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Marilyse Leroux

D’un livre l’autre 2018

Marilyse Leroux, née à Vannes en 1955, éditée depuis les années 80 en revues, recueils et anthologies, elle écrit principalement de la poésie, mais aussi des nouvelles. Elle est également critique et Texture est heureuse de publier ses articles.



Falmarès : «  Soulagements »



Ce n’est pas tous les jours que l’on reçoit dans sa boîte aux lettres un recueil de poèmes écrit par un poète de 17 ans « précoce et doué » selon les mots de son éditrice. Les éditions morbihannaises Les Mandarines, qui se consacrent habituellement au théâtre, ont fait une exception pour ce recueil qui sonne comme une entrée en poésie, un nouveau départ dans la vie. L’éditrice Joëlle Mandart le précise dans sa préface : il s’agit d’un double coup de cœur, et pour la qualité des textes et pour la manière dont leur auteur sait les partager en public avec authenticité et émotion.
Le jeune poète Falmarès, passionné de livres et de littérature, semble en effet porter dans ses gènes la force incantatoire des griots : « la parole du griot sonne dans l’oreille / Tombe au cœur / touche le nerf sciatique ». Ce pouvoir de la parole, il le fait vivre naturellement, intensément, en mêlant son rythme intérieur venu d’Afrique à celui de l’Europe qui l’a accueilli et dont il est aussi culturellement nourri par sa soif de lectures et de rencontres.
Dans ses 39 poèmes sous-titrés Amours et douleurs, le poète « réfugié poétique », dont le prénom-feu sonne comme une victoire, nous parle de sa mère morte dans ses bras, « partie, sans dire au-revoir », son « Iya, mère-ange » qu’il pleure « comme un papillon vert » sachant qu’elle habite le ciel, la terre, la mer, un autre monde maintenant. Parmi toutes les douleurs, celle-là est inconsolable.
Ce deuil terrible se double de celui de la terre natale, la Guinée-Conakry, que le jeune homme a dû quitter à l’âge de 14 ans. Un long périple empreint de souffrances, de dangers, de difficultés de toutes sortes qui l’a mené récemment jusqu’à nous, en France, via le Mali, l’Algérie, la Lybie, l’Italie. Le poète rend grâce avec effusion à la terre de son pays, la bénit comme on le ferait d’un malade, d’un mourant dont on souhaite la guérison : « Ô terre, sois natale, sois bénie ! ». Même la bonté de la mer qui gifle et noie les migrants est invoquée : « mer patiente, tenace et dormante ». Puissent les éléments hostiles entendre l’âme du jeune griot, son innocence, sa vitalité dont « l’instinct renouvelle la joie de vivre. »
Le souvenir de la mère amène aux saisons, à « l’eau de vie » tant attendue, aux « travaux champêtres », sorte de « longue bataille » contre la sécheresse, aux leçons données par les aînés, aux rêves soulevés auprès des « femmes aux yeux d’or », à l’amertume aussi devant les duretés de la vie. Sous la plume du poète, toute femme s’appelle amour, qu’elle soit d’Afrique ou d’ailleurs. À ce sujet, on notera dans les poèmes dédicacés par le jeune homme à ses bienfaitrices françaises la façon très touchante dont il appelle chacune « madame ». Désormais la Bretagne lui est terre d’asile, ouverte au réconfort, à l’amitié, aux soulagements. Le chagrin est là toujours mais il s’apprivoise dans sa cage avec optimisme et volonté. Falmarès fait résonner ses mots au-delà de la tragédie, de la souffrance vécue, au-delà de la nostalgie et de ses « langueurs d’âme ». Pour lui, « nourrir son esprit, s’ouvrir à l’amitié / C’est prendre une gélule antalgique ». Le poème ici se veut chant, hymne à la vie, à ses beautés, à son infinie variété avec pour seul viatique cette affirmation : « l’amour est une guérison ».
Les mots de la langue d’exil, créateurs de sensations nouvelles, sont amour eux aussi, comme à Koba, comme à Abidjan, comme à Bamako ou Dakar. Ils exaltent/exultent la force de l’amour contre la haine stérile. Ses « poèmes à oiseau » ont raison de la douleur et du ressentiment. Chez Falmarès, la « carence est sans remords », la vie, la puissance de l’amour et de l’espoir emportent tout. Cet « enfant du monde dont le rêve est fleurs / étoiles, amour » nous le dit avec sa fougue, son lyrisme : si la poésie ne peut sauver le monde, elle peut nous sauver individuellement lorsque l’amour dicte ses mots.
C’est donc un long chemin de vie entre deux rives qu’emprunte le jeune poète. Nul doute qu’à la beauté de son nom, il saura ajouter celle de sa voix − sa propre longueur d’onde − en métamorphosant tout ce qu’il doit à ses aînés, de Léopold Sédar Senghor à Paul Éluard. Sa belle âme, son naturel et son originalité jaillissent déjà entre ses mots comme une source d’eau pure. Vivifiante.

(Falmarès : « Soulagements ». éditions Les Mandarines, octobre 2018, 82 pages, 10 euros. Site à consulter : http://lesmandarines.free.fr/ )



François Rannou : « La pierre à trois visages (d’Irlande) »



François Rannou, poète à l’âme celte qui se souvient du shamrock irlandais, nous offre avec ce recueil une ballade immémoriale et symbolique, un triple chemin de libération, d’accomplissement et de renouvellement.
Trois mouvements rythment en effet ce voyage initiatique au cœur du temps. Le premier, intitulé « La femme à la tourbière blanche », sorte de « reine de la tourbe » que ne renierait pas Seamus Heaney cité en exergue, relève d’une écriture mythique, légendaire, énigmatique à l’image de ces pierres gravées de la campagne irlandaise. D’où la mise en page particulière des poèmes répartis en deux colonnes séparées par une ligne centrale verticale qui rappelle les stèles oghamiques du sud-ouest de l’île, monuments commémoratifs ou bien frontières. Il y est question d’une femme « couchée / coulée / avalée » dans la tourbe qui demande à être réveillée de son long sommeil. Comment s’arrachera-t-elle à la gangue de boue qui la retient captive ? « Peut-être un jour un baiser » ainsi que dans les contes… Poème au sens crypté à l’instar des pierres, cette femme est-elle la conscience en éveil qui se cherche un chemin vers la lumière, vers la connaissance ? Est-elle à elle seule le début de l’humanité, de l’Histoire ?
La seconde partie « Next station » contraste par son retour au concret de la ville moderne de Dublin où les livres de l’université de Trinity apparaissent comme autant de petites stèles oghamiques dressées à un carrefour de vie : de là on suit le narrateur dans un bus, puis en taxi jusqu’à Arklow, une cité du Comté de Wicklow. On voit défiler le paysage urbain au fil de la conversation avec le chauffeur, les gens, les objets, la circulation... Bientôt la mer entraperçue de la voiture déroule ses couleurs « comme au rythme d’une lanterne magique ». Une femme apparaît : n’existe-t-elle que dans les songes du passager ou ce dernier va-t-il la rejoindre dans quelque lieu de passage au pouvoir magique ? Réminiscence ou femme réelle, elle aussi se retrouve à un tournant crucial de sa vie : elle a quitté son amant et perdu son père. Dans « la prison de nos âmes », peut-on sauver quelque chose de « l’oubli du rêve », lorsque la distance devient « râpe enduit dans l’oreille » ? Là encore le texte prend une couleur énigmatique très marquée au cœur d’une situation concrète, le passé et le présent s’entremêlant librement dans une même continuité de conscience, deux faces d’une même pierre.
Le troisième ensemble « La pierre à trois visages » donne la parole à une autre femme. Celle-ci s’adresse à l’homme qu’elle aime pour lui parler de beauté, d’amour, d’attente, de mémoire. Le poème vertical, très aéré, comme libéré de la pesanteur des choses, croise deux autres textes placés, eux, horizontalement, qui se déroulent sur les pages suivantes, en haut et bas de page, l’un en italiques, l’autre non, comme si le poème tournait autour d’une pierre dans une autre dimension, exprimait une autre histoire, un autre temps, appartenait à une autre partie de la sculpture mentale… Le poème, qui a fait un tour de temps et d’espace, semble chercher sa longueur d’onde, à travers les « morceaux d’une mémoire / plus ancienne plus fraîche / que celle de nos gestes ».
François Rannou rappelle à la fin de son ouvrage le célèbre conte irlandais du Saumon de la Boyne qui sous-tend son triptyque. De même que la pierre possède trois visages, le chemin de la sagesse comporte trois stades : « la connaissance qui illumine, l’illumination du chant et le don d’improvisation ». En somme trois moments « de l’accomplissement du poème ». L’ouverture de la conscience, le chant révélé et la liberté de création, n’est-ce pas le voyage d’une vie, celui du poète comme celui de quiconque sur cette Terre ? On relira le poème en italiques de la page 27, une légende irlandaise elle aussi, et on se souviendra du mot de Cendrars : « Il faut partir, quitter sa famille ». On méditera alors les mots de la légende du pont magique : sur le chemin de la sagesse, sans doute la porte à franchir est-elle plus large que nous ne le pensions. Les pierres oghamiques, qui ont défié le temps, nous invitent à passer les frontières et à sublimer le poids de nos existences tourbeuses, « notre parole est de l’autre côté, dehors toujours. »

(François Rannou : « La pierre à trois visages (d’Irlande) ». Editions Lanskine, 2018, 48 pages, 12 euros. À noter qu’un extrait de ce recueil est visible sous la forme de poéfilm sur le site internet des éditions Lanskine : http://www.editions-lanskine.fr/livre/la-pierre-3-visages )



Claude Pujade-Renaud & Daniel Zimmermann : « Trois chats, deux écrivains »



Il s’agit ici d’un journal à quatre mains qui couvre 25 années de vie de 1974 à 2000, un extrait de journal plutôt car le manuscrit original compte quelque 1500 pages. On y retrouvera tous les éléments du genre : événements personnels, importants ou anecdotiques, petites et grandes choses qui remplissent la vie quotidienne de Claude Pujade-Renaud et Daniel Zimmermann dont l’aventure commune commence à la quarantaine, deux auteurs qui ont écrit et vécu ensemble sous la protection de trois « félins fraternels » dédicataires de l’ouvrage : Georges, Julien, Mathilde, le tout dans le style dénué d’effet du carnet de bord.
Qui a écrit quoi ? Peu importe, chacun note par jeu ses « virginités » personnelles ou celles du couple, c’est-à-dire des « faits qui pourraient constituer des événements neufs ». Belle idée d’amoureux, comme si tout était renaissance depuis la rencontre. Le choix des notes est effectué par Claude quinze ans après le décès de Daniel en l’an 2000 à l’âge de 65 ans. Qu’aurait-il retenu, lui ? Sans doute le livre aurait-il été quelque peu différent, le point de vue de Claude semblant l’emporter sur celui de Daniel. On se surprend parfois à vouloir secouer ce dernier en lui disant : « Tu ne trouves pas que tu exagères, là ? » L’amie de Claude avait sans doute raison : « […] la seule façon de supporter de vivre avec un mec qui écrit, c’est d’écrire soi-même. » Il est vrai que chacun transporte son histoire, dont on sait pudiquement peu de choses, le passé n’étant pas évoqué en tant que tel : une psychanalyse pour elle, la guerre d’Algérie pour lui ainsi qu’un lourd secret de famille. À ce sujet, cette lecture pourra être complétée par « Les Écritures mêlées », chronique « duobiographique » parue en 1995 chez Julliard.
Ce qui frappe avant tout dans ce double parcours amoureux et littéraire, hormis l’écriture de soi à la 3e personne (une sorte de gag initial), c’est l’incroyable énergie déployée à tout instant : pour s’aimer (passionnément), écrire (ensemble et séparément), corriger ses textes, publier, étudier, enseigner (Université Paris VIII-Vincennes), animer une revue, promouvoir ses livres, jouer le jeu littéraire, voyager, entretenir ses liens familiaux respectifs (Daniel est marié), s’occuper de trois lieux de vie, soigner les chats, cultiver le jardin, faire la cuisine, des confitures, des conserves, scier du bois, recevoir les amis, s’adonner à son sport (danse pour elle, karaté pour lui)… On en reste pantois. Le métier d’écrivain ainsi conçu exige une santé de fer et un moral d’acier. Chacun épaule l’autre, lisant, commentant, critiquant, corrigeant, soutenant, surtout dans les moments de fatigue et de découragement. Claude affirme au début qu’elle n’est pas écrivain, alors qu’elle écrit des nouvelles. Daniel semble croire en elle plus qu’elle-même qui doute et rabat son enthousiasme d’une petite remarque pessimiste. Lui est un foudre de travail, jamais à court d’idées. Au début de leur relation, il dicte, elle copie. Puis les publications des deux s’enchaînent, littéraires, universitaires, les projets, les échecs, les réussites, l’œuvre de chacun se construisant sans complaisance sous le regard exigeant de l’autre. Autre aventure partagée, ils écrivent ensemble des romans pour la jeunesse. L’éclectisme et le travail acharné toujours, les retraites à Cavalaire, dans le Sundgau, puis à Dieppe permettant d’avancer à plus grandes enjambées.
On devrait conseiller ce journal à tous les écrivains que guette le découragement ! Tant de ténacité devant les refus d’éditeurs, tant de travail, d’efforts pour parfois si peu de ventes, pour des animations « foireuses » à l’autre bout de la France, pour des projets avortés qui ont nécessité des semaines d’investissement ! Ne pas abandonner, remettre l’ouvrage sur le métier, parfaire le projet, le réorienter, garder l’âme chevillée au corps quoi qu’il arrive, ne pas s’aigrir, se renouveler avec la même exigence, telle est la donne du métier d’écrire selon Claude et Daniel.
Ce qui fait le charme de ce carnet intime, outre la forte complicité littéraire, amoureuse, aussi charnelle que spirituelle, c’est la succession sans transition des faits, comme pris dans le flux de la vie, un flux d’énergie allègre et roboratif, malgré les doutes, les périodes d’épuisement physique et psychique. En dehors de l’écriture, on rit, on discute, on trinque, on fait l’amour (beaucoup), on danse, on marche, on nage, on skie, on inaugure des premières fois, audacieuses et décalées, on va ici, on revient là, on se sépare, on se retrouve, on se dispute, on se désire, bref, on vit à plein, malgré les pépins de tous ordres. Et les chats dans tout ça ? Casaniers s’abstenir ! Êtres de la famille à part entière, ils suivent le mouvement avec les exigences de leur état, rituels, joies, grandes frayeurs et petits bobos.
Pour tenir la distance, le plaisir partagé est un bon atout. Au fil des chapitres-années, le lecteur s’amusera à compter les bouteilles de champagne, les huîtres, les foies gras, les homards et autres langoustes, les gâteaux de grand pâtissier, les robes (dont chacune porte un nom de baptême, jolie idée !), les pulls en cachemire qui rythment les réussites. Autant d’étapes franchies, autant de cailloux blancs dans la grande forêt de l’écriture où il est rare de s’aventurer à deux sans que l’un dévore l’autre. Grâce aux chats, qui sait ?

(Claude Pujade-Renaud, Daniel Zimmermann : « Trois chats, deux écrivains », éditions Rhubarbe, 310 pages, 14 euros)



Jean Azarel : « Trans’Hôtel Express »



Comment appelle-t-on un collectionneur d’hôtels ? Si le mot fait défaut, il faudra l’inventer pour le narrateur de ce recueil qui passe sa vie d’une chambre à l’autre sur toute la surface du globe. Il conviendra ensuite de le traduire dans les trente-quatre langues qui lui sont nécessaires pour dire « Hôtel de la gare ». Ou mieux il faudra avoir recours à un terme d’addictologie. Le mal chez lui est en effet si enkysté, si incurable, qu’il s’affirme « dépendant, complètement accro » aux hôtels. Et comment se calmer lorsque les « dealers de came planétaire » font tout pour lui refourguer sa dose quand il veut décrocher ?
Le but premier du voyage : oublier Jumbo, « un dingue, rouleur de mécanique au cœur gros », et Estrella, une « jeune danseuse aux yeux mauves » au destin ténébreux avec qui il formait autrefois, en se croyant éternel, un « merveilleux trio d’amants-amis joyeux ».
L’aventure commence par un prologue à la Georges Pérec, véritable typologie des lieux transitoires où se nouent d’improbables histoires, de sombres destins. Pour déposer son sac, on a le choix − mieux vaut être adaptable − entre « les bouges, les palaces, les provinciaux, les économiques, les contemporains, les humbles, les prétentieux, les lugubres, les joyeux, les vétustes, les clinquants, les immaculés, les pouilleux ». D’autres listes à la Pérec ponctuent les étapes du voyage. L’une d’entre elles recense par exemple les détails sordides des bouis-bouis tenus par « des propriétaires calamiteux », loués à « des locataires veules », tous peu soucieux d’un « scribouillard de guerre las dont l’écriture est un moyen besogneux de survie ». Fort heureusement, le voyageur trafique « quand même mieux les mots que les armes ». Ses carnets se remplissent de notes pendant des années derrière des murs qui ont « l’épaisseur du papier ». Ils lui serviront plus tard à « retenir un passé avantageux bien que sans gloire » d’où hélas ne reviendront pas les victimes du sida ou les desperados du « syndrome Rimbaud », point suicidaire du non-retour.
Le « Trans’Hôtel Express  » se termine par une dédicace aux initiés : « à celles et ceux qui savent… » Quoi, au juste ? Sans doute que « les gardiens de la folie rôdent dans les jardins suspendus des hôtels du monde ». Sans doute qu’une proximité avec ses semblables est vitale pour « l’âme nomade » qui « poursuit inlassablement la rumeur des cloisons, alourdissant chaque fois ses bagages de sons diffus, de vociférations triviales, de halètements neigeux. » On l’aura compris : le plus souvent les portes closes s’ouvrent sur une « population interlope » où se côtoient drogue, overdoses, alcool, sexe, prostitution, descentes de police, souffrance, abandon, misère, déconfitures, rêves sans lendemains... Un monde « entre parenthèses » suffisamment déglingué, suffisamment « chimérique » pour qu’on souhaite réinventer la vie, la sienne et celle des autres, avec la certitude que le réel est l’imaginaire.
Le voyage à bord de la machine à remonter le temps est-il heureux ? Il semble que non pour le narrateur dont l’errance se perd dans une dangereuse frénésie. Son ascension dans les étages du plaisir s’apparente chaque fois à « une descente un peu plus profonde dans les enfers ». Le voici avec les « cellules nerveuses en chute libre ». Quelle « blessure à vivre » l’a poussé ainsi vers « la cruelle désinence du voyage », quelle fuite ? « La fin est jouée d’avance ». Le cimetière Montmartre clôt l’aventure sur une tombe ouverte et une photo qui tombe « en vrille sur le cercueil ».
Les « fastes du passé » ne sont plus, le sommeil s’est perdu « dans les décombres de l’histoire. » La chambre bateau du prologue est devenue chambre ruisseau pour le survivant d’une époque folle, celle de la fin des années 60 à 80 où tout semblait possible, entre rock, culture américaine, immersion dans l’underground et nostalgie de la beat generation. L’écriture de Jean Azarel, « champion de la maïeutique hôtelière », s’accorde à cette époque : elle cultive le contraste, le vif, l’incisif, le compulsif, le cru, le rugueux, le poignant, l’haletant, le frénétique. L’accumulation et la dérive verbale ne lui font pas peur. Ces « bagatelles mésozoïques » finiront au bout du compte par s’effilocher en simple trace, un oiseau dans le ciel, possible sillage du poète Pessoa l’intranquille…

(Jean Azarel : « Trans’Hôtel Express », éditions Tarmac, février 2018, 52 pages, 10 euros.)



Marc Alyn : « Le temps est un faucon qui plonge », Mémoires



Le titre à lui seul dit la beauté de la traversée, son « temps qui dure et fulgure ». Dans ces Mémoires passionnés et passionnants, riches de portraits et d’anecdotes, Marc Alyn, outre son histoire (enfance sous l’Occupation, années d’apprentissage, premières amours, service en Algérie, jeunesse désargentée, activités nourricières…), nous livre l’essentiel de ce qui l’a toujours nourri : la poésie, l’amour, l’art, l’amitié, la curiosité, cet « immense appétit de savoir », la ferveur, le partage. On découvre le poète plongé à différents âges de sa vie dans l’effervescence de la création, « fourmi cosmique s’efforçant de démêler le sens de l’énigme à l’aide de ses seules antennes ».
La couverture nous le montre photographié en 1972 dans les vestiges de Byblos au Liban, cliché qu’il intitule L’envol du somnambule tant il lui semble vivre à cet instant une expérience fondatrice qui déterminera toute sa vie (il a alors 35 ans). « Satori, coup de foudre, illumination ? », le voici magiquement entré au cœur du Livre, dans « la présence du verbe intimement mêlé à la matière ». De cette « immersion initiatique » quasi mystique naîtra sa grande trilogie « Les Alphabets du feu », reconnue comme l’une de ses œuvres majeures, (édition définitive revue et corrigée, Le Castor Astral 2018), véritable remontée aux sources de l’Écriture.
Entre mythe et merveille, le Liban, « lieu de toutes les genèses, annonciades et épiphanies » à « l’odeur forte de chasse spirituelle », l’attendait depuis toujours car ses frontières, « diaphanes comme le voile d’Isis, jouxtent l’infini. » Il y rencontrera l’amour dans la personne de la poète Nohad Salameh, un sentiment de complétude où chacun devient l’autre sans se renier, et ainsi il renaîtra à lui-même après un parcours semé d’embûches : divorce d’avec sa première épouse, déménagement d’Uzès, période de vaches maigres, éloignement contraint d’avec Nohad, guerre du Liban, puis cancer du larynx, maladie cardiaque, interventions chirurgicales… Si le temps est un faucon, le poète, lui, est un phénix, infatigable oiseau solaire qui veille sous son « humble lampe » avec celles et ceux qui « accroissent de leur silence l’étendue du champ des étoiles sans attenter à la majesté de l’obscur. »
L’Orient, à la force originelle saluée par Rimbaud, le porte aux frontières du visible et de l’invisible : « […] ce pays en partie imaginaire n’en finit pas de déployer des espaces qui ne figurent pas sur les cartes. » Et qu’a-t-il fait d’autre depuis sa naissance, le petit Rémois Alain-Marc né Fécherolle, qu’arpenter les grandes étendues pleines pages, que de peupler sa solitude des cartes murales « veinées de fleuves bleus » de Vidal de la Blache ? Que de déchiffrer « le texte flamboyant du monde », l’imagination étant le plus sûr voyage pour un enfant retiré dans son « château intérieur protégé par les loups » ? Celui-ci n’avait-il pas déjà vibré in utero en écoutant s’affoler le cœur de sa mère aux aventures de Fantômas ? Destin scellé dès l’origine pour ce fils éponyme de Marc Allain, bientôt rebaptisé Marc Alyn par le frère aîné ou comment se laisser « engendrer » par un prénom qui transcende l’œil et l’espace. Bientôt, sous la protection de Baudelaire, l’amoureux des signes au cœur inassouvi prendra feu, corps et âme, « au fil de l’écriture ». À bord de son « tapis volant », « en partance sur le fil du rasoir », il se sentira grandir dans une exigence d’être qui l’animera toute sa vie.
Cette exigence intérieure, désir et liberté, à laquelle Marc Alyn s’est donné « en dépit de toutes les entraves et du décousu de l’existence », ne s’est jamais démentie. On en prend la mesure dans la création foisonnante de l’écrivain, plusieurs fois récompensée par les plus grands prix dont le Max Jacob à 20 ans et plus tard le Goncourt de la poésie en 2007 (cf. page wikipedia) : poèmes, romans, essais, critiques, chroniques, chansons, traductions, livres pour enfants, revues, direction de collections, éditions, jurys littéraires, organisation d’expositions… Cette vie intense, entièrement dédiée à l’écriture et à la rencontre, flux et reflux, se nourrit de nombreux voyages en France, en Orient, à Venise, en Slovénie, en Bosnie… ainsi que de solides amitiés avec d’autres écrivains et artistes qui le définissent en creux, par touches successives.
Parmi ces grandes voix, figure celle, inaugurale, de François Mauriac. L’académicien prix Nobel reconnaît en ce jeune poète de 23 ans une sorte de « petit-frère » « survivant d’une race » qu’il croyait disparue. « Affinité élective » très forte, cette rencontre en annonçait bien d’autres : André de Richaud, « grand imprécateur promis au bûcher », Lawrence Durrel, extravagant génie des eaux « fluctuant et méditatif », friand d’ésotérisme, Pieyre de Mandiargues, « équilibriste sur un fil de feu », le peintre Mario Prassinos, frère de Gisèle, « être de désir en prise directe avec les forces primordiales de la terre », le cévenol Jean Carrière, lauréat douloureux du Prix Goncourt 1972 pour « L’Épervier de Maheux », Roger Caillois, à l’humour « incisif et véloce », Claude Roy, l’ami fidèle toujours prêt à offrir son aide… Ces chapitres du livre (qui en compte dix-sept) sont un véritable bonheur pour les passionnés d’histoire littéraire car ils y découvrent de l’intérieur la création poétique d’un demi-siècle ô combien fertile : une aventure de respect, d’admiration et de complicité, la création étant le fil d’Ariane le plus authentique entre ces écrivains et artistes si différents l’un de l’autre. À ces auteurs mythiques il conviendrait d’ajouter les poètes de l’aventure Seghers et de la collection Poésie/Flammarion qu’initia Marc Alyn : un catalogue ouvert qui « mettait en lumière des voix issues d’horizons différents, voire opposés ».
Dans ce parcours de reconnaissance placé sous le « signe des Poissons » en « connivence aquatique et astrologique », n’oublions pas le très émouvant portrait du peintre franco-chinois T’ang Haywen, avec qui Marc Alyn était lié par « de subtiles affinités spirituelles ». Rencontré en 1960 à Venise, cet « alchimiste de l’encre » vécut son art jusqu’à sa mort en 1991 dans une solitude « en marge de la vie réelle ». L’occasion de nous ressourcer dans les œuvres de ce « calligraphe d’instinct et métaphysicien par goût » qui avait choisi de vivre « en harmonie avec les exigences de sa vocation » dans un art sans contrainte où il pouvait évoluer librement.
« La mort ne met pas fin à nos rêves », dit un jour le peintre en reprenant le volant de sa vieille 2CV après son séjour à Uzès. Ajoutons à cette pensée de sage taoïste que l’âge est une illusion. Dans ses Mémoires qui couvrent 81 ans de sa vie, depuis son aventure in utero à son présent parisien, Marc Alyn, nous enchante de sa plume pleine de vitalité, de lucidité, d’intelligence, de jeunesse et de sourire − une belle élégance de cœur et de pensée. Il est resté tel qu’en lui-même, rayonnant de cette énergie vive, toujours neuve, qu’on appelle poésie. Poète amoureux du sacré de la vie, il suffit de le suivre au plus près pour respirer son souffle heureux.
Une aile d’ange refermant l’ouvrage, je ne peux m’empêcher d’imaginer la toile qu’aurait peinte le discret et profond T’ang Haywen s’il avait pu lire les Mémoires de son ami : un paysage ouvert, crépitant d’ombre et de lumière, soulevé d’odeurs intactes.

(Marc Alyn : « Le temps est un faucon qui plonge », Mémoires, Marc Alyn, éditions Pierre Guillaume de Roux, mars 2018, 216 pages, 23 euros.)



Estelle Fenzy : « Par là »



Depuis « Rouge vive », paru en 2016 aux éditions Al Manar, on sait qu’Estelle Fenzy excelle dans « le conte-poème cruel et intense » où se jouent sur plusieurs générations des destins de femmes marquées au fer. Si,dans ce précédent recueil, l’auteur faisait référence à une célèbre chanson de Nick Cave, ici, précise-t-elle, ce sont les albums du créateur de BD, Didier Comès, et les photographies de l’explorateur ethnologue Martin Gusinde qui ont nourri son imagination.
A-t-on besoin d’un nom pour « habiter sa peau » ? Quelles forces faut-il affronter pour renouer avec soi-même, « quitter ses ailes de mort pour des ailes de vie » et pouvoir tournoyer sans peur au-dessus des gouffres ? Quel chemin accomplir avant d’accueillir « la force du chant venu de l’adret de la montagne » ? Le récit, dont le décor est planté dès le premier poème, s’apparente à une quête d’identité suivie d’une renaissance (« je me remets au monde ») : comment « une enfant aux yeux d’ardoise » se change-t-elle « en monstre avide », en « vierge de fer / et de sang ». Que s’est-il passé ?
Le retour en arrière de la deuxième partie « Les caves du monde » nous l’explique et effectivement « la dette est lourde dans la chair ». La « crue » de colère sera terrible, à hauteur du crime initial. Gare « aux lames d’acier » plantées dans les sabots du cheval. Nous voici emportés dans « l’enfer du noir / sous l’absolu du bleu », au milieu d’une terre sauvage, âpre et primitive, habitée « d’amers cœurs » où « le cordonnier serre ses lacets » et où « une goutte de sang perle au doigt de la couturière ». On raconte dans le pays beaucoup de choses sur cette enfant mi-ange, mi-oiseau de proie. Ne la dit-on pas sorcière, amie des bêtes et des plantes magiques ? N’a-t-elle pas été adoptée par le chaman aux pouvoirs extraordinaires ? Visionnaire, il paraît qu’elle sait « fendre la membrane / entre rêve et réalité »…
La langue toute personnelle d’Estelle Fenzy, très visuelle, rythmes, formes et couleurs, se veut épurée, condensée comme si elle cherchait à exalter les forces en présence, à les magnifier sur un autel sacré. Chacun de ses mots résonne contre les flancs de la montagne tels les sabots de la cavalière lancée à l’assaut de la nuit. Malheurs, maléfices et autres diableries, son récit prend une couleur fantastique très marquée, avec un air de légende ancienne peuplée de fantômes, de visages farouches, d’imprécations et de mystère. Où et quand est-on réellement ? Où est-ce « Par là » répété dans le poème ? Les majuscules élèvent les personnages, les sentiments et les lieux au rang de véritable épopée : « Aube la Rouge – Gouffre d’Aiguilles – l’Escorte des Chagrins – le Ciel du repos – la Nuit femelle – la Mort natale… ». On se croirait revenu à la sauvagerie du Chaos originel où tout s’engendrait en brûlure et question.
Les poèmes au déroulé chronologique, si on excepte le retour en arrière de la deuxième partie, mêlent plusieurs voix : celle de la narratrice avec l’usage classique de la troisième personne : « elle – lui – on », mais aussi, dans la simple continuité, celle du dialogue entre l’orpheline et le chaman. Dans la cinquième et dernière partie « Tête haute », alors que ce dernier a vieilli, qui sont véritablement ce « je » et ce « tu » dont il est question ? « On dirait que je te connais / on dirait miroir mon beau miroir / que tu es moi ». « Soleil cicatrice », la vie passe et lave les drames de l’enfance. Au bout du compte, « tout s’apprivoise » et « retourne à la terre ». Décidément, sous la plume inspirée d’Estelle Fenzy, le conte-poème prend force de métamorphose et de renaissance.

(Estelle Fenzy : « Par là » , éditions Lanskine, 72 pages, 12 euros, février 2018.)



Nohad Salameh : « Marcheuses au bord du gouffre »



Le sous-titre de l’ouvrage - « Onze figures tragiques des lettres féminines » - est explicite : Nohad Salameh donne à entendre ici onze poètes d’un premier « cortège de sibylles, enfin échappées des sombres grottes/ghettos où elles furent si longtemps reléguées. » Onze figures incandescentes, transgressives, d’un féminin bien singulier, à qui rien ne fut épargné des tourments de leur époque et de leur condition : Emily Dickinson, Else-Lasker-Schüler, Renée Vivien, Nelly Sachs, Marina Tsvetaïeva, Edith Södergran, Milena Jesenskà, Annemarie Schwarzenbach, Unica Zürn, Ingeborg Bachmann, Sylvia Plath, toutes présentées dans l’ordre chronologique de leur naissance, de 1830 à 1932, soit la traversée d’un siècle, l’espace d’un continent.
Quelle force, quelle volonté il a fallu à ces femmes pour vivre envers et contre tout leur écriture, leur art jusqu’à leur dernier souffle, la poésie chevillée au corps quoi qu’il arrive ! Il y a du sacrificiel dans leurs parcours, de la passion au sens plein du mot, et c’est ce qui nous interroge le plus. Fallait-il que ces poètes vivent le pire de la douleur, de l’abnégation pour mener à bien leur œuvre ? Ou bien est-ce la société, l’Histoire qui les ont obligées à emprunter un chemin qu’elles auraient fait autre si elles en avaient eu la possibilité ? Ont-elles eu le choix de leurs révoltes, de leurs transgressions ? Quelles flammes ne leur a-t-on pas volées ? Quelle pureté, quels mots ? Ces pionnières de l’absolu, devenues malgré elles martyrs du siècle, ont cherché corps et âme à briser jusqu’au don de leur vie les carcans qui les enfermaient : carcans familiaux, psychiques, affectifs, sexuels, littéraires.
Les femmes, on le sait, ont toujours payé le prix fort dans la conquête de leur liberté. Il ne leur a jamais été donné par évidence de se créer un chemin personnel, indépendant, dans un monde essentiellement dominé par les hommes. Les pots cassés, ces onze météores les ont connus davantage que quiconque : traumatismes de l’enfance, abus, viols, abandons, deuils, maladies, dépressions, ruptures, exil, misère, solitude, addictions, provocations, internements, culpabilité, suicides, mort précoce (la plupart sont décédées avant 50 ans, moyenne de vie : 44 ans)... On reste pantois et admiratif devant le pouvoir de phénix de ces guerrières « transfigurées par leur blessures » : ne rien lâcher, forcer son destin, le pousser dans ses derniers retranchements, quitte à finir broyée. L’amour/la poésie comme un feu ravageur qui projette, fait avancer, un don total qui ne recule devant rien, vie et art mêlés pour le meilleur et pour le pire.
Nohad Salameh rapporte avec précision ce que fut la douloureuse trajectoire de chacune de ces « calcinées » du désir. On est emporté au cœur de leur problématique personnelle et collective, de leur création littéraire, premier plan et arrière-plan, de façon intime et vivante. L’auteur, qui a lu et approfondi les œuvres dans leur contexte historique et singulier, réussit à restituer la vérité de chacune dans ce qu’elle a de plus solaire et de plus tourmenté. Sa documentation, très riche et circonstanciée, ne pèse pas. Tout au contraire, elle redonne vie à ces oubliées, leur rend justice de façon sensible et forte sans pathos ni grandiloquence, ni surcharge universitaire.
Bien sûr, nous ne pouvons en lisant l’ouvrage éluder l’éternelle question : quid du plafond de verre, si insupportable aujourd’hui, quid du plafond de papier ? La voix des femmes est-elle suffisamment présente dans la sphère publique, médias, librairies, médiathèques, grandes collections, alors même que les poètes sont de plus en plus nombreuses dans les catalogues des éditeurs, les revues, les salons, les rencontres, les lectures ? Il semble que non, même si les choses évoluent favorablement. Pour les esprits, c’est plus difficile. Il n’est pas rare en effet que l’on invite les poètes femmes par défaut ou pseudo-parité. Chacune d’entre nous a tant d’exemples à citer, plus ou moins humiliants. Il reste encore beaucoup à faire pour promouvoir la parole des femmes, leur donner une véritable visibilité dans un contexte déjà peu réceptif à la poésie. Ces onze pionnières du XXe siècle donneront-elles raison à leurs consœurs du XXIe ?
Quoi qu’il en soit, Nohad Salameh, poète elle-même, nous invite à les lire, à les relire, à leur rendre la place qu’elles méritent dans l’histoire littéraire et par là-même à continuer avec elles le chemin. Toutes, reconnues ou non de leur vivant ou après leur mort (notons que Nelly Sachs a reçu le Prix Nobel en 1966), ont dialogué avec leur siècle et ont contribué à son futur. Emily Dickinson, amoureuse emmurée dans sa recherche d’absolu, Else-Lasker-Schüler, « clocharde céleste » noctambule excentrique des cabarets berlinois, Renée Vivien, obsédée par la volupté saphique et la mort, Nelly Sachs, porteuse de la Shoah et de son « intarissable blessure », Marina Tsvetaïeva, « la plus calcinée » de toutes qui traversa la révolution russe et l’enfer soviétique, Edith Södergran, ophélie des sanatorium noyée entre deux mondes, Milena Jesenskà, la délinquante morphinomane amoureuse de Kafka, déportée à Ravensbrück, reconnue en 1995 « Juste parmi les nations », Annemarie Schwarzenbach, l’ange envoûteur, la « voyageuse de tous les confins », Unica Zürn, la poupée désarticulée aventurière sadomasochiste d’expériences extrêmes, inventrice de formes, Ingeborg Bachmann, « illuminée d’épines » comme la nuit qu’elle chante sous toutes ses formes, Sylvia Plath enfin, féministe fervente, « la figure la plus extrême du refus ».
Avec ces onze « Marcheuses au bord du gouffre », Nohad Salameh nous propose un livre essentiel qui donne à connaître, à penser et à avancer. À l’inverse de Paul Celan cité page 190, nous aimerions toutes pouvoir dire : « Parlez / avec nous. »

(Nohad Salameh : « Marcheuses au bord du gouffre, Onze figures tragiques des lettres féminines », Collection Essais, La Lettre volée, septembre 2017, 216 pages, 22 euros.)
Marilyse Leroux



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samedi 13 janvier 2018, par Marilyse Leroux

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Marilyse Leroux

Marilyse Leroux est une poète et écrivain français, née en 1955 à Vannes, en Bretagne. Éditée depuis les années 80 en revues, recueils et anthologies, elle écrit des poèmes en vers et en prose, des chansons d’inspiration diverse, des nouvelles, des récits humoristiques, des jeux de langage, l’écriture pour elle ne connaissant pas de frontières.
Elle est membre de Donner à voir depuis 1986 et de l’Association des Écrivains Bretons. Elle anime depuis 1976 des ateliers d’écriture en poésie et en prose auprès de jeunes et d’adultes.
Ses poèmes ont été publiés dans plusieurs revues et anthologies (Donner à voir, Spered Gouez, Retroviseur, Décharge, Interventions à Haute Voix…) On peut retrouver ses nouvelles sur le site d’Harfang, dans les revues Kahel, Carré, etc.

Principaux recueils :

« Grand A, petit, m », nouvelles, (Stéphane Batigne éditeur, 2016).
« Le Bigre Bang, les Mystères de la Création », co-écrit avec Alain Kewes,(éditions Gros Textes, Les Tilleuls du Square, 2015).
« Blanc bleu », nouvelle, (Editions Rhubarbe, 2014). .
« Le temps d’ici » (Editions Rhubarbe, février 2013), extraits publiés dans Poètes de Bretagne, La Table Ronde 2008)
« Manoli, ciel et feu », inédit , automne 2011.
« Quelques roses pour ton jardin », (Atelier de Groutel 2011, collection « Choisi »).
« Le fil des jours » (Donner à Voir 2007)
« Grains de lumière » (L’épi de seigle, 1999)
« Herbes » (Donner à Voir, 1995)

Certains de ses poèmes ont été traduits en allemand par Rüdiger Fischer dans l’anthologie « Le temps de vivre, 21 poètes de Bretagne », éditions En forêt, Allemagne 2010.


Mérédith Le Dez : « Le Cœur mendiant »



À partir de quel événement, de quel état d’âme la vie bascule-t-elle ? Pour quelles raisons le chemin s’incurve-t-il tout à coup ? Qu’est-ce qui fait par exemple que l’on peut renoncer à un amour miraculeux, « fulgurant et sérieux » (on est très sérieux quand on a 17 ans, n’en déplaise à Rimbaud), fort comme une évidence, et grever durablement sa vie ? Pourquoi est-on si lâche, si prêt à sacrifier son désir pour obéir à « l’Ordre » et vivre ensuite « sur le mode du souci et de l’ennui », tel un fantôme désenchanté par « l’angoissant découpage du temps » ?
Mérédith Le Dez signe, sous ce beau titre de « Cœur mendiant «  qui fait écho à une œuvre du peintre lorrain Émile Friant, une histoire de vie écrite à la première personne où s’entremêlent la mort, l’amour, le sentiment d’inachèvement, la nostalgie, l’amertume, la tristesse, tout cela dans une sorte de parenthèse à double effet retard, le récit s’articulant autour d’événements datant de 1990, 2005 et 2015. La narratrice, Muriel Jourdren, vingt-cinq ans plus tard, revit douloureusement un amour de jeunesse, foudroyé dans son envol. L’élément déclencheur : la mort de l’écrivain Jérémy Kettle, apprise aux informations télévisées parmi le cortège de morts et de souffrances qui dévastent l’époque. C’est le moment pour Muriel d’ouvrir la boîte au trésor qui, tel un ludion, libère les souvenirs de ce jour où elle rencontra le traducteur de Kettle, André Rouvre, dans un parc, à Nancy, un « samedi riant de septembre » par « un temps idéal pour les fruits à mûrir et les intrigues ». La jeune fille, coquelicot solitaire passionnée de littérature, sent que sa vie commence ce jour-là, que le bonheur l’attend avec « son tremblement de flamme, celle du désir et de l’euphorie mêlés ». Journée-fruit que ce 22 septembre, posée « à l’ouverture de l’automne », ronde et douce comme une promesse à tenir. Place d’Alliance, existe-t-il un nom de lieu plus ouvert à la rencontre, la vraie, si éphémère soit-elle, qui bouleverse le cours des choses ?
Seulement la vie hors des livres ne décide pas toujours ce qui est mieux pour elle, malgré le souci d’émancipation, la volonté de saisir le bonheur entraperçu. Le temps qui passe est synonyme de trahison, d’assujettissement. Sa « cloche noire » emporte tout : projets, rêves, désirs, amours, amitiés, jusqu’à l’absence définitive qui laisse « le cœur mendiant » face à lui-même et à ses choix, dans un jeu de glace où on se demande avec effroi qui on est.
On appréciera, dans ce nouvel opus de Mérédith Le Dez, une œuvre sensible, poétique dans son écriture, à la narration complexe distribuée en trois parties encadrées d’un prologue et d’un épilogue, l’auteur usant de différents procédés romanesques pour créer un effet de profondeur temporelle : intégration de lettres, de carnets intimes, variation des points de vue, mises en abyme, superpositions d’images, échos divers… Le mélange habile des époques et des sentiments ajoute ainsi au trouble ressenti. Le roman, qui ne cache pas son inspiration autobiographique, sait garder le mystère de chaque protagoniste. La narratrice ne cherche pas à l’élucider, préférant écrire elle-même son histoire, à sa façon, dans un « travail de reconstitution », qui après « la chirurgie réparatrice » lui permettra « de continuer de vivre, tout simplement ». À cet égard, l’un des sujets du livre, via le personnage de l’écrivain à succès Jérémy Kettle, est la relation dans l’œuvre romanesque du duo réalité/fiction.
La leçon à en tirer : « il est toujours trop tard pour le mirage du passé », le temps nous condamne à vivre au présent. La douceur de Gandhi, l’homme de paix, qui fait écho au chat éponyme du voisin hospitalisé, est un utile antidote à la douleur paralysante. Ou alors est-ce soudain un désir d’arbre qui fait que l’on se redresse, ouvert à la souffrance « intime et universelle », à la compassion, à l’action généreuse ?
De ce livre délicat, qui sait mêler drames personnels et collectifs, on ressort touché comme par une musique de Satie, les doigts en suspens sur les touches du piano.

(Mérédith Le Dez, : « Le Cœur mendiant » La Part commune, 248 pages, 17 euros).



Thierry Radière : « Les samedis sont au marché »



Voici un petit livre à emporter dans son panier en osier et à rêver-croquer comme une carotte tendre dans sa botte de printemps ou à glisser en herbe aromatique entre les deux dents du bonheur. Un livre retour du marché, le samedi, à l’heure où on laisse derrière soi mélancolie, soucis, ennuis, pour goûter « l’espace d’une pause au milieu des terriens de fin de semaine ». Car « c’est devant l’étal des fruits confits et des épices en tous genres que la vie prend son sens. » Rien de moins. Alors ça vaut le coup de se lever, de quitter son ordi − courriels pourriels – son traintrain du ouiquenne, pour se ressourcer les sens, tous les sens, dans une de ces « pérégrinations sans mémoire », sans liste ni but, qui permettent la vraie création, toutes antennes déployées sur 360°. Œil libéré, pieds décrispés, le corps se met en branle, des orteils au cerveau.
Il faut dire que c’est un autre monde, le marché, une sorte de parenthèse enchantée. On renaît à soi et aux autres, on réapprend la lenteur qu’on avait perdue, on se souvient d’un petit détail oublié, on partage des choses intimes à la terrasse d’un café, on s’aime encore plus, encore mieux, d’aimer le marché. N’est-ce pas merveilleux de simplicité vraie ? Le cœur retourne en enfance sur une musique d’accordéon, une odeur de pâtisserie, une gourmandise que l’on déguste à même le sac. On capte une conversation inattendue, une situation amusante introuvable ailleurs, on rencontre un ami autour d’une passion qui nous replonge trente-cinq ans en arrière. Mais pourquoi diable a-t-on été privé d’un tel plaisir lorsqu’on était petit ? Le marché sans le vouloir nous donne à comprendre notre passé, et même nous réconcilie avec lui, surtout si on a oublié qui on était. Il sert à se rencontrer en fait, dans un entre-deux de la vie. On furète ici, on renifle là, on laisse dériver ses pensées, on associe les choses comme elles veulent, on se pose des questions aussi, philosophiques, métaphysiques (eh oui !), par exemple devant une rutilante rangée d’aubergines… Étonnant, non ? Et les fèves à la croque-au-sel ! Et les petits pois sauteurs, et les laitues polyglottes ! Ah, si on pouvait, on y sacrifierait séance tenante. Bref, au marché, on se sent vivant comme jamais.
Bien sûr, Thierry Radière parle de lui, de son épouse, de sa fille de huit ans. On les imagine très bien déambuler tous les trois dans les allées parmi les stands, heureux de leur rituel commun. L’époux, le père, s’adresse directement à l’une et à l’autre au fil de ses différents tableaux. Mais nous nous reconnaissons d’emblée dans les pas de l’écrivain car il a le talent de nous faire ressentir de l’intérieur combien est précieux, miraculeux, chaque petit moment qui nous « porte à bras-le-corps hors des frontières et nous laisse retomber au milieu des vestiges d’une guerre que nous menons à petits pas contre les certitudes et la folie des grandeurs. » Ses textes à l’instar des marchés sont « des attendrisseurs » d’âmes.
Après avoir lu ces vingt-huit courtes proses aussi savoureuses que le contenu d’un panier bio, soit vous ne vous rendrez plus au marché de la même manière, soit vous vous y précipiterez dès le prochain samedi, eau à la bouche et fièvre aux talons. Surtout n’oubliez pas : c’est un voyage en soi comme « une virée à des années-lumière des origines. »

(Thierry Radière : « Les samedis sont au marché », illustrations de Virginie Dolle, Les Carnets du Dessert de Lune 2017, 56 pages, 12 euros.)



Katherine L. Battaiellie : « Récit »



Katherine L. Battaiellie, dont nous avions déjà remarqué en décembre 2015 « La robe de mariée » (Marguerite Waknine), publie aux éditions Rhubarbe − qui cultivent comme personne le don des textes inclassables − un ensemble de courtes proses, allant de quelques lignes à deux pages, dont on se demande souvent si ce sont des micro-nouvelles ou des poèmes. La frontière est parfois bien difficile à distinguer et le faut-il vraiment ?
Sous ce titre « Récit » écrit au singulier alors qu’il comporte une quarantaine d’histoires, c’est de la vie ordinaire dont il est question à travers toute une galerie de personnages et de situations : une veuve dans un cimetière, un voyageur dans un train, un couple au restaurant, des vacanciers au bord d’une piscine, une mère et sa fille dans un bar, des enfants à l’école, des promeneurs en forêt, une fillette qui ne trouve pas le sommeil… Ces personnages de la vie quotidienne sont saisis sur leurs lieux de vie ordinaires, dans leurs occupations tout aussi ordinaires. Cette vie-comme-elle-va pourrait paraître banale s’il n’y avait le regard amusé et tendre de l’auteur qui sait capter, en observatrice attentive (au passage K.L. Bataiellie semble bien connaître l’univers des maisons de retraite et des hôpitaux psychiatriques), le cocasse de chaque situation, l’incongru, le petit dérapage salutaire qui éclaire d’un coup un pan de réalité. C’est finement observé. En quelques traits, tout est dit d’une histoire, d’une personnalité, à travers un geste, une attitude, un regard, un détail significatif : la solitude, la vieillesse, les désirs inavouables, l’incommunicabilité, l’ennui, l’abandon, la peur, le repli, le retrait, l’indifférence, les faux-semblants, la violence aussi jusqu’à la folie.
Si la plupart des récits sont réalistes, plus vrais que nature comme croqués sur le vif, certains basculent dans le surréel dès le départ, tel celui d’ouverture qui raconte comment un homme accueille au bord d’un précipice « un long cortège de gens résolus à finir leurs jours en se jetant dans le vide » ? Serait-ce un récit-apologue ? N’a-t-on pas parfois le sentiment de marcher sur une crête au bord d’un vide très tentant ? Transparaissent dans d’autres récits les dérives de notre époque coureuse de progrès et destructrice d’humanité. Bien souvent les personnages se côtoient sans rien partager, chacun se trouvant enfermé dans sa bulle de confort, de rêve ou de démence. On est très souvent surpris, bouleversé même comme dans la dernière histoire où un bébé a glissé des mains de sa mère incrédule. On lit, on relit ces quarante pépites narratives, dont la chute sert de prisme à tout l’ensemble, afin de bien prendre la mesure de ce qu’elles sous-entendent derrière leur constat photographique.
L’écriture de K. L. Battaeillie, pesée, ciselée, efficace dans son apparente simplicité, nous offre une belle leçon d’écriture et d’humanité. Chaque notation, si anodine soit-elle à première vue, sert utilement le récit. Un « Récit » donc à découvrir avec bonheur dans ses éclats divers, fort originaux.

mars 2018.
(Katherine L. Battaiellie : « Récit », éditions Rhubarbe, 58 pages, 8 euros.)



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