voit passer sous ses yeux. La tentation est partout car l’amour s’incarne ici ou là, dans telle ou telle femme. Louise, par exemple, « si proche et pourtant si lointaine » à qui le héros s’agrippe « pour ne pas sombrer tout à fait ». Femme réelle, femme rêvée, synthèse de toutes les femmes, elle parcourt le récit du début à la fin en rencontrant quelques rivales. Il est en effet sur le front de mer des Shamat modernes très tentantes dans leur « harnachement hip » et leur « Nike roses » de joggeuse… Les effleurer du coude serait déjà une expérience érotique à tenter, et plus si « extension de la zone de contact ».
Rêve et réalité se mêlent ici tout naturellement dans « un rose naïf et tendre qui repeindrait aux tons pastels la nuit des épaves », il suffit de « passer à travers la surface du miroir » et tout devient possible. Le songe peut se déployer à sa guise dans un monde mouvant aux frontières incertaines, une sorte d’« énigme fragmentée », règnes et identités s’interpénétrant, s’inversant sans cesse au gré des jeux marins, tant est puissant « l’accord millénaire entre l’homme et l’eau ».
Outre les nombreux échos à l’épopée de Gilgamesh, le lecteur s’amusera à démêler une symbolique variée : le deux qui « n’est pas un nombre, car il est l’angoisse et son ombre », l’Autre « cette ombre d’un moi si flottant », le double intérieur, le meurtre de l’Autre en soi, la croix copte et autres talismans… De nombreuses références littéraires, bibliques, mythologiques, historiques, picturales, musicales, cinématographiques nourrissent l’aspect fortement mythique et psychanalytique du récit. Que le lecteur ne s’attende pas à un voyage linéaire aux balises bien définies mais au contraire à une navigation riche et complexe entre « deux faces confuses de la réalité ». Tout comme le personnage, il devra « rassembler ses repères, ses lignes de fuite, ses angles droits » et se laisser emporter par une prose poétique fluide, sensuelle, charnelle qui ouvre à d’autres mondes en soi, hors de soi, dans une sorte de vertige où les mots, véritables formules magiques, révèlent un fort pouvoir d’incantation. Les « contrées intemporelles », les « mirages », les « sortilèges » font partie de ce monde, le paysage nous les donne à lire car « nous les créons », « ils n’existent pas sans nous ». À chacun, au final, de tout remettre « dans le bon ordre ».
Gilgamesh, le roi surpuissant qui ne voulait pas mourir, finit grâce à son Autre par prendre conscience de sa finitude. Du fond de son acédie, il remontera à la vie et, devenu juste et sage, découvrira la belle aventure d’aimer. Existe-t-il au bout du voyage une herbe miraculeuse plus capable de régénérer la vie que l’amour, la « ferveur amoureuse » sous toutes ses formes ?

(Charles Madézo : « Rose Ressac » Stéphane Batigne éditeur, février 2017, 148 pages, 12,50 euros.)



Christophe Sanchez : « Morning à la fenêtre »



« Morning d’hiver. Durant dix semaines d’insomnie matinale, s’attacher à écrire le petit jour et les émotions qui pointent. Ce que disent, en quelques vers libres, les vagues qui poussent à la fenêtre l’âme des sans-réveils »  : la quatrième de couverture a tout dit ou presque.
Il s’agit pour l’auteur d’une gageure : écrire chaque matin, du 5 novembre 2015 au 13 janvier 2016, un poème sur « le jour qui vient ou celui qui passe, ou les deux » et le publier sur les réseaux sociaux. À ceci près que s’ajoute au défi une autre contrainte : celle de la forme à adapter au cadre. Soit, à chaque fois, deux courts poèmes de cinq vers terminés par un vers d’un ou deux mots, qui tombe, clac, comme une fenêtre sur les doigts. Les quintils, composés de vers très courts, secs comme de « l’eau / De vie », de moins de huit syllabes, débutent tous par une majuscule. A l’instar du regard qui balaie sa page de ciel, ils se promènent dans le blanc du papier, tantôt ici, tantôt là.
S’ensuit l’éphéméride de soixante-dix jours mornes à broyer du noir. On imagine le poète, entre nicotine et café, seul le matin à son « balconnet souillé » en train de consigner quelques bribes du dehors, celles qui s’offrent à son humeur chiffonnée d’insomniaque. Aucune ville n’est nommée. Mais on est au bord de la Méditerranée, avec ses vagues, ses goélands au « brame rauque », ses cormorans, ses toits de tuile, ses palmiers, ses mimosas… Palavas-les-Flots sans doute où vit le poète.
Ni la saison ni l’heure ne se prêtent à « l’espoir de lumière ». La « saison des cris » est loin maintenant. On est dans la brume, le froid, les nuages bas, la pluie, le gris, le silence, l’âme au diapason du temps et des événements : c’est « la saveur amère des songes » qui remonte en ressac, « le chagrin des jours / Nus. » Ça souffle des soupirs, ça suinte la peine, ça fait sa « gueule de croquemitaine, son ciel bougon ». On se traîne entre ciel et fiel dans des « rues vides de sens ». La nuit du 13 novembre avec ses « couloirs / Insanes glace d’effroi »
.
N’y a-t-il rien qui vienne réchauffer le « jour sale » sinon l’adoucir un peu ? Même pas « un parfum de printemps indu ? » Quand même, un matin, « Un ciel à crête de coq / Invite un soleil plein / Comme un œuf à s’em- / parer de la vie  ». Ici, on note un regain de battements / Embrasé, là des désirs de flots / En accord ». Mais l’hiver est long, on barre les jours sur le calendrier de « l’Im- / Patient  » jusqu’au matin où « Le jour borde la mer / D’un drap clair à poser ».
On remarquera les coupes finales, riches, ouvertes, qui donnent à voir en décroché d’autres sens possibles, parfois contraires. Christophe Sanchez, dans la masse de gris silencieux qu’il sonde, aime faire ricocher les mots, les laisser libres de dire autre chose, en jouant sur leurs césures inattendues (« La fenêtre s’ouvre à l’ani- / Mal félidé aux beaux yeux »), leur homophonie (« sternes / cernes, s’étale / létal, mordu / Morgue… »), leur polysémie. Les mots bougent et changent comme le ciel à la fenêtre.
La forme contrainte, en ce sens, ne fige pas, ne caille pas, elle brille parfois en éclats singuliers jusqu’au calembour même, tel ce « piaf sot et étourdi » qui « Se prend l’aile / À la cuistre »… Ou ce temps à se faire / Des vœux brouillés ». Le gris, au bout du compte, doit bien contenir d’autres lumières comme les mots d’autres mots.

(Christophe Sanchez : « Morning à la fenêtre » , éditions Tarmac, 80 pages, 11 euros.)


Lire aussi ici l’article de J. Ibanés.



Thierry Radière : « Copies »



Le titre polysémique, au pluriel détaché, dit autant qu’il cache. De quelles copies s’agit-il ? Peinture ? Impression ? Imitation ? Quoi ? Un livre de prof ! Encore un ! Pouah ! Mais non mais non ! Celui-ci est unique, atypique, jamais lu, original, inclassable. Et il fait un bien fou ! Pourquoi ? Parce qu’en premier lieu c’est celui d’un homme (la quarantaine) à qui il arrive la chose la plus extraordinaire qui soit : l’amour. Le vrai, celui qui soulève et emporte tout. Qui ouvre à la pleine conscience des choses, qui dilate et unit. Qui fait naître. Un amour comme une revisite, une irrigation de la vie. Cette force, jamais éprouvée, change tout chez l’auteur, jusqu’à la correction des copies de bacs de français que lui inflige rituellement au début de l’été son métier d’enseignant.
Le professeur exprime son désarroi profond, son impuissance devant le vide de ce qu’il lit, la paresse des esprits, le salmigondis nauséeux, la superficialité, le formaté au clinquant de la société, en un mot l’écart grandissant entre les élèves et lui, entre les élèves et les auteurs des programmes. Constat sans appel sur une société, une pédagogie, maintes fois lu, entendu. Bien réel. Ici, on aime la lucidité sans aigreur, sans l’aspect vindicatif, désabusé, cynique que l’on peut regretter parfois. Il s’agit de comprendre avec proximité et recul, humilité et humanité, ce qui se joue chez du professeur/écrivain pour qui la littérature est un enjeu vital − de la même nature que l’amour − et chez les élèves pour qui le monde est connecté à d’autres interfaces. Il faut du temps pour la mémoire, pour penser la mémoire, avec sagesse et authenticité, pour en saisir les méandres. Avec ces copies d’adolescents, on est dans le marasme, noir, bien noir, même si pointent ici ou là quelques lueurs salvatrices plus personnelles jusqu’à cette rareté : une copie extraordinaire qui soulève l’admiration. Miracle de l’unique.
L’amoureux des textes, lui, entre de plain-pied dans les mots des quatre auteurs proposés à l’examen de 2012, série ES et S (Chateaubriand, Nerval, Mallarmé, Green) sur le thème Les chemins de la mémoire : on se régale à lire ses différentes approches et songeries à l’aune de son expérience et de la sienne propre. Rêverie littéraire, résonance des textes au plus intime, les mots emmènent loin le correcteur, très loin, dans des ramifications inattendues, preuve que la littérature, ce n’est ni une dissection sur une copie d’examen, ni un corrigé, si brillant soit-il, mais de la vraie vie, que ça bouge, que ça fluctue, que ça envahit sans cesse, que ça entre en écho avec le quotidien, le concret. Que c’est un moteur de mémoire vivante. Un apprentissage d’amour. Miracle des mots.
L’amoureux tout court se trouve écartelé entre l’impatience de rejoindre sa bien-aimée et cette torture chronophage qui grève sa vie. Oh, le bel amour ! Qui vit la transcendance jusque dans la chair, le plaisir sensuel, le partage des passions, la complicité de chaque instant. Paradoxalement cet amour fusionnel, entravé par la tâche professionnelle mortifère, sert de révélateur, de revitalisant à tout le reste, et donc au métier. Ce livre n’aurait pu être écrit à un autre moment car il est le fruit d’une multiple conjonction : celle d’un amour indéfectible pour la littérature, du sort qui lui est fait dans les copies d’examen, du sujet même traité, la mémoire, et de l’amour nouveau, total, qui remet tout en perspective jusqu’aux souvenirs même qui s’éveillent enfin, l’auteur se disant jusque-là amnésique de son passé. C’est cet entrelacement sensible et raisonné qui fait toute la valeur de ce livre. Sa saveur aussi, unique. Un livre gigogne, foisonnant (sa recension ne peut être que partielle) comme la mémoire elle-même : à la fois réflexion sur l’enseignement, sur l’époque, sur la littérature, sur le rapport à la littérature, sur le sentiment amoureux et la mémoire d’origine sentimentale tout autant que sur soi-même. Le livre développe notamment les liens entre l’amour et l’imagination en soulignant leurs interactions incessantes. « Mon amour pour Françoise a d’étranges points communs avec mon goût pour la littérature. Tous les deux me permettent de vivre plus intensément les moments plats de mon existence sans en laisser un à l’ennui ». Tout prend sens désormais, contre le morcèlement de la vie. Miracle de l’amour qui impose les chemins de la mémoire.
L’auteur passe d’une réflexion à une autre, avec sincérité et naturel. On se plaît à suivre les richesses d’une pensée en mouvement, poétique dans son essence, tournée vers l’autre en soi, à surligner les formules bien senties qui l’expriment : « Plus je pense et plus j’aime. Plus j’aime et plus je pense ». Il y a de la vie, de l’intelligence dans tout cela, ultrasensible, sinueuse, authentique. Car, à l’instar de la mémoire, rien n’est figé, jamais. Autre miracle.

(Thierry Radière : « Copies » Jacques Flament Éditions, Collection Philosophies, 214 pages, 16 euros.)
Marilyse Leroux



Lire aussi :

« Grand A, petit m »

« Le temps d’ici »

Les notes critiques de Marilyse Leroux 2017

Les notes critiques de Marilyse Leroux 2016



vendredi 6 janvier 2017, par Marilyse Leroux

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Marilyse Leroux

Marilyse Leroux est une poète et écrivain français, née en 1955 à Vannes, en Bretagne. Éditée depuis les années 80 en revues, recueils et anthologies, elle écrit des poèmes en vers et en prose, des chansons d’inspiration diverse, des nouvelles, des récits humoristiques, des jeux de langage, l’écriture pour elle ne connaissant pas de frontières.
Elle est membre de Donner à voir depuis 1986 et de l’Association des Écrivains Bretons. Elle anime depuis 1976 des ateliers d’écriture en poésie et en prose auprès de jeunes et d’adultes.
Ses poèmes ont été publiés dans plusieurs revues et anthologies (Donner à voir, Spered Gouez, Retroviseur, Décharge, Interventions à Haute Voix…) On peut retrouver ses nouvelles sur le site d’Harfang, dans les revues Kahel, Carré, etc.

Principaux recueils :

« Grand A, petit, m », nouvelles, (Stéphane Batigne éditeur, 2016).
« Le Bigre Bang, les Mystères de la Création », co-écrit avec Alain Kewes,(éditions Gros Textes, Les Tilleuls du Square, 2015).
« Blanc bleu », nouvelle, (Editions Rhubarbe, 2014). .
« Le temps d’ici » (Editions Rhubarbe, février 2013), extraits publiés dans Poètes de Bretagne, La Table Ronde 2008)
« Manoli, ciel et feu », inédit , automne 2011.
« Quelques roses pour ton jardin », (Atelier de Groutel 2011, collection « Choisi »).
« Le fil des jours » (Donner à Voir 2007)
« Grains de lumière » (L’épi de seigle, 1999)
« Herbes » (Donner à Voir, 1995)

Certains de ses poèmes ont été traduits en allemand par Rüdiger Fischer dans l’anthologie « Le temps de vivre, 21 poètes de Bretagne », éditions En forêt, Allemagne 2010.



Martine Roffinella : « Sang fille »



Avec cette longue nouvelle, Martine Roffinella nous entraîne dans une histoire terrible où souffle « le vent de la mort ». Il s’agit d’une relation délétère, véritable duel à mort entre un père et sa fille qui, à quarante ans passés, continue de l’attendre sur son manège de foire en espérant qu’il viendra la chercher, un cornet de glace à la main : « Papa, viens me chercher. » Le père, lui-même « enfant de personne, venu au monde par une sorte d’obligation naturelle dont nul ne peut s’expliquer la signification », a mis au monde une fille « dont il ne voulait pas » et dont « il suce le sang » jour après jour. Il « s’est retiré un enfant du ventre » comme nous le suggère l’homonymie du titre. Sa fille « flotte dans un mot vide » et il n’en a cure.
Absent aux autres car uniquement présent à lui-même, ce père condense tous les défauts d’un pervers narcissique qui détruit tout ce qu’il touche. Sa fille pourrait le lui pardonner « car il est fou », handicapé après une opération du cerveau, mais trop, c’est trop. Problème : la « petite poupée téléguidée » tient de son père alors qu’elle voudrait tant ne pas lui ressembler. Elle « vomit les liens du sang » tout en s’agrippant comme une mendiante à ce père qui la tue à petit feu. Pour couronner le tout, le vampire qu’elle « préfèrerait voir sous terre » s’accroche à la vie plus que de raison. Que faire contre « le germe de la survie » ? La sans-père aura sa solution. Malheureusement pour elle, les « trous dans le cerveau » se refilent d’une génération à l’autre. Pourtant elle n’avait pas eu « la chance d’être cancre », elle « connaissait les poètes et les philosophes », elle avait tout fait comme il faut. Trop, sans doute.
Pour raconter cette « bataille de têtes » violente et cruelle où chacun « cognait dans la direction de l’autre », l’auteure utilise le monologue intérieur dans une narration à la troisième personne au style volontairement haché. Elle s’affranchit des virgules pour mieux rendre compte du flux de la pensée. Elle utilise à plusieurs reprises la barre oblique pour coordonner des mots qui semblent former un tout inéluctable : « murmures funèbres / grondements / suppliques ». Car « si le père parle une langue morte / composée d’adjectifs désuets », elle, la fille, « a choisi le moderne et les phrases qui marquent tels des slogans ».
Le lecteur, dans ce récit âpre d’amour-haine, qui allie une écriture puissante, taillée au scalpel, et une composition maîtrisée, appréciera le renversement de situation final qui fait de ce texte une véritable nouvelle à chute. Il pourra recoller les morceaux de deux vies en miettes, non résilientes, grâce à une suite d’images qui montrent de façon saisissante un double cheminement vers la folie.

(Martine Roffinella : « Sang fille » Éditions Rhubarbe, Collection Livres à part, janvier 2017, illustration de Sophie Brassart, 53 pages, 5 euros.)



Jacques Morin : « Carnet d’un petit revuiste de poche »

L’année 2017 s’ouvre, pour les abonnés de la revue Décharge, par un petit cadeau fort plaisant tombé dans leur boîte aux lettres : « Carnet d’un petit revuiste de poche », « petit » format en effet (10 X 14), 22 pages, dont 12 consacrées au sujet − autant que pour boucler une année de parutions.
Lire ici



Éric Dubois : « Chaque pas est une séquence »



Le titre l’annonce clairement : on est ici dans la marche, l’avancée car « le poème ne tient pas en place ». La langue étant départ, on se fait dès les premiers vers « arpenteur du silence », mot qui revient tout au long du recueil comme « une proposition de sens ».
Pas à pas le poète interroge le langage car autour de lui « tout parle / se meut / explique ». Il suffit de rester ouvert aux liens qui unissent les forces, de quitter les bruits du monde pour se mettre à l’écoute des échos fertiles. Ceux du vent, par exemple qui « est une langue », capable de libérer « les mots enfermés ». Mais « quel territoire délimiter » puisque on avance « dans les cordes du néant », dans le rien du silence ? Comment se sentir unifié quand tout est morcellement ? « L’époque n’est plus / à compter les étoiles », il faut faire face au « sourire amer du quotidien / aux dents pugnaces » aux « yeux mornes des passants ». La langue, morcelée elle aussi, essaie de se frayer des passages, elle creuse, elle avance « à la recherche du sens  » car la beauté toujours « se toise / avec des yeux neufs / transforme parfois les choses  », ouvrant la voie aux émotions, aux sensations qui revivifient. « Le possible / cherche un monde ». Il y a tant de trous à combler qui attirent les mots inarticulés.
Attention cependant aux « idées sournoises », tout reste fragile, soi-même en premier. Comment alors continuer à « être l’écho / de quelque chose » ? Le poète s’efforce de parler avec « volonté et courage » « le silence des autres », « les mots des autres / les mots manqués  ». Sa parole, « adjuvant à l’être », reste « un fil blanc » pour lui qui essaie de dire l’essentiel, le vital, loin des « discours / comme tant d’autres ». Il avance seul « dans le collectif du monde » avec parfois une « main complice  », un coin de « toile cirée pour des souvenirs ensoleillés ». « Le mot est debout  » à ses côtés alors que lui doute à chaque instant, ressent sa défaite, vit son sursis, tiraillé entre soi et les autres « si proches, envahissants ». Il lui faudra « rêver encore / abandonner le paraître / fixer l’étoile », autant dire un long chemin. A jamais inachevé.
Éric Dubois avance dans ce recueil une suite de pas sous forme de distiques écrits dans une langue épurée, souvent lapidaire. Ses fragments, qui semblent autant de cailloux blancs sur le papier, toute trace intermédiaire gommée du parcours, entrent en écho les uns avec les autres dans un grand silence ménagé par de larges interlignes. Cette poésie, d’essence elliptique, se veut souvent aphoristique, tel ce dernier vers : « Il y a toujours un regard attaché à un autre regard / s’il n’est pas brisé ».
Une sagesse se cherche, à chaque séquence, à chaque pas. Réussite ou échec ? « La gloire a les épaules roides ». Qu’importe, puisque le poète l’affirme : « Seule compte la trajectoire. »

(Éric Dubois : « Chaque pas est une séquence » Éditions Unicité, 2016, 50 pages, 11 euros. Collage de couverture : Ghislaine Lejard)



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