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Yves Heurté

De quelques livres

Auteur de nouvelles, de contes et de romans, poète, Yves Heurté a aussi beaucoup écrit pour le théâtre et nous a livré à travers des récits brefs, historiettes et souvenirs, des bribes autobiographiques. Je propose ici les lectures de quelques livres. Et une lettre de René Rougerie où l’éditeur explique pourquoi il a publié si souvent Yves Heurté.



« Vous, gens de montagne »

Auteur de nouvelles, de contes et de romans (chez Gallimard et au Seuil), poète (cinq recueils chez Rougerie), Yves Heurté a aussi beaucoup écrit pour le théâtre. Il nous a livré à travers des récits brefs, historiettes et souvenirs, des bribes autobiographiques. Tel fut le cas avec son « Journal de nuit » (éditions Alain Sutton) où il racontait Bordeaux sous l’Occupation et son adolescence. Il a récidivé avec « Vous, gens de montagne » qui fait se succéder anecdotes et portraits sous une plume vive et souvent malicieuse.
Les « gens » dont il s’agit, Heurté les connaissait bien : cet auteur-là fut aussi médecin de campagne - pardon : de montagne - à Cierp, village proche de Saint-Béat et du val d’Aran, et dans les communes des environs. Pendant presque quarante ans !. Mais si on reconnaît ici l’écriture et les thèmes de l’auteur de fictions, Yves Heurté en redonnant vie à ses souvenirs n’a pas sacrifié à l’égotisme : il n’avait pas entrepris ses mémoires, mais il a ressuscité les femmes et les hommes qu’il a croisés à travers des histoires tragiques ou cocasses. « Dépassant souvent tout ce que romancier j’aurais eu peine à imaginer », confait-il.
Ce sont eux, leurs regards, leurs approches de la vie et leurs paroles qui donnent sens à ces pages. Les gens simples qu’il a soignés, écoutés, qui l’ont ému souvent et dont il a parfois beaucoup appris, sont ancrés moins dans un terroir que dans un espace un peu à part, celui de la montagne. Un espace qu’Heurté chérissait tout particulièrement. Car une autre de ses passions fut la marche. Il a aussi couru la montagne au devant de malades qui étaient les témoins d’une époque aujourd’hui quasi révolue : celle des bergers solitaires dans leurs cabanes sur les estives, des réfugiés espagnols qui avaient beaucoup à dire après avoir beaucoup donné... Mais ce qui reste d’actualité est ce qui fait le fonds de tous ces portraits, de toutes ces passions d’homme, de toutes ces histoires : le désarrois des êtres devant la maladie, les misères, la mort, et le pathétique de tout ce qu’ils inventent pour tenir bon, et tenir debout jusqu’à la fin.
Yves Heurté, qui savait le suggérer sans appuyer, avec une vraie compassion dissimulée sous l’humour, a sans doute écrit là un de ses meilleurs livres.

(Éditions De Borée. 270 pages. 18 euros)


« Le Pas du loup »

Après le volume de souvenirs, "Vous, gens de montagne" paru en 2004 un second, "Le Pas du loup" , posthume donc, fut publié par L’Ecir. On y retrouve, sous une plume vive et souvent malicieuse, les anecdotes et portraits qu’il a rapportés de près de 40 ans de pratique de la médecine de montagne.
Du vieux qui meurt de rire aux chasseurs de palombes partis en goguette, des histoires de colporteurs et de contrebandiers à celle du vieillard et de son âne privés de leur source, des histoires d’amour aussi émouvantes que sa "Lettre de Lucia" (un aveugle traverse à pied les Pyrénées pour saluer avant sa mort la femme qu’il a aimée jadis), jusqu’au dernier texte où l’écrivain se met en scène avec humour, on navigue ici du tragique au burlesque, du réalisme des "choses vues" au merveilleux de la parabole, à la limite parfois du fantastique. Mais toujours avec beaucoup de tendresse pour des personnages à la fois ordinaires et singuliers. Et une passion non dissimulée pour les Pyrénées, qu’Heurté célèbre ici.

(294 pages. 18€. Editions L’Ecir. (158 av. Léon-Blum. 63000 Clermont-Ferrand)


« Leçon de Ténèbres », une course poursuite sur le toit du monde

Yves Heurté connaissait bien le Tibet et c’est sur les hauts plateaux qu’il avait choisi d’entraîner son lecteur pour son troisième roman - et malgré un décor parfaitement planté dans sa « couleur locale », Il s’est éloigné du réalisme de ses précédents romans pour explorer l’âme du Tibet, ce pays où, dit-on, « une vérité qui change de plateau devient une histoire et, quand elle passe au désert, une légende. » Son livre en a d’ailleurs l’allure, avec ce que la légende suppose de métaphysique et ce qu’une fable implique quant à sa construction : une histoire tout entière tendue vers sa conclusion (qui, ici, surprendra).
Tarki, le paysan, découvre sa fillette noyée dans un trou d’eau. On soupçonne vite Aïla, le moine borgne parti du village le matin même, de l’avoir tuée. Ivre de vengeance, Tarki se lance sur ses traces, une poignée de cheveux de sa fille dans sa besace. Commence alors une fabuleuse traque à travers le Tibet, les vallées, les villages et les déserts. Elle durera trente ans ! Le temps pour la haine de devenir mystique et pour la course-poursuite de se métamorphoser en quête.
Pour les deux hommes, qui passent par les mêmes épreuves, comme par les mêmes chemins, cette marche forcenée de trente années délivre sa « leçon » : le sens de leur vie s’est tout entier ramassé dans cette errance illuminée sur le toit du monde. Et quand Tarki rejoint finalement le moine, quand Aïla se laisse tuer, le vertige du vide saisit le chasseur, la fable se conclut par un retournement qui jette à nouveau Tarki sur les chemins de l’errance, dans la fuite.
Magistralement conduite par un auteur qui a le sens du tragique (les poèmes de « Voccero » comme son théâtre en témoignent), cette histoire sait aussi ménager de constants glissement entre le réalisme et la parabole - un aspect de l’art d’Yves Heurté, déjà sensible dans ses recueils de contes, mais qui trouve ici son accomplissement.

« Mémoire du mal »

Le dernier recueil d’Yves Heurté, "Mémoire du mal" , fut publié en édition bilingue français-allemand par Rüdiger Fisher (également traducteur) aux éditions En Forêt (Verlag In Wald. Doenning 6. D93485 Rimbach. Allemagne).
Ce mal dont parle Heurté, même s’il a parfois des tonalités métaphysiques, est d’abord social et politique et renvoie aux charniers laissés par notre siècle finissant : « Notre nuit se partage / avec le couteau rouge / et flamboyant des guerres. » Y passent les ombres des martyrs des camps, des indiens victimes du génocide, des foules de chômeurs et de laissés pour compte de l’Occident « au seuil de sa nouvelle nuit ».
Poèmes sombres, bien sûr, pour ne pas oublier et ne pas refuser de voir aujourd’hui encore les épurations, les déportations et leur train, ils militent contre l’oubli et l’engourdissement : « O chers bons citoyens / consommateurs de riens, / passionnés d’inutile, / prenez garde qu’un jour / vous ne fassiez vous-mêmes / une ombre dans leurs trains. »
Poèmes qui opposent aussi l’homme à ses abstractions souvent meurtrières, car « le chanteur est plus grand / que le pays qu’il chante, / les amoureux que leurs amours. » Le poète, lui, n’a pas la tâche facile : « poètes à bout d’ailes / poètes à bout de mots / à bout de millénaire / nous reste à déchiffrer / un monde qui s’en fiche ! »

(96 pages.)


« Le Phare de la Vieille »

Yves Heurté a écrit également pour les jeunes. Après "Le Passage du gitan" (Gallimard), il a publié au Seuil-Jeunesse un roman d’aventures, "Le Phare de l a Vieille" . Et après le Tibet des "Chevaux de vent" (Milan), l’écrivain-voyageur de Saint-Béat a emporté ses lecteurs sur les îles désolées de la Baltique, à la suite d’un journaliste en mal d’écriture, fasciné par les récits d’un vieux marin.
Son personnage est typé comme ceux d’un roman de Stevenson. De même sa femme, Fausta, au projet en effet diabolique de s’assurer, par une abondante correspondance avec les vieilles de la planète, un pouvoir sur le monde - et cela depuis le phare-refuge d’une île ravagée par la tempête. Goetz, le marin ivrogne et à demi fou, secrètement amoureux de Pili, la jeune écologiste, prétend contrecarrer les plans de sa terrible épouse, mais entraînera le journaliste dans sa propre démence au terme d’une histoire aux allures de fable. La mort, l’amour, l’âge, une violence sourde rôdent autour du phare de la Vieille, dans un roman auquel ne manquent aucun des ingrédients qui font voyager sous la lampe, dans le souffle des embruns et des légendes.

"Le Phare de la Vieille" Seuil-jeunesse 144p. 59F)

« Au Bois sauvage »

Autre roman pour la jeunesse : "Au bois sauvage" . Titou, le héros espiègle de ce recueil d’aventures quotidiennes et malicieuses, n’a pas plus froid aux yeux qu’il n’a la langue dans sa poche : il observe le monde et sait y placer son mot quand il faut. Il a surtout soif d’apprendre... la vie, et ne se prive pas de jouir de sa liberté dans une école (plutôt buissonnière) où les heures de classe dépendent du laitier, de la pluie, du vent ou de la sortie des premiers cèpes. De maraudes en apprentissage de la pêche, d’amitiés en petits deuils, de sous-bois complices en bords de rivière lumineux, c’est toute une enfance campagnarde qui s’offre aux jeunes lecteurs citadins. Une enfance révolue aussi car, on l’aura compris, la nostalgie irrigue secrètement toutes ces scènes du bonheur de vivre.

(Editions Sédrap. 192 pages.)


Michel Baglin



Une lettre-préface de René Rougerie


Pour le numéro 23 de Texture, j’avais demandé une lettre-préface à René Rougerie, qui est l’un des principaux - et des premiers - éditeurs d’Yves Heurté. La voici.

Cher Michel Baglin,
Vous m’avez demandé un texte de présentation sur Yves Heurté. J’ai quelques scrupules à l’écrire, m’étant imposé une règle de réserve.
J’ai dit à plusieurs reprises, et notamment en tête du numéro un de « Poésie présente », quelle poésie j’aimais. Mon catalogue indique lui aussi clairement mes goûts, même si certains noms que j’aurais aimé y inscrire n’y figurent pas. Aussi ai-je l’habitude de dire tout simplement : j’aime - sans donner une explication - je n’aime pas - alors là, oui, j’en donne les raisons.
Yves heurté ? J’ignorais tout de lui lorsque Edmond Humeau me remit « Voccero ». C’était en 1975. Déjà à cette époque j’avais regroupé une cinquantaine de poètes que je souhaitais éditer régulièrement et je ne pouvais que très difficilement envisager d’agrandir « l’équipe » (une équipe, pas une chapelle), l’éditeur (de poésie) devant rester un artisan. Toutefois, une porte restait - elle reste encore - entrouverte.
J’ai donc hésité à publier « Voccero » - le publier impliquant l’obligation morale de publier d’autres poèmes de la même veine... et du même auteur. Pourquoi finalement ai-je ouvert les pages de Poésie présente à « Voccero »... et à la suite ? Sans doute parce que cette poésie avait la densité, le poids des mots qui me sont chers. Mais aussi il y passait un souffle, une chaleur, et cette alliance est trop rare pour ne pas offrir une chance à son créateur.
Je sens trop souvent que la concision de la poésie que j’aime pourrait aboutir à une certaine froideur, à la page blanche même. Chez Heurté, rien de cela. Il y a une vie qui sait se faire entendre. Oui, une poésie qui vous parle au travers de la lecture ; une longue suite de cris, de chant, d’amour.
Si la poésie doit nous permettre de découvrir, d’approcher les « réalités secrètes », pourquoi ne ferait-elle pas éclater cette réalité en une générosité du cœur : soigner, mais aussi donner la vie, au travers de diverses activités qui finalement n’en forment qu’une et façonnent à leur tour l’homme Heurté ?
L’homme Heurté, c’est aussi le médecin de campagne avec sa vie solide au pied de la montagne. J’ai eu la chance de le suivre à la tombée de la nuit dans des villages où se cachait la souffrance et c’est dans ce combat, entre la maladie et la mort, que nait pour lui une autre vie pour d’autres personnages.
Yves Heurté est romancier et homme de théâtre et poète. Le souffle du théâtre imprègne toute sa vie, parcourt sa poésie ; mais celle-ci ne tombe pas dans le piège de la représentation. Elle est authentique, sans concession. Je ne ferai pas de citation, cette poésie se coupe mal en tranches. Chaque recueil est un seul et même poème en plusieurs actes. Je souhaite que ce poème chante longtemps encore au travers des pages de votre revue et de nouveaux livres.
Je tiens à vous remercier d’avoir présenté dès poètes tels que Yves Heurté et auparavant Pierre Gabriel. Pour moi le Midi, c’est aussi Paul Pugnaud, Henry Cheyron, Jean Digot... il y en a d’autres. Ils ont, avec leurs personnalités propres, quelque chose en commun, une richesse généreuse qu’ils offrent au travers de leur œuvre au lecteur. A celui-ci de ne pas l’ignorer. Des poètes à découvrir.- c’est le rôle que de petits éditeurs (et de jeunes revues) devraient avoir à cœur de jouer. Hélas, beaucoup essaient d’accrocher leur marque commerciale (hélas encore) à 1a renommée de poètes en vogue - ô combien précaire.
Merci à vous.

René Rougerie.



Lire aussi :

Le portrait d’Yves Heurté par Michel Baglin

Un entretien avec Yves heurté en 1985.

Écriture et médecine douces : un hommage par G. Cathalo

mardi 2 juin 2009, par Michel Baglin

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Bibliographie

Yves Heurté a une œuvre très abondante, d’une bonne cinquantaine de volumes. Parmi ceux-ci, on retiendra :

En poésie
Voccero , poème dramatique. Rougerie. 1975
Le Carnet tibétain, Rougerie. 1984
Passion, Sud. 1986
Bois de mer, Cheyne. 1986. (poèmes mis en musique et chantés par Martine Caplanne. CD, MSI
La Noce solitaire, Rougerie. 1987
Les Mers intérieures, Rougerie. 1992
Point d’orgue, Rougerie. 1994
Mémoire du Mal , Ed. En Forêt, 1998

Romans
La Ruche en feu , Gallimard, 1970
La Nuque raide, Entente, 1975
Leçon de ténèbres, Arcantère, 1988
Le Passage du Gitan, Gallimard, 1991
Les Chevaux de vent, Milan, 1995
Le Phare de la Vieille, Seuil, 1995
L’Horloger de l’aube , Syros, 1997
L’Atelier de la folie, Seuil, 1998

Récits et livres de souvenirs
Vous, gens de montagne, De Borée, 2004
Le Pas du Loup, L’ecir, 2006
Journal de nuit, journal de guerre d’un adolescent, éditions Alan Sutton, 2003

Yves Heurté a écrit plusieurs romans pour la jeunesse, ainsi que des contes et nouvelles, notamment chez Magnard.
Il a également écrit une dizaine de pièces publiées aux éditions Rougerie, ainsi que des textes pour la radio.


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