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A. Djemaï sur les traces des écrivains

Dans la maison de Louis Guilloux

Au 13, rue Lavoisier, Saint-Brieuc, 1998

Les écrivains vivent dans les maisons, habitent dans les mots et dorment dans les cimetières. Abdelkader Djemaï nous raconte, dans cette chronique, quelques souvenirs de résidences et de rencontres sur les chemins de la géographie et de la littérature. Après l’évocation d’Habay-la-Neuve et d’Amélie Nothomb, voici celle de Saint-Brieuc et de Louis Guilloux.



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La maison de Louis Guilloux est devenu résidence d’écrivain (photo DR)

La rue Lavoisier est en pente et le petit port du Légué, avec ses mouettes et ses grandes grues, n’est pas loin. Au numéro 13, la maison de pierres marron clair et aux volets blancs est toujours là, solide et tranquille. C’est sous son toit, lui aussi en pente, que Louis Guilloux a installé son cabinet de travail. Des marches en ciment, larges et épaisses, mènent aux escaliers de bois qui conduisent à l’étage où, en 1998, j’ai posé, grâce au Centre National du Livre et au Groupe Français d’Education Nouvelle (GFEN), mon sac pour une résidence d’écriture.

Du côté des démunis, des exclus

Avec les nombreuses fenêtres qui donnent sur l’Océan et le cimetière Saint-Michel on a l’impression, qu’il fasse beau ou gris, d’être sur un bateau échoué sur un promontoire et j’imagine Guilloux, écrivain racé et capitaine au long cours, tirant sur sa pipe en arpentant cette maison qu’il habita durant un demi- siècle.

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Louis Guilloux (photo DR)

Il me semble entendre au 13, rue Lavoisier les voix des réfugiés allemands, autrichiens et des républicains espagnols que Guilloux accueillait, leur apportant, en tant que responsable du Secours Rouge International, son aide et son affection. Ce fils d’un modeste cordonnier, né dans le vieux quartier de la Cathédrale qui a vu surgir la plupart de ses personnages, a toujours été du côté des démunis, des humbles, des exclus. Le Pain des rêves (1942) ou son dernier roman Coco Perdu (1978) en témoignent encore.
Les hôtels, les garnis, les chambres de bonne, les soupentes, Guilloux aura beaucoup déménagé depuis son enfance où il fut balloté de logis en logis avant de jeter l’ancre, en 1930, dans cette maison. Les photos de son ami Georges Palante y sont exposées depuis le colloque consacré à celui qui fut professeur de philosophie et de sociologie au lycée de Saint-Brieuc où Guilloux était pion ; Palante, le modèle de Cripure du Sang noir (1935), un être tout de force et de finesse, qui s’est suicidé en 1925.
Dans Grâces leurs soient rendues (Albin Michel, 1990), Maurice Nadeau, qui rendit visite à Guilloux en 1947 au moment il apportait une dernière main à son Jeu de patience , raconte que ce dernier fut heureux que Pasternak, dont le portrait peint par Max Jacob était accroché près de celui de Dostoïveski, lui dise de sa voix caverneuse et puissante : « Messié Guilloux, pourquoi avez-vous tué Cripure ? Il avait encore des choses à dire » et Guilloux de confier à Nadeau « Pour lui, Cripure continuait de vivre. La vie, dans un roman, c’est, par rapport à nous, ce qui continue à vivre… »

L’épaisseur d’une vie

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Le bureau de Louis Guilloux

Sur les murs, il y a aussi des photos en noir et blanc de paysages de Bretagne légendées par son concitoyen et son plus vieil ami Jean Grenier, l’ auteur des Iles admiré par Camus et qui écrira, dans Impressions méditerranéennes , de belles pages sur Oran, ma ville natale où Guilloux se rendra, pour donner une conférence, en 1947. Cinquante ans plus tard, j’aurai pu, à mon arrivée à Paris, le croiser, s’il était encore de ce monde, au Café Rouquet, boulevard Saint-Germain où, à quelques mètres de là, près de son domicile, rue du Dragon où se trouvaient les bureaux de mon éditeur.
Au bout des escaliers, une gravure des années 30, montre un soldat de la Révolution qui garde la frontière du pays des hommes libres. Puis, c’est le cabinet de travail où tout est resté presque en l’état : les livres, de nombreux numéros de La NRF, son bureau, des pipes, ses stylos, sa robe de chambre pendue à une patère, près de son lit surmonté d’une vieille carte de l’Europe. Portraits des siens, de ses proches, poupées ramenées à sa fille Yvonne de ses voyages, sa valise aux ferrures blanches, le poinçon à marquer les peaux de son père, les photos d’amis, tout respire l’épaisseur d’une vie, la densité d’un lieu baigné par la lumière du jour. Un havre, un lieu d’écriture, fraternel et convivial, habité par la présence d’un écrivain rare, humain et généreux.

Maurice Nadeau raconte

Dans cette demeure qui a vu naître des chefs d’œuvre comme Le Sang noir et Le Pain des rêves , le rez-de-chaussée abrite à présent des expositions, des ateliers d’écriture et un jardin de lectures. J’entends encore dans les escaliers et les chambres les pas et les voix, entre autres, d’Albert Camus qui préfaça sa célèbre Maison du peuple, celles d’André Malraux, d’André Chamson, de Jean Guéhenno, de Max Jacob qui venait en voisin de Quimper et d’Eugène Dabit avec qui il fit, en compagnie d’André Gide, le voyage en URSS.
Maurice Nadeau raconte aussi dans Grâces leurs soient rendues que Guilloux l’avait entraîné dans Saint-Brieuc où sont, aujourd’hui, signalés les lieux et les rues évoqués dans ses livres. Comme celle du Chapitre – quelle belle coïncidence pour un écrivain — où il poussa son premier cri. Ce jour-là, ils iront également sur la Place aux Ours du Jeu de patience (Prix Renaudot, 1949), admireront la Cathédrale, avant de parcourir la rue Saint-Guillaume où l’on vendait des dentelles bretonnes et des crevettes. Ils croiseront des personnages particuliers, des Parisiens, des touristes avant de franchir la porte du cimetière Saint-Michel où dort aujourd’hui Guilloux qui fit découvrir à son ami Camus la tombe de son père inhumé dans le carré militaire avec des Tirailleurs algériens et vietnamiens. Dans Le Premier homme , son roman posthume, le chemin, un peu mélancolique, qui y conduit à partir de la gare est toujours le même, lui aussi en pente.
En bas dans le petit jardin, en cet automne briochin de 1998, un cerisier frissonne alors que ses hautes branches s’encadrent dans la fenêtre où j’imagine encore Guilloux, debout, tirant sur sa pipe, écouter le vent qui fait en passant « comme un bruit de mer paisible ».

Abdelkader DJEMAÏ



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Louis Guilloux : « Le sang noir »

A. Djemaï dans la maison de Louis Guilloux

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lundi 8 mars 2010, par Abdelkader Djémaï

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Louis Guilloux

Louis Guilloux est né à Saint-Brieuc le 15 janvier 1899 et décédé le 14 octobre 1980 dans la même ville.
Fils d’un cordonnier et militant socialiste, Louis Guilloux se lie d’amitié avec le professeur de philosophie Georges Palante, dont il s’inspire pour composer le personnage de Cripure, héros du « Sang Noir » (1935).
Louis Guilloux a exercé divers métiers dont celui de journaliste (à L’Intransigeant et à Ce soir, le journal du Parti Communiste dont le rédacteur en chef était Aragon). Il a été secrétaire du 1er Congrès mondial des écrivains antifascistes en 1935, puis responsable du Secours Rouge International qui vint en aide aux réfugiés de l’Allemagne hitlérienne, puis aux républicains espagnols.
« Le Pain des Rêves », qu’il écrit pendant l’Occupation, lui vaut le Prix du roman populiste 1942. Il a également obtenu le prix Renaudot en 1949 pour « Le Jeu de patience » , le Grand Prix National des Lettres (1967) pour l’ensemble de son œuvre, et le Grand prix de littérature de l’Académie française.
Il a traduit plusieurs ouvrages dont Claude McKay, John Steinbeck ou Margaret Kennedy. Il repose au cimetière Saint-Michel de saint-Brieuc.

Bibliographie

Œuvres anthumes
La Maison du peuple, 1927
Compagnons, 1931
Souvenirs sur Georges Palante, 1931
Hyménée, 1932
Angélina, 1934
Le Sang noir, 1935
Histoire de brigands, récits, 1936
Le Pain des rêves, 1942
Le Jeu de patience, 1949
Absent de Paris, 1952
Parpagnacco ou la Conjuration, 1954
Les Batailles perdues, 1960
Cripure, pièce tirée du Sang noir, 1961
La Confrontation, 1968
La Bretagne que j’aime, Ma Bretagne, 1973
Salido, suivi de OK Joe !, 1976
Coco perdu, 1978
Carnets 1921-1944, 1978

Œuvres posthumes
Grand Bêta, conte, 1981
Carnets 1944-1974, 1982
L’Herbe d’oubli, mémoires, 1984
Labyrinthe, 1999
Vingt ans ma belle âge, 1999



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