Retour à l’accueil > Auteurs > KHOURY-GHATA Vénus > De déchirures et de vie

Vénus Khoury-Ghata

De déchirures et de vie

Lecture de « Anthologie personnelle » et de « Elle dit »

Vénus Khoury-Ghata est à la fois poète, romancière et nouvelliste. Libanaise francophone, elle a nourri son œuvre, qui compte une quarantaine de titres, des souffrances d’un Liban dévasté par quinze années de guerre, mais aussi par une histoire familiale douloureuse que ses proses et ses poèmes tentent sans doute d’exorciser. L’important est qu’elle le fasse dans une écriture superbe et inventive qui mêle le fabuleux et le réel.



JPEG - 133.3 ko
Vénus Khoury-Ghata
Photo Jean-Pol Stercq

Comme la plupart des écrivains libanais d’aujourd’hui, d’Andrée Chédid à Maalouf, Vénus Khoury-Ghata témoigne par son écriture et dans ses livres des blessures endurées par son pays en quinze années de guerre. « Les cadavres placés sur les planches de bois étaient lancés dans les fosses communes du même geste que le boulanger qui enfourne son pain. La mort : pain quotidien des Libanais », écrit-elle. S’y ajoute un deuil familial avec la mort de son mari, inscrite dans « Un faux pas du soleil » , mais aussi dans les poèmes de « Monologue du mort » , dont elle précise qu’il « fut écrit comme on creuse une fosse », ajoutant « à grande pelletées de phrases qui retombaient dans un bruit de terre, je forais une tombe écrite ».

Une anthologie personnelle


On retrouve les thèmes de prédilection de la poétesse et romancière libanaise francophone dans l’ « Anthologie personnelle » que lui a publiée Actes sud il y a quelques années. Elle s’ouvre sur les poèmes inédits de « Basse enfance » . Suivent dans un ordre inversement chronologique – la poésie est remontée à la source – des extraits de ses principaux recueils : « Fables pour un peuple d’argile » (Belfond), « Monologue du mort » (Belfond, prix Mallarmé 1987), « Un faux pas du soleil » (Belfond), « Les Ombres et leurs cris  » (Belfond, prix Apollinaire 1980), « Qui parle au nom du jasmin » (EFR).
La mort omniprésente en ces textes (de l’enterrement elle rapporte : « la mise en éternité n’excède pas la durée d’un pétale ») ne saurait pourtant occulter toute la force et l’énergie, souvent solaire, d’une poésie charriant le concret et l’émotion, voire l’humour, éprise de « la verticalité du jour ». Ni la sensualité, voire l’érotisme (notamment dans « Un lieu d’eau sous la voûte » ) d’une écriture qui est chemin vers l’autre et vibre de toute l’attention portée aux frémissements des vivants. Poésie de déchirures et néanmoins porteuse de vie, parce que ses mots gorgés de sève échappent à la déréliction. Habiter le monde, c’est par la peau du poème vouloir éprouver sa présence et sa lumière en dépit des ombres. Comme peut-être ces hommes qui toujours dans l’exil « frappent aux portes des femmes pour retrouver une patrie ».

« Elle dit »


Oui, Vénus Khoury-Ghata écrit au carrefour du tragique et du sensuel : ses images sont à la fois charnelles et sourdement travaillées de menaces, solaires et nourries de violence, pleines de réel et de fantômes, ouvertes à la beauté du monde sans oubli de sa cruauté. Et plus encore peut-être dans « Elle dit » ( Balland éd.), recueil où la femme est centrale, la « teneur en soleil de son rire et de son blé » n’occultant jamais le paysage intérieur meurtri. Dans ce recueil où la femme est orientale, quelque part interdite et gagnée sur le silence. Dans un recueil, surtout, où le Liban est au cœur du poème. Liban du quotidien et de la mémoire, avec ses montagnes et ses personnages. Liban du merveilleux, avec ses histoires et ses fables. « Si haute était la terre en ce temps-là / les femmes suspendaient linge et nuages à la même corde. »
Elle dit : « De son périple journalier elle apprit que les chemins s’étrécissent devant les villages pauvres », parce qu’elle habite le monde et l’observe. Mais elle écoute aussi les morts, qu’elle « assoit par ordre d’oubli autour de sa table ». Mais elle accueille aussi le fantastique comme la métaphore de sa vie secrète : « Ses rêves lui font croire qu’elle est éveillée / un ange boiteux balaie sa cuisine / un troupeau de buffles est lâché dans sa lampe. »
Elle dit le souvenir et la nostalgie quand « assise sur son seuil en pierres sourdes / elle cherche la part visible de son rêve / face à la montagne qui gesticule dans le noir. » Les hommes aussi – « leurs noms terreux jonchent ses draps bleuis par le froid » – mais « il suffit d’éponger leurs ombres sur le dallage de la cuisine / et l’odeur mâle qui imbibe leurs vêtements de dimanche / pour faire reculer la nuit / vers le champ voisin ». Elle dit enfin une forme de sagesse, une attention toute poétique au mystère ordinaire de tous les jours et l’humble noblesse de la geste des femmes (qui ici prennent la parole), des gestes d’une femme comme celle-ci, qui « reprend espoir lorsqu’un ange s’échappe de l’horloge pour l’aider à rattraper une maille ».

Michel Baglin



Lire aussi :

Vénus Khoury-Ghata : De déchirures et de vie (portrait)

« Les mots étaient des loups »

« Où vont les arbres ? »

« Une maison au bord des larmes »



jeudi 7 juillet 2011, par Michel Baglin

Remonter en haut de la page



Vénus Khoury-Ghata

Vénus Khoury-Ghata, née à Pshery, village du Nord du Liban, vit à Paris depuis les années 1970 et son mariage avec le médecin et chercheur français Jean Ghata (décédé en 1981).
Son enfance libanaise a été marquée par la langue française (son père était interprète auprès du Haut Commissariat français du temps du Mandat), et par le destin de son frère (ils étaient quatre enfants), poète atteint de maladie mentale, livré à la drogue, et que le père a fait interner.
Elle est poète, nouvelliste, romancière, et a signé une quarantaine d’ouvrages, qui lui ont valu de multiples distinctions, prix Apollinaire, prix Mallarmé, prix de l’Académie française, etc. Elle vient de recevoir le prix Goncourt de la poésie pour l’ensemble de son œuvre.



Bibliographie

Les inadaptés, roman, Le Rocher, 1971
Au Sud du silence, poèmes, Saint Germain des Prés, 1975
Terres stagnantes, poèmes, Seghers
Dialogue à propos d’un Christ ou d’un acrobate, roman, Les Editeurs Français Réunis, 1975
Alma, cousue main ou Le Voyage immobile, R. Deforges, 1977
Les ombres et leurs cris, poèmes, Belfond, Prix Apollinaire, 1979
Qui parle au nom du jasmin ?, poèmes. Les Editeurs Français Réunis, 1980
Le fils empaillé, Belfond, 1980
Un faux pas du soleil, poèmes, Belfond, 1982, Prix Mallarmé
Vacarme pour une lune morte, roman, Flammarion, 1983
Les morts n’ont pas d’ombre, roman, Flammarion, 1984
Mortemaison, roman, Flammarion, 1986
Monologue du Mort, poèmes, Belfond, 1986
Leçon d’arithmétique au grillon, poèmes pour enfants, Milan, 1987
Bayarmine, roman, Flammarion, 1988
Les fugues d’Olympia, roman, Régine Deforges/Ramsay, 1989
Fables pour un peuple d’argile, suivi de Un lieu sous la voûte et de Sommeil blanc, poèmes, Belfond, 1992
La maîtresse du notable, roman, Seghers, 1992
Les fiancés du Cap-Ténès, roman, Lattès, Lattès 1995, France-Loisirs, 1996, Livre de poche 1997
Anthologie personnelle, Poèmes, Actes Sud, 1997, prix Jules Supervielle
La Maestra, roman, Actes Sud, 1996, collection Babel, 2001
Une maison au bord des larmes, roman, Balland, 1998, Babel 2005
Privilège des morts, roman, Balland, 2001
Elle dit, suivi de Les sept brins de chèvrefeuille de la sagesse, poèmes, Balland, 1999
La voix des arbres, poèmes pour enfants, Cherche-Midi, 1999
Compassion des pierres, poèmes, La Différence, 2001
Zarifé la folle, nouvelles, François Jannaud, 2001
Alphabets de sable, poèmes, illustrés par Matta, tirage limité, Maeght, 2000
Le Fleuve, suivi de Du seul fait d’exister, avec Paul Chanel Malenfant, Trait d’Union, 2000.
Ils, poèmes, illustrés par Matta, tirage limité, Amis du musée d’art moderne, 1993
Version des oiseaux, poèmes, illustrés par Velikovic, François Jannaud, 2000
Le Moine, l’ottoman et la femme du grand argentier, roman, Actes Sud, 2003
Quelle est la nuit parmi les nuits, Mercure de France, 2004
Six poèmes nomades, avec Diane de Bournazel, Al Manar, 2005
La maison aux orties, roman Actes Sud, 2006.
Stèle pour l’absent, Al Manar, 2006
Sept pierres pour la femme adultère, roman, Mercure de France, 2007.
Les Obscurcis, poèmes, Mercure de France, 2008.
La Revenante, roman Archipel, 2009.
La fille qui marchait dans le désert, roman, Mercure de France, 2010.



-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0