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Yves Charnet

« Dans son regard aux lèvres rouges »

Une lecture de Michel Baglin

« Je suis un littéraire. Un type à chimères », confie Yves Charnet dans cette nouvelle autofiction. Et d’ajouter : « Je voudrais qu’on les lise comme des poèmes. Mes proses au cœur gros. » C’est bien ainsi qu’on les lit, Yves, et c’est ce qui en fait le prix !




Le cœur est gros, bien sûr, depuis les « Proses du fils » et tous les livres qui ont suivi, mêlant toujours les « ficelles de fils unique » aux blessures de l’amoureux emballé et meurtri.
Et la prose, peuplée de réminiscences sur le pont des Reviens-t’en, cherche à retenir dans ses filets ce que la vie nous offre et nous reprend aussitôt. Un amour, par exemple, à la cinquantaine sonnée, auquel on ne croyait plus. Quant à la poésie, elle est bien là, partout entre les lignes, elle est celle du désir impossible. De la ferveur et de l’élan retombé.
L’amour s’appelle ici Romy. Elle est jeune, mariée, porte de jolies petites robes sexy mais n’est pas une tombeuse. Longtemps restée fidèle à son époux conciliant, elle n’a eu qu’un amant avant cette histoire enflammée par Éros. Romy, « la mouette », est fragile, double peut-être, amoureuse et pourtant pleine de remords. Elle a un « sourire de petite fille modèle » mais se révèle au lit d’une sensualité parfois légère et parfois grave. Soit dit en passant, ce roman offre un beau portrait de femme – femme-enfant souvent, un peu rouée parfois - attachante et fuyante. On a le droit de penser à Romy Schneider, puisque l’auteur évoque à son propos les films de Sautet, « César et Rosalie » entre autres, et cette envie « d’habiter sa vie comme un conte de fée ».

De la cristallisation à l’errance


Elle finira par fuir, donc, et on le sait dès le début. Mais peu importe l’histoire : elle se termine mal comme toutes les histoires d’amour, par une rupture. Et elle se termine bien : par un livre. Cet énergique lamento d’un écrivain qui sait que « nous ne vivons pas seulement de rencontres. Mais aussi des récits propres à ces rencontres ».
Ainsi se succèdent les chapitres, plus ou moins longs, qui racontent la rencontre - l’instant de « cristallisation » de l’amour - les diverses échappées dans les villes – Toulouse et l’appartement « péniche » sur le bord du canal, Paris, Beauvais, Sète, Trouville, Arles – et les retrouvailles dans les chambres d’hôtels, mais aussi, après la rupture, l’errance mélancolique dans ces mêmes lieux et la mémoire palpitante du cœur chaviré et du corps perdu.
J’aime particulièrement chez Charnet ses arrière-pays ou, si l’on préfère, sa toile de fond. Fond sonore, notamment. Question de génération sans doute (même s’il est plus jeune que moi), nous avons souvent les mêmes. Nougaro, bien sûr, mais encore, Eddy Mitchell sur la route de Memphis. Ou, en jazz, Sophisticated Lady (je la préfère, moi, par Ella Fitzgerald) et puis les chansons, Serge Lama qui donne le ton - « je suis malade… » - sans oublier l’obsédante bande-son de Gato Barbieri qui communique au « Dernier tango à Paris » toute sa résonance pathétique. Ce chef d’œuvre désespéré de Bernardo Bertolucci s’invite d’ailleurs souvent, comme en filigrane, dans le récit de Charnet, de même que de multiples citations, allusions, etc. – autant de connotations littéraires, filmiques ou musicales qui renforcent l’évocation nostalgique de tout ce qui nous fuit.
Maria Schneider, face à Marlon Brando, n’est pas sans évoquer l’amoureuse de l’auteur. Elle aussi a parfois « l’impression de n’être personne. Juste une faussaire. » Mais c’est bien sûr aussi la leçon d’un livre brodant sur cette intuition renouvelée : « Toutes les vies sont fausses. Toutes les passions. »
Le présent – de l’amour, du bonheur, comme de toute autre chose – demeure insaisissable et l’on n’habite jamais que des ruines futures. L’impossible présence au monde, aux autres, à soi, est le vrai leitmotiv de la perdition qui cherche à se dire dans les arabesques de l’écriture. Dans « toute cette absence à soi sous la soie ».

Michel Baglin
(Yves Charnet : « Dans son regard aux lèvres rouges » Le bateau ivre éd. Collection Vert nuit, 264 pages. 19 euros )



Lire aussi :

Yves Charnet : des livres « au cœur gros »

« Quatre boules de jazz (Nougasongs) »

« Dans son regard aux lèvres rouges »



jeudi 16 mars 2017, par Michel Baglin

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Yves Charnet

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Yves Charnet par Guy Bernot

Yves Charnet est né à Nevers (Nièvre) en 1962.
Ancien de l’École Normale Supérieure (Ulm), il vit depuis 1996 à Toulouse où il est responsable des enseignements de culture générale à SupAéro.
Spécialiste de l’œuvre de Baudelaire, il intervient régulièrement dans des colloques et des revues.
Depuis 1993 et ses « proses du fils », il est engagé dans une œuvre autobiographique aux confins de la prose et de la poésie.

Il a publié :

Baudelaire : grandes œuvres, commentaires critiques, documents complémentaires, Nathan, 1991
Proses du fils, La Table Ronde, 1993,
Rien, la vie, La Table Ronde, 1994
Le poète que je cherche à être  : cahier Michel Deguy, La Table Ronde, 1996
Cœur furieux, La Table Ronde, 1997
Mon amour, La Table Ronde, 2001
Petite chambre, La Table Ronde, 2005
Lettres à Juan Bautista, La Table Ronde, 2008
Miroirs de Julien L., Au Diable Vauvert, 2012
La Tristesse durera toujours, La Table Ronde, 2013
Le Divorce, Éditions Belin, 2013
Quatre boules de jazz, Éditions Alter Ego 2014
Dans son regard aux lèvres rouges, Éditions Le Bateau ivre 2017



VOIR :

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