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Manières d’approches (7)

D’une foi l’autre

Ce mercredi noir n’est pas près de sortir de ma mémoire. La mort, le deuil l’auront marqué du matin au soir. Mais pas de la même façon.



Ce mercredi noir n’est pas près de sortir de ma mémoire. La mort, le deuil l’auront marqué du matin au soir. Mais pas de la même façon.
C’est un ami, le poète occitan Yves Rouquette, que j’accompagnais le matin avec des centaines de parents et de proches, de l’église de Camarès, dans le sud Aveyron, au petit cimetière du village.
Malgré sa prédilection pour Trenet, j’ai toujours eu envie d’évoquer Brassens à son sujet. Moins parce qu’il est né à Sète il y a soixante-dix huit ans qu’à cause de sa malice et de la bonté qu’on lisait dans son sourire ou même, souvent, dans la vigueur un peu rude de son propos.
Cependant, Yves était croyant. Mais sa foi, comme celle de son épouse, la romancière Marie Rouanet, et sans doute celle de son frère, Juan Larzac, prêtre et chanteur – qui célébra un office sans panégyrique ni fioritures – était des plus ouvertes, de celles qui chantent l’amour sur la portée des évangiles.
Moi l’athée, j’ai aimé parler avec ce « chrétien buissonnier » de l’énigme que demeurait pour lui une déité ambiguë et que ses poèmes – ceux des Dieux premiers, (voir ici) son dernier recueil, notamment – n’ont de cesse d’interroger. Dans un monde où toujours la même innocence et la même cruauté sont à l’œuvre, il persistait à croire, non sans un brin d’ironie et il me semble un soupçon de perplexité, à ce Christ qu’on force aujourd’hui à rire jusqu’aux oreilles à coups de rasoir… Il mettait en tout cas son verbe truculent, tonique, nourri au plus élémentaire de la vie, au service d’une poésie et d’une religion de bienveillance.

Puis ma femme et moi avons repris la route et avons allumé la radio. Alors nous avons appris, atterrés, que Charlie Hebdo avait subi l’attaque d’islamistes. Le massacre des hommes libres par les chiens de Dieu avait commencé. Et la mort, tout au long du trajet, s’est déclinée en cette succession de noms de dessinateurs et de journalistes qui, même si nous ne les connaissions pas personnellement, étaient aussi des amis de longue date. Dans une sorte d’état de sidération, nous ne parvenions pas à réaliser que la menace avait été exécutée, que l’infamie avait pris corps. Il me fallut me retrouver sur la place du Capitole, au milieu d’une foule de gens qui se souriaient malgré leurs yeux humides, pour admettre l’inacceptable : des êtres bons, œuvrant avec leur seul humour contre l’obscurantisme, avaient été assassinés par la foi arrogante d’autres hommes qui croyaient avoir trouvé Dieu. J’ai pensé à Yves, lui qui le cherchait toujours.
Il m’a aidé à croire encore en une foi qui augmente l’homme par ses questions, quand une autre, par ses réponses dogmatiques, racornit le cœur et produit cette source de misère que l’on appelle le fanatisme.

Michel Baglin. Toulouse, 8 janvier 2015



Sur les attentats, lire aussi :


Manières d’approches (12) : Humilité

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Manières d’approches (9) : Blasphème

Manières d’approches (8) : Les abrutis de dieu

Manières d’approches (7) : D’une foi l’autre



jeudi 8 janvier 2015, par Michel Baglin

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