Christophe Jubien

De quelques recueils

Lectures par Michel Baglin et Lucien Wasselin

Nous sommes plusieurs à Texture à apprécier la poésie de Christophe Jubien. Voici quelques notes de lecture réunies concernant notamment : « La vieille 4L sert de remise aux prunes bleues », « Le monde d’Émile », « Le Mal de terre », « Deux fois le camion bleu du menuisier Bernard »



« La vieille 4L sert de remise aux prunes bleues »

Le recueil sous-titré « Une balade estivale » se présente comme un éphéméride courant du 1er août au 4 octobre. Les poèmes sont « sans autre prétention que de donner l’envie d’aller à pied, de respirer, de regarder », m’écrit dans sa dédicace amicale Christophe Jubien. Et il est bien vrai que la modestie est une des marques de ce poète qui s’attache aux gens et aux vies humbles, avec de vrais élans du cœur.

Ici, poèmes en prose et haïkus alternent ou voisinent pour dire des choses simples (le titre lui-même est un de ces haïkus) reflétant le bonheur de vivre, la beauté du monde, mais où le tragique fait irruption parfois, à petites touches : « derniers pas avant le nuit / - que va devenir / le déambulateur ? ».

L’observation minimaliste du haïku (« prisonnier / des poils du balais / un grain de riz ») n’interdit pas les interrogations plus métaphysiques et j’aime que ce croyant attende une « fraîcheur d’âme » non de la poésie elle-même, mais « d’une vie en poésie ». De même, j’apprécie sa façon de procrastiner : « depuis le jour de ma naissance, lui préférant le vin, le doute, la plume et l’encre, je remets Dieu au lendemain ». Si j’y croyais, je serais sûr que Dieu apprécierait cette façon de saluer son œuvre… (Gros Textes éd. 64 pages. 8 euros)

Michel Baglin (2016)



« Le monde d’Émile »

Christophe Jubien pourrait être désigné comme un tenant de l’art brut : ne désigne-t-il pas ses poèmes comme des « bouts de bois, cailloux, violettes, papillons jaunes et patates pourries » ? C’est un monde simple, ignoré des journaux et de la télévision, qu’il décrit. Un monde traversé par des moineaux, poules d’eau, canards, hérons… Un monde d’outils modestes et de feu de bois dans la cheminée qui n’a rien à voir avec le luxe des bourgeois qui jouent à retourner à la terre… « Dans le monde d’Émile / durant le jour / les pinsons pépient / les poules caquètent / les canards se dandinent ». Émile jardine mais les huissiers font leur sale besogne « En ce jour d’expropriation », des femmes abandonnent maris et enfants… Et dans le monde d’Émile « Théo veut rester gratuit ». Un comble dans cette société où tout s’achète et se vend, où l’argent règne !
Christophe Jubien regarde avec tendresse un monde qui paraîtra préhistorique aux lecteurs des magazines sur papier glacé. Mais c’est un monde qui n’ignore pas la modernité (d’aucuns diraient la merdonité), non sans humour : « Sur le quai de la gare / armés de bières et de dogues, / la meute de jeunes / dit bonjour à la dame. » Mais c’est aussi un monde qui n’ignore pas la solidarité ni l’amitié. Un monde où il ferait bon vivre malgré toute la misère qui y règne, un monde où le temps passe au rythme qui est le sien. Si le recueil commence par « Premier janvier » et se termine par le « Jour des morts », les poèmes qui le composent sont faussement naïfs car Christophe Jubien dénonce aussi, mine de rien, ce monde tel qu’il ne va pas. Une poésie fraternelle… (Christophe Jubien, « Le monde d’Émile ». Éditions Corps Puce, 64 pages, 8€.)

Lucien Wasselin (2014)



« Le Mal de terre »

Bel objet que ce petit cahier imprimé sur papier kraft au format 10 x 10 cm environ : cela rappellera quelques collections devenues mythiques avec le temps comme celle du Dé bleu, « Herbes folles »… Les illustrations de Marc Alessandri (un parfait inconnu pour moi !) sont minimalistes mais séduisantes ; des masques ou des visages stylisés tous réalisés de la même façon : des traces de peinture (noire et blanche pour figurer les yeux et la bouche) sur un morceau de kraft déchiré soigneusement pour faire penser à une forme géométrique… Les poèmes de Christophe Jubien sont et ne sont pas des haïkus. Jubien ne se préoccupe pas des trois vers regroupant les 17 syllabes fatidiques, Il dépasse largement la forme du tercet (de 6 à 12 vers pour les 16 poèmes rassemblés dans ce cahier). Mais il a l’œil acéré et sait voir ce qui fait l’originalité d’un très bref instant et il retranscrit cette vision avec des mots tout simples. C’est peut-être la référence au peintre chinois Fu Baoshi qui me remet à l’esprit cette forme poétique ? Tout comme les illustrations de Marc Alessandri me font penser au théâtre nô… Humour et tragique se côtoient, comme dans la vie. (Christophe Jubien : « Le Mal de terre ». Co-édition Le Poulailler / TraumfbriK ; non paginé, PNI.)

Lucien Wasselin (2014)



« Deux fois le camion bleu du menuisier Bernard »

Le long labeur du temps qui passe et met fin à tout, mais aussi le patient et dur labeur de la vie qui résiste (surtout quand on appartient à la multitude des anonymes). Voilà ce qui traverse le recueil de Christophe Jubien, « Deux fois le camion bleu du menuisier Bernard » . Poésie du quotidien sans fioritures, sans effets, sans lyrisme mais poésie portée par une métaphysique qui n’avoue pas son nom, réaliste, pragmatique tout en étant ouverte sur l’infini et l’inconnu. Ce sont des petits moments de la vie des humbles qui retiennent l’attention de Christophe Jubien et partant de ce peu, il interroge la vie, imagine le pire et avec beaucoup de retenue dit en peu de mots le tragique de l’existence : « Tout un / attroupement / pour voir // le bas filé / d’une femme // gisant / sur le trottoir // et plus / loin // son soulier ». Jean-François Levallard, dans sa préface, résume bien l’art de Jubien : « Quand le banal devient insolite et prend de la saveur, quand l’étrangeté légitime de chacun retient notre attention et amuse par son originalité, on apprécie le pittoresque (...) de cette description. » A travers ces portraits des simples gens (Emile, Théo et les autres), se donne à lire une poésie fraternelle, solidaire entourée de beaucoup de silence, de beaucoup de blanc sur la page.
On peut d’ailleurs être agacé par la forme du poème qui ressemble à une phrase découpée en brefs morceaux empilés les uns sur les autres... On aurait préféré des haïku ou, mieux, des quanta à la manière de Guillevic. Par ailleurs, il ne faut pas se fier à la présentation du recueil telle qu’elle figure sur la 4ème de couverture : c’est celle du recueil de Philippe Quinta, « Entre veille et sommeil », publié dans la même collection. Erreur de montage lors de la conception de la maquette et négligence à la lecture des épreuves sans doute... Un énorme mastic comme dirait un typographe.(Christophe Jubien, « Deux fois le camion bleu du menuisier Bernard ». Editions Corps Puce, collection Liberté sur Parole. Photographies de Simon Martin. 80 p, 8 €. Editions Corps Puce : 27 rue d’Antibes. 80090 Amiens.)

Lucien Wasselin (2012)



dimanche 13 mars 2016

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Christophe Jubien se présente :


Né en 1964 à Thouars dans les Deux-Sèvres, je vis à Chartres depuis 2000. Je bricole des émissions dans une petite radio d’intérêt local. Il y a 17 ans, en toute impunité, je me suis mis à l’école buissonnière de la poésie, grâce à la rencontre du merveilleux poète Serge Wellens. J’aime le fil des jours, le vin rouge, les cétoines dorées, André Dhôtel, jouer au foot en bas de l’ immeuble avec mes fils, et la Divine Liturgie de Saint-Jean Chrysostome.



Parutions :

Saint-Loup sur Terre : Editions Traumfabrik – 1996
La rive gauche du Thouet : Cahiers de poésie Le ciel au-dessus de Rochefort - 1998
Demain est un jour d’autrefois : Editions Clapas - 2002
La vie n’a toujours pas commencé : Revue Décharges/ collection Polder - 2004
Les peupliers de Beausoleil : Editions le Pré Carré - 2008
Il y a une cathédrale dans cette ville : Editions Traumfabrik - 2008
Deux fois le camion bleu du menuisier Bernard : Editions Corps Puce - 2011
La tasse à l’anse cassée : Association francophone de haïku, collection Solstice - 2012
Les mains autour du bol à fleurs : Editions l’écho optique - 2012
Miroitement sur Terre de la petite flaque d’eau : Editions Donner à voir - 2013
Le Mal de Terre : Editions Traümfabrik, collection le Poulailler - 2014
Le Monde d’Emile : Editions Corps Puce – 2014
La vieille 4L sert de remise aux prunes bleues : Gros textes 2015



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