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Marilyse Leroux

D’un livre l’autre

Marilyse Leroux, née à Vannes en 1955, éditée depuis les années 80 en revues, recueils et anthologies, elle écrit principalement de la poésie, mais aussi des nouvelles. Elle est également critique et Texture est heureuse de publier ses articles.



Laurence Marini : « Contrejour »



Difficile de distinguer les choses à contrejour, l’objet qui reçoit la lumière étant placé du côté opposé à celui de l’observateur. C’est sans doute l’impression déroutante qu’éprouvera le lecteur en découvrant la nouvelle de Laurence Marini publiée par Alain Kewes dans la collection des petits livrets A part inaugurée en 2014 pour le dixième anniversaire des éditions Rhubarbe.
A l’instar de la narratrice, nous avançons dans les premières pages de façon mal assurée, un peu perdus parmi les personnages, les générations,les souvenirs. Il nous faut aiguiser notre regard, l’accommoder à la pénombre pour retracer le fil de l’histoire, celui d’une vie : celle de la mère de la narratrice et de son père, un homme simple, « rené » lui aussi. Ici c’est le règne du flou tant le doute et l’aveuglement pèsent sur la famille qui a continué de vivre tant bien que mal après un double drame, parce que la vie est déjà assez dure et que « ça doit être ». Seulement dans ce genre d’affaire, rien ne va de soi. L’interdit a sauté la barrière et envahi la place, la colère aussi et la violence. Comment, pour la narratrice devenue adulte, retrouver cette mère au « contour d’étrangère, omniprésente parce qu’absente » ? Comment se libérer du poids de son absence ? La mort ne résoudra rien. « Aussi loin que je me souvienne, écrit-elle, tout s’est toujours suspendu avant qu’elle ne m’apparaisse vraiment. » Certes il reste des témoins, dont cette femme chez qui fut placée l’adolescente (la mère de la narratrice) après les événements de 1959, il reste des photos, des lettres, des coupures de journaux, des impressions mais la mémoire est un puzzle fragile et fuyant. « Qui s’en va, quittant la vie / N’est plus aux survivants qu’une image faite d’images ».
Le contrejour se fait contretemps, le récit s’apparentant à une histoire de fantômes, de « voix blanche » où se retrouvent confondues, dans leurs âges, leurs réactions et leurs mots, une mère qui « ne reste plus nulle part » car elle a sombré dans la folie, la déchéance et sa fille hantée par elle au plus intime de soi. Un lourd passé relie mère et fille qui leur interdit de grandir l’une et l’autre, un acte irréparable qui continue d’empêcher la narratrice de « passer dans le clair de ses jours ». Comment s’appartenir, se sentir inclus dans le monde quand on est retenu par un fantôme ? Comment naître à soi-même quand la tentation est grande de « renoncer avant terme »  ? Le voile est opaque et le chemin long et difficile mais vient un moment où le retour s’impose, quelles que soient les méconnaissances, les vérités cachées. « Il n’est pas facile de vivre à terre lorsque la mer est là qui exige. » On appréciera l’homonymie. Il faut savoir oser les abysses, oser le ressac pour pouvoir enfin aborder d’autres rives, tel est l’enjeu de cette (en)quête dans un passé qui ronge le présent.
Le lecteur ne manquera pas de s’interroger sur la part autobiographique d’un texte porté par son auteur pendant dix années. Quoi qu’il en soit, Laurence Marini, dont « Contrejour » est la première œuvre publiée, fait preuve, dans une narration touffue et complexe,d’une grande sensibilité et d’une belle délicatesse : cette nouvelle, qui peut faire écho à bien des histoires familiales, touche le lecteur au plus juste.

(Laurence Marini : « Contrejour » Éditions Rhubarbe, Collection A part, mai 2016, 5 euros.)



Anthologie : « Dehors, recueil sans abri »



Il y a ceux qui vivent dedans et ceux qui vivent dehors, de plus en plus nombreux. Personne n’est épargné car, comme nous le rappelle Éléonore James dans sa préface, « dans tout homme il y a quelque chose qui cloche ». Qui ne se sent choqué de voir son semblable, homme, femme, enfant dormir à même le trottoir, sous un porche, un boulevard, une entrée de magasin au risque d’y mourir comme un chien ? Dans nos villes, partout, aisance et misère se touchent sans se toucher. Que faire ? On se sent bien impuissant devant l’ampleur du désastre.
Certains pourtant retroussent leurs manches. L’association ActionFroid (Pour aider l’association on peut consulter le site ActionFroid : http://www.actionfroid.org/.), lancée sur le réseau Facebook par Laurent Eyzat durant le rigoureux hiver 2012, vient en aide aux personnes du « dehors » en leur apportant, via des maraudes, du matériel de survie : couvertures, vêtements chauds, soupes, cafés, chaleur humaine... Depuis, de nombreuses antennes locales de bénévoles se sont formées en France, 27 à ce jour, des milliers de personnes apportant leur aide aux démunis. Ici pas de superstructure mangeuse de dons mais du circuit court allié à une énergie humaine directe, simple, efficace.
D’autres, pour aider ceux qui aident, retroussent leurs mots. Le poète Christophe Bregaint, membre de l’association, a eu l’idée de demander à 107 poètes d’unir leurs voix dans une anthologie « sur et pour la rue ». La poésie est l’art de l’insurrection, disait l’un… Elle rythmera l’action, disait l’autre… Éléonore James l’affirme : « Rien de ce qui est humain n’est étranger au travail poétique et surtout pas la nature boiteuse de l’homme aussi omnipotent qu’impuissant, cet éternel mortel, ce roi-clochard. Et quoi de mieux que l’écriture poétique, débarrassée des carcans du langage ordinaire, aux antipodes du commerce verbal et des discours aseptisés, quoi de mieux que cette façon d’habiter la langue comme ouverture, porte d’accès et voie d’exploration ? Le regard poétique permet de renouer avec l’espace de la relation. »
On lira dans ce recueil de poésie solidaire des textes variés en vers ou en prose qui pèsent leurs mots. À découvrir « les araignées plein la bouche » de Sabine Huynh, le « corps étranger » dont on ne peut/veut « s’embarrasser » d’Éric Pessan − la vie est si dure, vous comprenez – à saisir les « mains pleines de plaies » qui ont quelque chose à donner de Thomas Vinau, à éprouver avec Anna de Sandre « le froid qui fait presque péter » les oreilles, la douleur qui martèle le ventre tel « un burin qui tape », on se sent tout à coup plus fraternel et partageux. On achète le livre, et même en plusieurs exemplaires, on a compris que les 15 euros que coûte cette « maison de papier » seront convertis en aide directe, les bénéfices de la vente du recueil revenant intégralement à la cause (On peut acheter le recueil directement sur le site de la maison d’édition Janus, frais de ports offerts. D’autres canaux de diffusion seront bientôt disponibles).
Plaise alors au poète, donneur de feu, d’avoir le dernier mot : « J’ai froid, / Ô mon ange, / Apportez-moi des foules » (Paul Vincensini)

(« Dehors, recueil sans abri », anthologie établie par Christophe Bregaint et Éléonore James, préambule de Xavier Emmanuelli, parrain d’ActionFroid, illustration de couverture d’Éric Démélis, éditions Janus, 244 pages, 15 euros. - Le recueil et la maison d’édition Janus ont reçu le prix spécial A. Ribot décerné le 11 juin 2016 lors du marché de la poésie. Ce prix récompense « les auteurs de talent, de conviction pour leur engagement tant poétique qu’humain ».)



Ève Lerner : « Graine à feu »



Ève Lerner publie, sous une couverture flamboyante due à l’artiste lorientaise Chantal Gouesbet, un nouvel opus comme « une bouffée, une touffeur de paysages et de cultures Caraïbes » où résonnent, parmi d’autres, les voix des poètes martiniquais Édouard Glissant, fondateur des concepts d’« antillanité », de « créolisation » et de « tout-monde », et de Malik Duranty, jeune poète pawòleur à qui est dédié l’avant-dernier poème.
La poésie phénix d’Eve Lerner, qui tourne ici « l’œil et l’oreille vers les îles », nous exhorte avec énergie à renaître du chaos tant chante « notre polyphonie pour la diversité ». Elle se veut exaltation de la vie contre la destruction, le fossoyage des cœurs et des corps, le pouvoir asservissant de l’argent. Force combative, fervente qui fustige la fausseté, le déni, l’aveuglement, la peur, la perte du sacré qui précipitent notre chute. Pourtant toute « innocence n’est pas perdue », elle est là à notre portée avec ses mots d’amour et de fraternité. La musique, les arts, la parole, la marche debout, ensemble, l’exigence de justice peuvent nous la restituer. Serons-nous capables d’ouvrir « un nouveau sillage de la pensée » ? Que peut le poète, ce « fou », ce « voyant » contre les forces délétères ? Se tenir au croisement de toutes les cultures et les faire se régénérer par interpénétration.
« En échangeant avec l’autre je ne me perds pas » (Édouard Glissant)
L’imagination, le don d’empathie font des miracles sur la carte du monde : langues, musiques, danses de ces « îles-paroles » caribéennes, Haïti ou Madinina (la Martinique), mêlent leur magie foisonnante pour ressourcer l’âme, brasser des sangs neufs, revitaliser l’humanité en profondeur. La poésie-métissage d’Ève Lerner se souvient des blessures, des exils, des destins brisés à fond de cale mais elle appelle à la libération des mots et des souffles, à la langue sauvage, ardente, qui fait se lever le chant des hommes, ces «  frères, sœurs du Tout Monde », un chant « briseur de chaînes » que rien ne peut arrêter.
Cette poésie « graine à feu », profondément humaniste, donne à voir un « monde rêvé » où l’amour « véloce » pourra se propager hors frontières « comme une onde aux confins de la terre entière ». Il le faut, « quelque chose doit céder » pour libérer notre conscience. Déjà, si le doute nous assaille, faisons confiance à la pluie pour « ensemencer la terre », croyons en « la splendeur du monde », remettons « le bonheur à l’ordre du jour » et laissons la beauté occuper « tout l’espace », « il y va de notre survie ». Si nous le voulons, les milliers de « monticules de joie » soulèveront les montagnes.

(Ève Lerner : « Graine à feu » éditions L’Autre Rive, septembre 2015, 10.50 euros, 60 pages.)



Marilyne Bertoncini : « La dernière œuvre de Phidias »



« Phi-dias, Phi-dias », ainsi commence, avec son pouvoir d’incantation, le dernier recueil poétique de Marilyne Bertoncini. On sait l’auteur férue d’art, de légendes, de mythes antiques (cf. son blog Minotaura). Le mystère de la vie du célèbre sculpteur grec « toute tournée vers une quête d’absolu et de réalisme », qui, dans son imagination, finit ses jours exilé sur l’île de Lemnos l’a, dit-elle longtemps « fait rêver ».
Comment rappeler l’artiste du « creux de la ténèbre » ? A-t-on besoin d’ailleurs de le rappeler ? N’est-il pas là présent partout, diffus dans l’air comme un parfum, jouant dans les reflets de la pierre ou sous « l’îlot clair découpé par la lampe », s’étendant « à l’heure où rentrent les troupeaux » comme une « ombre immense qui submerge le ciel », la mer et l’âme ?
Ce récit-poème singulier, au rythme envoûtant, disposé sur une douzaine de pages A4 en 18 fragments, s’apparente à une longue méditation éveillée, à une rêverie solitaire qui confond les âges, les époques, les espaces et les voix (on reconnaîtra en italiques celles d’Homère et d’Héraclite). La vision de Phidias s’impose à travers les signes tracés sur la page jusqu’à la rencontre fertile où il reprendra vie. Et comme toute image, celle-ci s’auréole de mystère, le bleu du ciel ou de la mer fût-il le plus pur qui soit.
Qui est le jeune Kallimakes au nom de sculpteur et de poète qui, à lui seul, contient toute la beauté du monde ? L’artiste plus jeune, son double, son futur ? La poète elle-même qui convoque le sculpteur sous sa lampe ? Qui est ce « vieillard qui remonte la pente » ? Peut-être Phidias en personne qui, revenu du Royaume des Morts, saisit la main de l’enfant tendue vers lui. « Les lieux sont fuyants plus que le sable même »  : est-on à Lemnos, à Ostende, à Brighton, à Pompéi, sur un rivage de la Méditerranée et lequel ? Difficile de laisser l’artiste se prendre « au piège des signes » et des lieux. Est-ce lui, là, « dans le blanc de la page, dans l’évanescence de l’écran »  ? Lui encore dans les « spires précises et annelées » de l’ammonite, dans « les coquilles et noirs fucus »  ?
L’âme de Phidias, sa « dernière œuvre », se révèle aussi évanescente qu’une caresse, qu’un poème. Au vrai la beauté, « diaphane et poreuse », est nulle part et partout à la fois : elle est où vibre la matière, suspendue au regard aimant qui la capte. Parmi « des ossements de seiche  », dans « l’éclat poli des galets humides », dans un caillou blanc mêlé d’algues au creux d’une vasque marine, la nature étant elle-même sculpture. « La dernière œuvre de Phidias » se donne « à portée de main  », dans le désir de beauté qui fait lever les mots en « mailles d’encre tissées ».
Au-delà des naufrages et des catastrophes, il est possible en effet, dans une « improbable conjonction de l’éphémère à l’éternel » de sculpter l’absence. Il suffit d’écouter, de regarder, de comprendre la matière, les formes qui y sont incluses, et d’ajuster les signes qui les révèleront. « À mots comptés » pour la poète, qui use d’une prosodie scandée, toute de noblesse, nourrie de mythes antiques et de réalité contemporaine. Ainsi, tels « des oracles que les dieux cachent dans la nature », monteront les chants qui ne meurent pas. Ainsi le mystère continuera-t-il de courir dans les veines du marbre comme dans le « fin réseau rouge de la vigne de mer ».

(Marilyne Bertoncini : « La dernière œuvre de Phidias » Encres vives, avril 2016, 6.10 euros.)



Anise Koltz : « Somnambule du jour


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Collection Poésie/Gallimard (n° 506) 256 pages. 7.90 euros

Sous ce beau titre « Somnambule du jour », emprunté à un vers de Galaxies intérieures, c’est la voix singulière d’Anise Koltz qui nous est donnée, poète luxembourgeoise d’expression française, née en 1928. Après un avant-propos de l’auteur elle-même sous la bannière Dieu est mort, finis, fleurs et petits oiseaux (titre ô combien parlant), se succède un choix de poèmes extraits de dix-huit recueils, depuis Le cirque du soleil publié en version bilingue allemand-français en 1966 par Pierre Seghers jusqu’à Un monde de pierres paru chez Arfuyen en 2015. Textes pour la plupart écrits à la première personne. Ainsi, c’est toute une vie de poésie que le lecteur peut appréhender, dans le labyrinthe des mots qui « s’évaporent / sans éclaircir le monde », libre à lui ensuite de refaire le chemin, pas à pas et de lutter à sa manière avec la parole qui « refuse de se laisser appâter » sous l’écriture si têtue soit-elle.
On reconnaîtra la voix concise, déterminée et mordante d’Anise Koltz qui fuit toute fioriture, toute béquille idéologique ou métaphysique stérile. Il s’agit ici d’une parole aiguisée, sans concession, qui s’apparente à une lame, à un fil tendu, parfois à l’extrême. D’une poésie qui ne se berce pas d’illusions, de faux-semblants tant la condition humaine semble dérisoire au regard du néant qui la borne. Parmi « les pierres et les oiseaux morts », c’est un ange déchu qui nous fait face, Dieu, ce « sourd-muet », ou son fils, sont tout juste bons à jeter au feu, ils ne nous sont d’aucun recours et ne méritent que notre refus. « L’immortalité est dans cette vie tant que nous la vivons », inutile de nous encombrer, de nous leurrer. La mort, dès notre conception, est notre donnée et nous laisse sans réponse ni solution « […] Chaque parole / parlée ou écrite / contient notre mortalité. »
Anise Koltz, avec son « cri d’épervier », lutte pied à pied avec ses souvenirs, ceux de sa mère notamment qui a « sucé la moelle » de sa « colonne dorsale », une « femme étrangère / partie / dans l’autre direction  ». Avec la mort qui avance ses pions « Toute ma vie / n’a été qu’un dialogue / avec la mort ». Avec l’amour, ces tensions entre amants « qui traînent avec eux leur piège » tels des « animaux captifs », avec le dialogue interrompu qui la relie par-delà le temps à son époux René trop tôt disparu. Enfin avec l’écriture elle-même, cette « muraille de l’alphabet », qui reste combat, guérilla, insatisfaction, défaite puisqu’elle ne va « nulle part, pas même à la mort ».
Si ce constat lucide et incisif peut nous paraître très noir tel un sang au « rhésus négatif », si notre choix se réduit à une bascule entre hauteurs et précipices, si « tout est faux dans sa vérité », le propos n’en est pas moins empreint de rage et de révolte. Nous pouvons être conscients de « la pesanteur qui « nous cloue par terre », de la fausse liberté, des tourments, des mensonges, des « mirages du quotidien », nous pouvons éprouver sans cesse cette sensation d’être accroché au monde avec une simple « épingle de sûreté », nous pouvons dénombrer les milliers de morts qui craquent sous nos pas, mais nous pouvons garder, chevillée au corps, la volonté de réinventer « la fiction » de notre existence, de réécrire « la réalité factice du monde », de revivre nos « identités multiples » dans l’acceptation de ce que nous sommes : l’humble part d’un tout qui nous traverse, telles des « galaxies intérieures ». Anise Koltz, forte de son âge, nous le dit : « le monde entier » est inscrit « dans nos paumes », temps, histoire et espace. Le silence à faire sien pour appréhender cette réalité fait partie de l’équation, une équation toutefois « qui reste à démontrer. »
Vie et mort sont donc contenus dans ces poèmes « somnambules  » qui avancent dans un monde « démuni de sens », « yeux fermés » sans code ni repères ni retour. Ils nous disent le défi de vivre sous haute tension, sur l’arc électrique du poème, hors artifice, irrémédiablement seuls dans la nuit commune.« Ajouter une terre à la terre  » plutôt qu’un ciel au ciel, voilà à quoi l’homme ferait mieux de s’atteler avant de retourner au néant d’où il vient. Il sera toujours temps de partir puisqu’on n’arrive nulle part.

(Anise Koltz : « Somnambule du jour », Poèmes choisis, Poésie/Gallimard, décembre 2015.)


Lire aussi l’article de Michel Baglin



Katherine L. Battaiellie : « La robe de mariée »



L’ouvrage issu de la collection livrets d’arts des éditions Marguerite Waknine, se présente comme un fascicule d’une cinquantaine de pages A4, pliées, non cousues, et s’ouvre en son milieu sur une œuvre très célèbre de l’art brut : la robe de mariée créée par Marguerite Sir, alias Marguerite Sirvins, née en Lozère en 1890. Cette robe, remarquée par Jean Dubuffet, est aujourd’hui exposée au Musée de Lausanne en Suisse.
Marguerite Sirvins, modiste de son métier qui aimait la vie et ses plaisirs, fut internée à l’âge de quarante et un ans pour troubles schizophréniques à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban, un établissement de triste réputation. Elle y resta jusqu’à la fin de sa vie en 1957. Elle pratiquera dans cet asile l’aquarelle, le dessin ainsi que la broderie, en utilisant des morceaux de chiffons tissés à des soies de couleur, à des fils de laine qu’elle tirait de vieux chiffons. Elle travaillait d’instinct sans modèle ni esquisse. En proie à des hallucinations et à des délires paranoïaques de plus en plus fréquents, elle mit un terme à ses activités artistiques en 1955. Toutefois la créatrice entama dans les dernières années de sa vie son grand œuvre : nourrie d’un rêve impossible, d’une quête quasi mystique, elle se mit à confectionner une robe pour ses futures noces selon la technique du point de crochet, avec pour simples outils des aiguilles à coudre et du fil issu de draps usagés. Un tour de force, de volonté et de patience, d’une finesse incroyable qui nous bouleverse par sa beauté et son contexte de création.
Le projet de l’auteur Katherine L. Battaiellie est ici de nous donner à entendre les pensées intimes de Marguerite Sir dans une sorte de monologue intérieur, un flux continu de conscience (d’où l’absence de ponctuation et les libertés grammaticales) avec ses dérives, ses égarements, ses rêves improbables. On entre au plus près de son esprit, de son âme, on écoute les voix qui l’habitent. On reste là, à ses côtés, à la regarder penchée sur son ouvrage, repliée sur son rêve, sur cette certitude inébranlable : son Amour, tel le Messie, viendra la chercher, l’emmènera dans sa maison et ce sera le Paradis : « avec ma robe je vais à une nouvelle vie qui sera ma vraie vie ». Sa vision idéalisée de l’amour et du mariage n’en est pas moins très concrète, très charnelle, d’où l’effet encore plus troublant sur le lecteur.
Au fil des pensées de Marguerite, on se fait une idée assez claire de l’arrière-plan terrible qui présida à cette création majeure de l’art brut : le plus grand dénuement moral, affectif et matériel, le froid, la faim, les moqueries, les harcèlements, les cris, les délires hallucinatoires, l’absence de soins… Et on s’étonne que, dans cette détresse sans nom, rien ne parvînt à la détourner de son projet. La robe de fête fut brodée jusqu’à son dernier bouton. Un vêtement tout en dentelle qui tenait des nids d’oiseaux, un subtil montré/caché qui ne fut jamais porté, jamais étreint par des bras aimants. Le mannequin sans tête qu’habille aujourd’hui la robe au musée de Lausanne semble matérialiser le corps absent de Marguerite, la vie qui lui fut volée par la maladie et l’enfermement.
Outre le point de vue interne très poignant adopté par l’auteur, ce qui nous touche dans ce destin hors du commun, c’est la recherche forcenée du bonheur, cette croyance absolue en l’Amour que rien ne peut contredire, et surtout pas les réalités immédiates pourtant bien prégnantes. Coudre cette robe pour Marguerite, c’est retisser les fils de sa vie, c’est remailler le vide qui l’habite, c’est sublimer sa détresse envers et contre tout, avec le peu qu’elle a sous la main. Humblement, patiemment. Non elle ne sombrera pas dans ce mouroir, elle vivra, survivra, autrement. Elle défiera le temps, la raison, existera enfin en remplissant sa vie de milliers de petits trous. Maîtrisant le fil de son existence à la seule pointe de son aiguille, elle donnera une forme à son corps de femme jusque-là inutile, elle s’accrochera comme elle peut à ce qu’elle sent vibrer en elle. Marguerite ou la création patiente et obstinée, le rêve plus fort que la réalité. Un chas d’aiguille plus grand que la souffrance.
Katherine L. Bataiellie réussit, dans ce très beau texte, à nous transmettre avec finesse, sensibilité et réalisme la part artistique, infiniment poétique de Marguerite Sir, qui nous donne une leçon de vie essentielle : ne pas désespérer, jamais, continuer à faire, à croire à la beauté, quoi qu’il arrive, « pour toute l’étendue du temps devant nous ». Y a-t-il une autre exigence à l’art ?

(« Katherine L. Battaiellie : « La robe de mariée ». Éditions Marguerite Waknine, collection livrets d’art, novembre 2015, 9 euros.)
Marilyse Leroux



Lire aussi :

« Grand A, petit m »

« Le temps d’ici »

Les notes critiques de Marilyse Leroux



vendredi 8 janvier 2016

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Marilyse Leroux

Marilyse Leroux est une poète et écrivain français, née en 1955 à Vannes, en Bretagne. Éditée depuis les années 80 en revues, recueils et anthologies, elle écrit des poèmes en vers et en prose, des chansons d’inspiration diverse, des nouvelles, des récits humoristiques, des jeux de langage, l’écriture pour elle ne connaissant pas de frontières.
Elle est membre de Donner à voir depuis 1986 et de l’Association des Écrivains Bretons. Elle anime depuis 1976 des ateliers d’écriture en poésie et en prose auprès de jeunes et d’adultes.
Ses poèmes ont été publiés dans plusieurs revues et anthologies (Donner à voir, Spered Gouez, Retroviseur, Décharge, Interventions à Haute Voix…) On peut retrouver ses nouvelles sur le site d’Harfang, dans les revues Kahel, Carré, etc.

Principaux recueils :

« Grand A, petit, m », nouvelles, (Stéphane Batigne éditeur, 2016).
« Le Bigre Bang, les Mystères de la Création », co-écrit avec Alain Kewes,(éditions Gros Textes, Les Tilleuls du Square, 2015).
« Blanc bleu », nouvelle, (Editions Rhubarbe, 2014). .
« Le temps d’ici » (Editions Rhubarbe, février 2013), extraits publiés dans Poètes de Bretagne, La Table Ronde 2008)
« Manoli, ciel et feu », inédit , automne 2011.
« Quelques roses pour ton jardin », (Atelier de Groutel 2011, collection « Choisi »).
« Le fil des jours » (Donner à Voir 2007)
« Grains de lumière » (L’épi de seigle, 1999)
« Herbes » (Donner à Voir, 1995)

Certains de ses poèmes ont été traduits en allemand par Rüdiger Fischer dans l’anthologie « Le temps de vivre, 21 poètes de Bretagne », éditions En forêt, Allemagne 2010.



Jacques Morin : « J’écris »

Une anthologie de textes critiques par Christian Degoutte. Qu’est-ce que qui distingue une petite revue d’une grande ? Quelle limite entre le recueil et la revue de poésie ? Qu’est-ce qu’un grand et bon poète ? Sur quoi repose le génie ? Où se lit la poésie ? Dans quel sens a-t-elle évolué ? Autant de questions auxquelles répond Jacques Morin, alias Jacmo , « l’infatigable animateur » de la revue Décharge dans son livre-témoignage « J’écris ». Lire ici.



Gilles Verdet : « Fausses routes »


Si le texte, comme nous le rappelle l’étymologie, est un tissu et la nouvelle un tissage bien particulier, Gilles Verdet est un maître qui tire avec brio les fils de sa trame narrative. On reste admiratif devant l’habileté de sa construction en écho et les perspectives qu’ouvre le croisement des récits.
Lire ici



Vénus Khoury-Ghata : « Les mots étaient des loups »

Vénus Khoury Ghata, poète, romancière, traductrice, critique littéraire, née au Liban, vivant en France depuis quarante ans, méritait bien son entrée dans la fameuse collection de poche Poésie/Gallimard. Détentrice de plusieurs prix importants, Vénus Khoury-Ghata est une signature féminine incontournable parmi les grands noms de la littérature francophone contemporaine. L’anthologie poétique « Les mots étaient des loups » présente des poèmes extraits de ses œuvres majeures : « Quelle est la nuit parmi les nuits », « Les Obscurcis », « Où vont les arbres » et « Le Livre des suppliques ». Lire ici



Adeline Baldacchino : « Michel Onfray ou l’intuition du monde »

« Un Michel Onfray peut en cacher un autre », c’est ce que s’attache à montrer Adeline Baldacchino dans son essai-manifeste, « Michel Onfray ou l’intuition du monde » paru en janvier aux éditions Le Passeur. Marilyse Leroux l’a lu.Voir ici.



Jacques François Piquet : : « Vers la mer »

Un livre d’amour et d’adieu, qu’a beaucoup apprécié Marilyse Leroux.
Lire ici



Jean-Pierre Siméon : « La poésie sauvera le monde »

La poésie sauvera le monde, il faut s’appeler Jean-Pierre Siméon pour oser une telle assertion aujourd’hui. Mais fi du bâton donné pour se faire battre, fi du soupçon de naïveté et d’idéalisme, l’homme en a vu d’autres au pays des « antipoètes ».

Lire ici.



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