Retour à l’accueil > Auteurs > DELBOURG Patrice > De la poésie au roman, en se riant du désastre

Patrice Delbourg

De la poésie au roman,
en se riant du désastre

Portrait par Michel Baglin

Patrice Delbourg est nom de poète. Mais aussi de romancier, de journaliste et chroniqueur (à l’Événement du jeudi, longtemps, aux « Papous dans la tête » sur France-Culture) et toujours d’humoriste. Auteur de plus d’une trentaine d’ouvrages, il a touché à tous les sujets. Qu’il s’agisse des écrivains maudits (« Les Désemparés » ), de la chanson française qu’il passe sur le gril (« Mélodies chroniques » ), des affres de l’hypocondriaque (« Vivre surprend toujours » ) ou de caricatures d’auteurs célèbres (« Exercices de stèle »), la vivacité de son style, un humour plutôt noir jouant de l’angoisse existentielle, un sens aigu du dérisoire et une belle capacité d’enthousiasme font de la lecture de ses livres des moments de plaisir intelligent et jubilatoire.



JPEG - 66 ko
Patrice Delbourg au marché de la Poésie en 2009. ’Photo Jean-Pol Stercq)

Patrice Delbourg, en connaisseur et amoureux de la littérature qu’il a toujours été, a consacré de nombreuses pages aux écrivains qu’il aime. Dernier en date : Blaise Cendrars, dont il nous invite à traverser les océans mouvementés et les grands espaces lyriques à travers « L’Odyssée cendrars » , qu’il vient de publier chez Ecriture éd. (lire ici)
La parution de ce livre est l’occasion d’esquisser le portrait d’un auteur, à la fois poète et romancier, chroniqueur et biographe, qui dégaine volontier le calembour et l’humour noir face à l’ampleur du désastre.

Embargo sur tendresse

Côté poète, on se référera volontiers à des recueils tels que « Absence de pedigree », « Embargo sur tendresse » , « Toboggans » , « Cadastres » , « Génériques » , etc. Patrice Delbourg, baladin ironique et blessé du désastre ordinaire, a réuni des séquences de ces recueils, et de nombreux inédits au même goût de « soir de saudade » , sous le titre de. « L’Ampleur du désastre » (Cherche-Midi).
Les textes de cet « émigré de lui-même » surgissent en chaos d’images arrachées à une fin de siècle en mal de tendresse. « C’est à partir du manque que tout s’articule » et que la narration saccadée de Delbourg trouve ses résonnances. Désespérée sans doute (mais pas sans humour), la politesse du poète tient à ce qu’il n’est jamais détaché, même quand il peaufine son image de contemplatif désenchanté.
« C’est drôle cette façon qu’a la vie de ne pas finir ses phrases » : la tonalité mélancolique sous-jacente aux exercices de déploration de Delbourg doit beaucoup à la nostalgie qui les travaille. Elle fait le charme de cette écriture traînant toujours, en dépit de sa modernité, du côté des chantiers d’enfance.

« Mélodies chroniques »

Si les recueils poétiques de Patrice Delbourg ont imposé un style où la densité d’images et de jeux de mots au mètre linéaire reste assez impressionnante, on retrouve sa mélancolie, ce spleen faufilant une mémoire en dentelles, dans des romans − « Un Certain Blatte » (Le Seuil), « Bureau des latitudes » (Manya) − où l’élégance du désespoir exorcise « le rêve patraque » , où la langue, baroque et ludique sans cesser d’être raffinée, carbure à l’autodérision, pour culminer dans le savoureux journal d’un hypocondriaque, « Vivre surprend toujours » (Le Seuil).
Avec lui, le manque remplit les êtres, le dérisoire ennoblit l’éclopé de l’amour et le handicapé de la vie, comme le pathétique des voyageurs habitués à rater les trains et les correspondances révèle leur formidable amour du large.
Ses « Mélodies chroniques » (Le Castor astral), recueil de ses critiques musicales parues jadis dans « Les Nouvelles littéraires » et « l’Événement du jeudi » , mettent la chanson française sur le gril en procédant, au fond, du même principe : la férocité qu’il lâche aux trousses des médiocres et des surfaits affermit notre goût pour la chanson de qualité.
Très éclectique au demeurant et résolument subjectif, le panthéon de Delbourg retient seulement la vérité d’une démarche créatrice, avec de belles pages sur Ferré, Trenet, Vian, Brel, Brassens, Gainsbourg, Nougaro, etc. et de plus belles encore sur les marginaux du « chaud-bise » et les iconoclastes − ses frères en résistance sur le "chemin des gammes" − que sont ou furent Langoureau, Mayereau, Vassiliu, Deraine, Desproges, Caussimon, Dimey, Reggiani, Lemarque, Fanon, Tachan, Ferrer et tant d’autres...
Mais la lecture devient vraiment jubilatoire quand il sort ses griffes, Delbourg, et ses formules au vitriol. Pour célébrer comme il se doit, après « Vian en poupe » et « Haller pur, Haller libre » , « Bécaud placébo » ou « La Scie attique » (Mouskouri) ou encore aimablement conseiller, à propos d’un quelconque pousseur de ritournelle frelatée : « apprenez-lui le caniveau » . Ça réconforte et c’est salutaire. Parce qu’il a, comme Jules Renard, « le dégoût sûr » . Et parce que fustiger les faussaires, c’est encore rendre hommage à la chanson, ce « froissement d’une âme sous le laser » , ce « jeu de hasard porté par l’air du temps » qui raconte nos histoires et nous est aussi nécessaire que l’eau pure, l’air libre, la poésie.

« Les Désemparés »


« Ne comptent que les écritures qui vont jusqu’au bout. Au bout de la nuit. Au bout du rouleau. Au bout du bout. » Partant de ce principe que l’histoire de la littérature a depuis longtemps entériné, Patrice Delbourg a entrepris pour Le Castor astral éditeur des « visites fraternelles chez quelques auteurs singuliers » en 53 portraits d’écrivains décalés, mal dans leur siècle comme dans l’ordre établi.
Les connus (Charles Cros, Georges Darien, Benjamin Péret, Follain, Fargue, Reverdy, Jacques Perret, Hardellet, Norge, Sénac, E. Bove, Chaval) côtoient ici les oubliés (Dabit, Limbour, Calet, Scutenaire, Chaulot, Borne, Laude, Neveu, Rodanski, etc.) dans la galerie des insoumis du verbe, tous logés à l’enseigne des flottements de l’âme et de la liberté du ton. Avec jubilation et connivence, dans le style de lumineuse désespérance qu’on lui connaît, Delbourg les réunit en une famille de cœur où les destins ressemblent à des œuvres et les œuvres à des oasis secrètes où l’on se remet des démagogies ambiantes.

« Zatopek et ses ombres »

Le sport a aussi requis Delbourg qui a rejoint « Zatopek et ses ombres » sur la cendrée, moins pour un portrait du légendaire coureur de fond à la foulée grimaçante que pour une exploration des ressorts intimes du héros, de son courage, et de ses démons. Évoquant au fil de la plume et des chapitres d’autres figures mythiques de l’athlétisme, du cyclisme ou de la boxe, Delbourg approche ainsi le sportif de haut niveau de l’intérieur et par ses entours. Avec une prédilection marquée pour ceux issus de milieux modestes, qui ont su « nier soudain la fatigue ancestrale en contrariant la malédiction d’un pédigree » , et une admiration évidente pour la générosité, la pugnacité de ce cortège de héros dont le salaire de la sueur et de la douleur était seulement, alors, une place réservée dans l’imaginaire collectif. Un bel éloge de la gratuité. (128 pages. Le Castor Astral éd.) Delbourg a également donné à La Table Ronde un « Plumes et crampons, football et littérature » .

« L’Année poétique »

Revenons à la poésie pour terminer : en 2006, Patrice Delbourg et Jean-Luc Maxence relançaient l’idée de « L’Année poétique » , chère à Seghers.
L’exercice de l’anthologie est toujours périlleux : les choix sont forcément subjectifs et les oublis inévitables. Mais il s’agissait ici d’une recension annuelle, donc perfectible, et surtout ne portant que sur les publications des douze derniers mois – ce qui limite le nombre des laissés-pour-compte éventuels ! Pour retenir le meilleur de la production francophone, puisque c’est en théorie la loi du genre, deux écrivains fins connaisseurs de la poésie contemporaine, mais avec des goûts différents, ont collecté des centaines de publications, revues, recueils.
Ils ont renoué ainsi avec une tradition des éditions Seghers : en effet, de 1955 à 1977, presque chaque année, paraissait un volume des « Poèmes de l’année » . En 2006, à l’occasion du centenaire de la naissance de Pierre Seghers, l’idée était reprise et l’aventure relancée. Elle connut quatre expéditions (2006, 2007, 2008 et 2009) et le naufrage l’an dernier, hélas, avec les éditions Seghers. On eut cependant droit à de beaux tours du monde de la francophonie, avec des centaines de poètes, célèbres ou méconnus, de tendances ou d’inspirations très diverses (chacun y faisant l’objet d’une notice biographique), de tous les horizons, de France et de Belgique, du Maghreb, de l’Afrique noire, de l’Océan indien ou des Antilles. On y a donc côtoyé Hélène Cadou et Serge Pey aussi bien que William Cliff ou Claude Beausoleil, Jean Métellus ou Abdellatif Laâbi. Cette anthologie était complétée par une liste d’éditeurs, un annuaire des revues, par des renseignements concernant les meilleurs sites consacrés à la poésie sur internet.

Michel Baglin



« Longtemps j’ai cru mon père immortel »


Certes, le fait que mon père soit mourant m’a rendu la lecture du recueil de Patrice Delbourg plus brûlante, mais en vérité, j’avais commencé à découvrir les poèmes de « Longtemps j’ai cru mon père immortel » (Le Castor Astral. 188 pages. 15 euros) bien avant et j’en avais été remué.
Comme souvent, l’auteur de « L’ampleur du désastre » ou de « Absence de pedigree » y déplore les « faillites d’une vie tenue prudemment à distance de toute ferveur » et répète que « ce n’est pas de mourir qu’on crève / chaque soir à petits fagots / mais de vivre si mal ». Ce qui ne l’empêche nullement d’exprimer, dans le flot d’une poésie toute d’images, sa tendresse pour un père qu’il a bien du mal à croire mourant. Les notations d’une agonie à l’hôpital, quand « le fil torsadé du téléphone / s’emmêle avec le tuyau du sérum » touchent par leur justesse, tout comme celles évoquant les souvenirs heureux, face à un être proche perclus sur l’alèse aux soins palliatifs et « comme émigré de lui-même ». « Les grands repas du dimanche / sous le crépi jaune d’œuf de la cuisine » y voisinent avec les balades à vélo ou les parties de pétanque, mais aussi les silences d’un père et d’un fils qui ne se comprennent pas toujours. La remarque est désabusée : « On ne s’entend bien avec ses parents / que lorsqu’on atteint le même âge qu’eux ».
L’humour noir, dont Delbourg ne saurait se départir, pointe parfois – « Une si longue habitude de vivre / ne prédispose pas à mourir » - et ne fait que renforcer le tragique de la mort, quand seule la voix restée sur le répondeur téléphonique interpelle encore... Le beau livre du deuil et du chagrin d’un fils unique « en première ligne, désormais ».



Lire aussi

Patrice Delbourg, de la poésie au roman (portrait)

« Solitudes en terrasse »

« Villa Quolibet »

« Maux d’excuse (Les mots de l’hypocondrie) »

« Longtemps j’ai cru mon père immortel »

« Un soir d’aquarium »

« Les chagrins de l’Arsenal »

Patrice Delbourg raconte « L’Odyssée Cendrars »



mardi 17 août 2010, par Michel Baglin

Remonter en haut de la page



Patrice Delbourg,

« C’est le 7 octobre 1949, au petit matin, à l’hôpital de la Pitié, Paris treizième, qu’il émigra pour la première fois de lui-même. Péridurale, forceps, double cordon ombilical autour du cou et tout le tintouin. Trois semaines de controverses autour d’une couveuse. On le donna longtemps pour mort. La suite ne fut qu’un long répit » , précise sa biographie autorisée.

Patrice Delbourg, poète, romancier et chroniqueur, animateur d’ateliers d’écriture, membre de l’Académie Alphonse Allais et du Grand Prix de l’Humour Noir, est lauréat des prix Guillaume-Apollinaire et Max-Jacob.
Il a publié plus d’une trentaine d’ouvrages sur des sujets aussi variés que l’humour noir, la poésie contemporaine, le journal intime, le sport ou les jeux télévisés.



Bibliographie

« Toboggans » (L’Athanor)
« Absence de pedigree » (Le Castor Astral)
« Ciné X » (Lattès)
« Cadastres » (Le Castor Astral)
« Embargo sur tendresse » (Le Castor Astral)
« Génériques » (Belfond)
« Un certain Blatte » (Le Seuil)
« Chassez le naturiste, il reviendra au bungalow » (Les Belles Lettres)
« Mélodies chroniques » (Le Castor Astral)
« Vivre surprend toujours » , journal d’un hypocondriaque (Le Seuil)
« Demandez nos calembours, demandez nos exquis mots » (Le Cherche midi éditeur)
« Les désemparés » - 53 portraits d’écrivains (Le Castor Astral)
« Zatopek et ses ombres » (Le Castor Astral)
« L’ampleur du désastre » (Le Cherche midi éditeur)
« Papier mâché » (le Rocher)
« Cœur raccord » (Le Cherche midi éditeur)
« Le Bateau livre » (Le Castor Astral)
« Lanterne rouge » (le Cherche Midi éditeur)
« Ecchymoses et caetera » (le Castor Astral)
« Comme disait Alphonse Allais » (Écriture)
« Bureau des latitudes » (Le serpent à plumes)
« Toujours une femme de retard » (Le Cherche Midi éditeur)
« La martingale de d’Alembert »
« L’écorché veuf » (L’horizontale)
« En vamp libre » (Art in progress)
« Plumes et crampons, football et littérature » (La Table Ronde)
« La mélancolie du Malecon » (le Castor Astral)
« Signe particulier endurance » (Le Castor Astral)
« Le petit livre des exquis mots » (Le cherche midi éditeur)
« Les Jongleurs de mots » (L’Archipel/Écriture)
« L’homme aux lacets défaits » (Le cherche midi éditeur)
« L’Odysée Cendrars » (L’Archipel/Écriture)
« Le Dictionnaire des Papous dans la tête », dir. Françoise Treussard, Gallimard
« Un soir d’aquarium » (Le cherche midi éditeur)
« Les Chagrins de l’Arsenal » (Le cherche midi éditeur)



-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0