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Marilyse Leroux

D’un livre l’autre 2018

Marilyse Leroux, née à Vannes en 1955, éditée depuis les années 80 en revues, recueils et anthologies, elle écrit principalement de la poésie, mais aussi des nouvelles. Elle est également critique et Texture est heureuse de publier ses articles.



Nohad Salameh : « Marcheuses au bord du gouffre »



Le sous-titre de l’ouvrage - « Onze figures tragiques des lettres féminines » - est explicite : Nohad Salameh donne à entendre ici onze poètes d’un premier « cortège de sibylles, enfin échappées des sombres grottes/ghettos où elles furent si longtemps reléguées. » Onze figures incandescentes, transgressives, d’un féminin bien singulier, à qui rien ne fut épargné des tourments de leur époque et de leur condition : Emily Dickinson, Else-Lasker-Schüler, Renée Vivien, Nelly Sachs, Marina Tsvetaïeva, Edith Södergran, Milena Jesenskà, Annemarie Schwarzenbach, Unica Zürn, Ingeborg Bachmann, Sylvia Plath, toutes présentées dans l’ordre chronologique de leur naissance, de 1830 à 1932, soit la traversée d’un siècle, l’espace d’un continent.
Quelle force, quelle volonté il a fallu à ces femmes pour vivre envers et contre tout leur écriture, leur art jusqu’à leur dernier souffle, la poésie chevillée au corps quoi qu’il arrive ! Il y a du sacrificiel dans leurs parcours, de la passion au sens plein du mot, et c’est ce qui nous interroge le plus. Fallait-il que ces poètes vivent le pire de la douleur, de l’abnégation pour mener à bien leur œuvre ? Ou bien est-ce la société, l’Histoire qui les ont obligées à emprunter un chemin qu’elles auraient fait autre si elles en avaient eu la possibilité ? Ont-elles eu le choix de leurs révoltes, de leurs transgressions ? Quelles flammes ne leur a-t-on pas volées ? Quelle pureté, quels mots ? Ces pionnières de l’absolu, devenues malgré elles martyrs du siècle, ont cherché corps et âme à briser jusqu’au don de leur vie les carcans qui les enfermaient : carcans familiaux, psychiques, affectifs, sexuels, littéraires.
Les femmes, on le sait, ont toujours payé le prix fort dans la conquête de leur liberté. Il ne leur a jamais été donné par évidence de se créer un chemin personnel, indépendant, dans un monde essentiellement dominé par les hommes. Les pots cassés, ces onze météores les ont connus davantage que quiconque : traumatismes de l’enfance, abus, viols, abandons, deuils, maladies, dépressions, ruptures, exil, misère, solitude, addictions, provocations, internements, culpabilité, suicides, mort précoce (la plupart sont décédées avant 50 ans, moyenne de vie : 44 ans)... On reste pantois et admiratif devant le pouvoir de phénix de ces guerrières « transfigurées par leur blessures » : ne rien lâcher, forcer son destin, le pousser dans ses derniers retranchements, quitte à finir broyée. L’amour/la poésie comme un feu ravageur qui projette, fait avancer, un don total qui ne recule devant rien, vie et art mêlés pour le meilleur et pour le pire.
Nohad Salameh rapporte avec précision ce que fut la douloureuse trajectoire de chacune de ces « calcinées » du désir. On est emporté au cœur de leur problématique personnelle et collective, de leur création littéraire, premier plan et arrière-plan, de façon intime et vivante. L’auteur, qui a lu et approfondi les œuvres dans leur contexte historique et singulier, réussit à restituer la vérité de chacune dans ce qu’elle a de plus solaire et de plus tourmenté. Sa documentation, très riche et circonstanciée, ne pèse pas. Tout au contraire, elle redonne vie à ces oubliées, leur rend justice de façon sensible et forte sans pathos ni grandiloquence, ni surcharge universitaire.
Bien sûr, nous ne pouvons en lisant l’ouvrage éluder l’éternelle question : quid du plafond de verre, si insupportable aujourd’hui, quid du plafond de papier ? La voix des femmes est-elle suffisamment présente dans la sphère publique, médias, librairies, médiathèques, grandes collections, alors même que les poètes sont de plus en plus nombreuses dans les catalogues des éditeurs, les revues, les salons, les rencontres, les lectures ? Il semble que non, même si les choses évoluent favorablement. Pour les esprits, c’est plus difficile. Il n’est pas rare en effet que l’on invite les poètes femmes par défaut ou pseudo-parité. Chacune d’entre nous a tant d’exemples à citer, plus ou moins humiliants. Il reste encore beaucoup à faire pour promouvoir la parole des femmes, leur donner une véritable visibilité dans un contexte déjà peu réceptif à la poésie. Ces onze pionnières du XXe siècle donneront-elles raison à leurs consœurs du XXIe ?
Quoi qu’il en soit, Nohad Salameh, poète elle-même, nous invite à les lire, à les relire, à leur rendre la place qu’elles méritent dans l’histoire littéraire et par là-même à continuer avec elles le chemin. Toutes, reconnues ou non de leur vivant ou après leur mort (notons que Nelly Sachs a reçu le Prix Nobel en 1966), ont dialogué avec leur siècle et ont contribué à son futur. Emily Dickinson, amoureuse emmurée dans sa recherche d’absolu, Else-Lasker-Schüler, « clocharde céleste » noctambule excentrique des cabarets berlinois, Renée Vivien, obsédée par la volupté saphique et la mort, Nelly Sachs, porteuse de la Shoah et de son « intarissable blessure », Marina Tsvetaïeva, « la plus calcinée » de toutes qui traversa la révolution russe et l’enfer soviétique, Edith Södergran, ophélie des sanatorium noyée entre deux mondes, Milena Jesenskà, la délinquante morphinomane amoureuse de Kafka, déportée à Ravensbrück, reconnue en 1995 « Juste parmi les nations », Annemarie Schwarzenbach, l’ange envoûteur, la « voyageuse de tous les confins », Unica Zürn, la poupée désarticulée aventurière sadomasochiste d’expériences extrêmes, inventrice de formes, Ingeborg Bachmann, « illuminée d’épines » comme la nuit qu’elle chante sous toutes ses formes, Sylvia Plath enfin, féministe fervente, « la figure la plus extrême du refus ».
Avec ces onze « Marcheuses au bord du gouffre », Nohad Salameh nous propose un livre essentiel qui donne à connaître, à penser et à avancer. À l’inverse de Paul Celan cité page 190, nous aimerions toutes pouvoir dire : « Parlez / avec nous. »

(Nohad Salameh : « Marcheuses au bord du gouffre, Onze figures tragiques des lettres féminines », Collection Essais, La Lettre volée, septembre 2017, 216 pages, 22 euros.)
Marilyse Leroux



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samedi 13 janvier 2018, par Marilyse Leroux

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Marilyse Leroux

Marilyse Leroux est une poète et écrivain français, née en 1955 à Vannes, en Bretagne. Éditée depuis les années 80 en revues, recueils et anthologies, elle écrit des poèmes en vers et en prose, des chansons d’inspiration diverse, des nouvelles, des récits humoristiques, des jeux de langage, l’écriture pour elle ne connaissant pas de frontières.
Elle est membre de Donner à voir depuis 1986 et de l’Association des Écrivains Bretons. Elle anime depuis 1976 des ateliers d’écriture en poésie et en prose auprès de jeunes et d’adultes.
Ses poèmes ont été publiés dans plusieurs revues et anthologies (Donner à voir, Spered Gouez, Retroviseur, Décharge, Interventions à Haute Voix…) On peut retrouver ses nouvelles sur le site d’Harfang, dans les revues Kahel, Carré, etc.

Principaux recueils :

« Grand A, petit, m », nouvelles, (Stéphane Batigne éditeur, 2016).
« Le Bigre Bang, les Mystères de la Création », co-écrit avec Alain Kewes,(éditions Gros Textes, Les Tilleuls du Square, 2015).
« Blanc bleu », nouvelle, (Editions Rhubarbe, 2014). .
« Le temps d’ici » (Editions Rhubarbe, février 2013), extraits publiés dans Poètes de Bretagne, La Table Ronde 2008)
« Manoli, ciel et feu », inédit , automne 2011.
« Quelques roses pour ton jardin », (Atelier de Groutel 2011, collection « Choisi »).
« Le fil des jours » (Donner à Voir 2007)
« Grains de lumière » (L’épi de seigle, 1999)
« Herbes » (Donner à Voir, 1995)

Certains de ses poèmes ont été traduits en allemand par Rüdiger Fischer dans l’anthologie « Le temps de vivre, 21 poètes de Bretagne », éditions En forêt, Allemagne 2010.



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