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Ghislain Ripault

De l’abîme ordinaire (extraits)

Dans ce dernier livre, « De l’abîme ordinaire » (éditions Rhubarbe), la mort de la mère de Ghislain Ripault met ici son « ordinateur lyrique » en route : souvenirs, état des lieux, évocation d’une cousine qui fut l’initiatrice en littérature… « Poussières d’émois », lit-on… En vérité, une émotion terrible, que les mots ne libèrent pas mais contiennent.
Jeux de miroirs et sosies, quêtes d’identités flottantes minent le terrain d’une narration ou les péripéties sont lexicales, l’aventure langagière et l’humour plutôt désespéré…
Voici des extraits, publiés avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur.



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Ghislain Ripault et Guy Lavigerie mènent ensemble un travail sur l’approche de l’écrivain, entre personne et personnage.

« S’il faut un point d’ancrage vite dissous, gager qu’il n’y eut meilleure jetée que celle où soudain courut sur ses jambages de lettres, invisibles mais bien audibles, une phrase de circonstance tombant à pic dans vos gouffres, passagèrement matérialisés par l’oreille, gauche, que d’ébahissement vous colliez à l’écouteur métamorphosé en stéthoscope de magicien : une amie voulait réunir autour d’un thème des écrivains (passez-lui l’expression) dont elle aimait les oeuvres (bis), avec l’espoir qu’un livre naîtrait, et dans un premier temps elle accouchait de son idée — n’aurais-tu pas envie de faire un texte sur ta mère, développer ce que tu dis dans le film de Guy Lavigerie ? Une telle question se posait presque en abeille sur le tympan, vibraphone jusqu’au cœur. Pas si simple, expliquiez-vous, d’ailleurs vous donniez à une revue une suite de récits formant chronique par toutes sortes d’incidentes (d’artifices, critiquaient certains), qui gardait sous tension les ondes de choc qu’avait provoquées en lui, justement, la mort brutale de sa mère, comme si à l’inverse de ce qu’elle fut et fit pour lui il était devenu, l’ayant à la fois tenue et perdue dans ses bras, l’auteur de ses nuits, de sa longue nuit à elle, vous faussant ainsi l’un à l’autre compagnie. Elle insistait — tu as liberté de raconter cela, qui n’a donc pas cessé de te troubler, sous un autre angle, d’autant que, si je t’ai compris, ma demande va entrer dans ce faisceau de convergences plus ou moins fortuites dont tu me parles à l’instant ? Comment ne pas essayer d’en rire — te voici en train de négocier ? Elle ne démentait pas. Vous aviez déjà réfléchi — à la rigueur, oui, accepterais-tu des pages de journal, je n’ai pas replongé dedans, mais ? Vous aviez raccroché sur cet accord minimaliste. Et maintenant, chantait naguère Gilbert Bécaud.

Maintenant, vous ne savez plus ce que vous êtes, deux bons mois plus tard : légiste, archéologue, détective, chiffonnier, exégète, sourcier, prédateur, thésard... Bref faisant mille et trente-six métiers en un, mais lequel, une fois ouvert le premier de ces épais classeurs où vous avez serré feuillet après feuillet, aux lendemains du décès de votre père et jusqu’à celui de madame maman son épouse, terme auquel vous ne pouviez pas ne pas penser, presque maladivement (?), de cette année 1991 à cette année 2002, même si le coupe-raide qui officia vous a malgré tout surpris au dépourvu. (…)

Explorer, avez-vous dit. Exhumer plutôt, Jardinier fureteur avec son pic qui écarte ici, prélève là, entasse dans un sac qu’il balance sur l’épaule, peut-il siffloter ? Malheureux, le corps éprouvé, somatisme funèbre, vous remuez les vieilles cendres qui fugitivement rougeoient, ou font mine, lorsque vous retapez, dactylopracteur, et même ravivez. Celui qui nota n’est plus tout à fait celui vissé au clavier, et cet homme-là vous le débusquez fantôme entre les lignes, scribe effaré par ses manques, ses oublis, les maigres traces reparcourues, la magnifique et pitoyable inanité de croire jamais condenser, fut-ce par millions de signes, le moindre chatoiement du passé dont chaque phrase semée dans l’apparente fraîcheur de l’impulsion (re)créatrice est la dépositaire jusqu’à l’extrême dilapidation, le point de non-retour absolu, celui même du, ou des commencements.

Éperdu, vous rabattez des couvercles sur des gisements, extrayez des fragments qu’à l’examen vous rejetez ou conservez, jugez d’après des vues présentes comme vous empoisonneriez vos nappes phréatiques, chambouleriez vos galeries souterraines, procédez en brute par souci d’arriver à vous ne soupçonniez quelles fins avant qu’une amie, innocente, toujours, ne vînt ébranler par ricochet un fragile édifice dont vous n’avez plus sur la page que l’ombre encrée, éhontément rectiligne, grossière, trompeuse et pauvre comme mémoire. Scènes croquées sur l’ancien vif, rencontres dépoussiérées, éléments d’inactualité, assauts pamphlétaires d’un usage très confidentiel, plaies grattées surtout quand resurgit la figure d’un proche (par le sang, le cœur, le corps, l’esprit, la passion et autres liens d’une famille grandement élargie qui ne ligotent pas) à l’instant où vous appreniez qu’un talon de la Camarde millepattue l’avait pilée dans son mortier sans fond — inutile de truquer, préférez-vous, n’ayant pas recours à l’impavide accueil de l’inéluctable, au prétexte que, à peine le temps d’y songer, des dizaines ou centaines de terriens sur toute la planète avaient subi ce sort, faisant de statistique loi. Ainsi vous acheminez-vous vers la pénible connaissance de votre misère, non seulement parce que les (r)évocations portées dans votre registre aléatoire ne laissent de vous avertir — si vous passez pas trop amoché le cap supposé du siècle le prochain ne vous ratera en aucune manière —, mais parce que vous prenez conscience avec autant de force dissolvante qu’en accédant à l’offre de votre amie, plus encore qu’en digressant à la sauvette, vous avez mué fossoyeur disqualifié, incapable de ressusciter réellement quiconque d’entre les mots, ou quand bien même, s’agissant de votre mère, retrouvant des gestes, des plaintes, des rires (si peu), des odeurs (ses cheveux, sa peau contre vos lèvres, son espace familier au point d’y paraître brusquement étranger...), des épisodes elliptiques, car la plupart de son temps elle le, et les veuvait sans remède, tout ce piètre legs que vous avez constitué comme si vous espériez vous jouer des échéances, par enfantement vôtre, langagénique, pardi, vous prémunir contre des ténèbres vers lesquelles vous alliez en noircissant du papier de façon discontinue, maladroit à conjurer le néant, l’attraper par ses échappatoires, l’empoigner pour qu’il rendît gorge, relâchât ses proies, tels ces Revenants, dès le plan d’ouverture du film de Robin Campillo qui ressemble à une sortie d’usine des frères Fiat Lux : des milliers d’êtres d’apparence humaine fluent du cimetière d’une ville comme en d’autres cités du monde, cortège d’une lenteur envahissante qui tarira aussi inexplicablement qu’il a jailli, non sans dérégler toute logique de surface et décevoir les attentes, franches ou secrètes, des vivants pendant cette parenthèse divagueuse qu’une municipalité s’évertue de rendre sinon plausible ou viable du moins administrable, par les médecins, la police, la surveillance technologique, les retrouvailles compliquées avec ceux et celles qui, ces dix dernières années, tâchaient de pactiser (souffrances, soulagements), ayant perdu un enfant, un jeune mari, une vieille compagne, trois cas de figuration excédante auxquels se limite ce nouveau cinéaste pas ordinaire, schématisant ainsi l’énormité de la situation, peut-être pour la banaliser, endiguer du point de vue des fonctionnaires sa radicale altérité, ramenant trop l’intrusion à un problème, certes délicat, de gestion d’étrangers, aussi connus seraient-ils, puis de réinsertion d’un peuple erratique, lequel résistera à tout recommencement, comme si de rien naîtrait un miracle qu’on pourrait aisément acclimater à l’ordre toujours régnant, celui des hommes, donc, le plus souvent, celui des mots... »



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jeudi 20 août 2009, par Michel Baglin

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« De l’abîme ordinaire »

142 pages. 11 euros
Editions Rhubarbe.
(4, rue Bercier. 89000 Auxerre.)

Biographie

Né en 1947 à Rosny, de parents ouvriers chez Singer, Ghislain Ripault a suivi des études de philosophie à Nanterre, puis a enseigné trois ans au Maroc. (1968-1971).

Auteur d’une quinzaine d’ouvrages et traducteur, il a également multiplié les aventures éditoriales. Il fut cofondateur de revues telles que « Barbare », « Mot pour mot », rédacteur à « Contreciel » ; il fut aussi ou est encore collaborateur à « Esprit », « Kalima », « Baraka », « Notre librairie », « Afrique-Asie », « Politis »…Il a publié ou fait publier de nombreux auteurs, souvent étrangers, certains emprisonnés tels le poète marocain Abdelatif. Laâbi, le romancier vietnamien Duyên Anh, le dramaturge uruguayen Moricio. Rosencof, chez une douzaine d’éditeurs ; récemment chez Fayard, le romancier philippin F. S. José). Il est également correcteur professionnel.

Il prend à son compte le mot de Georges Perros : « Aimer la littérature, c’est être persuadé qu’il y a toujours une phrase écrite qui vous redonnera le goût de vivre si souvent en défaut à écouter les hommes. »

On peut consulter le concernant :
Un numéro de la revue Epistoles, « Ghislain Ripault, Translittérature express », 2001
Un documentaire réalisé par Guy Lavigerie, La parenthèse, Ateliers Varan, 2003.

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Bibliographie

« L’Extravagance des muets », poèmes, P.-J. Oswald, 1972
« Le Singe de l’encre », nouvelles, Denoël, 1972
« Charcute-moi ces sabots de sphinx », récit, Plasma, 1975
« Créer à Patmos », poèmes, Barbare, 1975
« Pornoccident ô mon amour », récit, Barbare, 1977
« Transquotidien express », chroniques, Encre, 1979
« Allez vous souvenir de commencements », roman, Rupture, 1982
« Écrits de peu de traces », 1970-1985 poésies, Éditions Dominique Bedou, 1985
« L’Ordinateur lyrique », récits, Arcantère, 1989
« Digressions caractérisées », roman, SPM, 1994
« Lettres de rupture et autre produits finis », récits, Parc, 1998
« Exécutions intimes », nouvelles, Le Cherche Midi Éditeur, 2000
« Outre l’Atlantique », récits de voyage, Epistoles, 2002
« Le Désert de l’empailleur », roman, Rhubarbe, 2006
« De l’abîme ordinaire », Scènes, Rhubarbe, 2009

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