Retour à l’accueil > Auteurs > SIRI Françoise > D’un livre l’autre

Françoise Siri

D’un livre l’autre

Les chemins de lectures de Françoise Siri

Françoise Siri publie poèmes, nouvelles et critiques en revues. « Passeuse de poésie », elle anime des rencontres littéraires et conçoit des lectures poétiques et musicales. Elle écrit aussi pour Texture, nous proposant ici de l’accompagner d’un livre l’autre.



Gérard Pfister : « Ainsi parlait Oscar Wilde »



Les aphorismes d’Oscar Wilde sont bien connus, le plus célèbre étant probablement celui qui témoigne de sa conception de l’art : « C’est plus la vie qui imite l’art que l’art qui imite la vie. » On connaît aussi ses bons mots et ses propos amusants : « Les jeunes d’aujourd’hui sont tout à fait monstrueux. Ils n’ont absolument aucun respect pour mes cheveux teints. » On retrouve ces citations dans le livre, mais elles figurent à côté d’autres réflexions ou maximes beaucoup moins connues, tirées des correspondances ou des œuvres du dandy, qui font l’originalité du livre, et qui sont éclairées par la note biographique en fin d’ouvrage.
Ainsi, l’éditeur et traducteur rappelle qu’Oscar Wilde a été condamné à deux ans de prison pour homosexualité, au terme d’un procès intenté par le père de son amant. A sa sortie, il retrouve son amant et part avec lui en Italie – enfreignant par là même l’interdit de son épouse qui lui coupe les vivres. Il revient ensuite en France et se convertit au catholicisme. Il mourra dans la misère. Gérard Pfister déniche des citations qui traduisent sa pensée religieuse : « Celui qui souhaite imiter la vie du Christ doit être entièrement et absolument lui-même  ». Ou encore cette citation, très ambiguë sur un plan religieux, qui plaira à de nombreux poètes : « La place du Christ est, en vérité, parmi les poètes. Toute sa conception de l’Humanité a directement jailli de l’imagination et ne peut être comprise que par elle » (lettres à son amant Lord Alfred Douglas, écrites en prison). A travers le livre apparaît en clair obscur un portrait du frère irlandais de Verlaine, dans sa destinée, sa révolte, sa conversion mûrie par son séjour en prison, et sa soif infinie de beauté.

(« Ainsi parlait Oscar Wilde », Dits et maximes de vie choisis et traduits de l’anglais par Gérard Pfister, édition bilingue, Arfuyen, 168 p., 13 euros, janvier 2017.)



François Cheng : « Entretiens avec Françoise Siri »



François Cheng a beau être académicien, il reste discret et n’accorde pas facilement des interviews. Il a pourtant accepté une série de cinq entretiens sur France Culture, dans l’émission « À voix nue » (diffusées en octobre 2014), avec Françoise Siri, journaliste et poète elle-même, à laquelle il avait déjà donné une interview pour la revue Phoenix qui lui consacrait un dossier (le numéro 8, de décembre 2012).

Ce dialogue sur les ondes vient de faire l’objet de la publication d’un livre coédité par Albin Michel et France Culture et sobrement intitulé « Entretiens ». Lire ici.



Éric Halphen : « La piste du temps »

« Fumer, c’est un des derniers courages qui nous restent ! » dit le juge Barth en s’en grillant une. Il a reçu un appel du parquet qui cherche à le dessaisir de son enquête ; il part en Suisse, où il rencontre des juges genevois peu coopératifs qui se retranchent derrière leur législation. Le courage manque partout. Cette vision réaliste de l’institution judiciaire, peu courante dans les polars, porte la patte de son auteur : vous êtes dans le dernier ouvrage d’Éric Halphen, « Sur la piste du temps » , paru cette année en édition de poche Payot/Rivages.
L’ouvrage commence de manière classique : on découvre dans un terrain vague autour de Paris le cadavre d’un ancien athlète qui menait grand train. Le juge d’instruction mène l’enquête, flanqué de son acolyte, le commandant de brigade Bizek. L’intrigue, riche en rebondissements – dont le dessaisissement du juge –, nous mènera jusqu’au financement d’un parti politique.
L’auteur aime entrecroiser les récits, à la manière de John Harvey qu’il affectionne. Il sait camper les ambiances, la routine du tribunal, le poids de la bureaucratie et celui de la hiérarchie. Il a le sens du dialogue et des personnages. Au fil des pages, il distille ses réflexions sur la justice. Ce qui est difficile, raconte un jour Éric Halphen dans une interview, « ce n’est pas d’envoyer les gens en prison, c’est de ne pas les y envoyer. De résister à la pression du parquet, des policiers, des victimes. » Dans le roman aussi, le narrateur dénonce : le parquet a deux principes, à savoir, premièrement, incarcérer immédiatement le petit délinquant dont la remise en liberté risquerait d’énerver l’opinion publique, et deuxièmement, laisser libres les criminels en col blanc en attente de leur procès, même si le juge a de bonnes raisons de vouloir les envoyer au dépôt. Une justice à deux vitesses, dès la première étape. Selon que vous serez puissant ou misérable… En lisant ce polar, on voit que les juges ne sont que des juges, impuissants face aux politiques. On voit aussi, plus largement, que les hommes ne sont que des hommes, tous, même le juge Barth et le commandant Bizek, empêtrés dans une vie sentimentale malheureuse qui déteint sur l’enquête.
Aujourd’hui, Éric Halphen officie à la 3eme chambre du Tribunal de Grande Instance de Paris, où, la plupart du temps, il examine des affaires de contrefaçons et de plagiats sur Internet. Il continue sa lutte anti corruption à travers l’association Anticor, qui plaide actuellement pour l’instauration d’une loi rendant inéligibles à vie les hommes politiques condamnés pour infractions financières. Étrange combat perdu d’avance, mais il a besoin d’y croire, et de penser que l’homme est perfectible. Juge, c’est un sacré poste d’observation : il peut contempler tous les échantillons de la nature humaine, ses failles et ses faiblesses, et la vengeance si bien répandue dans notre société (les enquêtes financières étant souvent déclenchées par des délations). Il voit aussi les limites de la justice et de la recherche de la vérité. Il devrait être cynique et misanthrope ; mais il est sensible, humaniste et optimiste. Et c’est probablement ce caractère qui fait la force de ses livres.


(Éric Halphen, « La piste du temps », poche Payot/Rivages, 2014, 9 euros.)



Jean Joubert : « L’alphabet des ombres »

Ce n’est pas un recueil, c’est une forêt. Une forêt de lettres et de fougères, une forêt de souvenirs et d’attente –attente de la présence aimée qu’on a perdue, attente de la mort sur la flèche irréversible du temps. C’est aussi la forêt de Montargis, où le poète a passé son enfance. Il la transforme en forêt de Brocéliande, féérique et merveilleuse, peuplée de femmes souveraines et de renards au museau rouge sang. Les fantômes qui y passent sont pour la plupart sereins. Le poète y réside : « Nous sommes désormais enracinés dans nos tanières : / vieux sangliers mangeurs de raves et de rêves / à la lisière de la nuit. »
L’auteur, Jean Joubert, est né en 1928 dans un village du Loiret. Ami de Frédéric Jacques Temple, il fut comme lui grand voyageur, en Europe et aux Amériques, avant de poser ses valises dans le Sud, à côté de Montpellier. Il y mena sa carrière d’universitaire, spécialisé dans la littérature anglo-saxonne, et d’écrivain – revenant souvent dans son œuvre aux lieux de son enfance, comme en témoigne son roman « L’Homme de sable » qui lui valut le Prix Renaudot (1975). Aujourd’hui, le poète de 86 ans retrouve le garçon en culotte courte, gourmand, sensuel, effrayé et fasciné par les ombres gigantesques. En forêt, « ce que tu vois dans l’eau, si tu te penches, / ce que tu vois ce n’est pas ton visage / mais le reflet d’une ombre immense / dressée derrière toi : / l’ombre d’un cerf coiffé de branches / et dont les yeux ardents s’étoilent. (…) / Et tu voudrais que rien ne bouge, / qu’il reste là, le messager, / comme un arbre vivant, / enraciné dans une terre noire. » L’écriture est simple, précise, épicurienne, même si, du fond de la tanière, le front s’assombrit. Ce qui manque, quand on vieillit, dit le poète, ce n’est pas la perte des mouvements ou des rêves, c’est celle de l’être cher : « nulle main sur ma main se pose ». C’est dit légèrement, doucement, tout en délicatesse, comme si l’amour était semblable à un petit moineau, qui ne répond plus à l’appel. « Voyez comme, dans l’âge/ les nuits trouées du solitaire / se peuplent d’énigmatiques images. » Et l’écrivain, un peu mage, un peu sorcier, qui est venu présenter son recueil et rencontrer le public à Sète lors du festival Voix Vives, nous quittera sur ce conseil : « Avant de dormir et de partir dans les songes, lisez deux ou trois poèmes. Au réveil, vous vous sentirez plus beau. » Faites de beaux rêves.

(Jean Joubert, « L’alphabet des ombres », ed. Bruno Doucey, 2014, 15 euros, 144 pages.)



Françoise Treussard : « 36 facéties pour des Papous dans la tête »

Les « Papous dans la tête  » ont trente ans : bel anniversaire pour l’émission culte de France Culture (le dimanche, de 12h45 à 14h) qui dure et perdure par-delà les dynasties et les modes, qui célèbre la littérature, les jeux de mots et d’esprit, la gourmandise de dire et d’écrire. L’émission a été créée en 1984 par Bertrand Jérôme, aux côtés de Françoise Treussard, seule aux manettes depuis 2004. Elle réunit la joyeuse bande des « Papous » : écrivains et artistes qui improvisent calembours, contrepèteries et autres homophonies. L’émission chemine par le bouche-à-oreilles et réunit les auditeurs lève-tard du dimanche, les esseulés en quête d’un sourire et le cercle des habitués accros au bon mot.
Pour fêter cet anniversaire, Françoise Treussard a eu l’idée d’un nouveau jeu radiophonique : « J’ai proposé aux Papous de parler des livres qu’ils aiment aux gens qu’ils aiment, comme dans la vie, quand on partage un coup de cœur avec un ami, à partir de bribes, d’impressions, de souvenirs d’un personnage… La contrainte, c’était de les raconter en vers. » Pourquoi cette contrainte ? Peut-être parce que la productrice, grande amoureuse du sport qui suivit avec passion les Jeux de Sotchi, aime tout autant « la gymnastique mentale ». Et puis c’est le côté oulipien des Papous : rien ne vaut une bonne contrainte formelle pour aiguiser l’esprit. Les textes, initialement diffusés à l’antenne de septembre 2011 à octobre 2013, sont désormais regroupés dans ce joli livre, avec les illustrations loufoques ou surréalistes du peintre Ricardo Mosner.
Les Papous Poètes embarqués dans l’aventure sont au nombre de huit : Eva Almassy, Patrice Caumon, Odile Conseil, Lucas Fournier, Gérard Mordillat, Ricardo Mosner, Dominique Muller et Jacques Vallet. Ils célèbrent la littérature au sens le plus large qui soit : d’Othello à Bécassine, du Petit Chaperon rouge – conte pour « névrosés » – à Flush de Virginia Woolf, de Madame Bovary à Tintin… On découvre aussi, pêle-mêle, un poème pastiche de Queneau avec les onomatopées de Zazie, un texte de rap inspiré de Quatre-vingt-treize de Hugo –car « Hugo, c’est le caïd/ Ça n’a pas une ride » –, Le Colosse de Maroussi de Miller entonné en chanson (« Allez venez ! Miller… »), ou Nana, de Zola : « Cette Nana/ C’est des baisers, c’est des caresses. / Cette Nana / Ça s’achève dans le malheur : / Le vol, la mort, le déshonneur ! / Mais c’est de l’amour la prêtresse. / Et tant qu’elle joue de la fesse, / Le monde ira suivre sa messe. » Des poèmes haut en couleur, dignes d’un cabaret où la bande des Papous « pourrait bien se pendre, ils jouent la comédie. / Puis l’esclave Lucky et son maître Pozzo / –Qui le tient en laisse, le fouette et l’injurie– / Passent pour les distraire en attendant Godot. » Chacun s’en donne à cœur joie : la littérature aussi vaut bien une messe.

(« 36 facéties pour des Papous dans la tête », collectif dirigé par Françoise Treussard, avec les illustrations de Ricardo Mosner. Carnets Nord et France Culture, 2014, 192 p., 20 euros.)



Paul de Roux : « Entrevoir suivi de Le front contre la vitre et de La halte obscure  »

Au 66 rue du Cardinal Lemoine, ce jeudi 27 février, la maison d’édition Le bruit du temps d’Antoine Jaccottet, fils du poète, ouvre ses portes en nocturne pour une rencontre inhabituelle : l’éditeur et les poètes Guy Goffette et Gilles Ortlieb sont réunis pour présenter les livres de Paul de Roux, qui « nous a faussé compagnie », selon la litote employée par Ortlieb pour désigner le syndrome de Korsakoff, qui prive l’écrivain de sa présence au monde et à ses livres. Ce sont donc ses amis qui s’en chargent : Guy Goffette, en réunissant trois recueils « Entrevoir suivi de Le front contre la vitre et de La halte obscure  », dans le poche 488 de la collection Poésie/Gallimard, et Gilles Ortlieb, en rassemblant les notes de son dernier carnet « Au jour le jour 5, années 2000-2005 » , paru au Bruit du temps. Ce soir, la salle est aussi remplie d’amis qui avaient travaillé avec lui au dictionnaire des œuvres et des auteurs Bompiani / Laffont (coll. Bouquins).
Paul de Roux, fils de peintre, est né à Nîmes en 1937 ; monté très tôt à Paris, il entre chez l’éditeur Robert Laffont où il mène toute sa carrière. En 1969, il fonde avec Pierre Leyris, Bernard Noël, Georges Perros, Henri Thomas… la revue littéraire La Traverse, qu’il arrête en 1974. Il publie son premier recueil, « Entrevoir » , en 1980. Il a mené sa vie de poète « dans l’ombre, et avec de l’ombre autour de lui ».

À ce jour, on lui doit cinq carnets – sortes de journaux, avec des notes parfois écrites en vers –, des livres d’artiste, des monographies sur Fantin-Latour, Pissaro, Ingres, et de nombreux recueils. Le plus joyeux, « Le Soleil dans l’œil » , célèbre la Grèce ; mais la plupart du temps, l’écrivain traque la lumière dans ses plus humbles reflets, voyant dans le ciel brumeux la délicatesse d’un gris. Des événements anodins servent à nourrir sa pensée et sa musique, comme l’exprime le poème « Écriture » : « Vous ne pouvez pas écrire avec la griffe du chat ni avec ses oreilles dressées ni avec le bruit du train / ou le roulement des poubelles tôt encore le matin : c’est dommage/ ni avec votre cœur ni avec votre nez directement / et le chat rentre ses griffes, baisse la tête, plus de bruit/ de train ni de poubelles : un moineau aussi insaisissable / que votre cœur chante un peu et le chat doit aimer/ le crissement de la plume : il ronronne… »
Au cours de la soirée, il sera ainsi donné, à ceux qui ne connaissent pas ce poète, non pas la photographie d’un homme, mais les reflets d’une silhouette fragile qui rôde vers le parc Montsouris, près duquel il a longtemps habité. Il se revigorait d’une poignée de main, du vol d’un pigeon, d’une jeune fille qui passe : ces petits riens qui font la vie et qui construisent une œuvre.

(Paul de Roux, « Entrevoir suivi de Le front contre la vitre et de La halte obscure », 2014, Poésie /Gallimard, 9,50 euros. Et Paul de Roux, « Au jour le jour 5, années 2000-2005 », 2014, ed. Bruit du temps, 15 euros.)



La revue Arpa

Saluons la belle longévité de la revue Arpa, à la ligne sobre et épurée, qui paraît actuellement trois fois par an. La revue est discrète tout en étant incontournable. Elle a été fondée en 1976, à Clermont-Ferrand, grâce à la réunion de poètes auvergnats et bourbonnais, dont Pierre Delisle et Roger Siméon, père de Jean-Pierre Siméon. Depuis 1991, Gérard Bocholieren est le directeur. Lorsque je l’avais interviewé l’an dernier au Mercredi du Poète, il confiait que la revue était ouverte à tous les styles (versification libre ou classique, poèmes en prose ou en vers) et privilégiait les voix lyriques.
Le lecteur y retrouve régulièrement les voix de François Cheng, Gilles Baudry, Bernard Perroy ou encore Anne Perrier, poète vaudoise que Gérard Bocholier a largement contribué à faire découvrir au public français. Tous ces poètes ont un commun un lyrisme discret allié à la densité de l’écriture ; ils se tiennent comme Rilke à la frontière du double royaume, animés par une quête spirituelle poétique, par-delà les religions.
Le numéro 104 s’organise autour du thème « Passer la vie », à travers la poésie notamment de Philippe MacLeod, Jean-François Mathé, Bernadette Engel-Roux, Didier Jourdren, Fredj Lahouar et Nicolas Waquet. L’ensemble des textes fait écho au poème en prose de Bernadette Engel-Roux : « Floraison fragile, neuve à chaque printemps, fraîche, dont la beauté fait joie, qui ne durera pas pourtant mais qui peut délester le cœur et pourvoir le monde, ou ce qui m’en tient lieu, ce vaste paysage ouvert, son horizon de montagnes noyé aujourd’hui dans l’eau du ciel, d’une transparence impondérable. »
Prochain numéro : numéro double (106-107) à paraître en mai 2013, consacré aux traductions et aux voyages. Pour se procurer un numéro ou s’abonner : ARPA, Jean-Pierre Farines, 148 rue du Docteur-Hospital, 63100 Clermont-Ferrand ou site http://www.arpa-poesie.fr

(Arpa n°104, juin 2012, « Passer la vie ». 15 euros, port compris)



Charles Dobzynski : « Un four à brûler le réel »

« Un four à brûler le réel » , titre emprunté à Pierre Reverdy qui définit ainsi le poète, est un volume d’études et de notes critiques présentant cinquante-sept poètes contemporains. Charles Dobzynski a toujours été un critique littéraire inlassable et fécond ; comme il le rappelle lui-même, il a publié environ quatre cents critiques de poésie, en étant principalement rédacteur en chef de la revue Europe, observatoire privilégié d’où il pouvait découvrir toutes les nouvelles voix francophones et internationales.
Ce premier volume – en attente du second consacré aux poètes étrangers – présente le panorama des poètes français. Plus qu’un panorama, c’est, à vrai dire, le propre parcours de Charles Dobzynski qu’il révèle : le livre s’ouvre sur le père de la modernité, Apollinaire, et on sait combien la liberté d’écriture et de vocabulaire de l’auteur de « La chanson du Mal Aimé » a influencé la poésie de Charles Dobzynski. Le second poète du livre, juste après ce père symbolique, est le père réel, Aragon, qui a adoubé le jeune Charles et l’a fait entrer dans le monde des poètes et dans celui de la presse. Le volume suit l’ordre alphabétique et chronologique, en instaurant une séparation entre les poètes nés avant 1940 et les suivants, ligne qui marque à ses yeux le clivage principal des générations.
Avec son humour habituel, sa sensibilité extrême et sa grande culture, Charles Dobzynski offre ainsi au lecteur des clés pour entrer dans l’œuvre de chacun, d’Yves Bonnefoy, de René Char ou d’Andrée Chedid, aux poètes dont on parle peu ailleurs comme Anne-Marie Albiach ou Rouben Mélik – ce qui est aussi une belle manière pour l’auteur de rendre justice aux poètes qui l’ont aidé à vivre.

tome 1, « Poètes de France », éditions Orizons, 28 euros.



Guy Chaty : « À cheval sur la lune »

À cheval sur la lune, on est plus près des Nuages, comme celui-là qui dépérit en pluie : « À tout âge/ le nuage / est nu / Quand il a trop couru / il est en nage/ il sue ». Mot pour un autre et jeux de mots vont bon train dans ce recueil printanier et doux, où les sonorités et les onomatopées s’ébattent en liberté dans l’herbe, et dévalent les pentes en roulant sur elles-mêmes comme des enfants. Ceux qui connaissent les livres de Guy Chaty ne s’en étonneront pas : malicieux, lucide, toujours généreux, il orchestre la ronde d’une quarantaine de poèmes courts et ludiques. Les lavis accompagnent les poèmes de manière légère, la maquette est aérée. Le lecteur respire de grandes bouffées d’air frais en se promenant au fil des pages. Il picore, il s’arrête, cueille un poème, y retourne. Ancien instituteur, le poète donne la parole aux maîtres et aux maîtresses, au milieu des paroles des enfants. Il distille des petits conseils de vie, des sagesses sans en avoir l’air –« Chacun sa place », « À sa façon » – et des poèmes-câlins : « Pourquoi courir dans la cour (…) Plutôt jouer sur ta joue ! » On sent un univers riche qui affleure derrière le jeu des syllabes. Un joli livre à mettre entre toutes les mains, de 8 à 108 ans et plus !

(illustré par Raphaël Lerays, Soc & Foc, 2012, 12 euros)



Jean-Claude Rossignol : « Poésie féminine contemporaine de langue française »

C’est un livre d’amour et d’amitié : en donnant un large écho à la poésie écrite par les femmes, Jean-Claude Rossignol reprend le combat de sa compagne, Christiane Laïfaoui, et prolonge sa mémoire par ce combat militant. Du vivant de son amie, ils défrichaient ensemble les terres de la poésie à la recherche des nouvelles poètes. Engagé en 1993, leur combat était alors une lutte d’avant-garde, menée sans relâche, en petit comité, dans l’association qu’ils avaient créée, « Les Messagères du Poème » ; l’avenir leur a donné raison. Il semble même qu’aujourd’hui la poésie féminine apparaisse comme une nouvelle tendance : après l’édition 2010 du Printemps des Poètes consacrée à l’émergence des voix féminines, accompagnée de l’anthologie « Couleurs femmes » , dirigée par Marie-Claire Bancquart(Le Castor Astral), c’est au tour du poète Lionel Ray de composer l’anthologie illustrée « Voix de femmes » (éditions Turquoise, 2012) ; et les toutes nouvelles éditions de poésie Bruno Doucey font la part égale aux hommes et aux femmes dans leur catalogue.
L’anthologie « Poésie féminine contemporaine de langue française » rassemble ici 26 femmes francophones de tous pays. Comme le veut le principe, les voix poétiques reconnues, comme celles de Gabrielle Althen et de Vénus Khoury-Ghata, accompagnent des poètes moins connues : Patricia Laranco, originaire du Mali, Susanna Licheri, italienne vivant en France, ou encore Bojenna Maria Orszulak, née à Varsovie. L’ensemble est une anthologie à l’écriture multiforme et aux couleurs de la vie, joyeuse ou triste, ensoleillée ou teintée de mélancolie, dont deux très beaux poèmes de Christiane Laïfaoui qui porte haut le rôle des femmes : « (…) Algérie / chapelle de mon père / on égorge tes filles/ et leurs têtes en cavale lourdes de liberté/ impriment au henné/ leur course échevelée/ sur le monde / Algérie aux veines encore bleues/ où j’ai laissé racine / entends-les/ tambours prémonitoires/ harcelant les torpeurs/ elles roulent roulent roulent / ébranlent la montagne/ Et défient l’infamie/ Sans ciller »
On sait gré à la Librairie-Galerie Racine d’avoir édité ces poèmes de qualité.

(Éditions Librairie-Galerie Racine, 2012, 20 euros. Pour commander : Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine, 75 006 Paris. Tel : 01 43 26 97 24)



Revue DÉCHARGE n° 156


La revue Décharge, dirigée par Jacques Morin, Claude Vercey et Alain Kewes entre dans sa trente-deuxième année en 2013 ! En 148 pages, elle alterne les poèmes de différents pays, les interviews, les chroniques et textes de réflexion, les correspondances, les notes de lecture, avec photographies et œuvres picturales, ici de Pierre Duclou. On est reconnaissant de lire des poètes connus et inconnus de tous horizons : c’est la mission d’une revue de donner cet instantané collectif d’actualité –avec en prime du Peps chez les chroniqueurs ! Le numéro 156 produit une décharge de poèmes puissants aux écritures très diversifiées, qui témoignent tous du chaos, des brisures, des coupures et du vide de ce début de XXIe s.
On rencontre d’abord les jeunes poètes danois : jeux d’espace et de syntaxe accompagnent une écriture rythmée, entrecoupée, souvent charnelle, concrète, parfois métaphysique, toujours très présente au monde, qui exprime le chaos de notre époque. « Nous sommes dehors / et des monceaux d’images qui s’écroulent / sont injectés dans notre cerveau avec une force qui varie/ et nous devons rester souverains » écrit Morten Sondergaard.
On voyage au Vénézuela en lisant Luis-Alberto Crespo, qui a longtemps dirigé le service littéraire du journal « El Nacional » ; il est resté très investi dans la vie culturelle de son pays. Chez lui, la violence du réel affleure sous une musique légère et mélancolique : « La chute d’un balai / ce fracas en pleine solitude/ Son bruit fait mal/ encore/ car il n’y a personne ».
Au fil des pages, le lecteur se promène d’un univers l’autre, d’un pays l’autre, d’une génération l’autre, jusqu’à l’écriture plus classique par exemple de Guy Chaty, avec son merveilleux texte sur « la poche », qui tient à la fois de Ionesco pour l’absurde, de l’esprit malicieux des Papous (l’émission culte de France Culture) et des contes pour enfants rêveurs. On ne glissera plus nos mains dans nos poches de la même façon après la lecture.
Les textes de réflexion succèdent aux poèmes.Louis Dubost, dans sa chronique, suggère aux éditeurs de poésie de « twitter » (communiquer en 140 signes maximum) et présente, exemples à l’appui, Guillevic en pionnier de cette nouvelle technologie.
Parmi les poètes à l’honneur, Brigitte Gyr est longuement interviewée par sa consœur Claudine Bohi sur l’ensemble de son œuvre de prose et de poésie et son évolution. Écrire, dit-elle, c’est « peut-être pour dire sans dire, avouer sans avouer un secret qui pèse et dont on n’a pas forcément conscience (…) peut-être est-il lié à l’origine –ma naissance, ou même avant elle », comme le traduisent ces vers : « Au cal violet du lieu de notre rencontre, je suis née de ce puits enduit de chaux à l’intérieur, blanc cru comme une coquille d’œuf par endroits fissurée. Une lumière éclairait subtilement les parois. Je vous portais en moi, à moins que ce ne fût l’inverse (…) » ( « Lettre à mon double au fond du puits  », ed. J. Brémond, 1994). Son dernier livre « Parler nu » est paru l’an dernier aux éditions Lanskine. Les lecteurs pourront plonger dans ce riche numéro de DÉCHARGE, dont nous ne donnons ici qu’un aperçu, et retrouver Brigitte Gyr qui sera présentée au Mercredi du Poète, cycle de rencontres publiques dirigé par Bernard Fournier, le mercredi 23 janvier 2013, à 15h, à la brasserie Le François Coppée à Paris (Montparnasse).

Décharge. décembre 2012. 6 euros, revue trimestrielle sur abonnement ; consulter www.dechargelarevue.com



Hélène Dorion, « Cœurs, comme livres d’amour »

L’âme québécoise a un penchant pour l’invisible et l’envie d’embrasser tout l’univers. Elle vibre à l’unisson du paysage, elle se sent reliée aux moindres particules du cosmos, à la naissance et à la mort, la lumière et la nuit, les contraires réconciliés d’où jaillit la vie sans cesse en mouvement. Elle rejoint ainsi ce que François Cheng, dans sa pensée taoïste, appelle « l’Ouvert », et ce que Hélène Dorion nomme du très joli nom de « la clairière de l’être ». Cette expression figure dans son livre précédent, « L’âme rentre à la maison » (La Différence, 2010), méditation philosophique et poétique sur le deuil d’une histoire amoureuse, dont le recueil suivant, « Cœurs, comme livres d’amour » , peut être vu comme le prolongement et l’ouverture.
Se tenir dans l’Ouvert ou la clairière de l’être, c’est ainsi puiser la poésie et la source de vie dans le plus infime, l’éphémère, les failles, les brisures, le mystère de la vie et ses origines.
La rupture amoureuse, et la faille immense qu’elle provoque au cœur, donnent l’occasion de regarder ce cœur précisément, vers lequel l’auteur s’avance humblement, ouvrant les portes qui conduisent à d’autres portes. Elle explore le cœur, le cœur du cœur, le cœur frêle, minuscule et pourtant si vaste qui bat au pouls du monde, lui aussi souffrant, en quête d’amour et d’espoir. Le cœur est un organe, mais dans cette poésie qui remonte aux origines, c’est aussi un minéral, dont on découvre des strates, et un livre d’amour, dont Hélène Dorion effeuille les pages, en images poétiques :

« Cœur : / tache sombre –ou claire / vaste empreinte / enveloppe où pèse le sang / terre enserrée / un scribe entaille le rocher. »

La poétesse n’ignore rien des assauts de la douleur. Mais elle les creuse, en espère la lente transformation. Au fil du recueil, l’amour cède à l’Amour. Hélène Dorion travaille les mots au cœur, pour en livrer une poésie lumineuse, perlée de larmes et de rosée.

(L’Hexagone, Québec, 2012. Pour commander : Librairie du Québec, 30 rue Gay-Lussac, 75005 Paris ou www.librairieduquebec.fr )
Françoise Siri



mercredi 18 septembre 2013, par Françoise Siri

Remonter en haut de la page



JPEG - 71.9 ko
Françoise Siri (Photo Philippe Matsas)



Marlena Braester : le visage espéré de la poésie

Portrait de Marlena Braester, poète francophone, traductrice et présidente de l’association des écrivains israéliens de langue française, rencontrée au festival « Voix vives de Méditerranée en Méditerranée », lors de l’édition 2013, à Sète. Lire



Michel Baglin : « Un présent qui s’absente »


JPEG - 98.1 ko
(Bruno Doucey. 112 pages 15 €. ISBN : 978-2-36229-051-0)

Au festival international de poésie « Voix Vives » de Sète, la formule de la « lecture en barque » convenait particulièrement bien au dernier recueil de Michel Baglin, « Un présent qui s’absente », publié par Bruno Doucey.
Lire ici



Les éditions Tipaza : succès des poèmes origami à petit prix

Amoureuse autant de la peinture que de la poésie, la maison d’édition s’est spécialisée dans les livres d’artistes imprimés en offset. Pour sa dernière collection, « Métive », le poème se plie et se déplie à l’infini, aiguisant l’appétit du lecteur…
Lire ici



Charles Dobzynski : « Ma mère, etc., roman »

Le Paris d’avant et d’après-guerre, les rafles et arrestations auxquelles il réchappe, l’engagement politique, les crimes staliniens, les cours du mime Marceau dans l’arrière-salle d’un bistrot de Belleville, la caverne d’Aragon, les cheveux blonds et les colères de Nâzim Hikmet… c’est le dernier livre de poèmes de Charles Dobzynski, sous forme d’un album de famille élargie, d’une traversée de la vie et de ses périples qui laisse le poète étonné d’être là et confiant dans l’avenir.



Pierre Dhainaut : « Même la nuit, la nuit surtout »

Pierre Dhainaut a lu « Même la nuit, la nuit surtout », son dernier livre d’artiste réalisé avec le graveur Marie Alloy, dans une galerie d’art, devant un public ravi et comblé.



Michel Houellebecq : « Configuration du dernier rivage »

Dans la configuration de ce dernier ouvrage, Michel Houellebecq laisse apparaître une une voix mystique plus affirmée qu’à l’accoutumée.
Lire ici.



Guy Goffette : « Tombeau du Capricorne »


« Tombeau du Capricorne » est une ode à l’amitié. Guy Goffette y adresse un hommage intime à son ami poète Paul de Roux.



Max Jacob : les « Œuvres » en Quarto


Redécouvrez les œuvres de Max Jacob réunies dans ce tout récent Quarto (Gallimard, 2012) dirigé par Antonio Rodriguez : vous y trouverez les dernières versions revues par l’auteur, les récits épuisés depuis longtemps, et un inédit « Méditations sur le Chemin de Croix ».



Michel Houellebecq : « Poésie »


Né à la Réunion, le 26 février 1958, Michel Houellebecq est un des auteurs contemporains de langue française les plus connus et traduits dans le monde, lauréat du Goncourt en 2010. Célèbre surtout comme romancier, il n’en est pas moins poète, comme en témoigne l’anthologie « Poésie » (réed. 2010) publiée en poche (J’ai lu) regroupant les volumes « Rester vivant », « Le sens du combat », « La poursuite du bonheur », « Renaissance ». Françoise Siri l’a lu.



Charles Dobzynski : « Le Baladin de Paris »


C’est bien de Paris, sous le visage de toutes ses mutations, dont il est question dans le dernier recueil de Charles Dobzynski, , « Le Baladin de Paris » (Le Temps des Cerises), enrichi des photographies en noir et blanc de Louis Monier. Françoise Siri l’a lu.



Gérard Bocholier : « La Venue », « Psaumes du bel amour », « Abîmes cachés »

Né à Clermont-Ferrand, en 1947, Gérard Bocholier y a longtemps enseigné la littérature française. Depuis « L’Ordre du silence » paru chez Chambelland en 1975, il a publié de nombreux recueils, d’une poésie de l’intime, tout en sobriété, et qui est aussi éloge de la simplicité. D’inspiration chrétienne, ses derniers poèmes sont des psaumes. Françoise Siri évoque trois de ses recueils.



Charles Dobzynski : « La mort, à vif »

Avec « La mort, à vif » , dernier recueil de Charles Dobzynski paru aux éditions de L’Amourier, le poète est au cœur de la vie. Une lecture de Françoise Siri.



Les éditions Bruno Doucey

Poète et prosateur, Bruno Doucey est aussi un éditeur qui réussit l’impossible : ses livres sont visibles dans toutes les librairies qui accueillent la poésie. En à peine deux ans, il a déjà un catalogue bien étoffé.



-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0